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LES MESURES DE SÉCURITÉ

L'armée romaine d'Égypte, bien qu'ayant envoyé par intervalles quelques détachements aux corps expéditionnaires, eut surtout pour rôle d’assurer sur place la soumission des habitants et le bon ordre. Le seul ennemi extérieur, l’Éthiopien du Haut-Nil, fut maîtrisé dès le début et ne donna d’inquiétudes que dans lanarchie du im siècle finissant; les troupes, bien peu nombreuses, postées à Syène devant l’île Philæ, ne surveillaient pas seulement les mouvements du voisin. Du reste, abstraction faite des grandes révoltes qui obligèrent à appeler des contingents du dehors, cette armée ne dépassa jamais 18 000 hommes et descendit même à 13000 au n° siècle. La sécurité de la grande voie fluviale, le maintien des communications avec l’Érythrée, toujours un peu menacées par les

nomades, voilà ce qu’on lui demandait. Ainsi se justifient à la fois l’emplacement des garnisons, petites ou grandes, et la composition des effectifs.

Deux légions, la Z/1 Cyrenaica et la XX Deïotartana, se trouvaient réunies sous Claude aux portes d’Alexandrie, la grande cité qui exigeait le plus de vigilance; légions qui ne comptaient point comme corps d’élite, n’étant formées que d’Orientaux. On ne leur accorda que des officiers d’ordre équestre, ce qui ne se vit nulle part ailleurs ; mais comment admettre un tribun sénateur quand le préfet d'Égypte lui-même ne l’était pas! Chacune eut pour commencer un præfectus legtonis, avec un præfectus castrorum, qui, suivant une théorie défendable (1), finit par supplanter le premier lors de l’établissement de ces effectifs à Nicopolis. Du moins y avaient-ils leur centre et leur dépôt, mais les légions durent fournir des vexillationes aux diverses stations du Delta, notamment au point stratégique que Babylone, sur l’emplacement du vieux Caire, devait un jour rendre manifeste par le fossé (vosoätov) byzantin, d’où le site arabe de Fostat a tiré son nom.

Ces deux légions exceptées, prépondérance était donnée à l'armement léger et à la cavalerie, car il fallait envisager des manœuvres en plaine et par petits contingents très mobiles (2). Ceux-ci s’échelonnaient le long de la route qui suit les détours du fleuve, sauf quelques postes d’observation à la lisière du désert. Les cantonnements essentiels se laissent reconstituer sans hésitation : Coptos, nœud de routes maîtresses par où passait le commerce d’Arabie (3); Thèbes, l’antique capitale pharaonique, fort déchue, misérable, mais sur laquelle pouvait encore planer le vieil esprit de la ville sainte, peu favorable à l'étranger. Le voisinage des mines et carrières, et spécialement des centres d’extraction du granit rouge de Syène, rehaussait

(1) CLII, p. 119. — (2) Pour le détail des unités, ibid., p.39 et suiv. (3) M. RosTowzew, Zur Geschichle des Ost-und Südhandels im plolemâisch-rômischen Ægypten [V, IY (1908), p, 298-325],

l'importance des postes méridionaux : l’élément militaire donnait une sauvegarde et participait même à l’exploitation (1); en Égypte comme partout, ses loisirs profitaient aux travaux publics, à ceux, par exemple, dont le Nil, les ports et les routes étaient l’occasion. C’est la même main-d'œuvre qui a dû élever Les petits fortins dont les ruines ou les soubassements s’identifient encore dans les oasis libyques. Elle a pu concourir à la construction des üdpeüsatæ, ces points d’eau fortifiés, puits ou citernes, qui jalonnaïent les voies entre le Nil et la mer Rouge (2) ; nombreux dans la région méridionale, ils dépendaient du « préfet de Béréniké », tirant son nom du havre d’où s’acheminaient les cargaisons. On a retrouvé des vestiges de ces curieux établissements, rectangulaires et, comme les « khans » d’aujourd’hui, pourvus de chambres à la périphérie de la cour intérieure, où était creusé le /akkos, au centre ou dans un angle.

Ce n’est pas ici le lieu d’insister (3) sur le réseau, maintenant bien connu, de ces routes orientales depuis le Nil jusqu’à la zone des Troglodytes, dont les soldats eux-mêmes utilisaient lés cavernes ; voies fort bien établies, pour qu’y pussent rouler les chariots mentionnés dans le tarif de Coptos ; mais les chameaux principalement y faisaient le portage, comme l’atteste la taxe douanière perçue pour l'entretien des épnmopihaxes (escorte des caravanes) et qu’on versait contre quittance dite cÜpbolov xauñluv. Ces animaux servaient également à la remonte des équipages militaires ; aussi les recensait-on tous les ans, et ils étaient soumis à réquisition, tantôt loués, tantôt achetés à leurs possesseurs.

