‹ LE MONDE ROMAINChapitre 31 sur 91 · LE GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEMENT

Aucun État n’existait en ce paysavant l’arrivée des Romains ; les tribus nouaient parfois des coalitions éphémères, c’était tout. Le problème se posa donc aussitôt : y aurait-il une province d’Espagne ? ou plusieurs P comment délimitées P Une ère provinciale (3) se laisse reconnaître dès 206, après le départ de Scipion l’Ancien ; elle concerne une province unique, probablement, à laquelle deux succédèrent officiellement en 197, qualifiées simplement Hispaniæ Cilerior et Ulterior (plus au delà par rapport aux voies d’accès continentales). Près de la

(1) CXCVIIL, p. 379 et suiv.

(2) MisPOuLET, XXXI, XXXIV (1910), p. 301-328 ; XLVII, VII, col. 2036 et suiv.; KCIV, III, p. 776 et suiv,

(8) C. F, FitA, VITE, LXI (1912), p. 475-407,

côte, on les borna sans peine et tout de suite, en partant de quelque petite rivière près de Carthagène; la ligne de partage poussait jusqu’au sallus Castulonensis; plus loin, en raison de l’état de guerre, chacun des deux chefs d’armée faisait entrer dans son domaine les tribus qu’il parvenait à réduire (1). Mais, Numance tombée, une commission de dix sénateurs régla plus avant la démarcation précise, celle-là même, sans doute, qui durait encore à l’avènement d’Auguste : passant par les :uga Oretana, coupant le Tage en aval de Tolède et laissant à l'Est Avila, elle tournait vers le Nord-Ouest pour atteindre le Douro en amont du confluent du Tormes.

Antérieurement le pays avait été scindé en civilaies, qui acquittaient un tribut fixe en monnayant une part de leurs richesses métalliques ; mais, après 133,les ateliers romains se réservèrent la frappe du métal espagnol. L'État ignorait, administrativement, les clans indigènes ; leur association arbitrairepar le fisc, au mépris des sentiments réciproques, dut être une cause de vexations fréquentes et de rébellion envers l'autorité.

Le partage des provinces de l’an 27 attribua la Citérieure au prince, et au sénat l’Ultérieure, appelée maintenant Bétique ; mais de celle-ci on détacha la Lusitanie, autre gouvernement impérial, séparé en gros de la Bétique par le cours de l’Anas (Guadiana), et où furent transférées toutes les troupes de l’Ultérieure, car la Lusitanie était la moins docile, et l’on pressentait déjà les opérations inévitables contre les peuples du Nord-Ouest qui faisaient corps avec elle. Dion Cassius fixe à 27 même cette division tripartite, date contestée par les uns (2), mais de peu, acceptée par les autres (3), et vraisemblable. Les chefs-lieux respectifs ne semblent pas avoir été tout de suite définitivement choisis : Tarragone, peu à peu, l’emporta sur Carthagène pour

(1) LI, p. 16.

(2) MOMMSEN, Res gesiæ”, Additamenta, p. 222 ; GAROrALO, VIII, XXXVI (1900), p. 177 et suiv.; CCXIII, p. 179 et suiv.

(3) LX XII; LI, p. 25 et suiv.

la Citérieure, Cordoue sur Hispalis (Séville) en Bétique ; la Lusitanie eut pour capitale Emerita (Merida), fondée en 25. Les gouverneurs de Lusitanie avaient soumis les Astures et ceux de la Citérieure les Cantabres ; toutefois, vers 2 av.J.-C., Auguste préféra classer les uns et les autres dans cette dernière province, qu’agrandit au Sud-Est la zone très peu sûre de la Sierra Morena (1). Désormais elle s’appela plutôt Tarraconaise ; vaste circonscription hétérogène, elle laissait en dehors la Bétique (2), agricole et paisible, plus évoluée, qu’agitaient seulement au n° siècle les pirates partis du Rif marocain, et la Lusitanie (3), naturellement orientée vers l'Ouest, comme le moderne Portugal.

Les guerres cantabriques paraissent avoir motivé,au "siècle, la division de la Tarraconaise en trois circonscriptions qualifiées diocèses, chacune obéissant à un légat du gouverneur : Callæcia (Galice), Asturie-Cantabrie, et enfin le reste. Régime de circonstance, tout militaire, qui disparut sous Claude, le calme revenu (4). On maintint seulement les conventus iuridici (5), et tous les Ibères compris dans le même conventus finirent par contracter, grâce aux assises périodiques, aux rendez-vous d’affaires, une manière de solidarité morale, que renforça l’autorité avec adresse en donnant même cadre à Porganisation du culte impérial (6). Pline énumère les sept convenius de la Citérieure : Tarragone, Asurica (Astorg), Bracara (Braga), Carthagène, Clunia, Lucus (Lugo) et Cæsaraugusta (Saragosse. La Bétique en comptait quatre: Astigi, Cordoue, Gades (Cadix) et Séville. On reconstitue fort mal, dans le silence de cet auteur, les trois de Lusitanie: Merida, Pax Iulia (Beja) et Scallabis (Santarem). Seuls peut-être ces convenlus ont pu avoir quelque influence sur les groupements ultérieurs, en particulier sur la formation des vieilles provinces

(1) Pour le détail, LI, p. 37-40. — (2) XCIV, III, p. 881 et suiv. (3) Zbid., p. 906 et suiv.— (4) LI, p. #4 et suiv. — (5) Zbid., p. 83 et suiv. (6) XCIV, III, p. 829 et suiv., 895 et suiv.

du royaume actuel. L'aménagement du temps d’Auguste reposait sur les données de l’expérience, l’observations des faits ; les siècles suivants le conservèrent; de Pline à Ptolémée, à peine quelques rectifications très minimes (1). Sous Caracalla, une Æispana Nova Citerior Antoniniana n’isola que pour très peu d’années Asturie et Galice (2), et quant à Dioclétien (3), il ne fit que découper arbitrairement en trois l’ancienne Citérieure : Gallæcia, Carthaginiensis et Tarraconensis. Les Baléares devinrent province distincte entre 369 et 385.

