APERÇU HISTORIQUE
La domination de Rome s’étendit seulement, pour commencer, à cette province de Gaule Transalpine (1), formée vers 121, et qui réduisait à l’état de sujets les principaux alliés des Arvernes, notamment les Allobroges et les Volques. L'idée première, semble-t-il, fut d'assurer par terre de libres communications avec l'Espagne, grâce à la route suivie par Hannibal et nommée désormais voie Domitienne, du nom du premier proconsul. Les limites restèrent imprécises dans les régions alpestres, domaine inexploré. Au Nord, elles atteignaient le Léman et le Rhône, empiétaient largement sur la rive droite du fleuve et enveloppaient au Sud-Ouest une bonne part du territoire des Ruthènes, sorte de marche avancée, de couverture contre une attaque de flanc partie de la Garonne.
(1) LXV, p. 79 et suiv.; CLXX XIII, p. 169 et suiv.
Rome appliqua tout simplement les principes qui lui étaient alors habituels : théoriquement, elle ne gouvernait qu’une part des peuples inclus dans ces frontières ; les États «alliés », peu nombreux, détenaient en revanche de vastes espaces. Marseille, trop heureuse de la ruine de Carthage, reçut la récompense de ses bonnesdispositions envers les Romains : devenue maîtresse de toute la zone montagneuse avoisinante, elle vit, dans le demi-siècle suivant, dépouiller à son bénéfice divers peuples même fédérés; son territoire, prolongé au delà du Rhône, en englobait toute la vallée méridionale, jusqu’au point où elle commence à se rétrécir. Les Volques obtinrent une situation privilégiée, puis les Voconces, aux approches de le Drôme. Ailleurs, restaient des villes sujettes, en fait laissées à leurs usages, à leurs princes héréditaires, mais sans droits positifs et pressurées.
L'’effort de peuplement romain se concentra. Une colonie, Narbo Martius (« ville du dieu Mars »), fondée en 118, gagna sans peine, faute de rivalité, une position éminente que mit en relief le nom ultérieur de la province : la Narbonnaïise. Marseille allait souffrir de cette concurrence imprévue. Vers les confins Sud-Ouest et Sud-Est, on créa seulement deux places fortes : T'olosa (Toulouse) et Aquæ Sextiæ (Aix), les « eaux de Sextius » (Calvinus), vainqueur des peuples de la contrée.
L’invasion des Cimbres et des Teutons enfin conjurée, les Gaulois du Sud reconnurent quelle puissante protection leur était dès lors assurée, sans pouvoir cependant oublier l’odieuse exploitation dont ils étaient victimes : les grands spéculateurs avaient des complices — et des émules — dans certains gouverneurs, tel ce Fonteius, une sorte de Verrès, que Cicéron défendit, avec la même ardeur dont il avait poursuivi celui de Sicile, et avec succès (69). Les longs fragments sauvés de son plaidoyer détaillent, comme autant de calomnies, tous les griefs des indigènes. Ce qui se lit entre les lignes, et ce qu’on sait par d’autres sources de cette sorte de procès, tout laisse suppo-
ser une oppression sans merci durant les trois années de ce gouvernement (79-76) et même après.
On s’étonnerait plutôt que, dans les guerres civiles, les Gaulois n’aient pas rencontré plus d’occasions de s’insurger, mais Pappui qu’ils donnèrent à Sertorius, précisément à l’heure où Fonteius les maltraitait, ne sauva pas le partisan et n’eut pour eux que suites fâcheuses. Peut-être aussi craignirent-ils davantage de pires ennemis que les bandits romains de la finance : les hordes germaniques, se répandant non loin, chez les Celtes du Nord, semblaient menacer dans leur tranquillité les gens de la Narbonnaise. Le salut vint, en définitive, de Phomme qui s’empara de toute la Gaule; ce furent huit années rudes, mais la dernière mit fin aux épreuves des Celtes ; au prix de l’indépendance, ils eurent la paix et la prospérité.
À part quelques actes d’inflexible rigueur, que César crut indispensables à l’exécution de ses projets, on peut dire que le conquérant fit preuve d'humanité; certes il tira des Gaules de lourdes contributions, comptant sur l’argent gaulois pour devenir maître de Rome. Mais, dit Hirtius, il traita les cités avec honneur et tâcha même de relever leur condition : c’étaient des entités religieuses (1), dont les dieux et les cultes méritaient des égards. On épargna leurs noms, leurs cadres, leurs traditions, pourvu que dans chacune un parti se substituât au précédent si ce dernier s’était montré hostile aux Romains Ces habitants de la Gaule « chevelue » devaient savoir ce qui s'était passé en Narbonnaise et dans la Cisalpine, ancienne contrée celtique finalement assimilée ; les organes politiques de ces deux pays ne différaient point tant de ceux de la métropole romaine, sauf quelque chose d’un peu arriéré rappelant les institutions italiotes au lendemain de l’expulsion des rois.
