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LES INSTITUTIONS MUNICIPALES

C’est elles aussi dont les nombreuses inscriptions reflètent le mieux la vie municipale (1), avec son protocole ingénu, la grandiloquence redondante des décrets, presque uniformément rendus à la gloire des magistrats romains ou à celle d’un évergète national.

Chaque ville, en fait, avait son ekklesia (2), comprenant en principe tous les citoyens. Imaginons une assemblée souvent bruyante, désordonnée, où l’on admettait même des enfants, peut-être des femmes, et non seulement les citoyens romains de l'endroit, mais même des gens, athlètes, artistes lyriques, qui possédaient le droit de cité dans plusieurs villes ; celles-ci en faisaient d’habitude le don gracieux, mais, semble-t-il, le vendirent parfois à guichet ouvert. Dans ces séances, pas de discussion, ni d’amendements aux projets déposés par les magistrats municipaux, qui convoquaient la foule et présidaient ; on acclamait. L'assistance nommait aux emplois prin: cipaux, mais toujours les candidats de la boule, et celle-ci, respectant la forme pour les vieilles magistratures, pour-

(1) Is. Lévy, XXXIIT, VIII (1895), p. 203-205; XII (1899), p. 255-289;

XIV (1901), p. 350-371.

(2 LXXXII, p. 205-216.

L'ASIE MINEURÆ 237

voyait seule à celles de création récente, les plus importantes en réalité.

Cette boulè (1), le « conseil », amoindrit de plus en plus le rôle de l’assemblée du peuple ; le gouvernement romain y contribua — à cet égard, en ce qui concerne la Bithynie, la lex Pompeia révèle un plan arrêté. En cette province, des fonctionnaires spéciaux, que Pline (2) appelle censores, désignaient les bouleutes, en choisissant parmi les honesliores. Pour iles autres parties de l’Asie Mineure, le procédé de recrutement nous échappe, mais on croit surprendre, dans certains cas, une sorte de cooptation et même l’intervention impériale par l'intermédiaire des magistrats. En fait, ce conseil était assez nombreux, comprenait jusqu’à des centaines de gens d’après certains textes, et, comme les familles riches ne pouvaient à ce point pulluler, l’examen préalable (doctmasre) ne devait pas être bien redoutable aux hommes fortunés ; il y avait d’ailleurs des exceptions à l’observance de toutes les règles. On payait un droit d'admission, l’honorarium ; mais tel ou tel est glorifié sur marbre d’y avoir échappé, et, détail plus amusant qu’une longue inscription nous rappelle, un donateur généreux, à Éphèse, légua de quoi donner tous les ans à chaque bouleute la somme dérisoire d’un denier (3).

Ce sont les probouleumala de cette assemblée supérieure quideviennent, pratiquement, des décrets; en certains domaines principalement, ordre public, finances, voirie, grands travaux, elle a même l’air d’esquiver la formalité d’une ratification populaire. Il y a donc honneur véritable à en faire partie; avantage matériel aussi? ou au contraire charge onéreuse P Cela dépend des villes; mais, bien souvent, on voit, de par l'obligation d’être généreux et en vertu des privilèges résultant de certaines fondations, les mêmes hommes donner d’une main et recevoir de l’autre, et l’on devine des scènes, pour

(1) LXXXII, p. 195-205. — (2) Ep. ad Traian., 79, 80, 112, 114. (3) Ancient Greek Inscriptions in the Brilish Museum, II, 481, L. 129.

nous bouffonnes, derrière cette façade de respectabilité et de solennité.

C’est un peu le même spectacle que devait offrir une nouvelle institution, spéciale à l’Asie Mineure et très répandue dans la Proconsulaire, la gérousie (1), dont on a quelques exemples antérieurs à l'Empire. Sa nature vraie est mal éclaircie. Corps officiel, évidemment, puisque des monnaies le mentionnent, mais dont les attributions demeurent très vagues à nos yeux et ont pu varier d’une ville à l’autre. L'activité de celle d’Éphèse, capitale de l’Asie, ressort médiocrement encore de divers textes épigraphiques : cette gérousie paraît s’être occupée des intérêts matériels du sanctuaire d’Artémis; et l’on dirait que sa gestion ne fut point irréprochable, car Hadrien en écrivit au proconsul, qui désigna un logiste pour la vérification des comptes.

