LA VIE ÉCONOMIQUE
Les écrivains anciens dépeignaïent volontiers l’Espagne comme un paradis, suivant une opinion toute faite ; Polybe (3) lui-même n’y a pas échappé en vantant les richesses de la Lusitanie. Pour le climat au moins, cette réputation a bien changé. Îl est vrai que les Grecs et les Romains étendaïent à toute
(1) G. Bonsor, Les Villes antiques du détroit de Gibraltar, XIII, XX (1918), p. 77-127.
(2) M. BESNIER, XIII, XX VI (1924), p. 5-26. — (3) XXXIV, 8.
la péninsule ce qu’ils avaient le droit de dire des régions côtières ou méridionales, celles qu’ils connaissaient le mieux, et qu’en outre le déboisement, bien moins dû, peut-on croire, à l’exploitation des mines qu’à l’occupation prolongée des Arabes, a pu modifier les conditions de température et le régime des eaux.
Les ressources économiques (1) étaient considérables, bien qu’elles ne semblent pas, d’après les textes, avoir fait vivre une population très dense. L'élevage donnait d’excellentes races de chevaux, des bœufs, des porcs, des chèvres et des moutons surtout; on chassait le lièvre et aussi le lapin, fléau des récoltes — cet animal est le symbole de l’Espagne sur les monnaies d’Hadrien. Les mers voisines, poissonneuses, fournissaientun trèsnotable article d'exportation; desfouillesont fait retrouver à Belo (Bolonia), dansle sud dela Bétique, les vestiges d’établissements romains où, dans de grandes cuves, on nettoyait, séchait et salait le poisson (2). Riche aujourd’hui par ses vins, ses oranges, ses citrons, l'Espagne l’était du moins, dans antiquité, par ses oliviers, comme en font foi tant de tessons ibériques amoncelés sous l'Empire au Monte Testaccio de Rome, et enfin par ses bois de teinture, ses blés, son lin, quine comptent plus guère.
Parmi les produits du sous-sol (3), défiant alors toute concurrence, les métaux nobles, or et argent, attirèrent d’abord les convoitises étrangères; certaines mines passèrent à l’État, d’autres à des particuliers : le Mons Marianus (Sierra Morena) rappelait un très fructueux accaparementde Marius. Fer,cuivre, plomb occupaient quantité de mineurs ; Caton avait seulement frappé d’un tribut l’exploitation indigène ; sous l’Empire, la confiscation y joua son rôle ordinaire. C’est une exploitation
) CLXII, IX, p. 92; LXX, chap. vi; XCIV, II, p. 79-784; XLVII, VIII, p. 2040 et suiv.: LXX XIII, p. 150-167.
(2) M. DE FicugireDo, XII, VIII (1906), p. 109-121,
(3) ORTH, Bergbau, XL VII, Suppl. IV, col. 120 et suiv., 147.
d’État que fait connaître la table d’Aljustrel (1) : au metallum Vipascense est préposé un procurator Cæsaris, donnant à ferme l’extraction et toutes opérations subséquentes. La régie impériale, pour assurer la subsistance dans un pays perdu et pourvoir aux premiers besoins de la cité ouvrière, s’est attribué le monopole de tous services et fournitures nécessaires à la population que les mines faisaient vivre. Le minerai brut s’exportait largement, sans mettre obstacle à certaines industries métallurgiques : les lames de Tolède ont une célébrité deux fois millénaire.
Les richesses locales n’attirèrent pas les seuls Romains ; partout s’établirent des marchands orientaux ; on suit leur trace dans les villes commerçantes : les cultes qu’ils avaient introduits (Mithra, la Mère des Dieux) ont pénétré par les vallées jusqu’au cœur du pays. Il vint aussi quantité d’Africains, et c’est avec l’Afrique que l'Espagne entretint les relations les plus actives (2).
LES viLLes (3).
Cependant, plus que tout autre, l’élément italien a envahi VEspagne. D’après les inscriptions, d’autre part, beaucoup d’indigènes portent le gentilice d’un ancien gouverneur ou chef d’armée : Sempronius, Cornelius, Pompeius ; c’est là un fait significatif. On estimait au fond le caractère ibérique ; on accordait sans crainte des places de confiance à des gens « tout d’une pièce », aux dehors un peu rudes, mais d'une moralité très supérieure à celle des Asiatiques.
