LA LUTTE POUR L'INDÉPENDANCE
La conquête proprement dite, qui aboutit à la création dela double province d’Espagne, se fit plus encore sur les Carthaginois que sur les indigènes, dont beaucoup accueillirent volontiers les Romains, croyant échapper mieux à toute domination. Pourtant le tribut pesait lourd, et ces rudes montagnards ne s’y habituèrent pas avec le fatalisme résigné des
) XLVIT, col. 2021 et suiv. — (2) LXX, p. 61-74; CXCVIIT, p. 179-252, (3) M. MARCHETTI, XCIV, Ill, p. 765-775; SCHULTEN, XLVII, VIII, col. 2034 et suiv.
Orientaux. Et puis, chez ces populations constamment rivales la soumission à Rome des uns était pour les autres une raison de l’esquiver. L’entêtement héroïque de l’adversaire inspira à quelques chefs romains des actes de fourberie qui firent plus de tort à leur diplomatie que les pires rigueurs. Caton achète à prix d’or des concours qu’il dédaignera de récompenser ensuite ; puis il écrase d’impôts les exploitations minières et fait démanteler quatre cents bourgades. Seul Sempronius Gracchus montra de la bonne foi et de la modération, et son nom resta vénéré. Les autres essayèrent inutilement de la terreur ; Caton vendit un nombre considérable de prisonniers, mais ceux-ci absorbaient le poison qu’ils portaient sur eux ou tuaient leurs maîtres, faisaient sombrer le navire qui les emmenait au loin. Dépouillés par des préteurs avides, les Celtibères, par bandes, interceptaient les communications de l’ennemi, risquaient un coup de main contre la tente même du général. Les habitants de Cauca, sur la foi d’un traité, s’étaient rendus à Lucullus, qui viola sa parole et en fit égorger 20 000. Galba, vaincu par les Lusitaniens, passe une convention avec eux, leur distribue des terres; une fois désarmés et dispersés, 7000 sont massacrés (1).
Il en réchappa, un entre autres, à mettre en tête de tous les insurgés (Vercingétorix, Hermann, Tacfarinas, le Décébale), qui cherchaient à unir contre Rome les forces congénères éparpillées. Celui-là n’était pas un aristocrate,; un chef de tribu, mais un homme de rien, un chasseur, un pâtre, un brigand, Viriathe (2). Il connaissait tous les sentiers de la montagne et en devenait insaisissable ; il put même assurer la fuite de 10000 Lusitaniens serrés de près dans une position présumée sans issue. Il n’avait d’abord avec lui qu’une poignée de ces cavaliers agiles si nombreux en Espagne ; bientôt
(1) Pour cette première période, GŒTZFRIED, Annalen der rômischen Pro=
vinzen beider Spanien (218-154), Diss. Erlangen, 1907. : 2 (2) Ad. ScuHuLTEN, XXIX, L (1917), p. 209-237. Voir au tome XVI, p. 378,
à la tête d’une armée, il exerça sur elle une vraie fascination. Pendant que les Romains s’emparaient des places fortes, Viriathe, coupant leurs lignes d’arrière, réussit à enfermer le consul dans un défilé, près d’Italica, et le força à capituler. Tel fut l’aboutissemen: d’une lutte de huit ans (149-141). Paix et amitié devaient exister entre les adversaires, chacun gar:dant ce qu’il possédait.
Mais, redoutable par sa tactique, /atrocini more (1), Viriathe l'était plus encore par ses vues d’avenir, son dessein d’accorder les deux peuples principaux de l’Espagne du centre, le sien et les Celtibères. Des traîtres, gagnés par un émissaire du Sénat, toujours attentif à diviser, l’assassinèrent dans l’année qui suivit l’armistice. Ses partisans ne surent pas comme lui mener la guerilla ; ils finirent par se soumettre et furent transplantés en masse bien loin, aux bords de la Méditerranée ; la ville de Valentia, produit de cet exode, rend du moins par son nom hommage à leur valeur. Les annalistes romains ont contribué eux-mêmes à la gloire de Viriathe, resté en Portugal un héros national. Au dernier siècle, les partisans carlistes, vu leurs méthodes de combat, s’inspirèrent, dirait-on, de son exemple.
Lui disparu, tout n’était pas fini : les Celtibères ne firent pas preuve d’un moindre acharnement que les Lusitaniens (2). Ils avaient déjà infligé au consul Nobilior deux graves défaites dans la vallée du Douro (153). Sur les bords de ce fleuve, chez les Arévaques, Rome rencontra ses plus redoutables antagonistes ; ce n’est plus un homme qui passe au premier plan, c’est une ville, Numance. La guerre près de ses murs (3) fut d’abord suspendue par une trêve de neuf ans (152-143), le consul Marcellus s’étant décidé à traiter (4). Il ne tenait qu’à Rome de prolonger cette accalmie. Mais, comme les Numantins avaient
(1) Liv., XXI, 35, 2, — (2) CXCVIII, p. 332 et suiv. (3) Su cette forteresse, CXCVII, p. 16-54, (4) Tome XVI, p. 377,
recueilli leurs alliés et parents, les gens de Segeda, et vaine. ment sollicité pour eux la pitié de l’ennemi, sommés de livrer eux-mêmes leurs armes, ils s’y refusèrent et furent vainqueurs.
