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CC, IL

Hellènes qu’un fragile vernis; et quant à la religion (1), on observe dans les pratiques syriennes d’alors ceci, — qui n’est pas moins vrai, d’ailleurs, de celles d’Anatolie ou de la plupart des provinces romaines — : les anciens cultes survivent, très clairement manifestés par les épthètes des dieux de nom grec ; la Syrie reste donc la terre des Baals; l’Hélios d’Héliopolis n’était pas autre chose, ni l’Héliogabale (Élagabale), dont un empereur prit le nom.

Dans la même mesure, beaucoup de Juifs étaient hellénisés.

Les Jurrs (2).

Ceux-là, en effet, avaient d’abord subi la domination des Séleucides, qui imposaient la langue grecque dans leurs nouvelles fondations. En dehors des colonies macédoniennes, laraméen était devenu la langue populaire, mais le grec devait être assez largement connu dans les centres plus strictement juifs de Palestine, vu que le judaïsme, implanté dans tout le monde ancien par l’émigration, y prenait généralement forme hellénique. Au fur et à mesure que les documents se multiplient, on est de mieux en mieux renseigné sur l’étendue singulière de cette diaspora (3); elle ne nuisait pas cependant à Punion de la race, que, du reste, le gouvernement romain luimême contribua à renforcer, en admettant partout les privilèges des Juifs, sauf quelques restrictions dans les pays d’Occident, où le judaïsme, il est vrai, avait bien plus timidement pénétré (4).

Ces privilèges, Rome les conserva pour diverses raisons (5): ils étaient déjà affirmés en beaucoup d’endroits, et Rome inno-

(4) LXXI, chap. IX.

(2) G.-F. LEHMANN-HAUPT, Jsrael, seine Entwickelung im Rahmen der Weltgeschischle, Tübingen, 1911, p. 210-242; A. SCHLATTER, Geschichie {sraels von Alexander dem Grossen bis Hadrian, 3. Auñl., Stuttgart, 1925.

(3) CXLV, I, p. 180-209. — (4) CLXII, XI, p. 71 et suiv.

(6) CXLV, I, p. 213 et suiv.

vait toujours le moins possible ; il existait aussi des traités d'alliance passés avec de petits monarques de Palestine, lesquels avaient fait consacrer le respect de leurs traditions; et le gouvernement romain estima qu’il y avait plus d’imprudence à contraindre les Juifs qu’à les surveiller. Le hasard, en outre, les favorisa : dans la grande émeute d'Alexandrie, Jules César fut assisté par un Juif, ennemi-né des Alexandrins, qui devint par lui roi de Judée (1), et dont le fils, le célèbre Hérode (2), y régna trente-trois ans (37-4 av. J.-C.) ; un Juif dissident, à vrai dire, un Iduméen, et que les purs Hsraélites repoussaient, comme trop grec et trop romain à la fois ; toujours est-il que, plein de déférence pour l’empire, à qui il rendit toutes sortes de bons offices, il eut en retour son territoire agrandi, et Auguste ne retrancha rien aux privilèges garantis par César.

Ces derniers se résumaient dans l’indépendance politique et la libertéreligieuse, le droit pour Israël d’avoir ses gouvernants, ses conseils, conseil des Anciens, grand Sanhédrin, corps de soixante-dix membres à la fois politique, législatif et judiciaire. Uneinstitution fort originale, exceptionnelle, fut acceptée par les Romains: l’« argent sacré» (3). Tout Juif de Palestine ou de la diaspora expédiait chaque année à Jérusalem un didrachme pour le temple ; l’envoi était autorisé et protégé par l’administration romaine ; toutes ces cotisations totalisées formaient une grosse somme, car, manifestement, grâce à la prolificité de la race, la Palestine demeura fort peuplée, et les fils d'Israël, dispersés à travers le monde, représentaient aussi des millions d'hommes (4). Quelle qu’ait été la situation légale quant au devoir militaire, on constate l’entrée de nombreux Juifs dans les armées romaines. Enfin une question délicate pour des

(1) CC, I, p. 543.

