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CYPRE

Le pays avait une sorte d’annexe dans cette île de Cypre (1), qui, aux temps archaïques, donna asile à tant de cultures diverses grâce à sa situation favorable sur les grandes voies d'échange. Nous avons vu comment elle fut conquise en 58 avant notre ère, à la suite d’une mission de Caton. Les louches opérations qui s’accomplirent alors durent faire pressentir aux habitants, résignés car impuissants, les joies que leur ménageait le régime romain. Unis administrativement à la Cilicie, ils eurent ainsi en 51-50 Cicéron pour gouverneur. Il paraît ressortir de sa correspondance qu’il dédaigna de visiter cette partie de sa province ; la plainte arriva seulement jusqu’à lui des villes que rançonnaient quelques amis du pouvoir et qui s’exonéraient à grands frais du logement des gens de guerre. Cypre, en outre, était fort visée par les publicains et par une bande de spéculateurs, parmi lesquels on devine, derrière des hommes de paille, les citoyens les plus en vue de la République, tel M. Brutus, le neveu de Caton. Cicéron dut interve: nir malgré lui dans le règlement d’intérétsusuraires, au mépris de la loi.

(1) V. CHAPoT, XL VI, p. 68-83,

Une sorte de gouverneur particulier, un questeur, venait enfin d’être mis à la tête de l’île vers 49, lorsque celle-ci devint un objet de marchandages privés pour César, ensuite pour Antoine, qui la cédèrent à des princes Lagides, puis à la fameuse Cléopâtre. Actium trancha cette question comme bien d’autres, et Auguste garda Cypre dans son lot. Là aussi on espérait fermement du principat un peu de clémence et de justice; alors les marques d’obédience ne se firent pas attendre ; témoin certains calendriers locaux, où les noms de mois sont autant d’hommages rendus à l’empereur (1).

L'histoire de Cypre désormais reste pour nous dans l’ombre — bon signe sans doute; à part quelques tremblements de terre,une révolte des Juifs qui détruisirent, en 117, la capitale, Salamine, elle vécut dans la paix, de l’exploitation de son minerai de cuivre. L'activité municipale y était médiocre et faibles les rivalités; Paphos seule revendiquait aussi le titre de métropole. Aucune des quinze villes n’émit de monnaie particulière ; on ne connaît que des pièces du koënon provincial (2). Rome n’aura vu finalement dans cette île, comme les Anglais aujourd’hui, qu’une base stratégique éventuellement utilisable, mais nulle garnison permanente n’y parut nécessaire, car, dès 22, Auguste laissait Cypre pour toujours au Sénat.

() W. KugiTscHEek, XIX, VIII (1905), p. 111-116; A, voN DOmASZEWSKI, Abhandlungen zur rômischen Religion, Leipzig, 1909, p. 234 et suiv.

(2) G. F. Hrzz, Catalogue of the Greek Coins of Cyprus, London, 1904, p. CXVIII-CXXXIIe

Les territoires dont Pompée s’était emparé en 64 constituaient une région aux limites imprécises, dont la longueur, du moins entre la Cappadoce et la frontière d'Égypte, atteignait à environ 700 kilomètres. Y assurer la paix et le bon fonctionnement d’un gouvernement régulier, à la fois nouveau et uniforme, n’allait pas sans difficultés graves, étant donné surtout l’amalgame de populations auquel lautorité romaine devait avoir affaire : Araméens, concentrés principalement dans le Nord ; Phéniciens, le lon g de la côte habitée par leurs ancêtres ; Arabes, au delà des chaînes côtières et des cours d’eau qui les bordaient ; Juifs, particulièrement nombreux en Palestine ; Ituréens et Iduméens, qui les encadraient ; toutes races sémitiques, mais différenciées peu ou prou, et enfin, compliquant encore le problème, quantité de Grecs introduits par les Séleucides dans tous les cantons du Nord et du Sud; or les Romains s’étaient habitués à donner ou laisser la prépondérance, dans leurs diverses possessions d'Orient, à élément hellénique, le plus civilisé de tous, le plus souple et le mieux adapté aux m éthodes du gouvernement provincial par l’attachement atavique au système de la cité.

Tous ces peuples que nous venons d’énumérer, entrés en relations progressivement, par des voies toutes simples, une sorte d’infiltration de nature économique, s'étaient plus ou moins entremêlés ; mais chaque groupe gardait ses institutions

propres : les Arabes, formant des tribus nomades qui obéissaient à des chefs de type militaire ; les autres Sémites, liés à un système oligarchique ou à la reconnaissance de quelque prêtre-roi ; les Grecs, fidèles au type d’organisation urbaine, tel sans doute que nous l’avons étudié en Asie Mineure (1), et dont l’évolution, après l’époque hellénistique, allait rester toujours dans la même ligne. .