La Gaule resta fidèle à César, pourtant éloigné et bien peu libre d’y revenir au besoin; un de ses légats suffit à étouffer
(Gi) CXLIT, IV, p. 14 et suiv.
l'unique et courte révolte des Bellovaques (46). Rome exigeait, outre l’impôt, le service militaire ; or c’est de grand cœur que des milices gauloises, fantassins, cavaliers, réquisitionnés par César lui-même çà et là, pour leur façon de combattre qui répondait à ses besoins, entrèrent dansles armées romaines et prirent part aux grandes batailles des années suivantes. Ces hommes avaient de moins bon gré servi dans les troupes particulières de leurs anciens patrons.
La nouvelle conquête ne forma pas d’abord une province distincte (1) ; César la rattacha seulement à la Transalpine ; la scission n’eut lieu qu’en 44. La « Chevelue » conserva sa géographie politique ; ses vastes territoires ne furent point amputés. Nulle colonie ne s’éleva au delà des Cévennes, mais, dans la Narbonnaise, des vétérans furent répartis entre lesdiverses peuplades, surtout aux emplacements dont l’occupation permettait la maîtrise des grandes voies naturelles. César ne s’effraya point de conférer le droit de cité à nombre de Gaulois du Midi; en bloc, il Pattribua aux contingents des « Alouettes » (2), et beaucoup eurent accès au Sénat, si étrangement renouvelé par le dictateur, qui se laissait tranquillement accuser d’être devenu trop gaulois. Aussi, dès 43, ce Sénat créa deux colonies : l’une, Raurica (3) (Augst), point stratégique barrant à la trouée de Belfort un chemin d’invasion ; l’autre, d’une valeur plus idéale et symbolique, Lugdunum (Lyon) (4), à la fois capitale des Gaulois — elle garda donc son nom celtique — et foyer de vie romaine, élevée sur un sommet (Fourvière) en tant que cité sainte, et près d’un confluent qui présageait son avenir commercial. Son fondateur, le gouverneur Plancus, en se ralliant aux triumvirs, garantit la continuité de la paix romaine.
Auguste consolida l’œuvre accomplie (5) ; il se montra cinq (1) 2814) p: 29. 2210) CXLIT IL po Heteuivs
(3) Tkac, LVII, I a, col. 289-296. — (4) CXXX, p. 133-153. (5) Ibid., pe 112-126; XCVI, p. 405.
fuis en Gaule, toujours durant de longs mois, souverain actif, juge impartial. A d’autres moments, Agrippa son gendre, précieux auxiliaire, fit bonne police à la périphérie, convertit à l’obéissance les Aquitains encore défiants (1), renforça la marche rhénane parla soumission des Trévireset résolut dansla région des Alpes un problème en suspens. Il y fallut près de vingt ans (25-7 av. J.-C.): une série d’opérations mal connues se termina par la capture des bourgades sauvages perchées dans la montagne (2). On les réduisit à leur tour en province, mais sans les englober dans la grande Gaule ; des præfecti, chefs militaires, remplacés depuis Claude par des procurateurs, furent préposés à de petits districts (3) : Alpes Maritimæ au Sud ; Graiæ, commandant la Haute-Isère; Pœninæ, entre le Rhône supérieur et le val d'Aoste. Seules les Coëtiæ gardèrent les apparences d’un petit royaume indépendant, où Cottius père et fils, successivement, se firent avec plaisir les chargés d’affaires de Rome, construisant des routes, élevant à Suse, leur capitale, des édifices purement latins. L'achèvement de cette œuvre eut sa consécration dans le trophée des Alpes, sur le rocher de la Turbie (4).
La réorganisation générale de l’an 27 avait entraîné pour les Gaules leur distribution entre plusieurs provinces. La Narbonnaise, qui prit alors ce nom, devint en 22 province sénatoriale, et définitivement. La Gaule chevelue fut divisée en trois gouvernements d'importance analogue : Aquitaine, Celtique et Belgique. Nulle part on ne se basait sur un groupement antérieur, mais partout l’on tenait compte des relations de fait entre populations. L’Aquitaine seule, étendue au Nord jusqu’à la Loire, dépassait considérablement celle qu’avait connue César, qui était limitée aux Ibères entre Garonne et
(1) CXXX, p. 209-238. (2) CLXVIIT; CLXX XIII, p. 159 et suiv.; XCVI, p. 409. (3) LXV, p. 132 et suiv.; CXXIX, p. 382 et suiv.
(4) J. ForMicé, XV, 1910, p. 76 et suiv.
