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LE GOUVERNEMENT DE ROME

Nous avons vu comment fut découpé le territoire gaulois, trop vaste pour une province unique. Auguste, le premier, put l’organiser à loisir; sans idées préconçues, il retoucha son œuvre plus d’une fois, et le régime administratif instauré dépendit quelque temps des projets que faisait éclore le contact

avec la Germanie. Quand vis-à-vis de ce bloc, si dur à pénétrer, on eut choisi la stricte défensive, le renforcement de la zone rhénane n’en resta pas moins une tâche essentielle.

D'où la création du /imes (1), bande frontière, nous le savons déjà, et surtout route militaire, dont les Romains bordaient leurs nouveaux territoires, tout comme des chemins longeaient leurs propriétés privées. Rechercher patiemment les vestiges de cette barrière et de tous les ouvrages qui s’y reliaient, c'était un lourd programme auquel s’est attelé résolument la science allemande (2). Les résultats de l’enquête nous font remonter pour partie à Domitien (3), dont l'effort se prononça surtout vers le territoire des Chattes; quelques indices donnent même à conclure que Tibère et Claude n’ont du moins pas renoncé à conserver sur la rive droite du Rhin des postes avancés autour de Mayence. L’annexion des champs Décumates modifiait les données du probième : on ne pouvait plus s’en tenir aux deux obstacles naturels, Rhin et Danube, mais, si la &« demi-lune » nouvelle imposait des travaux de fortification, elle diminuait les risques du territoire romain en réduisant à presque rien le saillant germanique du côté de l'Helvétie.

En langage officiel, on distinguait le /imes Germaniæ et le lLimes Rœtliæ, qui se raccordaient près de Lorch, vers le sommet de l’angle; les deux toutefois étaient solidaires, et Pabandon ultérieur des terres à l'Est du Rhin devait entraîner celui de la zone au Nord du Danube. Le rétique décrivait une ligne coudée pointant vers la Germanie ; le germanique avait une forme plus compliquée : de Lorch il piquait droit vers le

(4) CXLVII, p. 56 et suiv.; XC, p. 81-49; STUART JONES, Companion to Roman Studies, Oxford, 1912, p. 244, carte 7; XLVII, XIIL, col. 582-605.

(2) VON SARWEY, FABRICIUS et HETTNER, Der obergermanisch-rätische Limes des Rômerreichs, Heidelberg, 1894 et suiv.

(3) Données fournies par les briques légionnaires, qui indiquent les corps de troupes employés au travail, corps dont on connaît les campements suo= cessifs.

Mein, se confondait avec cette rivière jusqu’au point où elle tourne vers l'Ouest, quand, enveloppant à grand rayon la position du moderne Francfort et passant le Taunus, il courait à faible intervalle du Rhin pour le rejoindre un peu au Nord de Brohl, à la limite des deux provinces de Germanie.

Non loin derrière l’agger, signe matériel des limites de l'Empire, se développait la rangée des castella. Les premiers, du temps de Domitien sans doute ainsi que la ligne même du limes, furent comme lui simplement faits de terre; puis d’autres, en pierre, vinrent s’y adjoindre ou les remplacer ; ils s’échelonnaient à la distance moyenne de quelque 10 000 pas. Des garnisons réduites y pouvaient trouver place, alertées au besoin du haut des tours de guet bien plus nombreuses, d’abord fragiles échafaudages de planches, puis vraies tourelles de pierre. Il n’y avait rien, dans la barrière proprement dite, qui constituât un obstacle sérieux — auquel on ne songeait pas; — les tracés en ligne droite, sans nul souci des formes du terrain, ne laissent aucun doute à cet égard. Mais les incursions de pillards en devaient éprouver quelque gêne, et une véritable attaque contre la ligne un léger retard; la défense en était aussi bien plus vite informée. On répète d’ailleurs trop volontiers qu’un faible obstacle suffisait, pourvu qu’il se manifestât partout (1). Les recherches ont révélé deux périodes très nettes dans l’organisation de ce limes. Hadrien s’était contenté d’une simple palissade en troncs de chêne, de près de 3 mètres de haut. A partir de Commode, son renforcement s’accomplit ; en certains points de Germanie on lui substitua même un mur de pierre ; mais, sur toute la longueur entre le Rhin et Lorch, probablement sous Caracalla, un vallum fut creusé, en arrière des palissades, du côté romain. Pourquoi cette répartition, qui tout d’abord surprend ? Sans doute les palissades masquaient légèrement aux sentinelles la vue sur l’extérieur ; si ouvrage principal, le fossé, s'était trouvé en avant, des groupes enne-