La colonisation (4) a facilité les contacts. Déjà Scipion l'Ancien avait fondé Italica, près de Séville, et Marcellus Cor-
(1) DessAU, /nscr. lal. sel., II, 1, p. 682. — (2) ALBRRTINI, XL VI, p. 297-318. (3) LXX, chap. 1x; CCXIIL, p, 33 et suiv.
(4) XCIV, II, p. 797, 877,
doue, au milieu du n° siècle ; César et Auguste créèrent plus de colonies en Espagne qu’en aucune autre province. Ce développementde la vie urbaine commence à ressortir des recherches archéologiques qu’active depuis peu la « Junte supérieure d’excavations et d’antiquités ». Elles ont donné de beaux résultats à Merida (1) : le plan de l’ancienne colonie et capitale lusitanienne, création toute romaine en un pays de brigands, un Mayence alpestre, se reconnaît encore sous le tracé de la ville moderne. Les vétérans s’y étaient agrégé un élément ibérique, et la cité couvrait une aire très étendue. Malgré son origine essentiellement militaire, ce devint un centre de diffusion pour la haute culture, et ses ruines sont parmi les plus majestueuses ; le colossal, visiblement cherché, y donne une sensation de puissance (2) : larges murs de granit, grandioses aqueducs à arcades, avec château d’eau et réservoirs (3), égouts souterrains, arc de triomphe, pont sur le fleuve, cirque de vastes proportions comme était le théâtre (4), orné à profusion de statues et autres sculptures, tout cela revient au jour peu à peu. A Bolonia, le déblaiement, dû aux initiatives françaises, a fait reparaître ses maisons stuquées, hâtivement peintes et couvertes de graffittes, son théâtre, son forum, sa fontaine monumentale (5). La Junte a encore porté son attention sur l’amphithéâtre d’Italica, sur les ruines de Cordoue et, plus au Nord, sur celles de Sagonte, Ségovie, Bilbilis. À Clunia, Pancienne ville ressuscite : voici son forum, son théâtre, son temple de Jupiter, sa basilique flanquée d’échopes (6). Astorg a conservé ses portes et murs romains, avec leurs tours. À l’extrême Nord, les Catalans explorent Ampurias (7), dont le nom est encore une sur-
(1) Max MacrAs LiÂREZ, Mérida monumental y artistica, Barcelone, 1913; Ad. SCHULTEN, Merida, das spanische Rom, Barcelone, 1922.
(2) P. Paris, XIII, XVI (1914), p. 269-316.
(3) R. LANTIER, XIII, XVII (1915), p. 69-83.
(4) XIII, XX (1918), p. 93; XXII (1920), p.204 et suiv. ; Pierre PARIS, etc., Fouilles de Belo, I, Paris, 1923.
(5) Ip., XV, 1915, p. 164-174, — (6) Museum de Barcelone, I-II (1911-1912).
(7) P. Paris, XIII, XV (1913), p. 129 et suiv.; XVI, LX (1925), p. 66-73,
vivance ; Emporiæ, «les marchés », formait une ville double: quartier des Ibères, quartier des Grecs venus de Massilia. À Tarragone, on retrouve, parintervalles, des vestiges de maisons, de tombeaux, des débris d'œuvres d’art gréco-romaines ; très favorisée par Auguste, qui s’y arrêta deux ans, elle grandit au détriment de Carthagène, dont le déclin s’achève au début de notre ère.
ROMANISATION DE L'ESPAGNE.
Elle fut donc active, efficace, — et très précoce, ajeute Mommsen (1), — ébauchée dès la République, avant même la pacification complète, ettoutes ces villes ruinées, où triomphe le style d’'Empire, semblent confirmer cette impression. L’Espagne n’a-t-elle pas donné à Rome des souverains? Trajan était d’Italica ; Hadrien devait le jour à une femme de Cadix, et les monnaies ne le qualifient pas sans raison de Restrilutor Hispaniæ ; Marc-Aurèle descendait d’une famille dela Bétique, et Théodose aussi y avait des liens de parenté. Mais des provinciaux de cette sorte, on en remarque d’autres dans les annales de l’Empire, et ces faits-là, comme le décor romain des grandes cités, attestent seulement que bien des Italiens sont allés s’établir én Espagne sans esprit de retour, y ont fait souche, et que leurs descendants s’y sont acclimatés pour des générations.
