CHAPITRE VI L'ASIE MINEURE
L’étude de la Grèce d'Europe à l’époque romaine laisse une impression plutôt désolante. Les maîtres du pays n’y ont guère vu qu’un musée d’antiquailles, gardé par des petitsneveux dégénérés. Dans les parties septentrionales, Macédoine et Thrace, où il restait une œuvre à accomplir, nous avons constaté que les gouvernants se tenaient sur la réserve, bornaïient à peu de chose leur lente initiative.
Le tableau que nous offre l’Asie Mineure aux mêmes périodes n’est point le même tout à fait, et Rome a mené à bien la tâche appréciable d’y répandre l’hellénisme. Elle n’y a fait preuve d’aucune méthode originale ; on se rend compte de plus en plus, en observant la colonisation intérieure poursuivie par les Séleucides et les Attalides, que la voie était déjà tracée ; les Romains n’ont été que des continuateurs. Comme les souverains hellénistiques, ils ont fondé des cités nouvelles, en rapprochant, en groupant sous des institutions communes des populations isolées ; ils ont travaillé au développement du régime municipal, réduisant l’étendue et l’indépendance des petits États sacerdotaux, nombreux en Anatolie, qui constituaient des domaines de culture et même des ateliers autour d’un sanctuaire féodal.
Aucune contrée peut-être n’a présenté mosaïque de peuples comme l’Asie Mineure. Déjà, avant Alexandre, elle avait été Le lieu de rencontre d’une foule d’idiomes que les linguistes
considèrent comme n’étant nullement apparentés (1) ; ce qui suppose une grande confusion dans l’ordre ethnographique. Les choses n’ont point changé dans les siècles suivants : au temps d’Auguste, Strabon (2) constate que, rien qu’à Cibyra, on parle le pisidien, le solyme, le grec et le lydien. Langues de races barbares, du reste, à peu près toutes, qu’il n’y avait que profit pour la civilisation générale à unifier autant que possible, sous l’action de l’hellénisme. Elles étaient à ce point primitives que la plupart n’ont laissé d’autres vestiges que leurs noms; Lydiens, Cariens, Phrygiens ont presque seuls des monuments de leurs très anciens âges; les Celtes du plateau central nous sont mieux connus, par leurs congénères demeurés en Europe.
Toutes nations, au surplus, faciles à maintenir sous une domination ferme et tolérante et dont les réactions contre Rome ont été rares, sans conséquence ; comme les Grecs, elles ne songeaient point d’elles-mêmes à s’émanciper. Aussi ladministration romaine, en découpant peu à peu cette vaste presqu’ile, ne chercha point une organisation propre à briser les anciens moules; les frontières des provinces rappellent à peu près celles des États qui avaient précédé, abstraction faite des concessions temporaires de territoires ayant pour but de payer une aide fournie à point nommé, ou de charger quelque dynaste d’une mission préparatoire qui devait conduire à l'annexion. Les peuples d’Anatolie résistaient si mollement à une suzeraineté étrangère qu’en bloc, presque tous, ils acceptèrent bien vite celle de cet Iranien hellénisé qu'était Mithridate le Grand. La lutte acharnée qu’il fallut soutenir contre lui fit à Rome une nécessité d’atteindre toutes les régions ou l’hellénisme s’était récemment encore conservé (3).
(1) H. SAYCE, XXXIX, p. 259. — (2) XIII, 1, 17 (G@) CLXXXV p. VI et suive