‹ LE MONDE ROMAINChapitre 26 sur 91 · ND (TT HR MEET TN · texte numérisé non relu

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Carte I. — La Sicile romaïne.

morcellement, et les paysans libres en retirèrent quelque avantage.

La guerre sociale, par bonheur, ne déferla point jusque-là, et Pompée, qui expulsa un préteur de Marius, traita les Siciliens avec bienveillance. Plus durables, les réformes de Sylla auraient affaibli utilement la puissance des chevaliers; déjà auparavant, on avait projeté d'établir des colonies romaines, afin‘de mettre à l’écart des meilleures terres arables cet ordre

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avide et corrompu. Il n’en fut que plus âpre, ayant trouvé un

préteur complaisant, le célèbre Verrès (73-71), dont nous ne pouvons que résumer les méfaits (1).

Il pactise avec les pirates, au lieu denleur donner la chasse : une bande d’écumeurs envahit un beau jour le port de Syracuse. Juge des provinciaux, il vend ses arrêts. Haut contrôleur des administrations municipales, il ne tolère aucune nomination qui n’ait son agrément, payé; lui-même choisit partout les censeurs, qui estiment l’avoir des gens d’après leurs potsde-vin. Il partage avec les fermiers de la dîme des bénéfices scandaleux, vole les particuliers, et même les chevaliers romains, met la main sur les œuvres d’art dans les maisons de ses hôtes, ordonne à un haut magistrat de Catina (Catane) de lui envoyer toutes les matières d’argent de la ville et fait piller pour lui un temple de Melite (Malte), qui dépendait de sa province.

Celle-ci se lassa de tout subir. Il y avait eu des gouverneurs de Sicile condamnés pour prévarications; mais ®étaient des Romains qui les avaient accusés et fait poursuivre par haine personnelle. Cette fois, les villes agirent elles-mêmes; elles se souvinrent du jeune questeur qui récemment s’était acquis leur estime, Cicéron ; il accepta de les défendre, heureux, pour se pousser, de s’attaquer à un membre de la vieille aristocratie. Son enquête sur place obtint de tous côtésun accueilchaleureux; l’histoire vraie apparut à ses yeux, toute différente de celle qu'avait forgée un gouverneur qui extorquait aux assemblées municipales des décrets de louanges.

Et pourtant, sans les exactions individuelles et} surtout celles de ce Verrès, la Sicile aurait eu, entre les provinces déjà constituées à cette heure, une situation privilégiée (2). Rome avait conservé, en matière d’impôt sur les récoltes, la législation syracusaine, libérale et entourée de garanties. Les dîtmes étaient affermées en nature, par petites parcelles et tous les

(1) CXXXIT, p. 134 et suiv. ; LXXVIIX, p. 255-277. (2) LXX VIII, p. 1 et suiv.

ans, en Sicile, non à Rome ; tous pouvaient concourir à l’adjudication, même les cités; les sociétés romaines, en fait, se trouvaient exclues. Mais l’opération avait lieu sous la présidence du préteur, et les artifices de procédure mettaient à sa disposition de terribles moyens. Par les achats forcés de grains, dont il réglait arbitrairement les conditions, il réalisait d’énormes bénéfices. Juge légitime en toute contestation, il pouvait soutenir ou paralyser les fermiers faisant valoir leurs droits. Il en vint ainsi à se faire le vrai décimateur de la Sicile, pourvu d’un monopole, mais secret, dissimulé derrière de petites gens, ses familiers, qui seuls paraissaient officiellement ; et, dans les procès relatifs à la dîme, aucune conciliation n’était admise par les juges, ses valets : on saisissait les biens du débiteur malheureux. Ces iniquités aboutirent à dépeupler les champs ; les gens fuyaient, plutôt que de peiner au seul profit d’un maître impitoyable, et laissaient en jachère une foule de domaines.