A côté de cela, ces assemblées — de vieillards, d’après leur nom — avaient aussi leurs caisses privées, qui se prêtaient à : la fois à la spéculation et à des libéralités envers l’État. Telle gérousie possède une palestre, qu’elle loue sans doute aux usagers ; telle autre, dans les gymnases publics, pour aider les finances municipales, prend à sa charge les fournitures d’huile; par contre, elle prélève des redevances sur ceux qui y fréquentent, procure du linge à titre onéreux aux visiteurs d’un établissement de bains, possède à la porte la gérance d’une sorte de buvette. Dans diverses communes, surtout en Pisidie, c’est la gérousie qui recueille les amendes pour violation de sépulture.

Elle n’est pas, comme boulè et ekklesia, un rouage nécessaire de la cité; plus d’une gérousie n’a pris naissance qu’à une date tardive : ainsi celle de Sidyma sous Commode, et des inscriptions, qui en énumèrent les membres, montrent que les bouleutes y prédominaient (2). À quelle utilité répond-elle

(1) XXXIIT, VIN (1895), p. 231 et suiv.; LXX XII, p. 216-230. (2) XLIV, II, 582, 597-598.

donc ? On y menait la vie de cercle, a supposé Mommsen, et c’est possible. L’esprit corporatif faisait rage dans le monde grec, et la vanité s’en mêlait.

On le constate encore par une autre sorte de collège, les neot (1), également particuliers à l’Asie Mineure, réunissant les hommes sortis de l’éphébie, qui y prolongeaient les mêmes exercices et s’entraînaient à la vie publique. Les neot de Pergame existaient déjà sous les Attalides ; ils y formaient une petite cité dans la grande, ayant ses magistrats et ses assemblées. Ainsi tout met en évidence cette manie des Grecs de s’associer pour palabrer, jouer un rôle de surface, prendre et graver de vaines décisions.

Les fonctions publiques affectent un caractère dont l’ancienne Grèce eût été bien surprise. Elle connaissait déjà, à côté des magistratures (é&pyat), les liturgies, obligations honorifiques imposées aux plus riches, et le langage officiel traduisait cette distinction, comme à Rome on séparait honos et munus. Si elle persiste en théorie, de nombreux exemples épigraphiques prouvent que, pratiquement, elle s’efface, se marque moins entre les offices eux-mêmes qu’entre les titulaires, suivant qu’ils ont beaucoup ou peu dépensé. Une bourse bien garnie, voilà la première condition requise du candidat ; aussi ce peut être une femme, qui devient hipparque, agonothète, offre des repas publics (2). Des inscriptions de Sillyon (Pamphylie) (3) énumèrent avec complaisance les nombreux titres de gloire d’une Ménodora, fille, petite-fille, arrière-petitefille de gens qui ont rempli toutes sortes de fonctions — elle aussi — et elle a donné — les sommes sont précisées — tant pour celle-ci, tant pour ceile-là, versé aux divers membres, individuellement, des trois grandes assemblées, à leurs femmes,

(1) P. GirARD, XLIII, art. Neorï. — (2) LXX XII, p. 162.

(3) XLIV, II, 800-802. Cf. l'inscription d'Opramoas à Rhodiapolis (ibid, 933), dont les honneurs et libéralités sont récapitulés en plusieurs centaines de lignes.

aux affranchis, aux métèques ; emplois officiels et générosités, tout s’entreméle, se confond. Notons un personnage liturge « dès l'enfance » ; l’épitaphe d’un autre le qualifie fous; c’est un mort (héroïsé) dont le patrimoine pourvoit aux frais d’un service public. Bien mieux, un dieu même peut devenir magistrat, vu qu’il a un trésor; voici qu’à Colophon Apollon est prytane pour la soixante-troisième fois ; ailleurs il figure souvent comme fonctionnaire éponyme.