Un règlement, provisoire ou nen, était chose délicate ; les Romains, heureusement, possédaient en ces sortes de choses un indéniable doigté. Pompée parcourut la province et y distribua savamment les punitions et les faveurs (2). Les cités grecques conservèrent leur autonomie, en tant qu’un gouvernement libre s’y était maintenu ; celles qui, comme Tripolis ou Byblos, avaient un tyran, sorte de parasite grandi au milieu des troubles et de la « décomposition sociale » (3) des derniers temps, en furent débarrassées par la hache. Le général romain affecta grande bienveillance envers l’émir arabe d'Émèse, qui avait séquestré, puis fait disparaître le dernier des rois de Syrie ; d’autres roitelets, phylarques ou tétrarques, révélèrent leur esprit de soumission en achetant opportunément la clémence du vainqueur.

En Palestine, deux compétiteurs, Hyrcan et Aristobule, se faisaient échec; le lieutenant de Pompée, Scaurus, s’était prononcé pour le second, qui détenait les fonds de l’État; mais Pompée prit en mains la solution du litige, dans des assises qu'il tint à Damas, au milieu des députés de toute la Syrie. Impossible de laisser froidement les choses suivre leur cours, car les deux concurrents comptaient chacun des partisans. Hyrcan ayant paru le plus docile, c’est lui qu’on intronisa de force après avoir donné l'assaut final au temple de

Jérusalem.

(1) C’est une impression à laquelle on n’échappe pas, maïs nous sommes

très mal renseignés dans le détail; cf. LX VIII, p. 458 et suiv. (2) Zbid., p. 444 et suiv.— (3) Zbid., p. 441.

Et Hyrcan fut grand-prêtre, mais la dynastie hasmonéenne, tolérée par les Séleucides, s’éteignit ; il n’obtint que la Judée proprement dite : toutes les villes de la côte, de Galilée, d’Idumée, retrouvèrent leurs franchises antérieures, et Jérusalem, ses murailles rasées, dut payer tribut. Il subsistait un État juif, à vrai dire très réduit, plutôt sacerdotal que politique. Le

pays revenait, à titre transitoire, au morcellement de jadis, jugé plus favorable aux Romains.

Les Grecs DE SYRIE-PALESTINE.

De toutes les villes de Syrie, une seule eut une importance vraiment primordiale, Antioche (1), ex-capitale des Séleucides, où le gouverneur romain s’installa. De constantes faveurs lui vinrent de ses nouveaux maîtres ; nombre d’empereurs y passèrent, car cette étape s’imposait à quiconque poursuivait quelque entreprise en Orient. Dès l’année de Pharsale, les habitants s'étaient prononcés pour César, qui les récompensa en élevant une basilique, un théâtre et des thermes. Après Actium, le parti victorieux reçut aussi leurs avances; Octave parut à Antiocheen triomphateur ; il y construisit de nouveaux thermes et un cirque, Agrippa plusieurs villas luxueuses. Une grande rue droite traversait la ville sur une longueur de sept kilomètres, bordée des deux côtés d’un portique couvert; Tibère accumula des masses de statues sous les colonnades; Antonin le Pieux, pour paver la voie, fit venir du granit égyptien et gratifia Antioche du titre de colonie romaine. La disparition totale des édifices n’est pas due seulement aux tremblements de terre — d’ailleurs, après chaque catastrophe, on restaurait ce qui avait été détruit. Mais l’Oronte, qui charrie sans cesse des alluvions, a recouvert des monuments bien plus

() CLXII, XI, p. 14 et suiv.; N.S. BOUCHIER, À Short History of Antioch, Oxford, 1921.

récents que ceux qui nous occupent ; il n’a respecté que l’enceinte justinienne, encore accrochée, hors de son atteinte, aux flancs du Silpios.

Les prodigalités impériales s'expliquent surtout par le charme de la contrée, la douceur du climat, la grâce du paysage ; le jardin suburbain de Daphné offrait ses hautes frondaisons, ses ondes jaillissantes ; Antioche elle-même était abondamment pourvue d’eau. On y menait une vie de plaisir, molle et insouciante, comparable peut-être à celle de nos stations de la « Côte d’azur ». Mais un esprit de « métropole » s’y donnait libre cours ; l'habitude de coudoyer les grands de la terre avait développé des tendances frondeuses et satiriques, que des souverains chatouilleux firent expier par quelques mesures de disgrâce, sans importance et sans durée. Par ce côté, Antioche rappelait Alexandrie, mais non par son activité intellectuelle, très amoindrie : le théâtre, les jeux y florissaient ; les cochers du cirque y formaient une caste ; la spéculation désintéressée n’y avait guère sa place. Cicéron vante pourtant les écoles d’Antioche ; mais quelle littérature convenait à cette capitale, à cette société riche, frivole et dissolue P Les récits romanesques, inspirés de l’Orient babylonien, la poésie légère, les épigrammes. Même après que le christianisme eut acheminé Antioche vers de nouveaux destins, les manières ironiques et subversives y persistèrent et, sans l’intervention de deux princes de l’Église, Théodose eût fait subir à la cité le châtiment terrible qu’il allait infliger à Thessalonique. D’après Dion Chrysostome, elle avait alors bien plus de 200 000 âmes.

