LA GALATIE
Appuyée aux confins de la Bithynie et de l’Asie proconsulaire, s’étendait plus à l’Est la Galatie (2). Son nom même indique ses origines. Dans une région pauvre, aride et plate, au rude climat, également excessif au cœur de l’été torride et de l’hiver glacé, sans végétation en beaucoup de cantons, par suite de la salure des eaux, et où l’on creusait des fosses en guise de poêles souterrains, alimentés avec le fumier desséché des animaux, les rois de Bithynie avaient parqué les débris des bandes gauloises d’abord éparpillées, après le pillage de Delphes, dans toute l’Asie Mineure occidentale ; nés pour la guerre, ces Celtes avaient fourni des mercenaires à tous les rois d'Orient et cherché à déborder les limites de cette misérable contrée. Mais les Romains et le roi de Pergame les battirent, les maintinrent de force dans leurs steppes ; enfin l’hellénisme les gagna peu à peu et adoucit leurs mœurs brutales. Ce furent des alliés par persuasion, et ils se sentirent engagés envers Rome par la grande-prêtrise de Pessinonte, d’où l’on avait anciennement transféré en Italie la fameuse pierre noire, pour ramener le calme dans la capitale.
Ils se répartissaient entre trois grandes fédérations, qui n’avaient point encore franchement fusionné sous l’Empire : Tolistoboïi, Teclosages et Trocmi. Chacune se divisait en
(4) Zbid., 97.
(2) CLXX VI, p. 173 et suiv.; V. Cuapor, XLII, art. Galalie.
quatre classes ou tétrarchies (1); mais Mithridate avait mis à mort la plupart des tétrarques, avec leurs femmes et leurs fils. Pompée remplaça vers 63 la principauté de clan par celle de race ; il n’y eut plus que trois tétrarques et même, on l’a vu, à un moment l’un des trois domina, puis supprima les autres. A Deiotarus succéda Amyntas, qui gagna du terrain vers le Sud et dont le royaume se transforma en province de Galatie après sa mort, en 25 av. J.-C. Mais on ramena le nouveau gouvernement à des limites plus étroites ; ces populations turbulentes furent isolées de la mer tant par le Nord que par le Sud. Amyntas avait trahi Brutus, puis Antoine; on jugea bon de concentrer ces Galates et de les surveiller. La Paphlagonie, qu’on ajouta à la province en 6 av. J.-C., ne lui procura qu’une annexe purement continentale, séparée par une haute barrière de la zone du Pont (de Bithynie). D’autres additions: Pont Galatique (en 2), Pont Polémoniaque (en 63), Arménie Mineure (en 74 probablement), n’eurent qu’un caractère provisoire, car ces contrées, dépendances naturelles de la Cappadoce, restèrent à la Galatie tant que son légat fut à la tête de la Cappadoce également. Ce rattachement, dû à Vespasien (74), cessa momentanément sous Domitien, puis définitivement en 114, lorsque Trajan fit entrer pour peu d’années la Grande Arménie dans l’empire. Vers 138, le Sud de l’Isaurie, le Sud et Est de la Lycaonie passèrent à la province de Cilicie. La Galatie, alors enfin, eut sa configuration définitive, assez étrange, car c'était une longue et étroite bande de terre, à double échancrure en son milieu et poussant en diverses directions des pointes singulières. Sauf peut-être un agrandissement tardif, au 112 siècle, vers le Nord (2), elle resta sans changements jusqu’à la réorganisation générale de Dioclétien. On en détacha alors la Lycaonie au Sud; la Paphlagonie, au Nord, se prolongea jusqu’à la mer; la Galatia Prima comprit
(1) V. Cxaror, XLIIL, art. Telrarchia.
(2) V. CuaroT, XXXIX, p. 104.
les deux anciennes tétrarchies de l'Est, avec Ancyre et Tavium ; la Galatia Salutaris, celle de l'Ouest, avec Pessinonte, empiéta sur la Phrygie, province plus escarpée que l’autre et plus salubre, d’où son nom, qu’expliquent peut-être aussi ses richesses thermales.
Ces Gaulois d’Asie (1) étaient devenus des « sangs-mêlés » par intermariages avec des Phrygiens, et leurs cultes avaient dépouillé tout caractère celtique; ils ressemblaient aux cultes indigènes d'Asie Mineure. Le loyalisme des Galates resta audessus de tout reproche; Auguste ne courut aucun risque à enrôler en bloc, sous le nom de /egio Deiotariana, l’armée que le chef reconnu de tous les tétrarques avait formée et entrainée à la romaine. Les Galates transcrivirent en entier sur les murs de leur temple, l’Augusteum, le testament de l’empereur, glorification du nouveau régime. Mais ce peuple, à certains égards, évolua avec une extrême lenteur; la langue celtique se maintint jusqu’au 1v* siècle au moins; la vie urbaine se développa tardivement (2). Le clan persistait, sans inconvénients pour Rome, car il avait une [base aristocratique ; les notables se vantaient de descendre des anciens tétrarques. Les libéralités des riches à leur groupe prenaient rarement la forme d’une célébration de jeux scéniques à la grecque ; ils offraient plutôt des jeux de gladiateurs, des combats d’animaux sauvages, des tauromachies, qui réveillaient les impulsions sanguinaires de l'instinct ancestral et ne pouvaient déplaire aux Romains, euxmêmes passionnés pour les spectacles de lPamphithéâtre et les venationes. Et puis la solidité des liens de famille, la force inébranlée de la puissance paternelle chez les Galates, c’étaient entre eux et leurs maîtres autant de raisons de se comprendre.
(1) CCII, in fine. — (2) CLXXX, p. 221-267.
