LES DIVERS ÉLÉMENTS DE LA POPULATION
Nulle part peut-être plus qu’en Égypte la population ne fut
strictement hiérarchisée.
En tête venaient naturellement les Romains, originaires
(1) CLIT, p. 464 et suiv. — (2) CXXXI, p. 89. (3) CXCI, p. 2 et suive— (4) I, V (1924), p. 100-102.
d’Italie pour une bien faible part. Le climat ne convenait pas à tous, et Rome n’a pas dû tenir à ce qu’un noyau important de ces consistentes vécût à demeure dans cette province où s’approvisionnait la capitale ; mieux valait la présence temporaire d’un petit nombre d’agents, rigoureusement assujettis au pouvoir central. Il s’y joignit, surtout dans les deux premiers siècles, des masses de touristes (1) qui venaient, dans la saison d’hiver, recueillir les impressions qu’on attendait de l'Égypte, pays du mystère, des enchantements, théâtre d’une civilisation étrangement « exotique »; leurs graffites innombrables sont comme le livre des étrangers, exprimant l’ivresse du dépaysement.
Les Hellènes gratifiés de la civilas Romana restaient essentiellement des Grecs, privilégiés d’ailleurs, les plus avantagés dans toute la population permanente. À leur égard, Rome continua sans restriction l’œuvre des Ptolémées, et leur langue fut admise comme langue administrative. Les fonctions principales appartenaient aux purs Romains, celles de second ordre aux Hellènes. Il y eut, parmi ceux-ci, quantité de nouveaux citoyens d’empire, soit par l’entrée dans la légion, soit par la sortie des auxilia ; mais on a pu dire qu’en cette contrée le romanisme se muait en hellénisme (2), et bien qu’en principe le droit romain s’appliquât à ces Romano-Hellènes, bien des concessions furent faites au droit grec.
Les Juifs (3)eux-mêmes participaient, dans une large mesure, à cet hellénisme débordant. Leurs rapports avec les Grecs avaient été corrects et pacifiques sous les rois; les choses se gâtèrent ensuite (4) : quelques Israélites enrichis étaient parvenus à de hautes fonctions; ils se vantaient de leurs relations avec la cour impériale. Les Hellènes se méfiaient de ces con-
(1) CXCVI, p. 444 et suiv.— (2) Zbid,, p. 42 et suiv.
(3) A. N. MoponaA, I, II (1921), p. 253 et suiv.; III (1922), p. 18 et suiv.
(4) U. WILCKEN, Zum alexandrinischen Anlisemitismus (Abhandl. der cächs. Gesellschaft der Wissenschaften, 1909).
currents entendus aux affaires et qui, d’esprit antagoniste, se dissimulaient sous un manteau hellénique, parlaient grec, avaient même toute une littérature en cette langue, portaient des noms qui pouvaient prêter à erreur. D’autre part ils étaient nombreux : Philon, au milieu dur‘ siècle, chiffre à un million ses coreligionnaires d'Égypte; il y en avait partout, principalement dans les métropoles; les papyrus les signalent spécialement à Arsinoé, Oxyrhynchos; à Alexandrie ils occupaient à eux seuls un des cinq quartiers de la ville, mais répandus aussi dans les autres, ayant dans tous leurs synagogues. Ce n’était donc pas le régime du ghetto. Ils formaient cependant une communauté à part, avec un chef, l’ethnarque, d’autres magistrats, les archontes, un conseil d’Anciens, le Sanhédrin ; leurs tribunaux propres appliquaient entre eux la seule loi mosaïque. Ils ne semblent pas avoir obtenu, sinon sur le tard, la qualité de citoyens d'Alexandrie. Ils payaient la capitation et, après 70, nous le savons, leur didrachme profita à Jupiter Capitolin. Malgré toutes mesures de rigueur, les Juifs ne connurent jamais l’infime situation où le gouvernement romain relégua les Égyptiens de race. A la faveur d’un long contact, d’un entremêlement, pour mieux dire, dans de nombreuses localités, il s’était bien constitué sous les Lagides une population mixte gréco-égyptienne, portant des noms grecs, ou tout au moins à terminaison grecque, parlant de son mieux la langue des Hellènes dans les affaires commerciales ou les rapports avec l'administration, mais restée égyptienne par la religion et le fond des idées. L’hellénisme, quant à lui, ne se prêta pas volontiers à cette demi-fusion, et le gouvernement romain le soutint dans sa résistance, décidé à parquer chacun dans sa condition (1) : la statut personnel de tout individu était à ses yeux chose primordiale, et, pour le vérifier, en assurer les effets, on procédait tous les quatorze ans à un recensement (Axoypayptx) des
(1) G. GLoTz, XX 1922, p. 221.
Axot ou indigènes astreints à la capitation, tandis que pour les autres l’érixeicix créait ou constatait des privilèges. On incline à penser que ces Égypto-Grecs payaient tout au plus une capitation réduite. Entraient-ils dans cette classe qualifiée souvent, dans les papyrus, d’un terme obscur : les gens du gymnase (of axd yuuvactou) P Faut-il considérer qu’admis à fréquenter cet établissement foncièrement grec, ils en retiraient comme un brevet d’hellénisme mitigé? Ou au contraire ces « gens du gymnase » formaient-ils, dans l’élément grec exclusivement, un petit groupe plus considéré, ayant des rapports, de parenté ou autres, avec le gymnasiarque ? La controverse persiste (1) ; ces mots désignent du moins une élite dont on dressait des listes officielles; le plus probable est que les Grecs y voisinaient avec des indigènes hellénisés.
La constitution de Caracalla accordant le droit de cité romaine à quantité de sujets eût pu avoir une grande portée pour le fellah égyptien. Mais on se convainc de plus en plus que les indigènes de la vallée du Nil furent légalement parmi les déditices exclus de cette faveur nouvelle (2). On a essayé d’un contrôle indirect : la plupart de ces citoyens créés en bloc après 212 entraient dans la gens de Caracalla et devenaient des Aurelii. Or, pour les vingt premières années qui suivirent, on n’a reconnu (3) dans les Aÿghtot d'Égypte que des citoyens des villes grecques ou, entre ceux des métropoles, quelquesuns de ces énigmatiques gens du gymnase. On peut s’expliquer le fait, Rome s’étant refusée à développer en Égypte le régime municipal : citoyen d’une ville quelconque, c'était le stage nécessaire avant de devenir citoyen romain en ce pays.
Carrefour entre plusieurs mondes, l'Égypte — et surtout Alexandrie — avait, depuis l’époque hellénistique, vu con-
(1) CXXXI, p. 180; CXL, p. 78.
(2) M. J. Bry, L’Édit de Caracalla de 212 (Études d'histoire juridique offertes à P. F. Girard, Paris, 1912, 1, p. 1-42).
(3) CLIX, p. 137 et suiv.
stamment passer ou séjourner une cohue cosmopolite ; les petits bronzes et les terres cuites permettent de discerner des types ethniques très marqués : nègres d’Afrique, gens d’Asie, et même, pense-t-on, jusqu’aux « coolies » chinois. « Grecs, Italiens, Syriens, Libyens, Ciliciens, Éthiopiens, Arabes, Bactriens, Scythes, Indiens, Persans », c’est la nomenclature, non limitative, que donne encore saint Jean Chrysostome au ive siècle. Certains devaient très peu fréquenter les villes: tels ces Arabes, nomades comme ceux d’aujourd’hui, qui parcouraient le désert entre le Nil et la mer Rouge. Les plus rivés à leurs demeures étaient les Troglodytes, logés dans les cavernes de la chaîne côtière.