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LES ADMINISTRATIONS LOCALES ET LA VIE URBAINE

La vie locale est la partie la plus attrayante dans l’histoire de l'Égypte gréco-romaine, celle sur laquelle les documents nouveaux donnent le plus de lueurs. L’abondance des bribes d’information tient à celle des écritures : les scribes pharaoniques eurent dans-les ysauuarei de dignes successeurs. Ce pays n’est pas celui des procédures verbales ; des monceaux d’actes, de lettres officielles s’entassaient sans relâche. Malgré l’active préparation des feuilles de papyrus, la matière à écrire eût manqué si elle ne s’était prêtée à des lavages; le même papier a servi plusieurs fois avant de s’ensevelir dans quelque vase remplaçant nos cartons d’archives, ou dans un cartonnage de momie. Gardons-nous toutefois d’une impression peut-être trompeuse : les sables du désert ont préservé pour nous ces vestiges du passé; s’ensuit-il que le formalisme ait prospéré — ou sévi — uniquement dans la vallée du Nil P...

La cellule première de l’organisme gouvernemental, c’est le village, la xéun, le bourg de la y5px. Son aspect ordinaire a été retracé de façon pittoresque (1) d’après les modernes groupements de fellahs, qui le rappellent encore : c’est un amas serré de maisons basses, de misérables cabanes; de la boue nilotique, mêlée de paille, on a tiré des briques crues hâtivement séchées; on les superpose, et ce sont des murs; sur des branches horizontales porte le toit, de chaume ou de terre battue. La hutte s’effondre aisément ; alors, sur ses ruines et sur le chantier où tous apportent leurs détritus, de nouvelles habitations s'élèvent ; ainsi de suite; et le village, généralement, domine un peu les alentours.

(1) CXL, p. 202 et suive

Sa situation n’a point évolué depuis l’époque grecque : ilest resté une simple circonscription territoriale, administrée dans le seul intérêt de l’État, tout l’opposé d’une commune par conséquent. Il comprend les Agoypapoiuevor, les recensés en vue de la capitation, à côté desquels peuvent se trouver aussi des Grecs, des citoyens romains, formant des castes séparées, possédant tous les droits de la caste inférieure et d’autres par surcroît.

Les fonctionnaires du village (1) sont des agents du pouvoir central, mais des enfants du pays. Le premier en date est le cômarque, magistrat ptolémaïque, presque éliminé, dès le début de la domination romaine, par son acolyte le scribe ou cômogrammate, dont l’influence dérive de l’exercice même de son métier : établissant à toute heure les innombrables listes, rapports, nomenclatures, que lui demande le fisc, il est, comme pas un, renseigné sur la population et sur le mécanisme administratif. Égyptien ou clérouque (ancien soldat ou fils de soldat), il instrumente dans l’agglomération et dans ses dépendances ; la chancellerie impériale, qui le nomme, le rétribue à l’aide d’une taxe levée à cette fin sur l’habitant. Dans le village, source de revenus avant tout, le scribe a pour premier devoir de préparer, contrôler l’assiette de l’impôt, recevoir les déclarations, vérifier les arpentages, conserver le cadastre, rendre compte en haut lieu des cultures et du rendement obtenu, centraliser les pétitions y relatives. Les bordereaux des contributions à répartir sont transmis par ses soins aux percepteurs, sitologues ou autres ; il est responsable du recouvrement. Ilne prend aucune part aux actes de ces divers agents, maïs leur trace leurs rôles respectifs, d’après les instructions supérieures. Nous verrons les changements introduits dans ces rouages par les réformes de Septime-Sévère.

Un nombre variable de bourgades constitue la toparchie : à

(1) HoLWwEIN, XX VIII, X (1906), p. 38-58, 160-171; XI (1907), p« 208-208.

sa tête un topogrammate, qui n’a aucun relief à l’époque romaine, y apparaît rarement et quelquefois exerce, en outre, dans un bourg, sans doute plus peuplé que les autres, les fonctions de cômogrammate. La toparchie fait l’effet d’une division bâtarde et peu utile; on ne lui voit pas de chef-lieu ; son gouverneur a l’insignifiance de nos modernes sous-préfets. On en devrait dire sans doute autant des méridarques du nome Arsinoîte.

