CCX VIII
quittaient de quatorze ans (douze pour les femmes) à soixantecinq; son chiffre varia même d’une localité à l'autre. Une sorte de capitation frappait aussi les esclaves et les animaux domestiques : bœufs, ânes, chameaux, moutons et porcs, sur déclaration requise de leurs possesseurs. L’impôt foncier était fixe en principe, mais on tenait compte du rendement, d’où majoration ou rabais suivant la récolte. Le terrain bâti acquittait une taxe, augmentée d’un impôt sur le loyer.
Imposé comme bête de somme, l’esclave pouvait l'être encore comme artisan s’il exerçait un métier ; mais c’est sans doute le maître, bénéficiaire du travail, qui versait cette sorte de patente atteignant tous les commerçants. Ce yerpwvaktov (dit hors d'Égypte chrysargyre), payé mensuellement, suivait un tarif, invariable dans la même profession, plus élevé pour les industries de luxe. Le droit fiscal traitait en gens d’affaires les prêtres (1), qui vivaient de leur charge; beaucoup de sacerdoces étaient vendus par l’État, qui faisait encore payer l'intronisation et s’attribuait une quote-part sur les divers éléments du « casuel » : taxe sur les autels des sacrifices, taxe pour le cachet apposé sur la victime reconnue sans tache, etc. De tous les patentables, bien peu se voyaient traiter aussi rigoureusement que le clergé.
L'État n’envisageait que son bénéfice net, sans aucun abandon pour frais d'administration, car les propriétaires payaient une taxe d’arpentage, et la ration (èwvtov) accordée à quantité d’agents donnait encore prétexte à de nouvelles impositions : ainsi pour l’entretien des médecins, avocats, policiers, des équipages de chasse à l’hippopotame, pour les frais de bureau, de marché, pour la garde du Nil — et bien d’autres.
A l'opposé des liturgies, charges de la classe riche, le droit romain avait imaginé le sordidum munus, la corvée, pour la construction et la réfection des digues et des canaux, toujours
(1) CLXX, II, p. 245 et suiv.
à reprendre, sans quoi le lent travail des eaux eût compromis la régularité des effets de l’inondation. En dehors des fonctionnaires impériaux et des Alexandrins, tous étaient corvéables ; les privilégiés se libéraient par une taxe de remplacement ; plus d’un indigène cherchait à en faire autant; tel artisan trouvait ce devoir trop rude. Mais l’administration avait peine à se procurer la main-d'œuvre; la diæcète de 276 envoie donc aux stratèges cette instruction : &« Que personne, sous aucun prétexte, n'offre de l’argent en place de travail. »
Ainsi écrasée, l’industrie privée subissait encore la concurrence des entreprises moins obérées de l’État. Il fabriquait des parfums, une bonne partie de l’huile de sésame consommée en Égypte ; les empereurs avaient leurs pressoirs, mortiers et ateliers ; ils possédaient — probablement dès le Haut Empire — des fabriques de toile et de papyrus (1). Si vraiment les monopoles se sont étendus à la bière, l’État détenait, avec les matières d’exportation, les articles essentiels à la vie du peuple. À la cherté de l’existence (2) contribuaient en outre les droits de douane, de port, péages et octrois, — ceux-ci, il est vrai, procurant quelques ressources aux communes. Et lon payait pour voyager — par ses propres moyens, — pour véhiculer des marchandises par terre ou par eau; le droit d'usage variait suivant l’animal utilisé, suivant la qualité des personnes ; administration causait grand préjudice aux entrepreneurs de transports, avec ses bateaux libres de contributions. Les États, aujourd’hui, perçoivent des droits sur les voies du commerce; mais ils en ont eux-mêmes assumé l'établissement, ou bien ils donnent leur garantie aux obligations qui en naissent; l’État égypto-romain puisait à une source de profits uniquement alimentée par les bras du fellah.
(1) Sur le monopole de fabrication et de vente du papyrus à l’époque romaine, Fr. ZUCKER, XXX, LXX (1911), p. 79-105.
(2) L. C. WesT, The Cost of Living in Roman Egypt XIV, XI (1916), p. 293-314.
On s'étonne moins, vu les pratiques modernes, des droits sur les contrats, les ventes, les donations, les héritages. Le « vingtième » des affranchissements devait indisposer peu de gens dans la vallée du Nil, où les esclaves n’abondaient pas et se rencontraient surtout dans les services domestiques.
