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CHAPITRE III CORSE ET SARDAIGNE

Ces deux îles (1) ne pouvaient manquer d’appartenir à Rome de bonne heure, dit-on volontiers, surtout en Italie, car elles sont le complément naturel de ce pays, ainsi que la Sicile. Leur destinée à toutes trois n’a cependant pas été la même aux temps modernes : Sardaigne et Sicile ne furent réunies qu’en 1860, après des siècles de séparation, et la Corse a subi seule l’attraction septentrionale, déjà une première fois sous nos Carolingiens.

Au ur siècle avant notre ère, elles furent également disputées entre Rome et Carthage, étant de première importance pour la maîtrise complète de la Méditerranée occidentale ; c’est vers la même date qu’elles passent presque ensemble de l’une de ces puissances à l’autre. Les Romains eurent-ils plus tôt encore des visées sur l’une d’elles? Au témoignage isolé de Théophraste (2) (mort au commencement du 11€ siècle), ils auraient envoyé en Corse vingt-cinq navires, pour y fonder une ville ; mais ils se laissèrent rebuter par les forêts touffues, par les branches d’arbres qui, jusque dans les criques, déchiraient les voiles des vaisseaux : l’escadre se borna à charger du boïs de construction sur un radeau immense, qui disparut en mer. La donnée a peut-être un fondement historique, mais la légende paraît s’en être emparée.

()X. Pot, La Corse dans l’Antiquilé, Paris, 1907: Ét. MicnoN, XXIV VII (1888), p. 411-425; HUELSEN, XL VII, IV, col. 1657-1660 (Corsica); Pnie

LIPP, tbid., Ia, col. 2490-2495 (Sardinia).

(2) Hist. plant, V, 9, 2.

Les annales romaines relatent seulement une première opésation, celle du consul L. Cornelius Scipio en 259 (1) ; encore les détails font-ils défaut. Les insulaires se seraient révoltés contre les Carthaginois; qui détenaient au moins tout le littoral; ce n’était pas pour se donner aux Romains, car ceux-ci, débarrassés, ou à peu près, de leurs rivaux d'Afrique, qui continuaient d’intriguer dans les îles, y durent ensuite dompter les indigènes. Une expédition en 238 mit fin tout au moins à l'hostilité ouverte de Carthage, mais ne supprima pas l'appui donné sous main aux colons libyens et puniques, surtout après la bataille de Cannes. Le soulèvement dirigé en 215 par un certain Ampsicoras — forme punique — est un indice de cette action insidieuse. Les textes qui concernent tous ces événements sont ambigus, semblent trahir des confusions de noms, de dates (2)4 les Carte II. — Corse et Sardaigne. Fastes triomphaux portent la marque d’exagérations certaines de la part des généraux vainqueurs. Toujours est-il que l’opposition des Corses et des Sardes de l’intérieur dura de très longues années; tout concourait d’ailleurs à la stimuler. C'était l’époque où Romeavait d’énormes be-

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SARDAI

(1) O. Leuze, X XIII, II (1902), p. 406 et suiv. — (2) CLXXKILI, chap. 1-1v, M, R. 11

soins de blés pour ses armées en pays grecs; ses réquisitions dépassaient toute mesure : plutôt qu’une dîme annuelle, elle en réclamait deux, ou davantage. Detelles cargaisons furent transportées vers le Tibre que les greniers n’y suffirent pas; il en fallut bâtir de nouveaux. On prélevait encore sur la Sardaigne des vêtements, toges, tuniques. La Corse devait livrer des otages et des milliers de livres de cire, n’ayant rien autre à donner. Une nuée d’usuriers s’étaient abattus, suivant l’usage, sur ces territoires, et le préteur M. Porcius Cato fut seul à les proscrire. D’année en année, l’insurrection renaissait, offrant aux ambitieux l’occasion de nouveaux triomphes ; l’un d’eux aurait dû avoir un caractère définitif : une tablette votive qui s’y rapporte parle des 80 000 ennemis tués ou faits prisonniers par Ti. Sempronius Gracchus, — mais par quile chiffre fut-il vérifié?