Ils n’étaient pourtant que 8 000, aidés peut-être de quelques contingents' accourus du dehors à la dérobée ; mais d’âpres collines et des forêts profondes couvraient la cité, et les coups de surprise se succédaient. Pompeius, Popilius Lænas échouèrent tour à tour ; le consul Mancinus se laissa cerner dans une impasse, avec 24000 hommes, par 4000 Numantins. Avec d’autres adversaires que les Romains, les offres généreuses des habitants auraient bien pu passer pour une adroite politique : loin de massacrer ces hommes à leur merci, ils ne requirent que leurs armes et la paix ; ils firent jurer le consul, ses principaux officiers et le questeur Tiberius Gracchus, dont la probité rappelait les vertus de son père, ce Sempronius à qui l'Espagne avait dû vingt-cinq ans de tranquillité. Mais le Sénat repoussa le pacte, livrant pour toute compensation aux Numantins le consul demi-nu et garrotté, laissé un jour entier aux portes de la ville. Pour essayer d’une diversion, Æmilius Lepidus s’attaqua sans raison à la grande ville des Vaccènes, Pallantia ; mais les « guerilleros » le coupèrent de ses convois et la disette désola les assiégeants ; tant d'hommes périssaient que le consul se résigna à lever honteusement le siège, abandonnant les malades et les blessés.
Numance était devenue la « seconde terreur » de Rome. Celle-ci finit par faire appel à celui qui l’avait délivrée de la première, au vainqueur de Carthage, Scipion Émilien. Sa résolution froide, implacable à l’occasion, devait conduire au succès ; ses procédés de terreur agirent pour commencer sur ses propres soldats, dont le découragement faisait fléchir la discipline. D’ailleurs ses effectifs furent doublés, portés à 60 000 hommes. Néanmoins, comptant sur sa patience, il préféra réduire la ville en l’affamant. Il l’entoura d’une circon-
vallation de 9 kilomètres, protégée par sept camps (1), avec des tours fortifiées de distance en distance. Pous empêcher les barques ou les plongeurs de pénétrer dans la ville par le Douro, il ferma le fleuve avec des câbles et des poutres armées de pointes de fer, entre deux châteaux forts. C’était la première fois qu’on bloquait une ville prête à la lutte ; Alésia n’est qu’une répétition de Numance, avec des moyens perfectionnés. Malgré un rigoureux contrôle, quelques Numantins parvinrent à percer les lignes d’investissement et implorèrent du secours sur tout le territoire des Arévaques ; une seule bourgade osa promettre des auxiliaires. Scipion, averti, se les fit livrer, et quatre cents jeunes gens subirent un châtiment pire que la mort, l’amputation des mains.
Désespérés, les Numantins se préparèrent, par un repas funèbre de chair à moitié crue, à trouver la mort dans un combat suprême, auquel le chef romain se refusa, n’admettant que la reddition pure et simple. Mais la famine faisait son œuvre : bientôt l’herbe manqua, même le cuir, les peaux de bêtes dont les assiégés avaient fini par se contenter; ils dévorèrent les cadavres humains, on s’entretua, les malades, les faibles furent abattus et mangés par les plus robustes ; la misère avait rendu fous et inconscients les survivants. Il y en eut qui se supprimèrent par le feu, le fer ou le poison. Quand les derniers eurent vu leur petit nombre, — une centaine environ, — ils sortirent chancelants, aux trois quarts nus, couverts d’immondices, les yeux hagards, les cheveux hérissés, leurs ongles trop longs semblant des griffes d'animaux sauvages; — trop délabrés pour faire des esclaves, quelques-uns'seulement ornèrent le triomphe du vainqueur ; à cela se réduisit son butin.
La ville fut incendiée, mais on ne brûla que des pans de murs ; tout le reste avait été détruit ou consommé. Le territoire fut réparti entre les voisins qui avaient capitulé. Plus
() CXCVIIT, carte IV; CXCVIT, carte ]; circonvallation, p. 62-76.
tard seulement, sous Auguste, s’éleva de ces cendres une deuxième Numance, humble village à qui nul autre rôle ne semblait réservé que de perpétuer le souvenir d’un héroïque et atroce épisode.