Le pire peut-être, c'était l’accidentel, ces sortes d'impôts supplémentaires d’autant plus vexatoires qu'il y avait lieu de leur prêter une apparence de libéralités spontanées. De l'époque royale datait le otépavos, cotisation pour lachat de cadeaux à offrir au souverain en quelque occasion. Sous les empereurs, ce youobs atepavixés (aurum coronarium) devint plus fréquent, puis annuel, même mensuel; certains en eurent de la confusion et y renoncèrent. Une capitation extraordinaire permettait encore d’élever ou restaurer des statues impériales, principalement dans les temples. L’annone, d’autre part, grevait lourdement ceux qui y participaient, et qui sont jusqu’ici mal connus, soit qu’elle intéressât le ravitaillement d'Alexandrie ou de Rome, soit qu’elle eût pour objet l’entretien de l’armée : céréales, légumes, vin et fourrages, tout y passait, sans parler des contributions en argent. Les empereurs visitèrent rarement l'Égypte (1), mais le gouverneur y circulait par devoir professionnel. Et il ne se déplaçait pas seul: toute une bande l’escortait, exigeant le logement, des vivres, des montures, des bêtes de somme; plus d’un préfet essaya de réduire les abus : Petronius Mamertinus, au temps de Trajan, ordonna, sous fortes peines, aux soldats et civils de se montrer discrets (2). L’exploitation dépassait toute mesure quand par hasard un empereur inspectait lui-même : il fallait d'urgence construire une demeure pour lui, si la localité n’en possédait pas d’offrable ; et la corvée y pourvoyait ; sa suite
(1) En revanche, ils adressaient souvent des lettres à leurs sujets égyptiens; cf. U. WiLCKEN, XVI, LV (1920), p. 1-42.
@) XXIX I, 2, p. 42, n. 26.
réquisitionnait, volait. À Arsinoé, un cortège fastueux accompagnait le prince au temple de Jupiter Capitolin. Quelques faveurs, l’agrément donné aux suppliques n’étaient point de trop pour compenser cette mise en coupe réglée du district. Le régime impérial voulut du moins ne pas aggraver le poids des taxes par le mode de perception. L’affermage, habituel sous les Ptolémées, ne concerna plus que les impôts indirects, et il ne se prêta pas aux gigantesques rapines, car l’adjudication ne s’étendait qu’à un nome, à un village parfois; mais, même dans ces limites, on ne voit guère que des sociétés fermières, quoique représentées par un seul homme, pour simplifier la procédure. Les autorités ordinaires et un corps de contrôleurs spéciaux veillaient à empêcher les exactions des fermiers. Recueillir les impôts directs constituait une liturgie, et certes une des plus déplaisantes pour l’investi, prolongée, semble-t-il, pendant des années et mettant le roixrwp, comme on l’appelait, uniquement en relation avec les gens de sa ville et de son village, qu’il connaissait; il devait entendre, sans s’y arrêter, bien des doléances. C’est dans toute la population gréco-égyptienne qu’on le prenait, et la recette de certaines catégories d'impôts incombaïit d’office aux mosséirepo: où anciens du village. Après Septime-Sévère, dans chaque métropole, la fou, devenue responsable de la rentrée des contributions, prit à cet effet des représentants liturgiques, les dexérpurot, qui opéraient à deux par toparchie. Les sommes recueillies étaient encaissées suivant des procédés d’une grande complication, dont nous devons la connaissance aux seuls papyrus (1). Les contributions en argent affluaient aux caisses d’État organisées comme des banques, dont elles portaient le nom, rpärstui ; on les disait nuécta ou Bactatxat, parce que toutes ces sommes appartenaient au fisc impérial. Il y avait une caisse dans chaque métropole; les
(1) Fr. PREISIGKE, Girowesen im griechischen Ægyplen, Strasbourg, 1910.
agents de la régie ou les fermiers y apportaient des espèces inscrites sur un bordereau, libellé et contresigné par plusieurs fonctionnaires; les reçus étaient certifiés par un témoin oculaire du versement. La caisse réglait aussi les créances sur l’État, à la suite de formalités rigoureuses : un compte détaillé des dépenses précédait l’ordonnancement, et le mandat portait de multiples signatures, attestant une série de transmissions hiérarchiques. Un grand livre-journal et un bilan mensuel permettaient un contrôle incessant de la part des autorités.