Pyrénées. La Belgique réunit toutes les régions au Nord de la Seine et fut, à peu de chose près, délimitée au Sud-Ouest par. la Saône. Restait pour la Celtique, devenue la Lyonnaise, une bande deterrainenéquerre,allongéeentre Loire, Saôneet Seine.
L'originalité de cette combinaison, c’est qu’un gouverneur général, résidant à Lyon, où touchaient presque, par une extrémité, tous les gouvernements, fut légat des trois Gaules. Mais au-dessous de lui chaque province avait son légat particulier, dont les rapports de subordination avec le précédent restent pour nous assez obscurs. De très grands personnages occupèrent tour à tour ce poste considérable de légat destrois Gaules: Agrippa, le futur Tibère, beau-fils d’Auguste, puis Drusus son frère, Varus, Germanicus, tous proches parents du prince. Ils avaient pour mission de conquérir la Germanie, d’où leur présence fréquente aux bords du Rhin; mais, quand ce projet téméraire fut abandonné, les grands commandements prirent fin : les trois provinces restèrent indépendantes (17 av. J.-C.), et Lyon capitale de la seule Lyonnaise. Du moins l’autel de Rome et d’Auguste, qui s’y trouvait, demeura un centre de réunion pour toutes et, grâce à lui, on continua de dire: « les trois Gaules ».
Malgré leur qualité de légats, les gouverneurs n’avaient, pour ainsi dire, pas d’armée ; les troupes furent concentrées en Rhénanie, ce qui motiva la création d’un nouveau commandement, trop important lui-même pour n'être pas scindé. Les territoires militaires furent détachés de la Belgique ; on n’en retrouve pas l’exacte démarcation ; en langage moderne, nous dirons que l’un comprenait en gros l’Alsace et le Palatinat bavaroïis ; l’autre, la moitié Est de la Belgique, le reste de la Rhénanie et enfin les Pays-Bas jusqu’aux bouches du Rhin. Chose singulière, ils ne reçurent la qualification officielle de provinces, à notre connaissance, qu’à partir du ue siècle (1);
() Mais le changement paraît s’ébaucher entre 82 et 90 (CXLVII, p. 70).
antérieurement ils dépendaient des légats « de l’armée de Germanie » (Supérieure ou Inférieure), légats consulaires, donc ayant le pas sur les légats prétoriens des Gaules et, par suite, éventuellement admis à agir en dehors de leurs linutes normales ; une révolte dans l’intérieur justifiait leur intervention.
Elle n’eut guère lieu de se produire; les petits mouvements locaux, épisodiques, ne ressemblaient pas à une insurrection véritable. Sans doute le recensement des hommes et le cadastre des fortunes, signes visibles de la sujétion, ne furent pas sans soulever des colères, même pendant le séjour d’Auguste ; l’escroquerie, qui né cessa pas en un jour, l’usure, les rapines des affranchis impériaux avaient fait naître de sourdes rancunes. Il ne fallait qu’une occasion. Or, les Éduens et les Trévires, libres et alliés, ce qui entraînait l’immunité, s'étaient vus, probablement pour la guerre germanique, frappés à leur tour d’un tribut que Tibère s’obstina à maintenir. La révolte, vite réprimée ailleurs, prit chez ces peuples un caractère plus grave : l’Éduen Sacrovir et le Trévire Florus, tous deux de grande famille, citoyens de Rome et officiers de son armée, prirent la tête du mouvement. Ils trouvèrent peu de concours dans la noblesse, trop liée à la cause romaine ; mais le bas peuple fournit des contingents qu’on arma de son mieux. L’absence de discipline, de cohésion les rendait inégaux aux solides troupes de Germanie. Le suicide des chefs, le massacre des combattants incapables de résistance marquèrent la fin assez rapide du soulèvement (21).
Il n’avait pas inspiré, en haut lieu, de ressentiment durable. Caligula, fils de Germanicus, voulut profiter des grands souvenirs laissés en Gaule par son père et son grand-père Drusus ; il y étala son faste, ses fantaisies de demi-fou, de cabotin artiste, précurseur de Néron. Puis Claude, né à Lyon même, au temps où Drusus, son père, y élevait l’auteldu confluent, fut tenté, lui aussi, par un voyage en Gaule et amené à Le prolonger par
l'expédition de Bretagne. Son passage coïncide avec un progrès marqué de la romanisation : les vieux titres nationaux disparaissent des cités; les rites du druidisme sont l’objet d’une interdiction totale et définitive. En revanche, le droit de cité, concédé avec parcimonie depuis la mort de César, va être largement répandu parmi les peuples fédérés. Un étrange discours de Claude au Sénat de Rome, qui nous est parvenu en fragments (1), propose d’admettre à la curie et au consulat les Gaulois si constamment fidèles. Étant empereur, il eut gain de cause, au moins pour les Éduens.