Le nome, lui, est une entité réelle, circonscription financière, bien entendu, car toute l'Égypte doit suer de l’agent pour les Romains. Par une étrange dualité, encore mal expliquée, le nomarque, chef originel, — son nom l’indique, —reste toujours en place, mais, dans la plupart de ses attributions, un autre agent l’élimine, le stratège (1), son supérieur du reste. Cependant, chose étrange, le nombre des stratèges et celui des nomes ne se confondent pas; voici deux stratèges à la fois dans un nome ; ailleurs, un seul dirige deux ou trois nomes qui, en d’autres temps, auront chacun leur stratège distinct. Ce fonctionnaire est un Grec; sa charge, peu enviable : la surveillance générale du district, les jugements par délégation, la publication des édits préfectoraux, tout cela ne seraït rien ; mais les finances (toujours elles !) lui créent une responsabilité redoutable de corps et de biens. On a dû fuir et non rechercher ce titre, et les Alexandrins s’applaudir de l’exemption globale dont ils bénéficiaient à cet égard. La stratégie, conférée — disons mieux : imposée — pour trois ans, est devenue en fait une liturgie (comme d’ailleurs la charge de nomarque).

Gros personnage encore, et au besoin stratège intérimaire, mais exposé à de moindres risques, était le scribe en chef dit, même sous les Romains, BastAtxoypaumaress (2); une sorte de

(1) J, G. TaiT, XXI, VIII (1922), p. 166 et suiv.; N. HOHLWEIN, Le Straiège du nome, XXVIIT, XXVII (1924), p. 125-154 et 193-222; XXIX (1925), p. 5-38; 85-114 et 257-285. x

(2) Cf, Erhard BIRDERMANN, Der Bacuumds ypaumareus, Berlin, 1913,

secrétaire général, supérieur d’une bande de scribes, nommé pour le même temps que le stratège, à qui il devait fournir, comme grand archiviste pour les rôles d’impôts et le cadastre, tous les renseignements nécessaires.

L'un et l’autre résidaient dans la métropole, — quelle métropole s’ils étaient préposés à plusieurs nomes P Nous ne savons. La métropole égyptienne est quelque chose de mixte, d’étrange, un type de ville original (1), sans analogue. Privée de droits légaux, comme le village, elle a en fait un duo, noyau d’Hellènes auxquels s’amalgament des Égyptiens hellénisés, sous des conditions et dans des limites qui nous échappent ; il a dû, à longs intervalles irréguliers, se réunir en vue d’honorer les empereurs ou les notables qui lui faisaient la grâce, pour lui dispendieuse, de le venir visiter. Il possède un collège de magistrats de carrière, mais agents de la ville et non du pouvoir central, auprès duquel ils la représentent et avec qui ils sont en correspondance continue (2). Quelques Romains ont été revêtus de ces charges métropolitaines ; ils y trouvaient un avantage matériel ; moins déférents que l’indigène envers l’autorité, certaines lettres préfectorales les invitent à respecter les ordres du stratège.

Ce xouvdy rüv &pyévrwv, à responsabilité solidaire, comprend : un éénynräs, qui préside à l’établissement des listes d’éphèbes, exerce une tutelle sur les mineurs, prévient les usurpations du titre de citoyen; un xosunräs, quiorganise les jeux, les fêtes publiques ; un äyopavéucc, surveillant du marché et qui rédige les conventions entre acheteurs et vendeurs, par suite chef d’un bureau où s’enregistrent les actes privés ; un eônväoyne ou ént tis ebünviæs, commissaire aux approvisionnements, de qui dépendent les ventes de blé à bas prix aux indigents ou même les distributions gratuites; enfin et surtout, pour ne

(1) A titre d’exemples, cf. Georges MÉAUTIS, Une métropole égyptienne sous l’Empire romain, Hermoupolis la Grande, Lausanne, 1918, et, pour Lycopolis, À. CALDERINI, I, III (1922), p. 255-274. — (2) CLXXIX.

rien dire des curatelles diverses ni des services dont on ne sait que les noms, le plus en vue, le gymnasiarque (1).