La CappapocEÆ
Outre la Galatie, l’inculte et monotone plateau central comprenait encore la Cappadoce (1), qui, sous la domination des Perses, avait subi l’empreinte iranienne, comme l’Arménie sa voisine; un contact séculaire avec des peuples de traditions orientales facilita la persistance de mœurs et usages tout opposés aux coutumes helléniques. Les souverains de ce pays, les Ariarathe, vrais satrapes, et de sang perse, aussi bien que la noblesse locale, n’avaient point supprimé des principautés ecclésiastiques, prenant pour centre un sanctuaire de Mä ou de quelque autre divinité analogue, qui rappelait les temples privilégiés de Babylonie et de Judée. Ces petits États sacerdoaux, avec leurs biens-fonds, leurs milliers d’hiérodules et de serfs de la glèbe, continuèrent de vivre jusqu’en pleine époque romaine. Mais le gouvernement impérial regarda d’un œil jaloux leurs pouvoirs autonomes et, peu à peu, ces organismes si étranges, qui avaient d’ailleurs grandement contribué à exploitation agricole de la contrée, là où elle offrait autre chose que de maigres terrains de pâture, virent leurs possessions se restreindre, soit au profit d’une cité grandie dans leur ombre et à leur détriment, soit par l’extension progressive de quelque domaine impérial (2).
Les Ariarathe s'étaient d’abord entourés de mercenaires gaulois, mais, lorsque les Galates, vaincus parles nations limitrophes, durent se résigner à une vie pacifique, c’est encore du côté de Rome que les rois de Cappadoce jetèrent les yeux, afin de consolider leur pouvoir dynastique ; ce furent pour elle des clients et pour Pergame des alliés. Ainsi cette monarchie put durer plus de trois cents ans (3). Quand enfin Tibère eut
(1) Zbid., p. 267-314; RUGE, XLVIL, X, col. 1910-1917, 2) CXC, p. 294. — (3) LX VIII, p. 645.
créé la province, en 18, il laissa d’abord subsister les dix straté: gies ou préfectures instituées par le gouvernement royal, circonscriptions administratives gardant leur utilité pratique en un pays qui ne comptait que deux cités : Mazaca (depuis Césarée) et Tyane (qui devint colonie romaine), perdues au milieu de pauvres bourgades et de châteaux forts dont le pays se hérissait (1).
Le procurateur romain préposé à la tutelle du dernier monarque demeura en fonctions ; en cas de besoin, le gouverneur de Syrie lui devait prêter son concours militaire; les petits princes indigènes furent tolérés quelques années, à condition de se tenir tranquilles. En 70 seulement, Vespasien mit à la tête de la Cappadoce un légat consulaire avec d’imposants effectifs, car les événements d'Arménie sous Néron avaient fait apparaître la nécessité de renforcer les abords du Taurus. Après sa soudure temporaire à la Galatie (2), cette province, étirée jusqu’à l’Euxin, réunit les divers « Ponts » (Galaiicus,. Polemontiacus et Cappadocicus), qui n’étaient pas reliés à la Bithynie. Elle avait fort peu d’unité: la partie méridionale, la vraie Cappadoce, dont nous avons plus haut défini la nature, s’ouvrit à la longue, une des dernières, au régime municipal et à la civilisation hellénique, sous l’action des Romains, qui y créèrent quelques cités; on n’y parla longtemps qu’un grec médiocre dont se moquaient les gens de l’Occident. C’est le christianisme qui, sur le tard, avec cette langue pour véhicule, propagea dans cette région un hellénisme transformé : des docteurs comme saint Basile faisaient l’ornement de Césarée, devenue une capitale populeuse et dont les monnaies circulaient fort au loin.
Plus au Nord, on entrait dans un pays tout différent, en trois zones : forêts, vergers et vignobles, pâturages et terres à blé, pour ne rien dire des richesses minérales. La description de
(1) CLXX XIII, p. 353 et suiv.
(2) Ci-dessus, p. 226.
Strabon({}, natif d'Amasée, laisse entrevoir une prospérité qui n'existe plus de nos jours et quiémerveilla les Romains en 72, quand ils y vinrent de Galatie; la manie musulmane du déboisement y a tari les sources ou fait des marécages. Dans un premier district très étendu étaient groupées, en un xosvèv Ilôyrou dont on a mis longtemps à reconnaître l’exacte condition (2), car il n’avait qu’en latin une désignation plus précise : Pontus Mediterraneus, ou Pont de l’intérieur, six villes que leurs médailles fédérales nous montrent alignées côte à côte : c’étaient, sûremeñnt, Néocésarée, Sebastopolis, Comana Pontica, probablement Amasée et Zela, peut-être Sébastée (3). Ce kornon a dû naître sous les derniers Mithridate ; la contrée avait été le centre de leur puissance. Il y avait là, en outre, comme une poussière de bourgades (Chiliocomon) (4) ; Rome y délimita les territoires des cités et, par le ministère d’un procurateur spécial, veilla aux intérêts du trésor dans ce Pont de l’intérieur, dont les populations pratiquaient encore l’antique solidarité.
Au delà d’Amisos, ville libre très prospère de la province de Pont et Bithynie, la côte de l’Euxin n’offrait à la navigation que quelques petits havres de cabotage; l’un d’eux, appelé à un plus bel avenir, cessa de végéter le jour où Vespasien adjoignit à la Cappadoce la Petite Arménie : Trébizonde eut alors un rôle commercial et stratégique de premier ordre; mais on ne peut en isoler l’étude de celle de la frontière romano-parthe, qui intéresse aussi la Cappadoce orientale et son grand camp retranché sur l’Euphrate, Mélitène.