On aurait tort de voir un démenti à ses paroles dans les événements qui suivirent. Néron écœurait le monde parses folies ruineuses et sanguinaires. Il est vrai que l’idée de le chasser du trône prit naissance en Gaule même : le gouverneur de la Lyonnaise en 68, Iulius Vindex, un Aquitain de souche royale, écrivit à ses collègues des provinces voisines et provoqua la candidature à l’empire de Galba, légat de l'Espagne Citérieure. Mais le vieil esprit d'indépendance des Celtes ne se réveilla qu’à demi, dans la moitié méridionale des Gaules, non compris Lyon, qui venait de ressusciter après un incendie dévastateur. Les gens du Nord refusèrent leur concours ; la proximité des Germains leur faisait tenir pour dangereuse toute tentative contre un César. Les milices gauloises, une fois de plus, se heurtèrent follement aux troupes aguerries de l’armée du Rhin, près de Besançon ; comme au temps de Sacrovir, les hommes succombèrent et le chef se tua.
Mais maintenant toutes les provinces voulaient participer au choix du maître universel, et même dans les Gaules les dissentiments persistaient à ce sujet (2). Galba, maladroitement, prodigua ses faveurs en Narbonnaise et outragea les Celtes du Nord, qui acclamèrent Vitellius, légat de la Germanie Infé-
(@) XLI, XHI, 1668; trad. dans ALLMER et DissARD, Musée de Lyon, 1, p- 81 et suiv.
(2) Bernard W. HENDERSON, Civil War and Rebellion in the Roman Empire, London, 1908.
rieure, tandis que ceux du Sud acceptaient O‘hon, Galba ayant péri assassiné. Commeles Vitelliens marchaient vers l’Italie, pillant, brûlant, tuant tout ce qui résistait, un paysan boïen pris de folie, Mariccus, se déclara prophète et même dieu et ramassa, pour « affranchir la Gaule », 8000 paysans, dont les Éduens, fidèles à Vitellius, firent à Autun une boucherie. Une fois à Rome, celui-ci crut bon de renvoyer sur le Rhin les troupes à demi barbares qu’il en avait amenées. Grosse déception pour elles, surtout pour les auxiliaires, des Bataves, bien plus Germains que Celtes, dont un chef, Civilis, souleva ses compatriotes et lia partie avec ses congénères de Germanie. Une pro: phétesse, Velléda, prêchait et prédisait l’anéantissement des légions. Civilis sut flatter les Gaulois, leur parla d’indépendance ; il rêva d’un empire chevauchant sur le Rhin et parvint à séduire des chefs trévires et lingons, pourvus d’un commandement dans l’armée romaine. Leurs cités les suivirent dans la défection; deux légions, en partie recrutées sur place, cédèrent aux insurgés, et elles aussi prêtèrent serment à P « Empire des Gaules ». Mais Civilis avait d’autres visées : pur Germain, c’est vers la rive droite du Rhin qu’il tournait les yeux et cherchait des appuis. Les moins exaltés réfléchirent: la domination de Rome leur paraissait moins redoutable, et justement en Italie l’ordre avait été ramené par Vespasien. L'initiative des Rèmes de réunir chez eux un congrès solennel remporta une foule d’adhésions. Les délégués discutèrent ; or vit très vite que, dans une Gaule indépendante, toutes les rivalités renaîtraient ; la « paix » (la soumission) fut préférée à la «liberté » (la révolte). Quand le légat de Vespasien, Cérialis arriva avec une promesse de pardon, les Germains seuls se hasardèrent à une vaine résistance, car, seuls dans ce grand conflit, ils avaient représenté l’élément étranger ; les autres, simples comparses ou principaux meneurs (Classicus, Tutor, Sabinus), montraient à tous égards que l’empreinte romaine les avait profondément marqués.
Il n’était donc que ce principe d’unité pour réduire, étouffer les hostilités régionales, les conflits d’intérêts locaux, et il convenait que Rome témoignât d’une sévérité sans faiblesses ; même les instigateurs des rébellions récentes devaient disparaître. Lorsque Sabinus fut découvert dans la caverne qui, avec sa femme Éponine, l’avait abrité neuf ans, leur supplice s’imposa, et l’on exila loin de la Gaule les deux enfants qui leur étaient nés dans cette retraite.
L’avènement des Flaviens ouvrit vraiment pour plus d’un siècle l’ère de pacification. Leur position en Gaule fut d’ailleurs renforcée par une occupation plus étendue de l’île bretonne et par un débordement de la puissance romaine de l’autre côté du Rhin (1). Sans plus songer à conquérir la Germanie, en organisant les champs Décumates, Vespasien, puis Domitien créèrent un excellent boulevard contre les routes d’invasion au Nord du Jura.