Les côtes et les plaines voisines du littoral furent seules assez vite pacifiées, car des escadres romaines croisaient sans cesse au large, pour prévenir tout coup de main carthaginois; et puis des soldats venus d’Italie avaient dû recevoir des assignations de terres ; c'était un élément de choix pour le soutien de la cause romaine. Les indigènes de la montagne, les pelliti (gens couverts de peaux), mal armés, avaient commis d’abord la faute d’accepter une bataille rangée, courant ainsi à un désastre. Mais, par la suite, ils changèrent de tactique : se tenant cois devant les forces gouvernementales, ils profitaient d’un éloignement momentané de ces troupes et soudain dévalaient vers les plaines cultivées pour de fructueuses rapines. Il semble que Rome ait renoncé à les poursuivre dans leurs repaires. Lorsque l’on voit les sénateurs n’accorder au général, au lieu du grand triomphe, que le triomphe plus modeste in monte Albano, on n’ose guère croire au seul effet de la jalousie ; en réalité, les succès obtenus étaient peu de chose auprès des victoires d'Orient, le butin médiocre — en Corse de la cire! — les adversaires méprisables, lafrunculi mastrucali, dit Cicéron, simples gérands vêtus de peaux de moutons; et ceux qu’on

capturait ne méritaient même pas leur qualificatif ordinaire, S'ardi venales, car leur fierté native les rendait indociles ; les mesures de rigueur n’en avaient pas raison. On disait de même des Corses : quiconque en a acheté regrette son argent. On renonçait à envoyer dans la montagne des effectifs minés par la malaria; mieux valait surprendre les bandes en liesse, lorsqu’après le pillage elles se réunissaient pour festoyer.

Dans les luttes civiles qui déchirèrent la République au dernier siècle, les îles de la mer Tyrrhénienne jouèrent un rôle capital. En Corse au moins, — pour la Sardaigne on ne sait, — Marius et Sylla, à Mariana, à Aleria, établirent en foule leurs vétérans. Les disponibilités en céréales contribuèrent pour beaucoup à abattre ou favoriser les chefs de partis; M. Æmilius Lepidus, adversaire de Sylla, travaillait à arrêter les convois de grains dirigés vers la métropole. Quand la puissance des pirates exigea de Pompée un gigantesque plan d’opération, ses efforts se portèrent pour une bonne part sur ces parages ; durant les cinq années (57-51) de sa cura annonaria, il n’y eut en Sardaigne que des gouverneurs à sa disposition. Puis César fit occuper l'ile par ses délégués; c’est elle qui, avec la Sicile, ravitailla les armées du dictateur ; la rivalité entre Carales et Sulci, qui tenait pour les Pompéiens, céda devant des mesures extrêmes, notamment des confiscations. Lors du second triumvirat, la même histoire recommence : Octavien avait eu dans son lot, pour cinq ans, la Sardaigne, chargée de fournir du blé aux armées qui devaient, en Orient, combattre Brutus et Cassius; mais un nouveau corsaire, Sextus Pompée, se lançait à la poursuite des cargos. Dans l’île même, un affranchi de Pompée menait une guerre de partisan, servant l’un, servant l’autre, et les trahissant tous, jusqu’au jour où les compétitions furent tranchées définitivement à Actium.

Cette participation, de fait, non volontaire, des deux îles aux discordes romaines est le trait le plus saillant de leur histoire

164 i LA VIE RÉGIONALE

à la fin de la République. Mais une distinction s’impose entre les forêts du centre et la zone littorale, seule exploitée et, surtout en Sardaigne, d'utilité appréciable pour les Romains. L’intérieur formait comme une autre contrée : aucun passage aisé dans les fourrés inextricables ; un consul chargé d’y conduire des opérations avait fait venir de l’Italie des meutes de chiens limiers, qui pourchassaient les Sardes jusque dans leurs cavernes ; au m® siècle avant notre ère, des armées de 20 009 hommes, chiffre alors imposant, bataillèrent vainement pour venir à bout de ces nouveaux sujets : l’héroïsme et la ténacité des. indigènes, l’ascendant de leurs chefs compensaient les défauts d’un armement médiocre; par le récit de quelques épisodes, les annalistes romains laissent voir toutes les difficultés de la pacification.