Sans doute l’officine monétaire, les ateliers d’armes’ne représentent-ils qu’une petite part de son activité marchande, dont les industries d’art ont dû profiter ; le commerce de la soie aura trouvé là un débouché (1). Au surplus, c’est par les

(1) Albert HERRMANN, Die allen Seidenstrassen zwischen China und

Syrien (Quellen und Forschungen de SIEGLIN, XXI), Berlin, 1910, à

besoins d’Antioche que s’expliquent les travaux formidables d'aménagement et de protection exécutés au port de Séleucie de Piérie (1), en premier lieu ce canal gigantesque pour dévier un torrent de la montagne ; port de commerce et de guerre à la fois, les flottes prétoriennes y abordèrent fréquemment ; l’on s’occupait encore de l’approfondir sous Dioclétien.

Un havre, bon pour l’époque, faisait aussi la fortune de Laodicée (2), ville libre et colonie sur le tard, quand Septime- Sévère la releva des ravages de Pescennius et lui donna un moment la situation de capitale, pour se venger des quolibets d’Antioche. On a souvenir aussi, par les textes, de Tripolis et de ses magnifiques édifices. Les auteurs laissent entrevoir bien d’autres centres très vivants, ‘dont il ne reste à peu près rien; sur leurs ruines, aujourd’hui, s’élèvent d’ordinaire de misérables bourgades.

Toutes les communautés de Palestine, Pompée les avait déclarées libres, c’est-à-dire libérées de la domination juive; même les villes créées par Hérode et ses fils reçurent une population principalement païenne. Nous connaissons bien mal leur condition politique, comme celle des localités libanaises (Abila, Chalcis, Émèse), qui conservèrent pour plus d’un siècle de petites dynasties de princes indigènes. Notons seulement, pour la combattre, la croyance trop répandue que les anciennes républiques phéniciennes, Aradus, Byblos, Tyr et Sidon (3), avaient sombré dans une déchéance définitive ; elles faisaient encore figure de cités.

Parmi les plus en vue, on citerait naturellement les villes que des Césars élevèrent au rang de colonie, non point celles qui durent aux empereurs syriens un titre devenu vain après Caracalla, maïs celles qui l’obtinrent beaucoup plus tôt : sous Auguste Béryte, médiocre avant l’époque romaine, mais

(1) V. CHaPpoT, XX VII, LX VI (1907), p. 149-226. (2) HONIGMANN, XLVII, XII, col. 718 et suiv.

(5) Ip., XLVII, Ila, col. 2226.

LA SYRIE-PALESTINE ET LA FRONTIÈRE D'ORIENT Do

depuis lors grande place de commerce, par ses vignobles et ses soieries, ville savante grâce à l’école de droit fondée au ie siècle (1) ; Héliopolis (2), ville sainte, qui a gardé jusqu’à nous son nom sémite de Baalbek ; sous Claude, Ptolémais ; sous Vespasien, qui y avait été proclamé, Césarée (Kaiïsarieh), création d’Hérode, bien vite au premier plan de toute la Palestine, et résidence des procurateurs romains de Judée (3); ville d’études, elle aussi, et une de celles où éclatèrent avec le plus de violence les conflits toujours menaçants entre Juifs et païens. La situation respective des deux partis se dérobe généralement à toute enquête ; il apparaît du moins que, selon les villes, il y avait entre eux égalité de privilèges, ou bien exclusion de l’un, de l’autre, en ce qui concernait le plein droit de cité (4).

Villes helléniques, disons-nous, y, compris celles qu’Hérode a fondées, car les gouverneurs qu’il y nomma portaient des noms grecs (archontes, stratèges, éparques, ethnarques) ; la mode hellénistique s’imposait partout depuis longtemps, et les Romains n’eurent même pas à propager l’organisation urbaine des Grecs dans ce pays, où, renonçant à toute fondation nouvelle, ils se bornèrent à restaurer ou à accroître, par des envois de vétérans. Mais on ne doit pas se méprendre sur cet hellénisme souvent tout en surface, au moins très mélangé. La langue administrative était le grec ; les vieux idiomes n’avaient pas disparü et se parlaient encore dans la vie courante ; les noms propres, termes géographiques, noms de personnes, se tirent très fréquemment de vocables syriens à peine modifiés. Les Séleucides avaient porté trop peu d'intérêt aux questions d'ordre intellectuel pour donner beaucoup plus à ces nouveaux

(1) Paul COLLINET, Histoire de l'École de droit de Beyrouth, Paris, 1925.

(2) HoniGMANN, XL VII, Suppl. IV, col. 715-728 ; B. SCHULZ et H. WINNE- FELD, Baalbeck, 1921. :

(3) Leo HæreLt, Cœsarea am Meer, Topographie und Geschichle der Stadt nach Josephus und der Apostelgeschichte, Münster, 1925.

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