L'ASIE PROCONSULAIRE
Le joyau de l’Asie Mineure s'appelait la province d’Asie, la Proconsulaire. Ses limites (1), quasi constantes, — elles ne furent modifiées que dans uñe partie de la Phrygie, — enfermaient à peu près tous les districts qui ont leurs débouchés naturels vers l'Ouest et n’y ajoutaient presque rien. Elle comprenait essentiellement : Phrygie, Carie, Lydie, Mysie, et cette Jonie qui avait un si brillant passé. Les villes s’y comptaient par centaines ; Sylla paraît avoir fait entre elles une répartition des territoires, qui reste pour nous dans le vague. Toujours est-il que l’on parlait de la terre aux nombreuses villes (roxürrokv alav). Toutes les agglomérations ne constituaient pas d’ailleurs des cités ; les plus modestes, des bourgades (xüuw), disposaient dans la pratique d'institutions particulières, mais relevaient juridiquement d’une #rékw comme les faubourgs d’une localité moderne forment partie intégrante de la commune. En Phrygie seulement, aux débuts de la province, nombre d’indigènes vivaient encore xarà xiuac, dans des villages arriérés, sans droit municipal; au Nord toutefois, les parties les plus rudes du plateau mysien, d’abord livrées à quelques chefs de bandes suspects, furent assez tôt civilisées par des fondations de cités.
Les richesses naturelles abondaient dans presque toute l'étendue de la Proconsulaire ; mais c’est dans la région Nord- Ouest qu’on les avait naguère le plus réellement exploitées, car, mieux que les Séleucides, les souverains de Pergame, dont ces cantons constituaient le royaume, surent adopter une véritable politique économique (2). Ils avaient tiré bon parti de leurs mines de cuivre et d’argent, des bois de charpente de leurs forêts, développé l’agriculture ; champs
(4) LXXXII, p. 85 et suiv.
(2) M. RosTowzew, XXXIX, p. 359-390,
de céréales, vignobles, olivettes, arbres fruitiers prospéraient ; moutons et chèvres fournissaient leurs toisons à une industrie très florissante de tissus de laine et de tapis; l'élevage des chevaux, dans la région de l’Ida, assurait la remonte incessante d’une cavalerie réputée. Ainsi ces rois purent-ils entretenir des forces de guerre qui firent d’eux de très utiles alliés pour les Romains. Vers le Sud, la vallée du Méandre était déjà, comme aujourd’hui, une des plus riches de l’Asie Mineure. L'activité commerciale de tout le pays ressort nettement de la multitude des corps de métiers; les inscriptions nous font connaître une masse de collèges d’artisans (1), où les représentants des industries de luxe semblent tenir une place prépondérante. Ces associations se trouvent répandues un peu partout dans les districts occidentaux de la province ; la Phrygie retardataire a moins donné. C’est vers elle notamment que se porta l’effort de colonisation, qui semble avoir pleinement réussi, surtout à partir d’Auguste. Les villes fourmillaient, qui pouvaient se targuer d’une noble histoire ; plus d’une avait tenu rang de capitale. Rome n’affecta pas d’ignorer leur ancien rôle; elle ne se souciait pas non plus de réveiller leurs grands souvenirs. Elle leur refusa généralement la liberté, l’autonomie, concédée plus volontiers aux villes secondaires. En revanche, elle lésina peu sur les distinctions honorifiques (2), les vains titres de métropole, de «première de l’Asie »; aux cités anciennes et de premier plan : Éphèse (3), capitale, Smyrne, Cyzique (4), Milet, Pergame, Sardes, etc., on conféra le néocorat (5) ou droit de posséder un temple des Césars; unou plusieurs; les néocorats se cumulèrent : Éphèse en eut quatre ; Pergameet Smyrne, trois ; la qualification denéocoreétait gravée sur leurs médailles(6),en exer-
() LXXXII, p. 167 et suiv.; CCXIV, IL, init. — (2) LXXXIL, p. 136.
(3) G. LAFAYE, Conférences du Musée Guimet. XXXII (1909), p. 1 et suiv.$ Forschungen in Ephesos, I-I, Wien, 1906-1923.
(4) F. W. HASLUGK, Cyzicus, Cambridge, 1910, p. 178-191.
(5) Ibid, p. 450. — (6) B. Pick, XIX, VII (1904), p. 1-41.
gue des types qui laissaient voirla pluralité des sanctuaires. La rivalité des villes est ainsi accusée par les monnaies autant que par l’épigraphie ; c’est un trait caractéristique de l'Asie au temps des Romains. Ceux-ci semblent avoir multiplié à dessein les cités d'importance moyenne et contribué à ce nivellement en remaniant les territoires.
La BITHYNIE ET LE Ponr.
La Bithynie (1), beaucoup moins étendue, nettement distincte de l’Asie par sa population, dont le noyau principal était d’origine thrace et fournissait de vaillants soldats, représentait encore une contrée fertile et populeuse, aux cités espacées, mais généralement prospères (2). Heureusement située, en communications faciles avec le continent européen par le Bosphore et par Byzance, ville bithynienne bien que placée sur l’autre rive, elle entretenait aussi des rapports constantsavec la Chersonèse Taurique. Les rois, dont on possède de belles séries monétaires, avaient su gérer prudemment leurs finances ; ils n’avaient pas manifesté à l’égard de Rome les mêmes dispositions empressées que les Attalides, sauf le dernier, qui lui légua son royaume. L'intervention immédiate de Mithridate en imposa aux habitants, et c’est une vraie conquête qui permit l’exécution du testament (3).
