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SITUATION GÉNÉRALE

Bien que déclarées libres, la Macédoine et la Grèce propre étaient pratiquement, depuis de longues années, sous la surveillance romaine, lorsquelesinsurrections qui se produisirent de part et d’autre, au milieu du n° siècle av. J.-C., amenèrent le vainqueur à établir un régime plus rigoureux. L’ère provinciale (1) de la Macédoine (148) nous révèle sans ambiguïté depuis quand l’ancien royaume de Persée reçut un gouverneur, qui était préteur proconsulaire. On supprima les quatre disfricts découpés dans ceterritoire ; les charges fiscales ne furent peut-être pas augmentées ; mais la domination étrangère se mamifesta tout aussitôt par l’établissement de la voie Egnatienne, route militaire reliant Thessalonique à l’Illyrie. Rome, en effet, engloba du même coup cette dernière contrée dans la nouvelle province et y annexa également les côtes de Thrace. Quelques villes seulement conservèrent leur indépendance : Apollonie, Épidaure, Amphipolis, Thessalonique, Ænos, Abdère, ainsi que les îles de Samothrace et de Thasos.

La situation est moins claire concernant la Grèce propre (2). Laissons la destruction de Corinthe, accomplie en haine de la

(1) Journ. of Hell. Studies, VIII (1887), p. 360; H. N. Top, II, XXII

2) LXXXV, p. 640 et suiv.; G. NiccozINI, La Grecia provincia (Stadi

siorict per l’antichità classica, 1910, 3, p. 423-444)°

démocratie et surtout pour ruiner une rivalité commerciale qui déplaisait aux financiers romains. En fait, Rome ne décréta ager publicus que l’Eubée, la Béotie, quelques cantons près de l’isthme ; le reste du pays ne paraît pas avoir été soumis à un tribut ; les ligues, déclarées dissoutes tout d’abord, purent renaître, l’amphictyonie delphique une des premières, — en attendant qu’Auguste la réorganisâtilui-même;— puis ce fut le tour des Achéens (1), des Étoliens (2), des Béotiens, Eubéens, Locriens, Phocidiens, Doriens (3), qui gardèrent au moins les apparences de l’ancienne union, avec leurs magistrats propres et leurs monnaies fédérales. Mais Rome imposa partout le régime oligarchique, rendit à lAréopage d’Aihènes son antique rôle et remplaça par!l’élection le tirage au sort.

Cesnouveautés justifiaient l'emploi d’une ère nouvelle (146), dont beaucoup de cités firent usage, d’après les inscriptions. Mais la Grèce ne fut pas alors réduite en province; quand le gouvernement central était conduit à intervenir, il déléguait à cet effet le proconsul de Macédoine, investi normalement d’un contrôle à distance, plus sérieux dans les territoires de l’ager publicus. Polybe (4) pouvait se faire gloire d’avoir obtenu des conditions de faveur pour sa grande patrie, qui ne passa sous le régime provincial qu’à l’aube du principat.

Les limites du gouvernement de Macédoine peuvent être indiquées (5) : à l'Est, la rivière Nestos (la Mesta) ;sur l’Adriatique, un point mal déterminé au Sud de l’embouchure du Drilon (le Drin) ; du côté septentrional, elles laissaienten dehors le haut plateau de Dardanie. La capitale fut Thessalonique, choisie, à défaut d’un passé glorieux, pour son admirable situation. Les premiers gouverneurs n’eurent pas une sinécure : la population demeurait calme, mais il fallait lutter sans cesse contre les barbares, qui menaçaient tous les confins terrestres de la province, principalement les Thraces ot la peuplade

(1) Inschriflen von Olympia, 328. — (2) DITTENBERGER, Sylloge *, 744, (3) Znscripl. Græcæ, I, 568. — (4) XL, 13. — (5) CXLVI, carte 33 (1911).

celte des Scordisques. Le détail de cette histoire nous échappe jusqu'aux guerres de Mithridate, dontil suffira, en ce chapitre, de souligner les conséquences pour la Grèce propre.