C'était là un titre monopolisé par certaines familles, fallût-il l’attribuer à des femmes ou à des enfants, créant une sorte de noblesse locale et ambitionné, jalousé, malgré tous les débours qu’il occasionnait. C’est qu’à son entrée en fonctions, dans une cérémonie solennelle, le gymnasiarque était publiquement couronné par le stratège, et dans Alexandrie on le reconnaissait à ses gaxioix ou sandales blanches! Il dirigeait les exercices et les jeux du gymnase et, assisté de nombreux auxiliaires spécialisés, administrait l’établissement, pourvoyait aux dépenses : fournitures d’huile et onguents, entretien et chauffage des bains, éclairage des chambres annexes et des piscines. Les frais devaient retomber en grande partie sur lui, parfois cependant, d’après certains textes, avec participation des archontes ; il y a trace aussi de fondations à cet effet ; les donateurs ont pu être ceux que nous voyons qualifier de gymnasiarques éternels. Il n’empêche que la totalité des biens du gymnasiarque répondaient de sa gestion.

C’est le gymnase sans doute qui élevait la métropole audessus des autres bourgades les plus populeuses. Maïs la capitale du nome en formait aussi le centre économique : c’était là que passaient les caravanes, que se tenait le marché régional, que le stratège ou son délégué rendait la justice etqu’affluaient, par suite, plaignants et gens de loi ; on y trouvait la banque impériale, le grenier public, les bureaux des comptables et leurs archives ; on y accourait enfin pour les fêtes religieuses grecques ou égyptiennes, d’autant plus imposantes dans chaque nome qu’on n’y célébrait pas de culte provincial.

Au-dessus des métropoles se plaçaient les cités (2), dont l’image se dérobe à nos yeux. Les simples villages restés misé-

(1) B. A. VAN GRONINGEN, Le Gymnasiarque des métropoles de rÉgypte romaine, Paris-Groningue, 1924.

rables sont fournis des champs de fouilles plus accessibles que les grandes localités maintenant recouvertes par d’importantes agglomérations. Un fait se dégage néanmoins : si la cité se rapproche bien plus du type hellénique courant que le cheflieu du nome, elle garde encore des traits exceptionnels. Les Pharaons ignoraient le régime municipal; les Lagides importèrent l’esprit macédonien, qui n’était pas celui de la Grèce propre. De là, en première ligne, l’extrême rareté de linstitution, que les Romains n’ont pas vulgarisée davantage. Il est vraisemblable, malgré tout,qu’ilsintroduisirent dans lerégime urbain certaines innovations, mais le curieux hasard qui n’a laissé revenir au jour qu’un nombre relativement faible de papyrus du dernier siècle avant l’ère chrétienne, et du suivant, nous masque les étapes de ces transformations.

Au rebours des métropoles, dont le régime devait être assez uniforme, les cités eurent leurs chartes individuelles ; mais il semble qu’elles en vinrent à se ressembler toujours davantage. Aucune n’a d’assemblée du peuple : le mot éxxAnsix est étranger à la langue des papyrus. Même, sous les rois, il y avait seulement une Boul, corps aristocratique évidemment ; on incline à penser en général que Naucratis la conserva sous les Romains, peut-être parce que la ville ne cessait de déchoir depuis Alexandre ; on hésite pour Ptolémaïs ; Antinoé, fondée par Hadrien (1), ou plus exactement élevée à l’état de rôu afin d’y réunir des Grecs disséminés, put recevoir cette faveur sans danger, nul esprit commun n’y régnant. Mais Alexandrie, vieille de trois siècles, très peuplée d’éléments divers, tous prompts à l’émeute et au persiflage, perdit certainement sa boulè dès Le début du régime impérial et tenta vainement dela récupérer sous Claude, qui répondit évasivement (2). Et alors, tandis que, dans les autres cités, le boulé prenait des délibérations et choisissait les &pyovres, on concevra l’administration