Il s’est formé toute une littérature latine d'Espagne (2), avec les Sénèque, Lucain (de Cordoue), Columelle l’agronome, le grammairien Hygin, bibliothécaire d’Auguste, Pomponius Mela le géographe, et surtout Quintilien (de Calagurris), Martial (de Bilbilis). Le tour d’esprit de ces auteurs répond en général à ce que nous savonsde la race ; mais c’est qu’ils ont subi l'influence du milieu. En dehors des métis, on voudrait
(1) CLXIT, IX, p. 86 et suiv. ; cf. XCIV, III, p. 777 et suiv. (2) CLXIT, IX, p. 95; LXX, chap. X.
pouvoir distinguer le Romain immigré, ou ses fils, et d’autre part les indigènes romanisés (1). De ceux-ci il y en eut, la chose ne fait pas doute, bien que le gouvernement n’ait pas, dans les provinces, plus qu’en Italie même, pris grand souci de l’ensei. gnement. Les villes amalgamaiïent une population cosmopolite, dont le latin fut forcément la langue commune, langue apprise par beaucoup comme une langue étrangère, correctement parlée (car le latin des inscriptions est plus pur en Espagne que dans la généralité des provinces), où les termes vulgaires ne s’introduisirent qu’à la longue et qui garda des traces d’archaïsme, grâce à la haute ancienneté de nombreux établissements romains datant de la République.
Il y a là une création artificielle ; les lettrés appartiennent presque exclusivement aux colonies romaines. Il est très vrai que les relations des autres cités avec le pouvoir ne s’expri: maient que dans la langue d’empire ; mais un édit de Vespasien autorisa expressément l’usage des parlers locaux dansles relations privées. Si l’épigraphie nous rend très peu de textes. rédigés dans ces idiomes ibériques, c’est que les populations incultes n’écrivaient pas. La persistance jusqu’à nos jours des dialectes de Biscaye et de Navarre, protégés par la nature de ces pays si peu accessibles aux actions du dehors, ne prouve point l’extinction très ancienne des autres. L'histoire ne parle pas de ces indigènes tenus pour négligeables ; au temps d’Isidore de Séville (2) (vie siècle), ilshabitaient encore de pauvres demeures, en pierres sans mortier, crépies d'argile crue, quelquefois en pisé. Les Romains réussirent aisément à faire admettre dans les villes leurs manières composites, simple placage dont les gens des campagnes avaient à peine la notion, Toutes les influences extérieures se donnaient du reste libre cours; l’Orient asiatique ou africain a mis son empreinte
(1) Distinction négligée dans CXC bis, p. 198-202. (2) Etym, XV, 9%
durable sur les ouvrages du pays : le clinquant, la surcharge y furent très appréciés. Les cultes romains, privés ou impérial, ne se sont réellement implantés que dans les mêmes centres, coloniaux ou militaires, et surtout en Bétique. Par ailleurs, on relève plutôt de frappantes analogies avec les rites celtiques.
Les langues modernes d’Espagne dérivent du latin, mais cela ne tient pas seulement à l’occupation romaine. Lorsqu’au ve siècle les barbares affluèrent, laissant à Rome une suzeraineté nominale, faux semblant qui finit par disparaître, leurs souverains gardèrent dans leur chancellerie l’usage du latin, et l’Église chrétienne, spécialement, contribua à le répandre par sa prédication et ses écoles. Une deuxième floraison de la littérature d’Espagne se produisit avec Prudence, Orose, Juvencus, d’autres encore qui étaient, ceux-là, vraiment des Espagnols et ne représentaient guère, comme on l’a dit (1), qu’une médiocrité. Le christianisme ayant figure romaine, il resta quelque chose de la façade antérieurement édifiée; le développement municipal, certains articles de loi trahissant leur origine, et la conception persistante d’une religion d'État toute ritualiste, sans métaphysique ni éthique, sont des survivances de l’esprit romain.
Mais partout, et aussi bien dans la Bétique, devenue « Vandalousie »,les Tbères, si dévots aux empereurs, acceptèrent aussitôt la domination des barbares, moins férus de contrôle et de fiscalité. Rome n’avait même pas réalisé l’unité del’Espagne, dépourvue d'institutions communes, de tout centre moral (2); comment s’en étonner quand aujourd’hui encore, dans cette péninsule, scindée en deux royaumes, — dont le plus grand miné par le régionalisme, — subsistent toutes les cloisons que la nature a élevées P
(1) H. LECLERCQ, L’Espagne chrétienne, Paris, 1906, p. XXXIV et suive (2) LT, p. 128. ù