(1) LXV, p. 143,

mis auraient pu s’y terrer clandestinement la nuit ; or, le dispositif adopté ne le permettait pas ; il eût fallu d’abord rompre la palissade. D’ailleurs, ce vallum devait surtout entraver la cavalerie, élément capital des forces germaniques. Au delà de Lorch jusqu’au Danube, jugea-t-on nécessaire un rempart de plus de conséquence P Toujours est-il qu’à la même date le limes rétique commença de présenter le front continu d’un mur de pierre. La différence tient peut-être à ce que les fortifications de seconde ligne y étaient plus espacées que du côté du Rhin.

On sait, du reste, que toutes ces précautions n’empêchèrent point les graves événements des siècles troisième et suivants. La barrière, néanmoins, avait facilité le contrôle douanier; même dans les relations pacifiques, pour les échanges commerciaux avec les barbares, on ne pouvait, grâce à elle, que prendre certains chemins sous la surveillance directe des castella. Les règlements économiques de empire étaient ainsi mieux obéis ; une gêne perpétuelle limitait la contrebande.

Pour la sécurité de la Gaule, c’est sur les forces militaires que comptait avant tout l’autorité romaine, et d’autant plus que les armées du Rhin étaient vraiment des armées gauloises, portées, il est vrai, à ce qu’on nommera plus tard des pronunciamienlos et n’aimant point à quitter le pays pour se battre au loin; mais, à la frontière nationale, elles faisaient preuve généralement d’une grande solidité. Le service armé n’était obligatoire que de nom : en fait, non seulement on enrôlait des mercenaires germains, mais les volontaires ne faisaient jamais défaut, et les agents recruteurs avaient du choix parmi ceux qui s’offraient. Les Gaulois, naturellement belliqueux, jugeaient le métier militaire plus lucratif que celui de colon agricole ou de modeste artisan, et puis, par la légion, il donnait accès à la cité romaine. On ne pouvait que dans une faible mesure enrôler les Gaulois près de la contrée même où ils devaient stationner, car il n’y avait guère de troupes que vers

le Rhin, et, si bon nombre d’auxiliaires venaient de Belgique, on en prenait aussi dans les provinces alpestres ; c’est la Narbonnaise qui apporta aux légions le plus fort contingent. Avec sa femme près de lui — tolérée — le soldat se sentait, sinon au pays natal, du moins dans sa famille.

L’estimation des forces cantonnées en Gaule varie de 60 000 à 100 000 hommes ; elles formaient en tout cas une des plus importantes armées de Empire (1). L'effectif diminua après Vannexion des champs Décumates : de huit légions il passa à cinq sous Trajan, à quatre sous Hadrien. Les garnisons principales se trouvaient : les unes sur le territoire des Ubiens, à Novæsium (Neuss) (2), à Bonna (Bonn) et plus au Nord, à Vetera Castra (Xanten) et Noviomagus (Nimègue) ; les autres en Germanie Supérieure, à Argenloralum et à Vindonissa (Windisch); naturellement, des vextillationes campaient un peu partout.

Comme ressources navales, il y eut la flotte du Rhin, qui ne disparut qu'avec l'empire, celle de Forum lulit, abandonnée au ue siècle, et plus tard quelques petites flottilies fluviales (3). De ce côté, l’État romain manqua d'initiative ; il n’entreprit que de médiocres travaux pour l'amélioration des voies navi. gables (4). Mais aux routes terrestres, dont la Gaule indépendante n’était nullement dépourvue, le gouvernement impérial apporta sa prévoyance ordinaire (5), surtout sous l’impulsion d'Agrippa, puis de Claude. Chaque métropole était reliée avec les métropoles avoisinantes par des routes d’État, sans parler des chemins plus secondaires auxquels pourvoyaient les cités.