La masse des contributions perçues en nature, principalement en blé (orxx), nécessitait une organisation spéciale à côté des banques, mais de type analogue. On appelait 6nsaupot les greniers destinés à la conservation des récoltes, les uns privés, d’autres officiels (ônuücto), établis même dans les villages, le grain étant plus encombrant que les espèces monétaires. Il existe déjà de fréquentes représentations de cette sorte de bâtiments dans les reliefs pharaoniques (1) : ce sont de vastes édifices, en briques ou en lattis hourdé d’argile crue, dans une grande cour enclose de murs enfermant divers magasins, celliers, caves, dépôts pour la paille. Ces réservoirs, en forme de haut pain de sucre, avaient deux ouvertures, l’une vers le sommet pour déverser, l’autre près du sol pour retirer le grain. Les plus grands de ces «trésors », surveillés par une équipe de procurateurs et curateurs, se trouvaient à Alexandrie; à ceux des nomes on avait préposé des collèges de sitologues, avec des scribes pour les inventaires et des manœuvres pour la manutention ; la comptabilité n’y était pas moins minutieuse que dans les banques.
(4) XLIII, art. Thesaurus; cf. fig. 6879; A. CALDERINI, OHYAYPOI
Ricerche di lopograjia e di sioria della publica amministrazione nell’Egitto greco-romano, Milano, 1924.
La CRISE ÉCONOMIQUE (1118-Ve SIÈCLES).
Aïnsi le pays est riche, la population travailleuse, résignée, la machine administrative bien montée et sous la direction d'experts attentifs. On ne peut cependant la juger sans défauts : l’abus de la « paperasse », la lenteur des procédures, la multitude des décisions sur des points de détail... maïs ce ne sont pas choses nouvelles ; tout cela remonte aux Ptolémées. Et c’est déjà de leur temps qu’un diœcète reproche aux fonctionnaires leur arbitraire, leur paresse, leur inintelligence. On prend contre eux des garanties diverses; on leur interdit certains actes dans leur circonscription, mais rien n’empêche la corruption et la violence. Rome elle-même provoque le désarroi économique; bien que ses procédés aient amené partout des désordres semblables, il n’est pas inutile de les observer en Égypte.
L'ancienne monnaie royale continuait de circuler, monnaie Je bon aloi qui faisait prime sur la romaine, de plus en plus truquée ; jusque sous Dioclétien, des contrats stipulent les paiements en argent ptolémaïque. L’avilissement du denier et autres pièces provoqua, au 11° siècle, une hausse vertigineuse des prix; les banques privées refusaient certaines espèces, malgré le cours forcé et l'interdiction de l’agio sur la valeur officielle ; ces vaines prétentions cédèrent à la force des choses. Un document parle d’une monnaie d’or échangée contre plus de 20 millions de drachmes ; effondrement « catastrophique » qui ne nous étonne plus et qui laisse supposer, à défaut de preuves formelles, que les anciens étalons n’avaient plus qu’une valeur de compte, le papier remplaçant le métal (1). Alors Constantin fit frapper ses « sous » d’or, mais l’émission
(1) CXCVI, p. 70 et suiv.
resta bien inférieure aux besoins. Le résultat des fautes qui avaient annihilé les instruments d'échange est une anticipation de ce qu’on a revu récemment chez certains peuples : le retour à l’économie naturelle, au simple troc des marchandises; tous les petits comptes au moins se réglaient de la sorte.
Et comme de notre temps,les moins touchés par la tourmente furent ceux qui, vivant sur leurs terres, en retiraient au moins les denrées les plus indispensables à la vie. La crise, au contraire, accabla les agglomérations. L’octroi d’une Bovxñ aux métropoles (1) y avait développé ce fléau, déjà stigmatisé, de la vanité municipale : les villes, presque sans recettes, dépensent follement pour l’apparat et la gloriole. Alexandrie, ville de négoce, ne se releva pas du bouleversement de la monnaie; Le Caire l’éclipsa d’autant mieux, après la conquête saracène, que le peuple arabe n’était pas marin.