Une révolte du légat de Germanie Supérieure, Antonius Saturninus (88), fut aisément réprimée par celui qui devait ensuite prendre le pouvoir, Trajan. Fort occupé sur d’autres théâtres, ce prince n’oublia pas les Gaules et, cherchant la stabilité vers les régions du Nord, y fonda les deux colonies ulpiennes, l’une devant le confluent de la Lippe (Xanten) (2), l’autre chez les Bataves, Noviomagus (Nimègue). Comme lui, Hadrien poussa activement les travaux du limes ; c’est par la « Germanie » qu’il inaugura ses séjours en Gaule; de ses divers passages en notre pays, il ne reste que de vagues souvenirs, par des inscriptions, par les monnaies que fit frapper ce « conservateur » et «restaurateur des Gaules », comme il aimait à s’appeler.
Casanier au contraire, Antonin le Pieux avait du moins avec la contrée des liens de famille : son grand-père était de Nîmes. Cette ville y gagna une bienveillance qui, du reste,
(1) CI.— (2) IX. CXIX (1910), p. 285 et suiv.
s’étendit à toute la Narbonnaise ; il en perfectionna le réseau routier et fit personnellement les frais d’une restauration de Narbonne incendiée.
Avec Marc-Aurèle recommencent les temps difficiles. Les martyrs de Lyon ne furent pas un élément de trouble bien sérieux dans un pays où le christianisme n’avait encore recruté que peu d’adeptes. Maïs les invasions des Barbares, qui causèrent sur le Danube une si chaude alerte, eurent aux abords du Rhin leur contre-coup. Il fallut guerroyer contre les Chattes de Hesse, les Chauques du Hanovre ; nous n’avons sur l’époque que les récits peu clairs et plus ou moins suspects de l’Aistoire Augusie ; mais des trésors enfouis (1), tant en Belgique qu’en Franche-Comté et plus avant dans l’intérieur, des traces visibles de destruction indiquent suffisamment une situation troublée. Les bâtisses se font plus rares, accusent une décadence certaine ; des industries disparaissent, comme la poterie sigillée. Le romanisme de la Gaule s’altère, prend un aspect hétéroclite par l’invasion des éléments orientaux.
Et c’est le brigandage sous Commode, puis les compétitions au trône ; en 193, la Gaule est tiraillée : le Nord soutient Albinus, gouverneur de Bretagne, qui pousse ses avantages jusqu’à Lyon ; au Midi, Septime-Sévère profite des bons souvenirs laissés par son gouvernement de la Lyonnaise. La grande bataille de Lyon, où Sévère l’emporta, fut meurtrière pour la nation : bon nombre de ses fils se trouvaient dans les deux armées ; en même temps, des bandes avaient parcouru et pillé le pays, ne travaillant que pour elles-mêmes ; enfin le vainqueur châtia durement les résistances que lui avaient opposées beaucoup d’oligarchies locales.
L’incendie de la métropole des Gaules par les soldats de Sévère symbolise une décadence qui ne pouvait plus que progresser. Lui-même, homme d’ordre et de discipline, se souciait
(1) LXIIT.
peu cependant d'imprimer aux provinces une marque uniforme; loin de blâmer la survivance des vieilles pratiques indigènes, il contribua à les réveiller. On voit les lieues gauloises devenir sous son règne des mesures officielles, remplacer sur les bornes les milles romains seuls admis jusque-là ; le latin est supplanté par le celtique dans les affaires de justice; les dieux locaux reprennent leur vieille physionomie, etune caricature du druidisme s’offre encore aux dévotions populaires. A cette époque, les noms des anciennes cités-tribus commencent à prévaloir dans bien des cas sur ceux de leurs chefs-lieux, qui sont de formation romaine ; l'exemple classique est celui de Paris, cité des Parisiens, transformation de Lutèce. Fut-ce bien une conséquence de l’édit de Caracalla (1) répandant le droit romain P Sans doute, toute la cité comprenant désormais des citoyens de Rome, la capitale du district, où les c'ves Romant avaient été généralement groupés, perdait de ce fait sa prééminence. Pourtant nombre d’aristocrates, admis des premiers à la cité romaine, vivaient déjà dans leurs villas isolées. Ces changements de noms affectèrent peu les centres connus comme peuplés, actifs et vivaces ; peut-être le fait général est-il un indice de Pappauvrissement des autres. En tout cas, il est spécial à la Gaule. Il indique tout au moins la persistance des anciens souvenirs et ne laisse point croire que la faveur de la cité romaine ait ébloui ceux qui la recevaient.