La Bithynie, d’abord sénatoriale, fut plus d’une fois, au cours du 1° siècle de notre ère, soumise à des procurateurs impériaux (4), et, avant de devenir véritablement province de César, probablement sous Marc-Aurèle, eut pour gouverneur ün légat envoyé en mission extraordinaire, Pline le Jeune (5). La correspondance de ce gouverneur timoré et très préoccupé
() BranDis, XL VII, IL, col. 523 et suiv.; CLXX VI, p. 1-68.
(2) CLXXX, p. 179-197. — (3) Ci-dessus, p. 30.
(4) CLXXIX, p. 373 et suiv-
(5) U. WiLCKEN, Plinius liesen in Bithynia und Pontus [XVI, XLIX (1914), p. 120-136].
des vétilles, qui ne cessa d’importuner son souverain par les questions de détail, nous fournit quelques données éparses sur la physionomie de la contrée au temps de Trajan, ainsi que sur la lex Pompeia qui lui servait de charte et dont les dispositions, très spéciales, ne s’étendaient nullement aux provinces voisines. L’auteur de cette loi s’empressa d’annexer à l’empire la région pontique, le domaine propre de son grand adversaire Mithridate, à part le territoire d’Amisos, laissé libre, et l’extrémité orientale, octroyée au roi galate Deiotarus. On eut ainsi une province double, Pontus et Bithynia, qui resta telle jusqu’au jour où Dioclétien sépara la Bithynie de Pancien Pont, devenu l’Honorias, à l'Est du Sangarios. La côte était dès longtemps colonisée. Pompée se préoccupa de régler le régime municipal des contrées de l’intérieur. Il avait divisé tout le territoire soumis aux anciens rois entre onze cités, nées d’une transformation de quelques grands villages et situées pour la plupart le long d’une voie fréquentée, que séparait de la mer une chaîne montagneuse. Combien rentraient dans le Pont «bithyniaque », on ne sait. Sur la côte, Heraclea Pontica, détruite pendant la guerre contre Mithridate, puis restaurée à la longue, reçut une colonie de citoyens romains. La création de Sebastopolis, Comana Pontica, luliopolis, Germanice-Flaviopolis et du groupement des Agrippenses montre les progrès de la colonisation hellénique. Cependant ces nouvelles agglomérations furent toujours éclipsées par les vieilles villes royales (1); là prépondérance appartint constamment à Nicomédie, malgré l’ardente rivalité de Nicée, révélée à nos yeux par les discours de Dion de Pruse, dont la patrie restait fort distancée par les deux autres. L'administration romaine avait son siège à Nicomédie; là se donnaient les fêtes et les jeux les plus brillants ; Pline avait rêvé pour elle de travaux hydrographiques qui demeurèrent à
(1) Joh. SæLcx. XXIII, XIX (1924), p. 165-188.
l’état de projet. Des mouvements séismiques (1) l’éprouvèrent à plusieurs reprises, mais ne ralentirent point son activité. Comme son émule Nicée, elle souffrit plus gravement de l’invasion des Goths (258). Dioclétien fit de Nicomédie sa résidence ; en compensation, un grand concile se réunit à Nicée. La liberté appartint, au moins passagèrement, à Pruse, à Chalcédoine, à Byzance ; Apamée et Sinope (2), depuis César, eurent la condition de colonies italiques. La province dut payer au début la dîime comme l’Asie, et il semble bien que le centre et le siège social de la puissante société internationale des publicains aient été en Bithynie (3).
Les guerres civiles antérieures à l’Empire y exercèrent leur répercussion : des Bithyniens combattirent à Pharsale dans l'armée de Pompée; le pays, après la mort de César, dut fournir l’argent et les hommes réquisitionnés par Brutus et Cassius ; Antoine usa des mêmes procédés. Puis la paix s’étendit sur la province, troublée seulement à l’occasion par les querelles des villes, qui se disputaient, quelquefois à main armée, un titre de préséance. La compétition de Sévère et de Niger eut un retentissement plus fâcheux sur ces parages, presque négligeable cependant auprès des pillages incendiaires que commirent les barbares au ur° siècle.
La dualité de la province s’exprimait, en dehors de son nom, par l’existence de deux koïna : le premier, propre aux cités bithyniennes, s’assemblait à Nicomédie; le second ne recueilli peut-être pas l’adhésion de toutes les villes du Pont, — l'esprit séparatiste se renforce aisément dans les régions montagneuses, — car une inscription, de la seconde moitié du 11° siècle au plus tôt (4), mentionne le koinon « des dix villes du Pont »; or, à pareille date, la demi-province du Pont en
() Sur cette plaie de l’Asie Mineure, CAPELLE, XLVII, Suppl. IV, col. 352 suiv. — (2) D. M. ROBINSON, Ancient Sinope, Chicago, 1906, p. 252etsuiv
(DR, LAURENT-VIBERT, XXIV, XXVIII (1908), p. 175. () KLIV, TI RS , (1908), p. 175
devait comprendre plus de dix; on a même cru longtemps, nous l’allons voir, qu’un plus grand nombre avait fait bande à part. Cette assemblée provinciale variait peut-être ses lieux de réunion ; d’après le texte ci-dessus, elle aurait choisi Héraclée, mais un second (1), qui signale un pontarque à Amisos, laisse supposer un autre rendez-vous.