Au 1v° siècle, on émiette systématiquement les pouvoirs par Pamoindrissement des districts (2); nous l’avons vu pour la province, sous Dioclétien. Vers 310, Maximin Daïa découpe les anciens nomes en pagt, nouvelles circonscriptions fiscales ; puis apparaît le pagarque, qui n’est point maître dans tout le pagus ; le chef-lieu en dirige une partie par sa boulè ; uneautre forme le domaine des grands seigneurs, propriétaires de Zatifundia, qui ne reconnaissent plus d’autorité ; le pagarque luimême est un chef militaire plutôt que financier. Les impôts du Haut Empire ont disparu, notamment la taxe personnelle ; on ne voit pas bien ce que sont les nouveaux, vaguement désignés (3) : impôts « sacrés », annone, revenus des largitiones, ni la manière exacte dont ils sont prélevés. Les décaprotes ont dû s’effacer au 1v® siècle, comme les Bt6lwobäxa Eyxrfocwv: les textes ne les nomment plus; la déclaration écrite du contri-
(1) Pierre JOUGUET, Les Bova! des cilés égyptiennes à la fin du III® s. apr. J.-C. [Revue égyptologique, I (1919), p. 50-80].
(2) CXCI, Introduction.
(3) André PIGANIOL, L’impôt de capitalion sous le Bas-Empire romain, Chambéry, 1916, p. 74-77.
buable est recueillie par un censitor. Visiblement, les collecteurs d’impôts sèment la confusion dans les services et volent à qui mieux mieux ; l’assujetti s’évade; il y gagne encore à tout laisser en friche. Aussi l’angoisse est grande à Constantinople quand approche l’heure des arrivages de blé : suffirontils ? Qu’est-ce que les navicularii auront encore détourné? En Égypte même les vivres se font plus rares, car les bras manquent à la culture ; dès le 1ve siècle, ce défaut de main-d'œuvre a entraîné la réduction des terres impériales; puis la petite propriété s’évanouit et la grande s’enfle, cause parfois la disparition totale de bourgs jadis prospères. L'histoire de Égypte se confond alors avec celle du reste du monde.
Les gros propriétaires, indépendants de fait, même revêtus de hautes fonctions, se font respecter grâce aux milices privées qu’ils entretiennent. Les petits en sont réduits àrechercher un « patronage » ; déchus de leur titre, ils ne sont plus que des « possesseurs », des « colons » (1), sur lesquels le patron est admis, depuis 415, à percevoir lui-même les impôts. C’est lautopragtie, forme de brigandage à l’égard du fisc. Le colon n’en est pas moins pressuré:; alors quel refuge en dernier ressort ? L'armée, ou mieux encore, car les terres d’Église jouissent d’exemptions, la vie monacale.
LEs cuLTes (2).
La dualité de population, si frappante dans les affaires profanes, ne l’est pas moins dans la vie religieuse. Certes il y eut des rapprochements ; les Hellènes se sentirent attirés par les rites mystérieux de ce peuple égyptien, le plus religieux de tous, pensait-on ; partant de vagues ressemblances, ils assimilèrent les dieux indigènes à des dieux grecs. Mais ces divini-
() Cf. H. I. Bezz, XXI, IV (1917), p. 86 et suiv. (2) CCXIX, I, 1, p. 113-130,
tés, de noms gréco-égyptiens, demeurèrent foncièrement égyptiennes ; une seule peut-être forma trait d’union, surtout sous l'Empire : Sarapis, ou Osiris-Apis, devenu le dieu d’Alexandrie, à qui l’on s’unissait en des festins sacrés, par une sorte de communion. Distinguons les manifestations extérieures et le sentiment profond; on se rendra compte de tout ce qui séparait les Hellènes des autochtones. Un besoin d’effusion étreignait les fellahs, qui, dans les peines, cherchaient vers qui tourner leurs supplications et leur espoir. Leurs cultes naïfs, imprégnés de magie, tout pleins encoredes survivances du totémisme primitif, n'étaient pastoujours, d’un nome à l’autre, générateurs de concorde : on se battait pour la préséance de l’ibis, du chat, du singe, du crocodile (1).
