LE PAYS ET LES HABITANTS
La grande péninsule ibérique est une des premières contrées où Rome ait porté ses armes, sans plan prémédité, par le seul effet des circonstances. Une lutte à mort était engagée contre Carthage, qui, expulsée de Sicile, se maintenaït en Espagne. Il semblait moins ardu d’y poursuivre l’ennemi héréditaire qu’en Afrique même, centre de sa puissance. Encore peut-être le Sénat aurait-il hésité, s’ilavait su l’étendue de ce pays, sa nature géographique, le caractère des habitants. Mais il n’avait que
des informations très flottantes et n’entendait parler que des régions côtières, couvertes de colonies grecques ou phéniciennes. Une connaissance plus précise de l'Espagne ne fut acquise que sur le tard, après les longues campagnes qu’exigèrent la conquête et sa consolidation définitive. Le séjour de Polybe y fut trop écourté ; Strabon le premier porte une appréciation à la fois juste et moins sommaire.
Il n’y avait pas en Espagne un fond unique de population (1): aux premiers habitants, des Ligures, s'étaient superposés des Ibères, sans doute venus d'Afrique, et, comme dans toutes les régions méditerranéennes, il s’y était ajouté des Grecs, des Phéniciens de Syrie ou de Carthage, enfin des immigrés du Nord, en l’espèce des Celtes, d’où le nom général de Celti-
(1) SCHULTEN, XLVII, VIIL, col. 2013 et suiv.
bères (1). Ce terme répond à la réalité; en effet, sauf dans les ports peut-être, les différences natives s'étaient effacées, et le terroir avait exercé sur tous cette emprise si forte qui s’affirme encore aujourd’hui (2).
Malgré sa forme régulière, tendant vers le carré, l'Espagne est un pays sans unité, où l’orographie détermine une foule d’étroits compartiments, entre lesquels les communications demeurent difficiles. Son morcellement explique lextrême lenteur de toute évolution, l’esprit de clan, le goût de lindépendance (3). Comme de notre temps, l’influence du climat a fait un groupe à part des gens du Sud et du Sud-Est, moins farouches, plus cultivés et de meilleure heure, grâce aux navigateurs qui les visitèrent. Pourtant on relevait chez tous les Espagnols des instincts belliqueux, une grande fierté naturelle, une singulière endurance et, en dépit d’une certaine frivolité, qui se marquait déjà par la passion de la danse, un stoïcisme spontané et une obstination hautaine avec laquelle durent compter tous les envahisseurs. L'élément celte implanté dans le pays s’y était rapidement transformé : le type ethnique, blond, grand et fort, ne se reconnaissait plus dans les Ibères, de taille à peine moyenne, plutôt maigres et bruns ainsi que les Africains, et non point comme nos pères mangeurs et buveurs intrépides, mais sobres au contraire, d’une grande frugalité. Moins mobiles que les Celtes, plus concentrés, plus sombres, ils se refrénaient mieux ; le mépris de la mort allait parfois chez eux jusqu’au suicide, pour secouer le fardeau de la vieillesse ; la fim volontaire par le poison ne les effrayait pas ; rien d’étonnant, par suite, si les communautés chrétiennes d’Espagne comptèrent de nombreux martyrs.
Le caractère national avait de beaux côtés : l’esprit chevale-