(1) Cf. Ernst KUËHN, Antinoopolis, Gæœttingen, 1913, @) LVII; JouGuer, XX, 1925, p. 5-21;

d’Alexandrie comme calquée sur celle des métropoles. Encore la question n’intéressait-elle pas tous les Hellènes de la ville ; le groupe des &oroi a pu représenter des demi-citoyens ayant le droit civil complet des Grecs, maïs sans droits politiques ; - rien de plus obscur que leur condition.

Ville royale naguère, avec un souverain grec, centre d’études et d’art, où l’hellénisme trouva des formes nouvelles et un dernier enrichissement (1), cette grande capitale n’avaitelle point changé d’aspect en passant sous des maîtres étrangers par la race et par la langue ? Ceux-ci avaient bien conservé le Musée, dont parle encore Strabon (2), où des savants étaient logés, nourris, pourvus d’instruments de travail. Mais l’esprit de l’ancien cénacle s’était transformé; il n’abritait plus que des personnalités médiocres, assez indépendantes, et qui professaient au dehors, dans des écoles privées. La ville n’a pu beaucoup s'étendre, bordée qu’elle était par le désert libyque et les lagunes du Nil ; aussi faut-il toujours se la représenter avec de hautes maisons de rapport dans les quartiers principaux ; elle a dû garder ses deux grandes voies maîtresses, son tétrapyle à la croisée, son marché-fourmilière, ses rues spacieuses où les voitures avaient accès, ses ports en pleine activité, dont les lignes exactes posent des problèmes insolubles. On connaît mal aussi le tracé de son enceinte, longue d’environ 15 kilomètres, reconstruite du reste par Hadrien et Antonin; il semble que Caracalla ait édifié une seconde muraille, à l’intérieur de la première, que fit abattre Aurélien. Les dévastations du in siècle, suite des révoltes, auront affligé surtout les quartiers populaires et sans luxe, voisins de Rhakotis, le primitif bourg égyptien ; le siège du Broucheion, à l’autre extrémité, n’entraîna sans doute pas de ruines comparables. Malgré

(1) Voir le tome XV, CLIV, et Ev. BReCCIA, Alexandria ad Ægyplum, Bergamo, 1922 ; P. PERDRIZET, Bronzes d'Égyple de la collection Fouquet, Paris, 1911, p. x et suiv., et passime

(2) Geogre, XNII, pe 793 Ce

tout, les reconstructions tardives auront altéré le visage de la cité : la brique cuite et rougeâtre d’époque romaine aura remplacé la terre séchée et grise, et le luxe croissant multiplié la pierre, limitée d’abord aux édifices publics et aux porches des citadins opulents. Enfin, refluant des faubourgs d’où Caracalla l’a rappelé, voilà qu’un peu partout le militaire se répand.

L’extrême rareté des papyrus exhumés de la ville même nous prive de renseignements sur la population d'Alexandrie. 300000 hommes libres, sous Auguste, y auraient, paraît-il, résidé: des hommes ou des humains? des Grecs de toutes sortes ou seulement des citoyens complets? Même dans l’interprétation la plus étroite, la deuxième ville du monde d’alors a bien dû approcher d’un million d’habitants. Population très dense, vouée à une hygiène qui eût été déplorable sans la proximité de la mer, sans l’habitude de vivre beaucoup au dehors et de passer la nuit sur les toits en terrasse.