Au rebours des Grecs et des Romains, les Égyptiens possédaient un clergé, hiérarchisé, presque une caste, car les sacerdoces, héréditaires, exigeaient un savoir théologique; et il y avait au moins 100 000 prêtres en Égypte. Pour en réduire l'importance, Rome (2) vendit les prêtrises qui rapportaient un bénéfice et mit à la tête des temples, moins riches désormais, privés habituellement du droit d’asile, un chevalier romain chargéde leur inspection, — on redoutaitses tournées. L’administration impériale veillait à l’exact accomplissement des actes sacrés (à preuve les instructions données à l’idiologue); dans les manquements relevés, quel bon prétexte à infliger des amendes ! Par ailleurs, elle restait fort neutre: les préfets n’imitèrent point les Ptolémées, qui assistaient aux cérémonies en l’honneur d’Apis, à l’ensevelissement du taureau défunt. Les empereurs reçurent de leurs sujets des qualificatifs inaccoutumés : César éternel aimé de Ptah et d’Isis, Roi des rois choisi par Pilah et par Noun; ces titres passaient en hiéroglyphes, c'était tout. Encore en saluait-on de preférence
(1) Pour le culte du crocodile dans le Fayoum à cette époque : J.TOUTAIN Revue d'histoire des religions, LXXI (1915), p. 1,0-194. è (2) CLXX, I, p. 386 et suiv.; IL, p. 276 et suiv; I, V, (1924) ; p. 95-97.
les princes qui avaient foulé le sol de l'Égypte : Auguste, et Hadrien qui tint à rapprocher Antinoos du dieu des morts Osiris. Le serment officiel prêté au maître du monde s'était laïcisé ; Isis et Sarapis ne figuraient plus dans la formule, contrairement à la règle posée par les Lagides.
Nous sommes peu renseignés sur la religion grecque de la vallée du Nil; cependant, entre ses sacerdoces et ceux des autres provinces, aucun contraste ne frappe l’observateur. Il y avait un directeur général des cultes, Papyuepels *Alebavdpéac xai Atyôrrou récnç, qui se confondit, au moins au 11e siècle, avec l’idiologue ; dans les métropoles et Les cités, des personnages de caractère à la fois profane et religieux, tel l’exégète ; on connaît un éénynrns Avrivdou (1). Les cultes dynastiques disparurent ; seul celui d'Alexandre continua d’être célébré (2). Les magistrats romains montrèrent toute déférence envers les cérémonies helléniques ; le préfet prenait part à celles d’Alexandrie.
Le culte des empereurs (3) fut accepté, avecun empressement courtois, par les Hellènes, et par les indigènes avec une indifrence qui se dissimulait de son mieux. Déjà avant la conquête, Octave avait revendiqué mêmes honneurs qu’Alexandre et les Ptolémées ; une fois Auguste, il entra comme oüvvuos dans les temples d'Égypte. Un Karäipewv, cité par divers auteurs, s’éleva à Alexandrie ; c’est lui qui dut l’achever ; à leur tour, ses successeurs y devinrent cûvvaot Geo; mais beaucoup eurent en outre leurs sanctuaires particuliers; on en trouve jusqu’à l’extrême Sud, dans l’île Philæ.
Ce culteimpérialn’eut pointen Égypte le prestigieux ascendant qu'il prit dans d’autres parties de l'empire. Faute d’une assemblée provinciale, qui était ailleurs le centre de ralliement des adorateurs, il demeura dans la vallée du Nilun culte muni-
() G. BLum, XXXII, XV (1913), p. 456 et suiv. (2) G. PLAUMANN, V, V, 4 (1913), p. 77-99.
(3) Fr. BLUMENTHAL, V, V, 3 (1911), p. 317-345.
cipal, dont les desservants, les äpytepeis, n'étaient que des magistrats locaux. Il leur appartenait de célébrer les fuépau ceéacral, pour l'anniversaire de naissance ou d’avènement d'un César. Ces jours « éponymes », à force de se multiplier, tombèrent en discrédit dès le règne de Trajan. Quant au culte proprement dit des Augustes, on constate que, dès la fin du ne siècle, il est en voie de disparition. La décadence économique des métropoles, que n’enraya nullement la réforme de Sévère, leur interdit bientôt de lourdes dépensesen l'honneur d’un souverain éloigné et distant et dont la religion fut menacée, puis abolie, par une redoutable concurrence.