En d’autres provinces, les Romains s’attachaient à briser, désunir les confédérations ; en Espagne, ce souci leur fut épargné. Ils voulurent plutôt tirer l’indigène de son existence étroite et mesquine, combattre chez lui la tendance à se replier, à ignorer le voisin. L’unité politique, avant la conquête, n’était pas la grande tribu, comme chez les Celtes ou les Germains; le clan ibérique, strictement local, restait lié à une agglomération, ville, château fort ou simple tour de guet. Pays des mille cités, disait de l'Espagne un géographe ancien (4); Pompée, élevant son trophée, se glorifiait d’en avoir soumis 876 entre les Alpes et les colonnes d’Hercule (5). Pline n’en comptait que 513 (293 pour la Tarraconaise seule), mais le vainqueur faisait état des châteaux et des tours. Dans cet éparpillement, quelques villages se réduisaient à une famille. Les Romains trouvaient déjà la gens restreinte; or les gentes étaient nombreuses, sans relations amicales, rarement unies contre l’étranger ; elles se retiraient simplement dans une place forte, comme Cauca, Pallantia, Termantia et Numance. La cellule préférée des Ibères était la gentilitas, intermédiaire entre la famille proprement dite et la gens; l’épigraphie impériale la mentionne encore, soit telle quelle : gentilitas Desoncorum ex gente Zælarum (6),ou par un génitif: Flavinus Comenesciquum

(1) LI, p. 114. — (2) XLI, II, 2661, 5680. — (3) MCIV, IN, p. 928 et suiv. (4) Geogr. Græc. minor. II, 266. — (5) PLIN., Hist, naë,, I, 18, (6) XLI, II, 2638.

Flavi f. Caucensis (1). Il importe donc peu de recenser les civitates d'Espagne aux diverses époques. Cinquante d’entre elles, sous Auguste, avaient le plein droit de cité ; un nombre égalle droit latin, que Vespasien étendità toutes les communes non romaines (2). La civitas Romana ne se propagea guère avant Caracalla.

L’occupation militaire (3),après la pacification, se borna à peu de chose. Sous Tibère, la légion ZV Macedonica était en Cantabrie, la VI Victrix et la X Gemina en Asturie-Galice ; trois seulement ; etcinquante ans plus tard une seule, la V/1 Gemina depuis Vespasien, concentrée dans cette Asturie montagneuse où elle laissa son nom à la ville de Leon. Par ailleurs, quelques corps auxiliaires ; et ces troupes étaient généralement appelées au dehors. Frontière d’empire par ses seuls rivages maritimes, c’est peut-être d’une flotte que l'Espagne aurait eu le plus besoin (4).

Les qualités de la race permirent un recrutement considérable de troupes ibères pour le service romain; César tira de cette contrée sa garde personnelle ; aux auxilia elle procura des cohortes équestres, une élite par les hommes et par les montures, petites bêtes au pas vif, aussi alertes en montagne qu’en terrain plat; toute cette cavalerie d'Espagne était renommée.

Le réseau routier (5) fut activement poussé dès l’origine ; Mommsen (6) l’a justement remarqué, l’Espagne est la seule province d'Occident où l’on ait retrouvé des bornes milliaires remontant à la fin de la République. Une voie, déja commencée en 120, longeait la côte orientale depuis la frontière des Gaules, allait par Valence jusqu’à Carthagène, et plus tard au

(1) Zbid., 2729.

(2) Mac EzoerrY, XXII, VIII (1918), p. 55, 61 et suiv.

(3) XCIV, ILL, p. 819-829; A. SOLARI, Rivisla indo-greco-ilalica, V (1921), p. 111 et suiv.

(4) Mac ELDERRY, Æ XII, IX (1919), p. 89-92,

(6) XCIVY, IT, Pe 855, 902, 924, — (6) CLIT, IX, De 92

delà (1) ; de Barcelone un embranchement menait vers Ilerda.

De Carthagène, Auguste conduisit une route sur Cadix, par Cordoue et Séville ; ces deux dernières cités, ainsi que Saragosse et Merida, étaient bien plus que des carrefours ; il partait jusqu’à huit grands chemins du chef-lieu de la Lusitanie. Cette province avait aussi sa ligne côtière, interrompue seulement sur la rive cantabrique, où suffisaient les relations par eau. Les plateaux de l’intérieur n’avaient pas été oubliés : la découverte récente d’itinéraires épigraphiques (2) a révélé les ressources routières de Leon et le réseau des voies qui rayonnaient d’Astorg. Essai d’unification, certainement, mais d’effet limité ; ces documents montrent l’emploi d’une mesure locale, la milia, différente du mille romain et sans valeur constante dans un faible rayon. Les routes étaient nombreuses dans la Bétique, riche par ses mines et ses cultures. Des chemins transversaux, dans l’ingrate Castille, reliaient entre eux les grands fleuves ; d’autres en suivaient les vallées, bien que la navigation y trouvât alors, avec les bateaux plats, des facilités qu’elle n’a plus aujourd’hui. Certains auteurs font allusion à des canaux creusés en Bétique pour raccorder les longs estuaires. L’Espagne aussi bénéficia de cette science hydraulique dont on a de si beaux modèles sur le sol africain.

Page 1