(2) W. OTro, /Zerodes, Stuttgart, 1913 (extr. de XLVII, Suppl. I). (3) CXLV, IL, p. 377 et suiv.

(4) Pour les évaluations possibles, 1bid., I, p. 210 et suiv.

croyants farouches, dont la religion engageait les consciences — au rebours du paganisme — fut adroitement résolue : on les admit à faire un choix parmi les formes extérieures du culte impérial; pour celles qui leur répugnaient, on se contenta, sauf au temps de Caligula, d’équivalents ou de compensations : sacrifices à Iahveh en faveur des empereurs, ou, en l’honneur de ceux-ci, offrandes et libres dons (1).

Il n’est pas de notre sujet de relater en détail les tragédies intestines de la famille royale iduméenne, les difficultés qu’éprouvèrent les tétrarques successeurs d’Hérode ; notons seulement que les querelles sanglantes entre Juifs obligèrent le gouvernement romain à abolir la royauté en Judée, qui devint province romaine (6 apr. J.-C.). La monarchie subsista dans le Haouran (jusqu’en 34) et en Galilée (jusqu’en 39). Les troubles continuèrent, malgré le respect affiché par Tibère à l'égard des anciennes coutumes ; le poids de l’impôt et surtout le recensement, envisagé comme un signe de servitude (2), entretinrent une vive agitation.

C’est alors que Caligula, hostile aux Juifs, — qui ne tenaient pas à ce présent, — restaura le pouvoir royal au profit d’un ami d’enfance, Hérode Agrippa, auquel Claude accorda tout l’ancien royaume d’Hérode ; mais son autorité (41-44), comme celle de son fils Agrippa IT (50-100) sur quelques villes de Galilée, demeura purement nominale en face de la domination romaine (3). Entre temps avait éclaté la grande crise contemporaine des Flaviens, crise préparée par toutes sortes de facteurs: abus de pouvoir des agents de Rome, fanatisme déchaîné des « zélotes », disputes entre Juifs et Hellènes à Césarée, brigandage des bandes de partisans. À Jérusalem, la faction la plus violente l’emporta et déborda sur toute la Judée, où les Juifs massacrèrent à l’aise les non-Juifs.

Rome, décidée à sévir, dépêcha un légat impérial, le futur

(1) Jbid., 1, p. 339 et suiv. — (2) CC, I, p. 508-543. (3) Jbid., 1, p. 519-564, 585-600.

empereur Vespasien, à la tête d’une armée de près de 50 000 hommes (1). Il lui fallut faire, petit à petit, la conquête du pays ; enfin, appelé sur le trône, il laissa le commandement à son fils Titus : la puissance du nombre, la science militaire, la famine chez les assiégés, le déchirement des partis dans la ville (zélateurs, brigands, suivants du grand-prêtre et modérés) donnèrent la victoire aux Romains; durant le siège même, la ville et le temple avaient été incendiés : les vainqueurs ne campèrent que sur un monceau de ruines; un tiers au moins de ia population de Palestine avait péri (2).

Le résultat de sept années de guerre fut que, — pouremployer le langage moderne, — Rome s’efforça de séparer le spirituel du temporel. Jérusalem, ville maudite, ne devait pas se relever; son territoire tout entier devenait domaine impérial ; les survivants furent vendus ; quelques-uns durent lutter comme gladiateurs aux fêtes que Titus célébra à Antioche. Plus d’État juif ; plus de Sanhédrin ; plus de chef suprême en Palestine ; mais le judaïsme survécut comme religion ; on lui concéda un patriarche, chef spirituel de tous les Juifs, de Palestine ou d’ailleurs. Le grand temple anéanti et sa reconstitution interdite ne firent point abolir la contribution annuelle de chaque fidèle ; mais Rome la réserva à Jupiter Capitolin. Ainsi le judaïsme payait les frais de la guerre (3).