Le christianisme (1), en effet, s’implanta de bonne heure dans la contrée ; il y compta une foule de martyrs (2); c’est par les papyrus que nous avons appris à mieux connaître ces libelli ou certificats de sacrifice païen exigés de chacun durant la persécution de Dèce. Maisil y eut en vérité deux christianismes en Égypte. Celui d'Alexandrie, savant, théologique, casuiste, procédait de l’hellénisme raffiné du Musée ; son siège patriarcal fut illustré par quelques hommes de haute culture, qui atteignirent à une situation de fait bien supérieure à celle du gouverneur civil. A l’opposé était le christianisme des ruraux, surtout en Thébaïde. Il recruta même des Hellènes ; plus d’un, impressionné par le mysticisme indigène, tendit à se retirer du monde, à la lisière des sables, en marge des vivants, près d’une nécropole. Nous avons vu que l'oppression des grands propriétaires et des agents du fisc poussa des corvéables à la vie conventuelle; les cénobites, de par leur nombre, avaient le moyen de se défendre, et leurs communautés étaient dotées de privilèges. Moine ou brigand? Devant l'alternative, pour une nature paisible y avait-il lieu d’hésiter?
Mais la plupart de ces religieux étaient des Égyptiens, sans dogmes précis, qui ne retenaient de la doctrine que les ver-
(1) LVII, CXCVI, passim.
(2) H. DELEHAYE, Analecta Bollandiana, XL (1922), p. 6 et suiv.
tus du renoncement, et à qui Jésus et les saints semblaient être les continuateurs d’Osiris et des bons démons. Ce christianisme sans substance servit au moins, comme le terroir luimême, à maintenir le type et les traditions de l’Égyptien : pour conquérir cet illettré, la religion nouvelle dut lui parler dans sa langue. De l’hiératique il ne pouvait être question ; le démotique lui-même, devenu trop savant, mourut de vieillesse vers le milieu du v®° siècle; à l’usage du pauvre travailleur naquit le parler copte, qui s’écrivait en lettres grecques, avec des signes additionnels pour suppléer ceux qui manquaient à cet alphabet. Toute l'Égypte était copte au moment de la conquête arabe; l’idiome des nouveaux venus lutta victorieusement contre l’autre, qui n’acheva pourtant de disparaître qu’au xvii* siècle.
Somme toute, l'Égypte n’a été romanisée à aucun degré ; elle ne s’est hellénisée qu’en partie, et pour un temps assez court (1); les éléments grecs n’ont point émigré ; ils se sont épuisés. On a donné de ce phénomène une explication très suffisante : « L'Afrique a dévoré à la longue une race venue d'Europe qui n’était pas faite pour se reproduire et se multiplier au pays de Rha etdu khamsin. Les familles grecques établies en Égypte ne s’y perpétuaient guère; la chaleur de la canicule tuait beaucoup d’enfants (2). » Le métis seul pouvait faire souche, mais à la longue il devenait un pur Égyptien. Voilà comment aujourd’hui celui qu’on voit là-bas, à lacharrue, au chadouf ou sur la dahabieh, est tout pareil à son aïeul des fresques pharaoniques ; les siècles ont passé sans qu’on s’en aperçoive sur l’âme immuable du fellah. .
(1) Cf. Fr. ŒRTEL, Der Niedergang der hellenischen Kultur in Æzgyplen, XXIX, XXII (1920), p. 361-381; H. I. BELL, XXI, X (1924), p. 207-216.
(2) P. PERDRIZET, Les Terres cuiles grecques d'Égyple de la colleclion Fouquet, Nancy, 1921, p. xxxI et 23.
A l'Égypte on peut rattacherla Cyrénaïque (1), son ancienne dépendance, province de langue grecque et qui, sur le tard, demeura à l’Empire d'Orient. A la suite du legs d’Apion, Rome essaya d’une sorte de simple protectorat, auquel après vingt ans il fallut renoncer (75). Cédée par Antoine à une fille de Cléopâtre et de lui, la Cyrénaïque revint aux Romains sous Auguste, et on y annexa (20 av. J.-C.) le plateau de Marmarique. À l’aube du Bas-Empire, tous deux furent séparés de la Crète. Leur histoire sous la domination romaine demeure ignorée ; on a seulement le sentiment très net de leur décadence ininterrompue, qu’expliquent ladisparition dusilphium, Pinstabilité du sol, les invasions de sauterelles, l’action du brigandage mal réprimé, l'hostilité incessante entre Juifs et Hellènes et, par-dessus tout, pour Cyrène, la concurrence écrasante d'Alexandrie (2).
(1) G. Cosra, VI, XIV (1912), p. 97-144.