Les maisons (1) se louaient par fractions minuscules; on continuait de s’entasser même dans les villes secondaires qui permettaient plus d’aise; ainsi vingt-sept personnes occupaient la dixième partie d’une maison d’Arsinoé. La cour rectangulaire, centre invariable de ces flots, y ménageait du reste des prises d’air, et le mobilier restreint n’augmentait pas l’encombrement ; mais, dans les intérieurs aisés, les animaux familiers, un paon, des oiseaux, des chiens, des chats, même des singes, s’ébattaient au milieu des hommes. De la part du commerce, nulle invasion; pas d’entrepôts de marchandises; elles se renouvelaient incessamment aux mains du colporteur et dans les boutiques exiguës.

Les batailles de rues, les meurtres atteignaient à une fréquence qui se comprendrait mieux dans des quartiers un peu déserts, d’une surveillance difficile. Mais les passions étaient vives, les attroupements vite formés ; la calomnie, la délation,

(1) Cf. Fritz LUCKHARD, Das Privalhaus fm plolemäischen und rômischen <Ægypten, Giessen, 1914.

maux endémiques, aidaient le gouvernement à dépister les fraudes fiscales ; de véritables confréries organisaient le tapage nocturne et préparaient les mauvais coups.

Une certaine ostentation se devine dans cette ville à double face, où l’activité, source de richesse, inclinait aux plaisirs sans frein. Dès l’époque grecque, on déployait des étoffes voyantes; mais le goût hellénique aura fait prévaloir une certaine simplicité; sous les Romains, séduits par la prodigalité orientale, on recherche les bigarrures, les larges bandes ornementales, la lourde décoration brodée contre laquelle se déchainera l’indignation de saint Clément. La même influence eut son retentissement sur les fêtes traditionnelles, pour ajouter aux exercices du stade les jeux du cirque, dont les factions déchiraient la ville avant de sévir à Byzance, et les sanglants combats de gladiateurs.

Du reste de l’Égypte nous suivons mal la vie extérieure : dans la Thébaïde, remplie surtout d’Égyptiens, ceux des Grecs qu’Antinooupolis n’avait pas recueillis peuplaient principalement Ptolémaïs, centre probable de cette communauté : oï rov Onbarxdy vod oixodvres “E}Arnves, que nomme une inscription(1); on a pu admettre (2) la vitalité persistante de ce petit noyau, dans un milieu hostile, jusqu’à une basse époque : cette région vit naître des lettrés; à Thèbes, des livres grecs se lisaient encore au v* siècle; un Grec d’Aphrodito possédait une édition nouvelle de Ménandre, auteur remontant à quelque huit siècles.

Peu de villes dans le Fayoum, district de colonisation militaire, où le gouvernement romain ne prolongea pas le système ptolémaïque des clérouchies; pourtant Arsinoé, l’ancienne Crocodilopolis, ne tomba pas en décadence; c’est même sous l’Empire qu’elle eut son plein développement, que s’y accumulèrent les commodités de tout ordre, que les travaux hydrogra-

) XLIV, I, 1070. — (2) CXCVI, p. 331 et suiv.

phiques y répandirent thermes, châteaux d’eau, fontaines et citernes; les désignations des rues et édifices y portent témoignage d’une tutelle bienveillante. Néanmoins, malgré un effort constant pour unifier la descendance des colons, fondre ensemble Thraces, Macédoniens, Thessaliens, Mysiens, Étoliens, et pour faciliter aux soldats libérés l’acquisition de biens fonciers dans la région, un papyrus de l’Empire ne parle que de 6475 Grecs des deux sexes établis dans le Fayoum. Magistratures (paf) et liturgies (1) se retrouvent en Égypte et y répondent au principe habituel de différenciation illusoire; comme ailleurs, les charges de la fortune dépossèdent les autres fonctions, par une évolution naturelle que le langage courant traduit bien mal, les termes ayant perdu toute signification rigoureuse. Le gymnasiarque passait pour magistrat, quoique accablé par les dépenses d’une véritable liturgie. Les exemptions personnelles allaient à ceux que nous savons déjà : athlètes, artistes, « intellectuels » d’ordres divers, mais pas aux prêtres, semble-t-il. Les liturgies pesant sur ceux qui avaient des biens, l’origo était superflue ; la qualité de propriétaire suffisait. Les appelés formaient la classe des eÿxopot, très variable d’après les textes, car les ressources nécessaires dépendaient des emplois prévus et de l’importance de la localité. La grande souplesse du régime autorisait, selon les cas, soit le cumul sur la même tête, soit la répartition entreplusieurs d’une seule dignité, l’immunité totale et définitive, tenant à Pâge par exemple, la temporaire, consentie pour cinq ans aux vétérans libérés de la veille, des différences enfin entre les quatre cités de l'Égypte : Hadrien dispensa les gens d’Antinoé de toute liturgie hors de leur ville ; pour les Alexandrins (2), les textes, sur ce point, semblent contradictoires. Les Romains