Pas de désaffection toutefois; rien ne l’atteste alors ; l’empire veillait toujours à ses frontières ; mais l’effort à soutenir allait devenir beaucoup plus dur. Les masses barbares de l'Europe centrale avaient d’abord négligé les terres gauloises de l'Est; elles préféraient foncer vers l’Italie. Caracalla, né à Lyon lui aussi et désigné d’un cognomen dû au vêtement celtique qu’il se plaisait à porter, n’eut pas plus que son père à détourner des Gaules le torrent des invasions ; mais les signes
(1) CXLII, IV, p. 525 et suiv.
avant-coureurs des désastres prochains allaient se multipliant.
Les Barbares se groupaient : leurs noms, Francs, Alamans, répondent à un amalgame de peuplades, connues antérieure ment sous des appellations diverses. Dans leurs desseins multiples et variés, le désir du pillage et de la conquête semble avoir prédominé. Une grande expédition de Germanie sous Maximin (1) détourna encore du pays celte un fléau qu’on essayait de combattre à son foyer même. Quand ensuite les Barbares se ruèrent sur les postes-frontières, ils trouvèrent le limes en bonne forme et suffisamment gardé; mais, vers le milieu du zi° siècle, les conditions vont changer : selon des textes rares et laconiques, Francs et Alamans ontalors franchi le Rhin, pénétré au cœur de la Gaule et même poussé au delà des Pyrénées.
Le pouvoir central ne suffisant plus à sa tâche, Valérien prisonnier en Perse, Gallien impuissant, restait aux populations à se défendre elles-mêmes : ainsi naquit en Gaule cet empire séparatiste qui se rattachait les deux territoires voisins, Bretagne et Espagne, par un lien un peu lâche.
Un chef de la frontière rhénane, Pos'ume, fut acclamé de ses troupes, mais — nouveauté singulière — au lieu de convoiter la maîtrise totale de l’orbis Romanus, il ne songea qu’aux régions massées derrière cette ligne du Rhin qu’il avait mission de protéger, c’est-à-dire aux diverses provinces gauloises, unité géographique que l’histoire devait mettre en évidence. Et cette ligne, il la défendit sans faiblir, sans franchir non plus les limites des Gaules. Pourtant il prit le titre d’empereur romain, et non d’empereur des Gaules. En somme, il entrevit vaguement une solution dont on devait faire plus tard l’essai systématique : un seul empire, plusieurs empereurs, chacun veillant sur une part de ce trop vaste ensemble.
(1) CXLII, IV, p. 547 et suiv.
Gallien tenta vainement de rétablir en Gaule sa propre autorité ; ce n’est point lui qui, au bout de dix ans (257-267), mit fin au règne de Postume, ni à celui de Victorinus, que ce dernier s’était associé. D’ailleurs, personne alors ne songeait à une séparation d’avec Rome, car lestroupes indigènes de Postume, fort éloignées de soutenir envers et contre tous le chef qu’elles s'étaient donné, l’assassinèrent un jour pour une misérable affaire de pillage refusé. Nos sources tardives et insuffisantes laissent du moins comprendre que la combinaison de l’avenir n’était point mûre encore. Par bonheur,les Augustes successifs de cet empire des Gaules furent en général des hommes prudents et énergiques; mais leurs troupes manquaient de tout esprit politique, et c’est par elles qu’ils furent presque tous exécutés. Faire des empereurs leur suffisait ; ce sont ceux-ci qui limitaient leurs vues aux pays d'Occident.
Seconde innovation : la mère de Victorinus conçut l’idée d’un pouvoir purement civil et fit donner la pourpre à Tetricus, un riche propriétaire paisible de Bordeaux. C’était pour l'heure pure chimère ; il fallait, pour régner, tenir solidement en main une armée turbulente; les menaces barbares ne permettaient aucun autre régime. En Gaule même commença la désillusion : la ville d’Autun, une des plus romaines de tout le pays, marqua ses préférences pour les souverains d'Italie et se prononça pour Claude IT, proclamé la veille à Milan. Mais lui, occupé ailleurs, ne put saisir l’occasion ; son règne de deux ans n’était pas achevé que les troupes gauloises se ruèrent avec fureur sur Autun et en firent un monceau de ruines (269). La question dynastique leur importait peu; Gaulois autant que Romains, ils repoussaient la perspective d’aller combattre loin de leur pays, quelque part en Syrie ou sur le Danube, comme tant d’autres légions.
Le vaillant Aurélien, successeur de Claude, donna enfin Peflort nécessaire à la restauration de l'unité. Tetricus, las d'un vain pouvoir, ne fit qu’un semblant de résistance et,
abandonnant ses troupes en déroute, se livra spontanément ; pour prix de sa complaisance, l’ex-souverain d'Aquitaine reçut un gouvernement d'empire, dans un district italien, Son attitude caractérise l’esprit de toute une classe ; les grands, les riches, les propriétaires, qui devaient beaucoup à Rome, n'avaient pour elle qu’égards et loyalisme instinctif.