En matière d'impôt, rien de particulier à la Gaule. S/ipendium, impôt direct comme marque de soumission, auquel échappaient les villes favorisées; impôt foncier, basé sur

(1) F. DRExEL, Die Grenziruppen des obergermanischen Limes ëm EL, Jahrhundert [Germania, VII (1924), p. 13-19].

(2) NiessEn, IX, CXI/CXII (1904). — (3) LXV, p. 292.

(4) CXLII, V, p. 129.

(5) 1bid., p. 81 et suiv.; pour le réseau, p. 85 et suiv.

recensement, des personnes sous Auguste, des biens sous Trajan, et revisé périodiquement par des procurateurs spéciaux; prestations, impôts indirects bien connus, douanes et octrois, tout cela paraissait lourd aux populations. L'Empire avait supprimé la ferme pour les impôts directs et l'avait améliorée pour les autres ; mais les abus reprirent au ti siècle, alors que l'insécurité avait en outre appauvri le pays. Les agents financiers étaient répartis suivant un système très souple, sans concordance avec la distribution des territoires en provinces.

L'administration de la justice (1) bouleversa forcément les habitudes des Gaulois : aux simples coutumes celtiques, interprétées par les druides et les nobles, se substitua un droit laïque, écrit, uniforme, à part quelques matières spéciales qui exigeaient une décision nouvelle du prince, ou pour lesquelles les édits du gouverneur annonçaient d’avance certaines règles qui seraient appliquées en tenant compte des usages locaux; de plus en plus, du reste, l’empereur se réserva toutes les innovations de cet ordre. Les légats, sauf en Germanie, et le proconsul de Narbonnaise avaient assez de loisirs pour accorder beaucoup de leur temps aux fonctions judiciaires; mais quant aux conventus de Gaule, nous n’en pouvons délimiter aucun. Nous ne savons pas non plus quelle part fut réservée aux indigènes, en tant que juges, dans les procès civils privés ; une inscription de Narbonne (2) nous montre seule qu'Auguste permit de les choisir dans toutes les classes de la population. Enfin l’appel, allant parfois jusqu'aux empereurs, la basse époque exceptée, donna aux provinciaux une garantie qu’ils durent apprécier.

(1) LXV, p. 146 et suiv.— (2) XLI, XII, 4333.

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La VIE POLITIQUE LOGALE (1).

Les Romains n’ont guère modifié la distribution des peuples de la Gaule entre civilates, sauf en Belgique, où ils affranchirent quelques tribus vassales, en Narbonnaïse, où le morcellement fut accentué, car les peuples y paraissaient maîtres de territoires trop étendus, et en Aquitaine, où c'était l’inverse. Déjà, du reste, la plupart des cités comportaient des subdivisions, qui reçurent la qualification de pagt. Ce qui changea à la longue, sans brusque révolution, ce furent les rapports de la ville et de son territoire : à l’opposé de la conception gauloise, la première prit peu à peu prépondérance sur le second. Natu.. rellement, c’est dans la Narbonnaïise que ce mouvement mit le moins d’années à s’accomplir, dans les Germanies qu’il fut le plus lent, ainsi que dans les champs Décumates, où il ne put s’achever. Longtemps la distinction persista entre les organes administratifs de la cité entière et ceux du chef-lieu.

Les cités de Gaule, fondées ou romanisées à l’époque impériale, ignorèrent tout système représentatif; pas d’assemblée en dehors du collège aristocratique des décurions, qui élisait les magistrats. Ceux-ci, les duovirs, juges, intendants des finances, maîtres de la police, avaient les vains insignes des consuls de Rome. Qualifiés tous les cinq ans de quinquennaux au moins en Narbonnaise, ils y opéraient alorsle recensement. Les deux édiles pourvoyaient à toutes les menues affaires municipales; deux questeurs servaient de trésoriers.