ne pouvaient qu'être exempts, quitte à s’offrir spontanément, pour la beauté du geste.

(1) Friedrich ŒRTeL, Die Liturgie, Leipzig, 1917. (2) CXL, p. 105 et suiv.

Tous ceux que leur id{a rattachait à un village, o! xd rüc xéuns, étaient tenus de dresser chaque année la liste des candidats aux liturgies vacantes, candidats volontaires, ou inscrits d'office sur leur crédit, et qui pouvaient en appeler, par pétition, à l’autorité supérieure ; maïs les « hommes du bourg » opéraient en conscience, étant solidairement responsables de la gestion de chacun. Même pratique dans les métropoles, mais là ce soin repose sur les archontes. La liste établie est provisoire, et trop compréhensive, car le scribe local fait un choix, selon les règles qu’a fixées l’empereur lui-même, retient certains noms, marque en regard les revenus; puis il adresse ses propositions, par l’entremise du stratège, à l’épistratège, qui tire au sort autant de noms qu’il faut et fait connaître le résultat par lettre, aussitôt affichée dans chaque localité intéressée.

Telle fut d’abord la procédure, que modifia une réforme plus générale, due à Septime-Sévère, et suite probable de son séjour en Égypte en 199-200 (1). Ce que l'Histoire Auguste (2) rapporte d'Alexandrie seulement s’est vérifié depuis pour diverses métropoles et doit être vrai de toutes : une sorte d’autonomie leur vint par l’octroi, non pas d’une assemblée du peuple, mais d’une foi, en attendant que Caracalla, douze ans plus tard, attribuât le titre de cité à toutes les localités égyptiennes habitées par des Grecs — satisfaction de vanité, mais liberté trompeuse, vu que le préfet et le stratège continuaient d'appliquer leurs méthodes administratives. Le désir de porter préjudice aux habitants d’Antioche, que Mommsen (3) invoque, explique médiocrement ces tardives Boulet; les papyrologues ont mieux vu qu’une pensée fiscale se dissimulait derrière la décision de Sévère, non sans quelque audace, car elle développa l’esprit d’indiscipline. L'ancien collège d’archontes, qui gérait les finances urbaines, ne grou-

() CXXII, p. 121 et suiv.— (2) SPARTIAN., Vis. Sev., 17. (3) CLXII, XI, p. 159.

pait guère que cinq à dix personnes; or mieux valait la responsabilité globale de tous les riches. C’est parmi eux évidemment que la boulè, bien plus nombreuse, fut recrutée; elle-même désormais approuva la présentation des candidats aux liturgies; le tirage au sort n’avait lieu que pour celles qui . étaient d’ordre provincial. Substituée pratiquement aux archontes, cette assemblée fut même chargée d’un service d’État, car elle collabora à l’administration du stratège. Enfin, dans le bourg, la responsabilité collective porta sur tous les résidants, au mépris de l’origo. On vit disparaître le cômogrammate et le corps des Anciens (ot rpecbürepot xéuns), porteparole du village.

Il n’y avait donc dans ces innovations qu’un libéralisme en trompe-l’œil ; toutefois les métropoles prenaient maintenant figure de personnes morales ; l’organisation des offices et compétences, mieux délimités, échappait au désordre qui s’y était introduit depuis les Ptolémées.

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