L'entreprise en avait été ajournée du temps de Sylla, de Pompée, d’Octavien; les moissons de la plaine et la piraterie avaient seules retenu l’attention. Aussi l'Empire, à ses débuts, put bien s’illusionner, faire de la Corse et de la Sardaigne réunies une seule province sénatoriale. Mais il dut suffire de quelque velléité policière, de tracasseries imprudentes, pour soulever derechef les montagnards (6 apr. J.-C.). Elles passèrent alors dans la part de l’empereur, qui y maintint une force armée, non plus la ou les légions qui y avaient séjourné autrefois, mais seulement des auxiliaires, adaptés au climat ; on enrôla dans les zones paisibles des Sardes et des Corses, on amena des Ligures, de race apparentée, enfin des Maures d'Afrique. Et ils reçurent ce mot d’ordre peu ambitieux : empêcher toute descente vers les champs cultivés.

Les razzias recommençaient en effet dans les périodes troublées, comme il arriva en 69 après la mort de Néron. Une inscription de Sardaigne (1) nous donne le texte d’une décision, réitérée par Vespasien, interdisant aux Galllenses des hau-

ii) XLI, X, 7852.

ns. Stgadiéde 00 es ill

teurs d’envahir les terres des Palulcenses de la plaine (campani). En Corse, vers ce temps, un procurateur impérial voulut se servir des indigènes en faveur de Vitellius : il leur fit prêter un serment de fidélité, après avoir égorgé les tenants d’Othon. Mais les Corses s’intéressaient peu à toutes ces concurrences ; ils mirent à mort le partisan et envoyèrent sa tête à Vitellius. Ce menu fait révèle suffisamment ce qu’on pouvait attendre de ces insulaires inassimilables. Nous avons par ailleurs (1) rappelé les ressources qui, en Sardaigne au moins, étaient à leur disposition : ces nuragues, dont des milliers subsistent aujourd’hui, conservées peu ou prou, refuges fortifiés au temps quiles vit naître, pouvaient remplir encore semblable destination au profit d’insurgés résolus ; le gouvernement romain lui-même en a peut-être utilisé quelques-unes, comme autant de castella qui surveillaient les débouchés.

Mais il put négliger l’intérieur, son sol maigre et propre seulement à la pâture, à l'exploitation forestière. Une voiecependant traversa la Sardaigne ; elle suivait les vallées les plus accessibles et ne reliait que de rares centres d'habitation sans importance : Uselis, Forum Traïani. Encore fallut-il la jalonner de postes fortifiés — détail symptomatique, car ces châteaux n'étaient point élevés contre un ennemi du dehors, que dès le débarcadère on aurait arrêté. En somme, le réseau des routes romaines de Sardaigne concorde à très peu près avec celui des voies ferrées actuelles ; la nature avait marqué certaines lignes de passage, où l’autorité dut, sans trop de peine, assurer une faible circulation; elles formaient des zones neutres dans le maquis, isolé à dessein sous le nom officiel de Barbaria, pays des barbares. Une sorte de séparation administrative est prouvée par l’existence d’un evocatus August, præfectus I cohortis Corsorum el civilalum Barbaricæ in Sardinia (2). Quant à la Corse, les gouverneurs eurent comme

(1) XII, 1923, p. 86-90, — (2) XLI, XIV, 2954.

l’effroi de ses cantons alpestres ; une voie unique est indiquée par les routiers, le long de la côte Est, la plus basse et la plus malsaine, entre Mariana et Palla; il y a pure hypothèse à en restituer une autre sur la carte entre Aleria et Aracium (Ajaccio).