En d’autres contrées, l’armée nous est connue par les inscriptions et les textes; avec les papyrus, nous pénétrons bien plus

(1) K. FITZLER, Bergiwerke und Sleinbrüche im ptolemäisch-rômischen Ægypten, Leipzig, 1910.

(2) G. W. MuRRAY, The Roman Roads and Stalions in the Eastern Desert

of Egypt, XXI, XI (1925).

(3) Voir CLIT, p. 436 et suiv.

profondément dans tout ce qui touche son recrutement, sa vie intérieure, et les questions de droit privé qui la concernent. En outre, elle a en Égypte des traits fort particuliers.

Fait unique dans l’empire, les indigènes de ce pays ont été exclus de l’armée : le gouvernement romain s’en tint à l’expérience de ses prédécesseurs, qui gagnèrent, grâce à leurs sujets égyptiens, la bataille de Raphia, mais s’aperçurent que ceux-ci étaient depuis lors moins dociles. Une fois pourtant, la seule que nous sachions, on enrôla quelques fellahs contre les Juifs, traditionnellement détestés dans la vallée du Nil; ces paysans se firent battre — ce fut une raison de plus de ne pas recommencer. Le corps d'occupation, au début, comprit essentiellement des gens d’Anatolie, des montagnards, Phrygiens, Galates, qu’on préféra ensuite détourner vers des régions non grecques, comme l’Afrique; mais, dès le début du 1f" siècle, le recrutement devient de plus en plus régional.

Les soldats d'Égypte sont donc des Hellènes, renforcés peut. être de quelques Romains assez rares et de gens exonérés de la capitation. Leur statut personnel se constate par l’éxéxptouc, opération annuelle dirigée par le préfet ou son délégué, effectuée par des commissaires d’un rang au moins égal, dans la hiérarchie des classes, aux érixotvémevor, et qui, d’après les recherches les plus récentes (1), semble avoir une portée à la fois militaire et fiscale. En principe, les enrôlés reçoivent le droit de cité romaine dès leur entrée dans une légion, au jour de leur congé s’ils ont servi dans les auxilia. Maisil est prouvé que, dès le commencement du n° siècle au moins, il y eut des citoyens romains dans les ailes et les cohortes ; la distinction politique et sociale entre légionnaires et auxiliaires s’effaça donc en Égypte beaucoup plus tôt qu’ailleurs ; tous étaient pris dans le même milieu.

Depuis Auguste, d’autre part, les légions ont des «enfants

(4) Zbid., chap. vi.

de troupes », ex castris, casirenses ; là encore une tradition se maintient et un avenir se prépare. Le système ptolémaïque des clérouchies, lots de terre qui se transmettaient dans les familles de soldats, à condition que les fils servissent à leur tour, n'avait pas été conservé par le gouvernement impérial ; mais quelque chose en subsista sous cette forme nouvelle, en attendant l’organisation, aux frontières, des limitane: ou soldats-laboureurs.

Les documents égyptiens sont pleins de révélations sur les ménages des militaires (1). Toute sorte de mariage était interdite à toutes les catégories de soldats en service, du moins jusqu'à Septime-Sévère, mais ils cherchaient à tourner la loi, essayaient de faire produire au concubinat avec une ingénue, au contubernium avec une esclave, les effets d’une union légitime. En cas de séparation, de mort en activité, femmes et enfants pouvaient se trouver brusquement sans ressources. Or la législation indigène admettait qu’un prêt fictif facilitât diverses transactions ; le soldat se reconnaissait donc débiteur envers sa compagne d’un prêt ou d’un dépôt imaginaire, qu’elle était en droit de se faire restituer. Une telle demande se produisant dans une des conditions ci-dessus, l'autorité plaidait qu’une véritable dot se cachait sous cet artifice; mais, dans l'intérêt du recrutement, elle ne maintint pas toujours sa prétention.

Elle chercha plutôt à se préparer de longue main des conscrits. L’enfant de légionnaire, bâtard ex ture civili, ne pouvait recevoir la cité romaine ; celui d’un auxiliaire était le fruit d’un acte de désobéissance punissable, mais légitime ex iure gentium ; le père, à sa libération, devenait citoyen romain, et le fils en même temps. Donc le corps inférieur se trouvait privilégié. Alors, depuis 145 environ, on refusa la cité romaine aux enfants d’auxilia nés pendant le service du père, sauf

(1) Zbid., p. 262 et suive.

engagement volontaire de leur part, ce qu’on voulait favoriser. À défaut, ils obtenaient le droit de cité hellénique, déjà honorable ; beaucoup étaient inscrits dans la ville d’Antinoé.