Le culte fut organisé à la romaine, strictement, les prêtres désignés comme des fonctionnaires; ils portaient les titres de pontifes ou d’augures ; le f/amen, ou sacerdos, des divi, empereurs divinisés, avait le pas sur tous les autres, notamment sur

() LXV, p. 176 et suiv.; CXLII, IV, chap. vin.

les humbles prêtres des vieilles divinités nationales. Toutes fonctions qui n'étaient possibles qu’aux riches, ainsi que celles demembre de la curie, principalement aux grands propriétaires fonciers, tenus à de lourdes dépenses pour l’acquisition et l’exercice de leurs charges. Au peuple bourgeois des marchands, des affranchis, restaient les honneurs, encore enviés, de Paugustalité (1).

Les manifestations cultuelles de loyalisme prenaient toute leur importance dans le cadre de la province (2); elles étaient réglées au surplus par l’Empire lui-même. Ce sont les assemblées des Gaules qui y donnaient occasion.

Dès l’époque d’Auguste (3) se forma un concilium provinciæ de Narbonnaïse; ses membres, délégués des cités, avaient à leur tête un grand-prêtre, la flamine de la province, dont les fonctions s’exerçaient à Narbonne, au temple d’Auguste, institution conforme, dans ses grandes lignes, à ce que nous constatons dans d’autres gouvernements de l’empire. Mais ce qui est tout particulier à notre pays, c’est l’établissement d’un conseil & des Gaules » (4), réunissant, en nombre variable et mal élucidé, des représentants de toute la contrée — en dehors de l’ancienne Transalpine. Tous les ans, au premier jour d'août, mois consacré à Auguste, les grandes assises, présidées par le sacerdos, se tenaient &au confluent » de la Saône ot du Rhône, sur une sorte de terrain sacré, dont nous reparlerons. Ainsi Rome se donnaït un grand air de libéralisme en favorisant un rendez-vous de toute l’ancienne Gaule indépendante, non sans veiller à ce qui s’y passait, du haut de la citadelle de Lyon, seule ville de l’intérieur pourvue d’une garnison permanente.

Il est certain que bientôt ces assemblées religieuses se permirent des vœux politiques, des doléances contre les gouverneurs récemment remplacés, et que ceux-ci, en général,

(1) Plus haut, p. 124. — (2) LXXIX.

(3) CXLIX, IV, p. 426. — (4) CXXX, p. 127-132.

prirent soin de s’assurer de toutes manières des partisans et des défenseurs au concile. Les plaintes pouvaient émaner de la population inférieure, la moins bien traitée mais les délégués appartenaient à l'aristocratie, comme tous les personnages politiques locaux ; les compromis n’en étaient que plus faciles. En fait, nous n’avons connaissance d’aucun procès ayant abouti à la condamnation d’un légat de Gaule, et le célèbre monument de Thorigny (1) nous montre que d’habitude les délibérations du confluent tournaient plutôt à la louange de ceux dont on discutait la gestion.

A Pépoque chrétienne, le grand-prêtre de Lyon, honoré du titre moins précis de sacerdos provinciæ, ne conserva qu’un rôle décoratif. Les assemblées provinciales perdirent leur caractère religieux ; la législation impériale mit bien comme une coquetterie à confirmer leur mission, à faciliter leurs réunions; mais l’indifférence des masses, la corruption croissante ne pouvaient que les paralyser ; là encore il n’y avait qu’une façade trompeuse. L'assemblée des trois Gaules ayant disparu, il semble bien que chaque province ait eu la sienne désormais; au-dessus de toutes planait la diocésaine, que réglementa un édit d’Honorius (2) et qui se réunissait à Arles.

L’émiettement qui se marque après Dioclétien dans le nombre croissant des provinces a son parallèle dans la multiplication des cités; mais cette fois l’action du pouvoir central paraît moins certaine. Beaucoup de grandes agglomérations avaient été détruites ; dans le désarroi général, c'était une entreprise moins téméraire d’en reconstituer de plus modestes. A tous autres points de vue, leur régime administratif traversa les mêmes vicissitudes que nous avons décrites comme celles de l’empire tout entier.

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