Le commandement, dans ces deux îles, a pu tenter, sous la République, certains hommes qui cherchaientaventure et souhaitaient un triomphe présumé facile ; mais, quand la province était tenue pour pacifiée, aucun n’avait hâte de s’y rendre : plus d’un gouverneur n’y arriva qu'avec un très sensible retard ; il y en eut qu’on dispensa d’y aller. Elle avait en Italie médiocre réputation : pays déshérité, pensait-on, insalubre, maussade d’aspect, arriéré, dénué de toute société polie; pestilens, répètent à l’envi nombre d’auteurs en parlant de la Sardaigne, et en effet la malaria régnait dans les régions côtières, les seules où le Romain eût à séjourner, celles où Carthage, que le blé seul intéressait, avait pratiqué le déboisement et défendu la replantation. Sénèque, en huit années d’exil, a déclamé avec emphase sur la cœli gravitas estivale de la Corse (1).

Les deux îles étaient classées comme lieux de relégation. On déporta en Sardaigne C. Cassius Longinus, le jurisconsulte accusé de conspiration par Néron; Crispinus, préfet du prétoire ; Anicetus, le meurtrier de la première Agrippine. En dehors de ces personnages connus, il en vint en foule que l’État tenait en suspicion pour leurs croyances : Tibère y expédia 4000 affranchis inculpés de superstition judaïque (2); nombre de chrétiens, lors des persécutions, y furent envoyés

aux mines, et il s’y forma de la sorte un petit noyau de population de langue grecque.

On a peine à se représenter et à suivre les changements constants dans le régime administratif. Aux premiers siècles,

() SENEC., Epigr., 1; Dial., XIL 6, 537,839, 1. — (2) Tac., Ann., IL, 85.

normalement, un préteur régissait les deux îles à la fois ; s’il y avait des combats en perspective, Rome donnait plutôt à chacune son préteur, où même envoyait avec l’armée un consul ouun proconsul. Puis,sous Auguste commencent à apparaître de simples procurateurs d'ordre équestre ; le fait se renouvelle sous Claude, Néron, Hadrien, Commode, et de façon constante au im° siècle. En 67, Néron abandonna la Sardaigne au Sénat, pour compenser la perte subie par ce dernier quand la «liberté » fut donnée à l’Achaïe; cette faveur n’eut qu’une très courte durée. Par la suite, on voit alterner bizarrement procurateurs et proconsuls. Les deux îles sont ou paraissent être généralement unies ; mais on soupçonne une opposition effective entre deux titres comme præfectus Corsicæ (1) et proconsul provinciæ Sardiniæ (2) ; sous les empereurs syriens, les titres complets des gouverneurs ne rappellent plus que des procuralores Augusti et præsides provinciæ Sardiniæ (3). Il reste en tout cela beaucoup d’obscurités. Au 1v° siècle, Sardaigne, Corse et Sicile sont soumises ensemble à un raltonalis trium provinciarum, plusieurs fois nommé au Code Théodosien ; mais dans la Notïtia dignilalum les deux premières sont des provinces distinctes. On a dû prendre à leur égard bien des mesures de circonstance.

Comment se comportèrent la plupart des gouverneurs P Réserve faite des périodes de guerre, qui ne permettent aucune opinion moyenne, nous n'avons de données que sur le désintéressement de Caton l’Ancien, qui daigna ne point se prévaloir, pour son entretien et celui de son escorte, des droits attachés à sa magistrature ; sur l’abnégation du questeur C. Gracchus, qui dépensa ses deniers propres plutôt que d’être à charge à ses administrés ; sur les réquisitions abusives d’un Scaurus, que l’éloquence de Cicéron ne réussit point à faire définitivement absoudre ; sur un gouverneur du temps de Nércn, condamné

(1) XLI, XII, 2455. — (2) Ibid. VI, 1501, 1503. — (3) Ibid., X, 7683 et suiy

pour exactions. La prosopographie de la province nous fournit un certain nombre de noms, mais qui ne sont pour nous que des noms. Sous l’Empire tout au moins, comme en d’autres pays, les fonctionnaires corrects durent être la grande majorité. On est tenté de redire que l’absence de nouvelles est un heureux symptôme.