L’utilité de prévenir le séparatisme en soudant les provinces occidentales n’échappa pas à Aurélien, qui paraît avoir donné sur elles à un de ses lieutenants, Saturninus, une sorte de haut commandement. On adopta aussi de nouvelles mesures contre ces bandes de Germains qui n'étaient redoutables que par leur nombre ; les villes, pensait-on, pourraient résister derrière de fortes murailles formant une ceinture inviolable. Et un peu partout les cités gauloises, à l’exemple de Rome, commencent leurs remparts (1); pour enclore les burgt, sarcophages, colonnes, statues, tout est bon et maçonné pêéle-mêle. Mais l’œuvre s’ébauchait à peine qu’une vague formidable déferla sur le pays (275-276). Les témoignages sont brefs, mais en parfait accord ; ils ne parlent même pas de l’armée romaine, qui ne put ou ne voulut résister. Le désastre fut effroyable ; soixante cités, dit-on, devinrent la proie des envahisseurs, autant dire toute la Gaule, et nous devinons, par les trésors enfouis (2), par les fragments calcinés que conservent les collections locales, l’œuvre de destruction alors accomplie. On cachait ses richesses avant la tourmente ; les débris des grands édifices alors incendiés tombaient, pour les âges suivants, au rang de matériaux de remploi. Les villes ne perdirent pas seulement leur parure ; le commerce, l'industrie furent privés de leurs installations. Si tant de maraudeurs parcouraient la campagne, c'est qu'artisans, ouvriers se trouvaient sans travail. Les champs eux-mêmes, les domaines à l’écart furent livrés aux vagabonds.
(OST. (2) LXIT,
L'histoire est trop ingra'e pour le souverain qui porta remède à cette horrible situation, Probus (276-282) : en peu de temps il enferma les barbares dans la Gaule par la consolidation du limes, puis se mit en chasse, extermina les plus rétifs, fit prisonniers les autres pour avoir des soldats ou des colons. Émus par le retentissement de ses succès, des rois de Germanie se firent d'emblée ses tributaires et remirent des otages. Il travailla du même cœur à la restauration économique des pays dévastés. Mais, sous la commotion, récente bien des esprits demeuraient encore égarés : un Proculus, un Bonosus associèrent à leurs ambi‘ions des ramassis d’aventuriers, qui les acclamèrent, l’un à Lyon, l’autre on ne sait où. Révoltes vite réprimées, mais d’un mauvais exemple pour la soldatesque du Rhin, qui ne peinait pas sans murmures et mit à mort l’héroïque Probus.
Un renouveau ne pouvait venir que de réformes profondes ; ce fut surtout la tâche de Dioclétien.
Il consacra d’abord le groupement spontané du siècle précédent : la préfecture « des Gaules » comprit, avec celle-ci, la Bretagne et l'Espagne, et il y adjoignit la Tingitane; pour capitale, non point Lyon, déchu, mais Trèves, dont la prééminence s'était déjà affirmée en face du péril ; pourtant Arles prit sa place au v® siècle. D'autre part, la politique de morcellement triompha comme ailleurs : les empereurs se méfiaient de leurs fonctionnaires, moins de leurs sujets (1). Erreur vis-à-vis de la Gaule, dont il eût mieux valu renforcer l'unité; l'esprit romain était le plus apte à y cimenter des accords, toujours précaires sans lui. Avant la fin du mr siècle, 9 peuples d'Aquitaine, qui s’orientaient, malgré les Pyrénées, vers le monde ibérique, obtinrent d’être séparés des « Gaulois » (2); ils formèrent la province de Novempopulanie (cheflieu Eauze), qui, au v® siècle, comprit douze cités, mais n’en
@) LXV, p. 275. — (2) CXXX, p. 217 et suiv.
LES GAULES ET LA FRONTIÈRE DE GERMANIE So
garda pas moins son nom. Les deux Germanies subsistèrent, Supérieure et [nférieure, sous les vocables nouveaux de Première et Seconde. Dioclétien créa trois Belgiques, deux numérotées, la troisième dite Séquanie (leurs métropoles respectives étaient Trèves, Reims et Besançon) ; une Lyonnaise I (Lyon) et une IT (Rouen). L’Aquitaine, chef-lieu Bourges, privée seulement de la Novempopulanie, restait très étendue : un demisiècle plus tard, on en découpa une« Seconde » avec Bordeaux pour métropole. De même, de la Narbonnaise Dioclétien n'avait détaché que la Viennoise; ul'érieurement, une Narbonnaise II se forma autour d’Aix, et depuis la fin du 1rv® siècle il y eut des Lyonnaises III (Tours) et IV (Sens). Les gouvernements alpestres furentremaniés: Grées et Poenines s’unirent, avec Moutiers pour centre ; on conserva les Alpes Maritimes (Embrun), mais les Cottiennes devinrent un district d'Italie.