La summa honoraria, de son nom romain, ou don «de joyeuse entrée en fonctions », était naturellement de rigueur, mais son minimum seul aura pu être fixé. Réciproquement, un beautitre récompensetrès bien une libre prestation. Les débours d’un dignitaire en cours d’activité menacent de s’enfler à tel point qu’on a trace d’un accord, d’un partage entre le bon vouloir individuel et les moyens du trésor public. Les citoyens en mesure de subvenir à des attributions de plus en plus dispendieuses n’étant pas toujours foule, on voit honneurs, fonctions s’accumuler à la fois sur les mêmes têtes, et il y eut des magistratures « à vie ». Il n’y avait plus moyen, en dépit de la législation romaine, rappelée aux Asiatiques sous Antonin (1), d’observer un cursus honorum et de promouvoir gradatim. Il se forma une sorte de nobilitas ploutocratique ; plus d’un, d’après les inscriptions, se réclama d’un père et d’une série d’ancêtres comblés de magistratures et de liturgies.

Tout comme le recrutement s’est uniformisé, en raison des impérieuses conditions de fortune, de même les qualifications n’ont plus guère d’importance et s’écartent complètement de leur sens primitif. En réalité, dans chaque ville, au moins depuis le début de l'Empire, une poignée de notables garde le premier rôle, reste en rapports constants avec les assemblées délibérantes et avec les autorités romaines : sous cé titre vague oi pyovres,ellecomprend, outrele secrétaire de la cité, unesynar-

4) Dig, L, 4, 11,

chie (1) (car le système de la collégialité prévaut dans bien des cas) d’archontes au sens restreint, ou de stratèges, titres qui recouvrent des fonctions identiques et sont même synonymes, interchangeables; fidélité toute formelle des Hellènesaux vieux cadres du temps de l’indépendance. On s’explique semblablement la survie d’une magistrature éponyme, alors que désormais les villes ont une chronologie fondée sur les ères (2).

A l’époque classique, il arrivait que les cités eussent besoin d’ambassadeurs, mais de loin en loin ; sous le joug de Rome, c’est constamment qu’elles envoient, soit au chef-lieu auprès du gouverneur, soit à Rome même, au palais impérial, des députés qui vont, rhéteurs infatigables, porter de vains hommages ou quelque requête à la suite d’une catastrophe (3). Trajan eut beau dire qu’une simple lettre suffirait pour exprimer les vœux des provinciaux, rien n’y fit, et les finances municipales continuèrent d’être obérées de très lourds viatiques, lorsque les délégués ne voyageaient pas à leurs frais. Ces démarches n’étaient pas toujours de pure politesse ; dans une conjoncture grave pour les intérêts communs, les envoyés s’appelaient syndics ; on voit en eux les ancêtres d’un magistrat permanent du 1v° siècle, le defensor civilatis.

Le droit de justice (4) ne fut pas retiré aux autorités locales, au moins pour les affaires de médiocre importance; mais les justiciables appréciaient peu les juridictions locales ; ils semblent avoir attribué plus d’impartialité au tribunal du gouverneur, prétoire itinérant qui se rendait, par intervalles, dans les divers diocèses ou conventus. L'appel à l’empereur, dans les litiges les plus sérieux, procurait encore une garantie supplémentaire. Pour les petites infractions, les agents spéciaux étaient compétents qui avaient autorité sur le marché. Ce n’est pas cette police-là qui semble avoir causé le plus de difficultés :

(D) LXXXIT, p. 287. — (2) Zbid. p. 382 et suiv, {3) PREMERSTEIN, XL VIT, XII, col. 1138-1141. (4) CLXIT X, p.131: LXX XII, p. 125, 250.

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on assurait l’ordre aisément parmi la population agglomérée ; mais, dans les alentours qui formaient le «territoire » de beaucoup de cités, la sécurité demeurait précaire ; certaines régions montueuses de Phrygie, de Carie, furent jusqu’au bout désolées par le brigandage. Pas de garnison, sauf aux abords de la frontière parthique ; l’armée, du reste, n’avait guère pour rôle que de réprimer des soulèvements, qui en Asie ne se produisaient pas; rien que des détrousseurs et des éléments ouvriers prêts à l’émeute et à la grève.