Si la Corse et la Sardaïgne subirent, pour quatre-vingts ans environ, la domination des Vandales, rien ne donne à penser qu’elles l’aient acceptée avec joie ni appelée. D'ailleurs, avant d’en venir à une véritable conquête, ces barbares, chaque printemps, exécutèrent le long des côtes des croisières de pillage ; Genséric, leur roi, voulait surtout affamer Rome; il reprenait au bout de quatre siècles la tactique de Sextus Pompée et l’aggravait encore en attaquant les villes et en incendiant les greniers du fisc. Il fallut agir à plusieurs reprises contre l’envahisseur ; enfin, quand leur royaume d'Afrique eut succombé, Bélisaire chassa aisément les Vandales des deux îles, qui furent rattachées pour un temps à l’Empire byzantin. Et c’est alors surtout qu’elles connurent un régime d’oppression, — mais il est en dehors des limites chronologiques de cet ouvrage.

Le Haut-Empire, auquel nous devons nous borner, semble en définitive n’avoir témoigné à la Sardaigne et à la Corse qu’une très faible sollicitude ; aucun César, à notre connais sance, ne les visita jamais. Leur valeur économique avait bien diminué à la longue; Carthage détruite, aucune puissance navale ne menaçait Rome de ce côté, et les ressources frumentaires, les opimæ Sardiniæ segetes feraces que chantait encore Horace, pour obéir à la tradition, ne valaient point celles des provinces plus récemment acquises ; on commençait à dédaigner aussi la qualité du grain sarde.

En dehors de ce produit, l'Italie recevait peu de chose des deux îles. Des sangliers en étaient, paraît-il, expédiés à Rome en grand nombre; exportation secondaire, en vérité, comme

Le

celles des lapins, qui pullulaient en Corse. Les chevaux de petite race qui s’y élèvent encore, mais ont presque disparu de la Sardaigne, ne répondaient guère à la demande de la métropole. Le miel abondaïit, mais n’avait pas l’estime des connaisseurs. Les productions de cette province et celles de l'Italie n'étaient point complémentaires. Du reste, les troupeaux indigènes,mouflons en Sardaigne, chèvres en Corse, suffisaient seulement aux besoins du pays; c’étaient des animaux demi-sauvages, sans étables, qui erraient en liberté, mais ne fuyaient point la compagnie de l’homme; déjà, comme aujourd’hui, ils se rassemblaient quand venait à retentir appel musical du pâtre.

De vin, l'Italie ne manquait point par elle-même. Une permission spéciale était nécessaire aux provinciaux qui voulaient cultiver la vigne ; les Sardes durent l’obtenir, et ils en tirèrent une richesse ignorée avant l’Empire ; les légionnaires de la République partant pour la Sardaigne emportaient leur vin avéc eux ; or, les monuments funéraires de Cagliari en forme de tonneau (1) laissent forcément supposer un développement des vignobles dans la période suivante. Les bois insulaires, pins, sapins et chênes, auront été mis à contribution par les chantiers navals. En revanche, les peaux épaisses d'animaux, vraies cuirasses dont les Sardes se faisaient — se font encore — des vêtements rendaient, sous leur climat rigoureux, plus de services qu’en Italie. Les deux îles avaient enfin leurs carrières de granit, mais la péninsule voisine n’était point pauvre en matériaux de construction. Les mines, du moins, furent mises à profit par la métropole : le plomb argentifère, plus tard le fer, surtout au 1ve siècle, ont été certainement l’objet d’un trafic que ne laisse même pas entrevoir la médiocrité de nos sources ; les masses de plomb qu’on a retrouvées, gravées aux noms d’Auguste ou d’Hadrien, montrent que les exploitations étaient propriété impériale.