Enfin une démarcation entre deux diocèses (capitales Vienne et Trèves) contribua à opposer de plus en plusle Nord et le Midi, sans nécessité pressante, ni de l’ordre hiérarchique, car le vicaire du Nord n’était autre que le préfet des Gaules lui-même.
Tout cet agencement et la séparation, dont on espérait merveille, entre le militaire et le civil, n’eurent point les heureux effets escomptés. Les mêmes fléaux continuent de se manifester au « Bas-Empire » (1), parce que les conditions extérieures restent semblables, comme les faiblesses du pouvoir impérial et les tendances de la race des Celtes, et que le rôle dévolu par la nature des choses à ce pays y déchaïinait les mêmes ambitions, y inspirait les mêmes initiatives. La révolte de Carausius (2) n'est qu'un épisode, mais important par sa nouveauté et sa durée (dix ans). On eû‘ pu croire cependant qu’en assignant la Gaule même pour résidence à un souverain régulier la tétrarchie lui permettrait de mieux mettre en
(1) LXV, p. 820 et suiv. — (2) Plus loin, LA BRETAGNE.
valeur des provinces comptant parmi les plus vivantes et les plus avantageusement situées.
Sous Constance Chlore et sous Constantin son fils, la Gaule coula d’heureux jours, propices aux œuvres de paix. Mais voici revenir les complots militaires, de pratique courante dans une armée, romaine encore par l’entraînement, mais non plus par l'esprit. Elle fait choix, pour le pouvoir suprême, d’un pur Germain, Magnence, qui, traqué enfin par son vainqueur, Constance, fils de Constantin, vient terminer ses jours à Lyon par le suicide ; puis d’un Franc, gros fonctionnaire du reste, Silvanus, bientôt trahi par ceux-là mêmes qui l'avaient élevé. Les ambitions personnelles primaient tout : pour en finir plus vite avec Magnence, on avait dégarni la barrière du Rhin, laissant les bandes barbares franchir le fleuve, occuper des places fortes, refouler vers l'arrière ce qui restait en place de garnisons romaines.
C’est alors qu'une épave de la famille impériale, réduite presque à rien par les massacres perpétrés sur l’ordre de Magnence, le jeune Julien, le futur « Apostat », fut associée par Constance à l'Empire ; il trouva la Gaule ravagée et en pleine anarchie. Dans une première campagne, il refoula les Alamans avec vigueur, et l’an d’après (357), aux portes d’Argenloratum (Strasbourg), remporta une éclatante victoire. L’invasion fut enrayée tant qu'il resta en Gaule (1), c’est-à-dire près de cinq ans; il veillait aux frontières, tâchant aussi d'assurer quelque justice aux contribuables rançonnés. Il avait fait de Lutèce son séjour habituel, et sa prédilection pour la cité naïssante en prépara la fortune. C’est de là qu'il administrait, d'une main ferme mais équitable, gagnant toutes les sympathies. Lorsque Constance, jaloux de cette popularité, voulut l'envoyer contre les Perses, l’armée, d’une seule voix, le proclama Auguste ; Julien céda aux sollicitations.
(1) LIT, I, p. 440 et suiv.
Un nouvel appel de Constance aux barbares, comme contre Magnence, demeura sans écho ; mais Julien mourut en Asie. Valentinien ayant pris l'empire d'Occident (364), ce rude soldat trouva les Alamans établis dans la vallée de la Marne. Il les chassa, les battit sur leur propre territoire ; il n'empêche que son jeune successeur, Gratien, eut encore à livrer bataille entre le Rhin et les Vosges.
Les événements ultérieurs n’ont plus guère d'intérêt local; l'empereur d'Occident avait toujours à Trèves son quartier général, mais les conflits individuels se dénouaient ailleurs. La mort de Théodose Ier (395) marque vraiment la fin de la Gaule « romaine ». Son fils Honorius, souverain d'Occident, un enfant de onze ans, a pour tuteur le Vandale Stilicon, et bientôt va se produire (406) la grande invasion définitive que rien n’arrêtera plus; le flot des Suèves, des Vandales, des Alains commencera enfin de refluer lorsque ces hordes iront chercher au Sud des Pyrénées un butin qui se fait rare au Nord, car elles y ont tout razzié. En somme, peu importe que les deux successeurs du Goth Alaric, Ataulf et Wallia, grands admirateurs de l’Empire, aient d’abord pris service au compte d’Honorius et lutté contre les usurpateurs qui surgissaient de toutes parts. Les États qui se partagent la Gaule, royaumes des Burgondes (413), des Suèves, des Visigoths (419), ne lui enlèvent point en un jour sa physionomie latine, mais changent
déjà ses destinées.