LES FONCTIONNAIRES ROMAINS
On n’accusera jamais trop le caractère exceptionnel de l'Égypte dans le monde romain. Il y avait des provinces «impériales»; celle-ci fut-elle du nombre? C'était à peine une province ; on évitait ce terme dans le langage officiel; il ne suit pas en épigraphie le titre de gouverneur.
Dès avant l’annexion, des années d’occupation militaire avaient procuré sur ce pays tous renseignements utiles. Aditu difficilem, annonæ fecundam, superstitione ac lascivia discordem el mobilem, insciam legum, ignaram magistraluum; cette phrase de Tacite (2) résume assez bien l’opinion générale et fait comprendre le partiimmédiatement adopté. Auguste pensa qu'il n’y avait nul profit à relever une population dont la servitude séculaire avait fait l’opulence de ses maîtres, Pharaons ou Ptolémées. Propriété des rois, littéralement, l'Égypte devint propriété de l’empereur, qui par elle trouva du même coup le moyen de-dominer Rome plus aisément. Domaine privé, elle eût été, logiquement, gérée par un procurateur; mais ce titre
(1) CCXIX, I, 1, p. 28 et suiv.— (2) Hist., 1, 11,
manquait d'éclat; il y eutun præfecius Ægypli, Emapyos dans les actes publics, ou encore, plus vaguement, fyeuwv — qui correspond au latin præses des bas temps (1).
Ce plan conduisait à écarter les sénateurs; leur exclusion alla si loin que défense leur fut faite (2) de fouler jamais le sol de l'Égypte, même en simples curieux, sauf autorisation expresse. Sous Tibère, l’héritier du trône Germanicus osa enfreindre la règle et visiter les Pyramides. Un papyrus nous a rendu sa lettre aux Alexandrins, repoussant des marques de « dévotion » qui ne devaient aller qu’au prince, et dont Tibère ne masqua point son mécontentement (3).
Même le préfet, au regard des Égyptiens, paraissait comme un successeur des Lagides, auquel, d’après Strabon, on rendait des honneurs royaux. Sa fonction, au début de l’Empire, était la plus haute ouverte à l’ordre équestre, qui ne pouvait d’ailleurs trouver en Égypte un champ d’exploitation; le mode de perception des impôts ne le permettait plus.
Le préfet, quoique simple chevalier, eut tout l’’mperium civil et militaire d’un proconsul. Mais il n’était point désigné pour une période fixe et brève; son remplacement ne dépendait que de la volonté de l’empereur. Cette charge, dans la pratique, restait longtemps au même titulaire : le prince n’y désignait qu’un homme sûr ; il y eut fort peu de mécomptes. Juge suprême, le préfet se déchargeait de nombre de causes sur des subalternes, mais accomplissait aussi des tournées. Divers édits de ces préfets nous sont parvenus ; plus d’un resta en vigueur longtemps après le départ du signataire (4)P Le haut commandement des troupes, — jusqu’à la séparation des pouvoirs civils et militaires à la fin du 11° siècle, — donnait moins de besogne que la direction des affaires financières ; aussi
(1) CXXXI, p. 8 et suiv., 260 et suiv.
(2) M. A. Levi, I, V (1924), p. 231-235. — (3) CXCVI, p. 25.
(4) U. WiLCKEN, Zeitschrift der Savigny-Stiftung, Rom. Abt., XLII (1921), p. 124-158.
les empereurs appelaient-ils souvent à ce poste d’anciens préfets de l’annone.
On suit la préfecture d'Égypte pendant près de sept siècles, jusqu’à la conquête arabe (1). Elle fut confiée d’habitude à de purs Romains; le Juif renégat Alexander constitue une exception, d’ailleurs explicable. En cas de mort, ou de remplacement soudain et imprévu, l’intérim, avec le titre de vice-préfet, passait au éuridicus Alexandreæ (üixmaborns Aiyémrou xai AXeËavôpelac) (2), chevalier lui aussi, nommé par l’empereur directement, et chef des services judiciaires dans toutela mesure où le préfet s’en reposait sur lui.
Moins relevés, car leurs pouvoirs ne s’étendaient pas à toute l'Égypte, étaient les épistratèges (3). Le titre, pris dans une acception différente, désignait sous les Lagides une sorte de vice-roi pour la Thébaïde, à la fois militaire et civil. L’épistratège romain se vit tout de suite réduire à un rôle purement administratif, encore mal précisé, lié surtout au fonctionnement de la justice et à la collation des charges pesant sur la fortune. À une date incertaine, au plus tard en 71, fut créée l’épistratégie de l’'Heptanomide, qui comprenait notamment le Fayoum; celle du Delta ne doit pas être postérieure. Ces trois épistratèges ne pouvaient survivre à Dioclétien, créateur des trois « provinces ». À une exception près, tous ceux dont on connaît les noms étaient des Romains, des chevaliers, qualifiés en latin proc. Aug. episirategiæ (septem nomorum, p. ex.) et accessoirement ëérirpoxos dans certains papyrus. Ils représentent donc les principaux procurateurs des Césarsen Égypte, mais il y en avait beaucoup d’autres, affectés à l’annone, ou aux mines et carrières, aux domaines impériaux confisqués sur des particuliers. Des gens de l’ordre équestre n’étaient pas au-
(1) Liste des préfets dressés par L. CanrTareLr, Memoria dell’ Accad. del Lincei, 1906 et 1910.
(2) CXXXI, p. 198.
(8) Victor MarTin, Les Épistratégies, Genève, 1911.
dessus d'emplois de cette importance; à d’autres, plus modestes, des affranchis ont dû suffire.