La police (1) reposaitavanttout sur l’armée, mais non exclusivement. Il y avait des milices locales, des fonctionnaires spéciaux créés pour cet objet, mais dont la nature reste toujours imprécise. Nous connaissons bien mal, en particulier, ce «stratège de nuit » créé à Alexandrie par les Lagides, mentionné encore par Strabon et qui eut son équivalent dans les métropoles, mais n’y est révélé par nos sources qu’à partir de Gallien. Effet du hasard sans doute. En tout cas, si vraiment Auguste conçut à son image le préfet des Vigiles de Rome, ce magistrat dut tenir à Alexandrie un rôle de premier plan. On ne se le représente guère sans l’assistance d’un corps de vuxrogÜhaxes commun à d’autres provinces, ou de ces qÜhaxec dont l’ébwévioy, ration ou traitement, est mentionné dans les papyrus.

En dehors des grands centres, c’est plutôt hors des villes que des mesures de sûreté s’imposaient ; à cet égard, tous les bourgeois étaient éventuellement requis de prêter assistance à l'autorité. Une mission essentielle appartenait certainement aux ôpeogbhaxes, qui devaient opérer dans les régions accidentées réservant des abris aux gens suspects et des facilités pour dépister la poursuite. Le titre complet indique parfois la zone de parcours : l’éseopuhaë 6805 Oissws prêtait le secours de son escorte aux caravanes se détachant du Nil vers l'Ouest. D’autres veillaient au bon ordre sur les domaines impériaux. La police venait apparemment en aide à la poste d’État (2). Tout, en cette matière, était curieusement spécialisé : gardes pour les champs (äypopÜhaë, redtopÜhat), les vignobles (95kaë durelwv&v), les ouvrages hydrauliques (aiyi#1o#5lat), les quais (opmopÜhoë),

(1) N. HonLzwein, XX VIII, VI (1902), p. 159 et suiv.

(2) M. RostTowzew, Angariæ, X2XIII, VII (1907), p. 249 et suiv.; cf A, M, Ramsay, XXII, XV (1925), p. 60-74,

les tours de refuge (uayèwhagÿlat), les portes des localités (rvkwvogt}ot), rien n’y manquait.

Dans les petits bourgs, c’est à des agents liturgiques, donc bien rentés — peut-être pour les avoir plus incorruptibles — que l’on confiait la mission d’officier de paix, sous le titre d’éoyépodos ; il protégeait les divers employés du service financier, forcément peu sympathiques aux contribuables écrasés; il fai. sait afficher les édits du préfet, arrêtait les coupables, procédait même à une première enquête sur les délits commis dans son ressort. Il n’avait pas qualité officielle pour trancher les contestations, mais quelquefois les gens en dispute pour des intérêts modiques aimaient mieux recourir à ses bons offices que de subir les dérangements et frais qu’aurait entraînés la procédure ordinaire. A l’échelon supérieur se retrouve l’irénarque habituel aux provinces d'Orient, fonctionnaire liturgique d’État à la tête du nome, dont le titre, déprécié sur le tard, se substitua à celui du modeste archéphode. C’est aussi à l’époque byzantine que paraît le érépros dans les cités.

Mentionnons enfin la mission, mal définie par les textes, mais assez variée, qui appartenait à l’arabarque, chef des douaniers (primitivement recrutés parmi les Arabes) dans la zone des sables, entre la côte orientale et le Nil.

A la police intérieure vint contribuer, du moins à partir d'Hadrien, la classis Augusta Alexandrina (1), avec des bateaux plats construits pour cet emploi, que rappellent certainement les « dahabiehs » modernes ; les légions de Nicopolis fournissaient le personnel de la flottille fluviale. Quant à l’escadre méditerranéenne, la célèbre flotte ptolémaïque en a dû constituer les premiers éléments ; toutes les unités n’avaient point sombré dans les dernières opérations contre Octave, et le seul hasard a pu faire que l’on n’en ait aucune mention avant le milieu du 1° siècle après Jésus-Christ. Elle protégeait le

(1) CLII, p. 98 et suiv.

Delta, et même son action s’étendit vers l'Ouest, jusqu’au jour où fut créée la classis nova Libyca, qui apparaît sous Commode et dut avoir en Cyrénaïque son port d’attache. Jusqu’en Maurétanie, une station pouvait réunir tout à la fois des vaisseaux des flottes alexandrine et syrienne. La piraterie n’ayant jamais complètement cessé, on supposera que les navires d’Alexandrie convoyaient sur une fraction notable de leur parcours les transports de blé à destination de l'Italie.

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