On recourait donc à une sorte de gendarmerie, mais, comme les gendarmes imitaient les voleurs, ou du moins exploitaient les populations qu’ils avaient mission de protéger, Rome intervint, sans enthousiasme, imposa des officiers de paix (irénarques) (1), en principe désignés par le proconsul ; seulement la boulè lui présentait des candidats et elle dressait sa liste d’après les vieux errements : une inscription du 11° siècle rappelle un irénarque enfant (2).

Mais le service le plus défectueux fut celui des finances municipales — et par là les Hellènes d'Asie restaient dans la tradition grecque. Rome exigeait beaucoup d’eux; une seule ville paraît avoir joui d’une immunité durable, //{um Novum, qui bénéficia de l’artifice rattachant à la gens Julia la descendance d’Énée (3). Néanmoins les trésors des villes souffrirent plus encore du goût d’ostentation, desconstructions magnifiques et peu utiles, ou trop luxueuses, des jeux, statues et autres récompenses auxquelles ne suffisaient pas les fortunes privées. Au besoin, on empruntait au trésor d’un dieu, qui pratiquait l'usure comme le commun des banquiers.

Le pouvoir central s’efforça de corriger ces abus : dès le ir siècle paraissent, dans certaines villes, des logistes ou contrôleurs des comptes; ce sont habituellement des Asiatiques, mais fonctionnaires romains de haut rang et qui instrumentent

(@) XLVII, Suppl. I, col. 419-123. — (2) X, VII (1883), p. 272. (G) LXXXII, p. 536.

en dehors de leurs propres cités. Après les Antonins, le logiste devint régulier et permanent, simple agent des autorités de l'Empire. Celui-ci, toutefois, sut comprendre l'intérêt d’une institution à laquelle le droit romain avait jusque-là répugné : les libéralités des particuliers envers les villes auraient nécessité un consentement supérieur, du prince ou du Sénat, qu’on n’obtenait pas facilement. Or les fondations (1) en faveur de la patrie étaient, en Grèce, pratique courante et libre. Le gouvernement ferma les yeux jusqu’au jour où Nerva consacra pour toutes les cités de l’empire le droit de recevoir des legs. Et les sommes ainsi obtenues valurent souvent aux villes d’Asie un précieux appoint budgétaire.

On aurait tort, du reste, de juger de la situation économique de l'Asie Mineure en général d’après les finances des villes. La prospérité de l’État est fonction des finances privées, et, si le régime ploutocratique mit largement à contribution les ressources des particuliers, il ne les tarit pas, puisqu'il y eut, comme en témoignent les inscriptions avec un accent de fierté, des familles où chaque génération se composait de magistrats. Commerce et industrie demeurèrent florissants (2), au moins jusqu'aux invasions : la multitude des corporations (3) l’affluence des Romani consislentes ne laissent point de doutes à ce sujet ; l’adulation envers les Césars, la faveur accordée au culte impérial sont également significatives. Il valait mieux alors habiter en Asie que dans la Grèce d'Europe.

La vie intellectuelle (4) n’était point méprisable ; certes on ne peut citer aucun centre d’études comparable à l’Athènes de cette époque ou à la Pergame d’autrefois ; mais, sila masse restait ignorante, en grande partie fidèle aux vieux dialectes (5),

(1) Cf. Bernhard LAUM, Sliflungen in der griechischen und rômischen Antike, Leipzig-Berlin, 1914.

(2) CLXII, X, p. 138 et suiv.; LXX XIIT, p. 76-96.

(3) Cf. PoLAND, Geschichle des griechischen Vereinswesens, res 1909 ; CCXIV, LI, pe 23-65. #4

(4) CLXIL, X, p. 144 et suiv.— (5) KarlHozz, XVI, XLIII (1908), p.210-251.

enfoncée dans ia basse superstition, une élite nombreuse se rencontrait un peu partout. Nombre de professeurs étaient honorés, dispensés des charges municipales ; s’ils pratiquaient habituellement des genres conventionnels et vides : la sophistique, la rhétorique, quelques-uns s’élevèrent au-dessus de cette pauvre moyenne, et la médecine ne déserta pas les traditions de l’école de Cos. C’est en Asie Mineure que jette ses derniers feux l’hellénisme païen et que le christianisme recrute ses premiers grands apologistes.

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