Il n’en faut pas conclure pourtant à la ruine totale et immédiate du pays. Dans les guerres civiles, ce fut toujours un centre de ravitaillement, et quand Sextus Pompée, devenu pirate, s’en fut emparé, on crut la famine aux portes de Rome, faute de recevoir les grains de la Sicile — et ceux de Sardaigne, il est vrai. Octavien et Antoine durent composer avec Sextus, jusqu’à ce qu’Agrippa réussit à l’expulser.

Malgré les guerres du 11° siècle, Rome avait reçu la Sicile dans un état prospère; le très gros contingent d’esclaves révoltés suppose une population particulièrement dense. Or, quelques indices conduisent à l’impression contraire en,ce qui concerne la fin de la République. La domination de Sextus, la reconquête par Octavien avaient livré le pays à des bandes d'esclaves, moitié soldats, moitié brigands. La condition la moins misérable, pour les Siciliens, était celle des bergers, des chevriers ; leurs troupeaux mêmes leur fournissaient de quoi manger et se vêtir; cette richesse ambulante était la moins

exposée, car, circulant en groupes armés, ils pouvaient la défendre. Ce genre d’exploitation continua sans encombres, et longtemps la Sicile demeura avant tout la contrée des brebis, des laines et des peaux. La grande propriété s’était reconstituée, grâce aux confiscations de César sur les chevaliers, aux vastes concessions faites à Agrippa et autres personnages de premier plan. Les noms modernes en jano ont conservé le souvenir de ces latifundia, où s'étaient établis des groupes de colons. Le nombre et l’importance des cités diminua ; Strabon l’affirme nettement, surtout pour la côte Sud ; il signale toutefois comme disparues des villes qui; de son temps, existaient encore inscriptions et monnaies l’attestent.

Question controversée d’ailleurs que le nombre des cités siciliennes aux diverses époques. Les Verrines en indiquent 65, et cette liste doit être des plus sûres (1) ; mais la plupart ne peuvent s'identifier ; 22 seulement — un tiers — se reconnaissent sous les noms actuels. Plus de la moitié payaient la dîme ; des autres trois étaient privilégiées, les « fédérées », dès le début favorables aux Romains : Messana (Messine), T'auromenium (Taormine) et Neetum (Noto). La liste de Pline l’Ancien donne encore 68 cités, et ce document, basé en partie sur une statistique officielle du temps d’Auguste, a trouvé des approbateurs résolus (2); n’empêche qu’il fourmille d’erreurs graves, comme lorsqu'il place des ports certains à l’intérieur des terres. Une remarque (3) a son prix : à l’aube du christianisme, des sièges épiscopaux s'étaient formés dans tous les centres populeux ; ils abondaient dans l’Italie méridionale et en Afrique; la Sicile n’en comptait que dix, dont neuf rien que sur les côtes. C’est là que les Romains préféraient

)LXX VIII, p. 207-225.

(2) Cf Ettore Pais, Osservazioni sul!’ amministrazione della Sicilia, AHiqne dominio romano (Archivio storico siciliano, N. S., XIII (1888), p. 113-252).

(3) Enrico LoncAo, La Sicilia romana (extr. de la Rivisla ilaliana di Sociologia), Palermo, 1905.

séjourner, délaissant les régions montueuses de l’intérieur.

Nous ne savons même pas au juste quelle condition fiscale fut faite légalement aux Siciliens à une époque pour laquelle les textes sont moins rares. D’une lettre de Cicéron (1), il appert que Jules César leur conféra à tous la latinité ; or ce n’était là, habituellement, qu’une situation d’attente. En résulte-t-il qu’ils fussent, suivant l’idée de Mommsen, déjà citoyens romains à l’époque d’Auguste P Il est du moins difficile d’admettre que la civitas Romana ne leur soit pas venue longtemps avant Caracalla ; leur pays était comme un prolongement de l'Italie ; les sénateurs romains pouvaient s’y rendre librement (2). De la cité romaine la Sicile d’ailleurs jouit quelques années (jusqu’en 36) : Marc-Antoine la lui avait accordée en exécution, disait-il, d’une volonté suprême de César, et durant cette période les dîmes furent sans doute supprimées comme en Asie. Mais pour avoir subi le joug de Sextus Pompée, elle fut d’abord traitée avec rigueur, dut payer le slipendium des territoires conquis et perdre la civitas Romana, qu’elle recouvra par la suite, à une date inconnue.