Appien l’a retracé (1) avec un luxe de détails qu’il devait tenir de Polybe, témoin oculaire, dont la déférence à l'égard de Rome a résisté à tant d’horreurs. Les fouilles conduites par Schulten (2) ont apporté la confirmation et comme l’illustration de ce sombre récit. On a retrouvé les camps de Scipion, constructions de pierre aussi solides que les camps permanents de l’époque impériale ; sauf une qui barrait la plaine, ces forteresses purement défensives perchaient sur des hauteurs en partie escarpées ; l’une d’elles, restée complète, répond entièrement au schéma de Polybe décrivant les camps romains de son temps. D’autres, de moindres dimensions, s’éloignaient davantage de la ville encerclée. L'intérêt de ces découvertes est d'autant plus marqué que les vestiges topographiques des guerres sont extrêmement rares en Espagne : la plupart des fortins que les Romains élevèrent ont été transformés de fond en comble par les envahisseurs arabes. On ne voit guère à mentionner que les restes, à Leon, du campement de la légion X Gemina, les ruines analogues de Viseu en Portugal, et surtout celles, plus récemment explorées, à 2 kilomètres au Nord de Caceres, d’un camp romain de l’époque de Sertorius (3).
Sertorius ! Encore un nom prestigieux chez les Espagnols, — lui-même n’en était pas un. Il faut arriver jusqu’à ce partisan pour constater un soulèvement notable ; l’épouvantable exemple fait à Numance valut aux gouverneurs romains, durant cinquante années, une accalmie relative, dont Metellus profita pour conquérir les Baléares (4) sur les pirates qui
(1) De reb. Hisp., 7-98 ; cf. 97.
(2) CXCVIITL, p. 332-375; cf. XIII, XV (1913), p. 365-383.
(3) Ad. ScuuzreN, XVIII, XXXIII (1918), p. 75-106. La ville de Norba elle-
même, colonie de vétérans sous Auguste, succéda au camp de Metellus, ladversaire de Sertorius.—- (4) XL VII, II, col. 2823-2827.
l’occupaient (123), et que troubla seulement en 90 un soulèvement des Arévaques, auquel mit fin la destruction de la ville de Termantia. Mais tout espoir de liberté n’était pas évanoui. On le vit bien quand un ancien lieutenant de Marius, fuyant l’Italie devant Sylla, vint se réfugier en Espagne. Ce Sertorius, déjà lié avec les Celtibères, qui défiaient le préteur Valerius, sut rallier à sa cause les Lusitaniens. Agile comme eux, plus qu’eux, vite informé du pays, de sa nature accidentée et du tempérament indigène, habile à frapper les esprits par des récits miraculeux, soutenu par un entourage nombreux d’émigrés accourus à sa suite, il put d’abord paraître aux Espagnols comme un champion sérieux de leur indépendance. Il attira donc les hommes résolus et, se dérobant aux atteintes du lieutenant de Sylla, Metellus, tint plusieurs années la campagne. Mais, quand d’autres bandes d’Italiens l’eurent rejoint avec Perperna, révélant aux Ibères le caractère de plus en plus romain de cette insurrection, où eux n’étaient admis qu’à un service obscur, écartés de toute direction, leurs illusions fondirent ; il y eut des complots qu’attisa Perperna et dans lesquels le chef périt assassiné. Ainsi se terminait un deuxième conflit de huit ans (80-72) (1). Pompée, parti en guerre contre Sertorius, n’eut plus, après ce dénouement, qu’à recueillir la soumission de toute la contrée.
Etcependant César, nommé gouverneur en 60, y trouvaencore l’occasion de quelques succès militaires au Nord du Tage; peut-être ses administrés lui en voulaient-ils surtout de trop s'enrichir à leurs dépens. Ils devaient le revoir dix ans plus tard, toujours préoccupé de ses seuls intérêts et tentant de débaucher les troupes pompéiennes, dont les meilleures étaient en Espagne sous de médiocres généraux. Il s’ensuivit une guerre assez rude, mais il avait cet avantage de bien connaître le pays et le genre de combats qu’on y pouvait livrer. Dans
(1) XLVAT, Ia, col, 1746-1768; Guill, SrauL, De bello Sertoriana, Diss,
cette querelle qui les touchait peu, aucune difficulté ne lui vint des Ibères.
Restait néammoins à dompter les Astures et les Cantabres, montagnardsintraitablesretranchés sur leurs sommetsau Nord- Ouest de la péninsule. Ce fut la tâche du principat, presque à ses débuts (29-19). Agrippa réussit à détruire leurs nids d’aigle et assura l’avenir par une transportation en masse des habitants dans les plaines. Et il mit fin aux résistances, à part quelques agitations sporadiques, à peine dignes d’une mention (1). L'Espagne était désormais provincia pacata. Faut-il conclure que, rebutée par tant d’échecs, elle sentit l’inanité de tout effort de libération P Une autre explication vient encore à esprit : Phistoire ne dit pas tous les abus de pouvoir dont souffrirent les populations sous la République : le régime plus équitable instauré par l’Empire dut les incliner à la résignation. Mais le rappel de tous ces événements nous aidera à comprendre tout à l’heure ce que fut en réalité la «romanisation » de l'Espagne.