Dans la décision impériale, les gens de la diaspora ne reconnurent aucune tolérance; ils ne pouvaient se résigner à Pabsence de tout foyer national. Le lien religieux, maintenant unique, devint plus étroit et plus fort, et, en 126, à l’heure même où Trajan se heurtait dans ses nouvelles conquêtes à des difficultés inattendues, l’insurrection qui couvait éclata (4). A Cyrène, en Égypte, en Cypre, en Mésopotamie, les Juifs coururent sus à leurs ennemis, procédant par le massacre et

R. CAGNAT, XX XIV, XXII (1891), p. XXXI-LVIII. CC, 1 p. 609-642.— (3) H. DREXLER, X XIII, XIX (1924), p. 277-312

(1) (2) (4) CC, I, p. 662-668.

la torture ; l'exemple donné par eux leur attira la peine du talion à Alexandrie, où les Hellènes leur purent tenir tête. Le fanastisme échoua contre des troupes régulières ; mais, quoique rigoureuse, la répression ne causa aucun découragement, et même c’est en pleine Judée qu’une nouvelle révolte, plus terrible encore, se produisit (132-135).

Hadrien s’était figuré la nation juive comme définitivement anéantie et n’ayant plus le souvenir du rôle antique de Jérusalem. Ce grand bâtisseur crut bon d’y édifier une ville neuve, une colonie de vétérans, d'élever sur l’emplacement du temple un sanctuaire à Jupiter Capitolin, successeur de Jahveh en tant que bénéficiaire de l’ «argent sacré »; le nom d’Ælia Capitolina devait évoquer tout ensemble l’œuvre du prince et cette nouvelle affectation. Premier grief. Un second résultait d’un grave malentendu. La circoncision, coutume égyptienne que les Hébreux avaient empruntée, fut, par une confusion singulière, mise sur le même rang que la castration, punie par la loi depuis Domitien ; d’où interdiction générale, sous peine de mort, s’adressant aussi bien aux Arabes et aux Samaritains qu'aux Juifs et qui, dans l'esprit de l’empereur, n’attentait nullement aux croyances (1). Or c’était un rite religieux, sur lequel Israël ne pouvait transiger.

Le hasard voulut qu’il y eût alors en Judée des hommes d’une énergie indomptable, de vrais conducteurs de foules, le prêtre Éléazar et le « prince d'Israël », ainsi que l’appellent ses monnaies, au vrai un prince de forbans, Simon, surnommé Bar-Kokheba ou le « fils des étoiles», qui étaient censées linspirer. Il s’ensuivit une guerre de trois ans (2), guerre de sièges comme soixante ans plus tôt, aussi sanglante, et qui ne changea rien à la situation légale, mais épuisa les forces de réaction du peuple juif. Depuis lors, l’histoire ne parle que

(1) CXLV, I, p. 264.

(2) CC, I, p. 670-704; J. DARMESTETER, XXXIV, I (1880), p. 42-55: CXX VII, p. 215-221.

d’actes de banditisme, liés sans doute, dans une certaine mesure, à la religion, mais que parvinrent à enrayer quelques opéras tions de police. On interdit aux Juifs de mettre le pied dans Ælia Capitolina (il y allait de leur vie), et la province de Judée, changeant d’appellation, devint celle de Palestine.

Mais, vis-à-vis des consciences, la politique des Césars n’innova pas. Les Juifs gardèrent le droit de constituer des synagogues ou lieux de réunion, d’obéir à leurs Anciens, à un chef de caractère purement confessionnel. On ne croit plus, malgré Mommsen (1), que Rome ait traité les vaincus en déditices ; ils devinrent citoyens romains, en effet, à partir de Caracalla (2) ; plus d’un l'était déjà. Ils avaient pu former des associations locales, dans le cadre de la législation romaine, tout comme les premiers chrétiens. Bien plus, Antonin le Pieux revint sur les mesures prises touchant la circoncision, qui put être pratiquée sur les enfants de naissance juive. Les empereurs chrétiens, comme les autres, maintinrent les privilèges des Israélites, qui à leurs yeux étaient restés dans la vérité jusqu’à la venue du Christ (3). Ce fut même lautorité impériale qui intervint fréquemment pour protéger cette race contre une haine universelle, dans laquelle Grecs et Romains se rencontraient.

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