Elles portèrent à l’extrême des fléaux dont la contrée était depuis longtemps accablée, dont ses fils eurent la responsabilité initiale, mais qu’il ne dépendait plus d’eux d’enrayer (1). L’appauvrissement de la Grèce, en biens, en hommes, était effroyable, et la ruine matérielle contribuait encore à la dépopulation. Les guerres de la République romaine avaient multiplié les esclaves — beaucoup étaient de souche hellénique. Parmi les hommes demeurés libres, les uns, les moins dégénérés physiquement, avaient pris rang, bon gré mal gré, dans les armées romaines ; il y eut des morts parmi eux, et, d’autre part, beaucoup de ceux qui avaient servi sous Sylla, Péloponésiens, Macédoniens, Thessaliens, se résignèrent à suivre leur chef rentrant en Italie pour y combattre les Marianistes. Ils y retrouvèrent ou précédèrent des émigrés civils, entraînés à un exil volontaire par les ravages en Hellade, par les réquisitions subies, les dettes contractées, l’espoir de se refaire, dans les contrées de l'Ouest désormais enrichies, en pratiquant un art, en apportant à l’{talie la main-d'œuvre exercée qui lui faisait défaut. Ceux qui restaient au pays, c’étaient plutôt les « possédants », parce qu’on leur réservait — avant de les leur infliger — les fonctions publiques et l’influence: c’étaient surtout les propriétaires fonciers, rivés au sol natal par leurs biens mêmes, qu’ils cultivaient s’ilspossédaient assez d’esclaves, ou abandonnaient à la pâture. Et tous se faisaient une loi de limiter leur descendance. Ainsi, par les départs et la dépopulation continue, d’anciennes métropoles de lintérieur tombaient au rang de villages.

Pire encore la situation des villes côtières, autrefois les plus fortunées : Mithridate avait trouvé des auxiliaires précieux

G) CXX VIII, I, p.359 et suiv.; CLXII, X, p. 22 et suiv.

chez les pirates; lorsqu'ils avaient suffisamment pillé un bourg du littoral, l'habitant volé et laissé sans ressources finissait par adopter lui-même un métier dont il avait constaté le large rendement ; l'élément grec envahit bientôt cette république flottante, longtemps recrutée surtout dans les montagnes d’Anatolie. Et Rome n’en témoigna que plus de rigueur aux , régions qui avaient fourni aux pirates des effectifs ou des repaires ; telle la Crète, dévastée et presque vidée à l’heure où l’on en fit une province. Lorsque Pompée eut nettoyé les mers et capturé par suite tant d’Hellènes descendus à cette abjecte condition, il eut l’idée de les établir sur des points particulièrement dépeuplés ; ce fut pour la terre grecque une récupération sans gloire et sans profit.

De ce fait affligeant beaucoup de Romains ont dû tirer des conclusions excessives. Une dualité de sentiments à l’égard des Grecs, estime pour leurs talents, mépris pour leur caractère, causait quelque flottement dans la politique du Sénat. Le recul des événements nous permet une appréciation plus juste que la sienne. L’Hellène de ces temps-là, de la fin de la République, était un désillusionné, qui n’aspirait qu’à la tranquillité; nullement coupable si Mithridate avait soulevé tant de conflits. Mais les Romaïirfs eux-mêmes jetaient leurs sujets dans les plus graves perplexités. Durant plus de cinquante ans, la Grèce assista aux querelles intestines de l'Italie, sans pouvoir se borner au rôle idéal de spectatrice. Les grands chefs de parti, Sylla, Marius, Pompée, César, Brutus et Cassius, Antoine, Octave, et même les comparses, ne tenaient point le Grec en dehors de leurs factions. C’était partout un incessant racolage, car il fallait des hommes, et pour la guerre civile et pour les conquêtes lointaines, élément de prestige. Or la recrue ne choisissait pas toujours librement ses étendards, et il y eut des enrôlements de contrainte. Quant aux villes, de qui les chefs rivaux attendaient un secours matériel, des fournitures et des informations, elles ne souhaitaient rien

tant que la neutralité; mais celles qui s’y obstinaient, se croyant ainsi au comble du loyalisme, adoptaient l’attitude la plus dangereuse, car chacun les pouvait soupçonner d’hostilité sournoise. Souvent le premier qui se présentait s’assurait par la force leur concours. Trouvaient-elles le temps de prendre parti ? Sur quoi alors se déterminer ? Il arriva que telle cité, en dissentiment avec sa voisine, qui déjà avait fixé ses préférences, passa d’instinct à la faction opposée. Hormis ce cas, elle balançait et, s’il y avait urgence, se fondait sur quelque rumeur, vraie ou fausse, subissait l’ascendant d’un notable, sincère ou acheté. Alors le chef romain s’installait chez V « alliée », mettait à contribution ce bon vouloir, presque inconscient, demandait, exigeait, prenait, sous promesse de large compensation aprèsla victoire. Vainqueur, il oubliait une part de ses engagements ; vaincu, il disparaissait, et l’adversaire venait manifester son courroux, pillant à son tour par représailles, évitant plutôt les autres cruautés qu’il savait inutiles, et il vantait sa longanimité, hommage, disait-il, aux glorieux ancêtres d’une population dégénérée (1). Telle est la comédie sinistre qui se joua plus d’une fois.