(1) Par ex., XLI, X, 7703

Toutes les suppositions qu’on°a pu faire sur le chiffre de population de ces contrées sont dépourvues de base. Les étapes de la romanisation y sont également bien difficiles à reconnaître. Nous ne savons pas comment fut réparti depuis l’origine l’ager publicus : des lots de terre durent être distribués aux vétérans, aux Sardes restés fidèles durant les rébellions des premiers siècles; mais la concession individuelle du droit romain, même du droit latin, paraît avoir été tardive, lente et parcimonieuse. Rome a favorisé en Sardaigne, non pas la création descités proprement dites, — il n’y en eut en tout que dixhuit, — mais la naissance de simples agglomérations rurales, vici ou villæ, plus avantageuses pour la culture. Les /atifundia s’y sont déplorablement multipliés ; les serfs de la glèbe ne pouvaient guère:quitter un pays auquel son insularité faisait comme une muraille ; restait la ressource de gagner le maquis, où il était ardu de les poursuivre, et où les nuragues tout au moins leur ménageaient un asile nocturne.

Peu de villes méritent une mention ; nous ne savons presque rien de Turris Libissonis (Porto Torres), seule colonie de droit romain, du temps de César ou d’Auguste; d’Uselis qualifiée colonia Lulia sous les Antonins. Les cités côtières, d’abord florissantes, plus que celles du xx° siècle, ont été ruinées par les Sarrasins, notamment Sulci, bourgade qui prospérait par le commerce du plomb. Les principales furent : Nora, peut-être la capitale au début, vu son rôle évident de caput viarum, et qui conserve des vestiges d’un beau théâtre et d’un aqueduc ; Carales enfin et surtout, dont le district à lui seul a fourni les deux tiers des inscriptions de Sardaigne; des ruines attestent un centre actif et populeux. Là devait siéger l’assemblée provinciale, dont nous n’avons aucun souvenir ; la justice y était rendue certainement, mais on a pu (1) supposer, eu égard aux difficultés des communications, l’existence de quatre conventus

(1) CLXXIIT, p.389 et suiv.

(Carales, Othoca, Turris, Olbia), qui feraient remonter à l'époque romaine l’origine des quatre « judicats » du Moyen Age. Le Corse n’avait que deux agglomérations notables : Aleria, — un nom, et rien de plus, aujourd’hui ; — Mariana, dont Bastia est en fait l’héritière. La presqu’ile du cap corse était occupée par les Vanacini, peuplade plus évoluée, fidèle à la mémoire d’Auguste son bienfaiteur.

L'intérieur des deux contrées ne dépassa pas le régime des clans, source première des rivalités de famille et de la vendetta qu’on n’en a pu extirper. Les vieux rites se perpétuaient ; les noms de personnes et de lieux y témoignaient rarement de linfluence romaine ; même dans les cités — à Carales! — persistèrent quelque temps des magistrats à nom punique, les suffètes. La langue de Carthage était toujours parlée au temps de Sylla, et les cultes phéniciens s’attardaient, non moins que la dévotion envers l’énigmatique divinité locale, Sardopater.

C’est le christianisme (1) avant tout qui fut pour l'esprit romain un véhicule, lui qui donna à a Sardaigne quelques personnalités éminentes, comme ce Lucifer de Cagliari, en qui se remarquait l’énergie indomptable de la race. Lorsque les évêques orthodoxes d’Afrique furent persécutés par les Vandales ariens, ceux-ci se souvinrent que l’île était depuis longtemps un lieu de relégation : 150 prélats, pour le moins, y furent exilés, ou en Corse ; les premiers y abattirent des arbres pour les constructions de navires ; les autres, mieux traités, eurent latitude de vivre en cénobites ; ils représentaient et entretenaient la culture de l’âge précédent. L’évêque de Rome aussi, gratifié par Constantin de terres sardes, conserva avec cette province, devenue byzantine, des rapports qui y prolongeaient la même action. Puis vinrent d’autres suzerainetés, d’autres influences. Celles du Nord finirent par l’emporter en Corse, et si, chez sa voisine, la fidélité envers la grande patrie

(1) D, FizrA, La Sardegna cristiana, Sassari, I (1909).

est certes indubitable, une sorte de grave dignité, contrastant avec la mobilité italienne, des formes dialectales qui rappellent Pespagnol s’expliquent par la longue domination aragonaise ; celle-ci et l’atavisme insulaire, reconnaissable à certains vieux usages, à la façon de se vêtir, pèsent encore visiblement sur les Sardes d’aujourd’hui,

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