L'histoire de la Sicile sous l'Empire est une page blanche ; nous aurons, pour plus d’une province, à faire une telle observation, qui incline à l’optimisme, car l’historiographie antique notait surtout les événements fâcheux. Ainsi une source de basse époque mentionne seulement une nouvelle guerre servile sous Gallien (3); elle put avoir les mêmes causes et le même caractère que les précédentes ; du reste, au 11 siècle, le trouble fut général.

Auguste, qui fit de l’île une province sénatoriale prétorienne, témoigna aussitôt son'bon vouloir aux cités et s’employa à relever les ruines récentes. Il envoya des colons militaires — les vétérans à gratifier ne lui manquaient pas — à Syracuse, Catina, Thermæ Himeræ, Tyndaris, Tauromenium, et à

(1) Ad Attic., XIV, 12, 1. — (2) Ci-dessus, p. 143. (3) Tres. Poe. (Scr. hist. Aug.), XXIIT, 4,9

Panorme (Palerme), qui en reçut encore de Vespasien et d’'Hadrien. Il visita deux fois la Sicile, où furent aussi Caligula, Hadrien, et qui compta Septime-Sévère parmi ses proconsuls.

Un lien entre les indigènes et leurs maîtres romains pouvait venir du sentiment religieux, et justement il existait à l’extrémité occidentale, sur l’Eryx (Monte San Giuliano) un temple de Vénus que, selon la légende, Énée lui-même y avait dédié à sa divine mère et à son père héroïsé (1). Alors que beaucoup d’autres sanctuaires de la contrée étaient, au dire de Diodore, comme abandonnés et tombaient en ruines, celui-là avait vu grandir son prestige. Consuls et préteurs y sacrifiaient, y apportaient leurs offrandes; les publicains lui vouaient une part de leurs profits. Le questeur de Lilybée avait la haute surveillance des trésors qui y étaient renfermés et, du consentement de l’autorité romaine, quatorze des villes principales s’entendirent pour l’entretien du temple, préposant à la garde de Vénus Érycine une troupe de 200 hommes, aux ordres d’un tribun (2). Cette dévotion a laissé un souvenir plus durable que les manifestations siciliennes en l’honneur des Césars divinisés. L'assemblée provinciale, centre ordinaire du culte loyaliste, semble avoir eu en Sicile un rôle des plus insignifiants. L'Empire mit la paix entre des villes qui jadis avaient eu de trop fréquents conflits, mais ne paraît pas s’être autrement soucié de les unir et de les grouper. Dans les organisations municipales, nous pouvons seulement reconnaître la prépondérance ordinaire de l’élément ploutocratique.

Si les localités populeuses déchurent de la splendeur où elles étaient montées aux v‘-1v° siècles, on y trouve cependant des restes de constructions d'époque romaine, principalement impériale, et Solunte fut entièrement rebâtie. Pas de temples, sauf à Agrigente (Girgenti) ; l'effort édilitaire se porta surtout sur les installations d’agrément, de rencontre, les thermes, les

(1) CXXXKIX, p. 90 et suiv, (2) XLIV, I, 501,

gymnases ; des amphithéâtres s’élevèrent à Catina, Syracuse, Thermæ Himeræ ; les théâtres plus anciens de Tauromenium, Catina, Syracuse, Acræ et Tyndaris furent restaurés et transformés suivant les nouveaux modèles ; desaqueducs amenèrent, à Thermæ notamment et à Panorme, l’eau pure dont aujourd’hui - encore la Sicile n’est point partout généreusement pourvue.