Aussi un contemporain d’Auguste, Strabon (2), fait un rapport navrant sur la situation de la Grèce: ce n’est que ruines du Nord au Sud, en Macédoine, Thessalie, Épire, Béotie, Étolie, Arcadie, dans une bonne partie de l’Attique, dont le grand port, le Pirée, a été détruit sous Sylla; les contrées jadis un peu à l’écart, et par là préservées, comme l’Acarnanie, ont partagé le même sort. Les îles de l’Archipel n’ont pas moins souffert : Délos, qui fut une fourmilière, n’est plus qu’un roc abandonné. Ce géographe, il est vrai, habituellement retarde, et d’autres sources nous montrent, dès le début de l’Empire, des tentatives de restauration.

Jules César, déjà, avait relevé Corinthe (3) en 44 ; il y établit

(1) Dio Cass., XLII, 14; APPIAN., Bell. civ., Il, 88. 2) Geogr., VIH, passim. — (3) XL VII, Suppl. IV, col. 1033-1036,

des prolétaires italiens, des affranchis, en fit une colonie romaine au nom retentissant (Colonia Laus Julia Corinthus); seulement la ville nouvelle n’eut plus l’éclat, l’activité des anciens temps ; par l’afflux de ce nouveau sang trop impur, c'était devenu un milieu interlope et dissolu, tirant de sa richesse et de ses délices comme un attrait de scandale.

Auguste continua cette œuvre de reconstitution. Mais d’abord la condition de la Grèce fut transformée par les mesures générales de l’an 27. Le Macédoïne était maintenant plus sûre de ses frontières et agrandie vers l’Est par ’annexion d’une série de villes sur la côte orientale de Thrace. Auguste en détacha l’Achaïe, province distincte, séparée de l’autre vers le Sud de la Thessalie (1); cette dernièrecontrée resta d’ailleurs sous un régime spécial, avec une assemblée fédérale qui lui était propre. Il semble bien que les villes autrefois libres ne perdirent point cette qualité; on considère comme telles Athènes (2), à qui sa gloire passée devait conserver jusqu’au bout des privilèges ; Élatée, Thespies, Tanagra, Pharsale — où César avait vaincu ! — Égine, les îles Ioniennes, au moins Céphallénie et Zacynthe, Sparte (3), qui racheta la double erreur d’une alliance avec Mithridate, puis avec Pompée, par ses bonnes dispositions en deux circonstances : 2 000 Lacédémoniens, en effet, combattirent à Philippes contre Brutus et Cassius, d’autres à Actium pour Octave ; de ce fait la présidence des jeux actiaques attribuée à la ville fut certes une belle récompense ; peu après, Auguste devait encore agrandir le territoire spartiate, aux dépens de la Messénie, fidèle à Antoine. À Delphes on réforma l’ancienne ligne des amphictyons (4) ; dix-sept peuples furent désignés pour l’administration du sanctuaire.

(4) Délimitation mal connue; cf. J. NETUSIL, analyse du livre russe de S. ZEBELEV, "Ayaïxé (Berlin. philol. Wochenschrift, 1905, col. 895-902).

(2) CLXILI, X, p. 8 et suiv. — (3) CLX XXII, p. 433.

(4) CLXII, X, p. 3-6.

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Les vieilles ‘cités, les plus glorieuses aux derniers siècles, étaient traitées avec égard, mais leur prospérité déclinait, contrairement aux centres récents ou particulièrement rappelés à la vie. Corinthe, encore gratifiée de nouveaux dons, eut rang de capitale (1) ; elle avait une situation centrale, et c'était désormais une ville romaine, ou du moins impériale, très peu grecque, cosmopolite, bondée d’éléments orientaux, juifs, syriens, égyptiens. Analogue le cas de Patras (2), tombée dans une extrême misère dès le 1° siècle et qu’Auguste recréa en quelque sorte ; il y implanta des vétérans, y fit venir des habitants d’autres cités déchues, notamment de Dymé, où avaient été parqués les pirates faits prisonniers au temps de Pompée. Le territoire decettecolonie, considérablement accru, débordait jusque sur la rive Nord du golfe de Corinthe, par une sorte de synœcisme qui rappelait celui dont Thessalonique était sortie. Un autre donna naissance à Nicopolis (3), au voisinage d’Actium, et le souvenir de la grande victoire se trouva ainsi éternisé sur place : on fit, de tous les pauvres villages disséminés dans ce canton d’Épire, une cité unique où la population se transporta et qui devint une des plus importantes de l’Achaïe.

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