Malgré tout, c’est une impression de décadence que laissent en ce pays les siècles de paix romaine. Le régime économique(1} y était pour beaucoup; les exportations de blés continuèrent sous l’Empire, mais fort réduites; d’autres régions, l'Égypte, la Chersonèse, dédommageaient la métropole du déficit ; l’île donnait encore des fruits, du miel, du vin; les cendres produites par le foyer de l’Etna formaient pour les vignobles un engrais naturel de premier choix; l’immense volcan était d’ailleurs une curiosité réputée chez les touristes, parmi lesquels il faut compter Hadrien, qui en fit l’ascension. L'élevage compensa quelque peu le déclin de la culture; les troupeaux de bœufs, de chevaux donnaient à admirer des animaux de forte taille. La pêche était active. Mais, en somme, les cités côtières accusaient seules une certaine prospérité. Le réseau routier en témoigne ; à défaut de bornes milliaires, — aucune n’a été retrouvée, — les itinéraires anciens nous apprennent qu’une voie faisait le tour de l’île ; le nom de voie Valeria, attribué au tronçon qui suivait la rive Nord, suppose l’initiative d’un gouverneur des premiers temps de l’occupation ; la Pompeia, dont parle Cicéron et qui traversait Messine, intéressait sans doute le rivage oriental. Des chemins secondaires relièrent aussi Agrigente avec Panorme et Catane, celle-ci avec Thermæ Himeræ, Gela avec Syracuse, mais, en dépit de quelques documents tardifs et isolés, le réseau paraît avoir souffert d’une longue négligence.

C’est même à une conclusion assez étrange qu’aboutissent

(1) CXC bis, p. 194-197,

les études les plus approfondies (1) : malgré la proximité de l'Italie et une longue domination, la Sicile ne fut jamais complètement romanisée. La distinction persistait entre les divers éléments ethniques ; le langage des Sicules n’avait pas disparu, et Apulée (2), au 11° siècle, parlait encore de l’île « trilingue ». La création de la province fut le début d’une très grande activité monétaire dans beaucoup de cités, et chez plus d’une notamment qui jusque-là n’avait point eu le droit d'émission ; mais, sur les pièces, les légendes grecques prédominent jusqu’à l’époque d’Auguste. Sous la République, les inscriptions latines, dédicaces à des dieux, à des patrons romains, sont dues à des étrangers et non aux indigènes. En créant des colonies, on y imposait l’usage du latin, mais, dans les municipes, les textes officiels continuaient d’être rédigés en grec (3), ou bien dans les deux langues (4); l’idiome hellénique devait d’ailleurs se maintenir jusqu’en plein Moyen Age. Parmi les écrivains originaires de Sicile, les premiers de l’époque impériale conservent la langue des ancêtres; puis on en voit de Pune et l’autre sorte ; le latin paraît l’avoir emporté seulement au 1v® siècle de façon définitive.

” Le christianisme, une fois implanté dans l’île, n’y témoigna même pas d’une empreinte romaine ; c’est une action orientale qu’attestent à cet égard les monuments, les nombreuses catacombes (Agrigente, Mazara, Lilybée, Panorme et Syracuse) et leur décoration. L’esprit local se manifestait aussi, chez ces peuples d’agriculteurs, de bergers, pleins d'enthousiasme religieux, mais surtout à l’égard des forces naturelles, par un foisonnement d’histoires suspectes, récits de miracles et de martyres extravagants.

La prospérité générale reparut vers la fin de l’occupation sarrasine, et celle des Normands marque pour la Sicile une période brillante de renouveau artistique. Le pays, aujour-

(1) CXXXIX, p. 106 et suiv.; XL VII, Ila, col. 2518. (2) Metam., XI,5, — (3) XLIV, I, 509. — (4) Zbid., 499.

d’hui, est nettement italien, mais en vertu d’une assimilation assez récente, et encore sa population présente-t-elle des caractères physiques et moraux d’une telle nature que la recherche des survivances s'oriente naturellement vers les influences médiévales.

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