LU &G DO
MAMNMÉTES
Caeserodunum .
Avaricum
Porêus Marrnetum
BiTURIGES
Hsdiolanum Augustonemet
Santénum ABRVERNES
Carie VII. — Les Gaules.
lacs qui Pntouraient et qui se rattachaient à l’étang de Sigean, elle communiquait par eau avec la Méditerranée, et pour les bâteaux plats d’alors tous ces bassins réunis formaient un havre suffisant, même vaste. De plus, elle commandait le débouché du passage reliant les deux versants des Cévennes
et la route de l'Espagne. Mais, brûlée au milieu du ne siècle et déchue du rang de capitale, elle perdit alors toute prééminence, ainsi que les autres cités côtières. Ses magnifiques édifices, entièrement disparus aujourd’hui, faisaient toujours au v* siècle admiration de Sidoine Apollinaire, mais devaient lui prêter l’aspect d’une très vieille localité.
Les courants commerciaux s'étaient déplacés ; ils emprun: taient la vallée du Rhône, et les cités plus rapprochées du fleuve en profitaient. Non pas tant Aix (Aquæ Sexliæ) (1), ville bourgeoise, remplie d'anciennes familles, agricole surtout, que Nîmes et Arles. Nemausus, du celtique nemelum, qui signifie sanctuaire, fut comme Aix saccagée aux temps des invasions, mais dévastée moins complètement, et c’est à Nîmes que le touriste en France retrouve le plus de monuments antiques (2). La cité gauloise ne prospéra que lorsque, après Actium Auguste y eut placé comme colons des Grecs d'Égypte (3), faits prisonniers sur l’escadre d’Antoine; le palmier, le crocodile, types de ses monnaies, rappelèrent longtemps cette origine.
La fontaine sacrée qu’alimentaient les coteaux voisins lui conférait un titre religieux; cette fontaine Nemausus eut son temple, qu’on croit pouvoir localiser auprès des thermes, et bien d’autres s’élevèrent, notamment un Capitole et la fameuse «Maison carrée », dont le style grec correspondait sans doute à la provenance d’une partie des habitants. Précieuse ressource qu’une fontaine dans ce canton aride, rarement arrosé; au lieu de s’en contenter, les Romains, sur l’initiative, croit-on, d’Agrippa, amenèrent encore les eaux de deux rivelets par le « Pont du Gard », qui est resté debout. On s’expliquerait mal la présence de gens de tous pays si Nîmes n’avait été une ville d’affaires, mais on ne sait rien de son activité. Ses immenses arènes, entièrement construites, sans nul appui sur quelque
(1) Michel CLERC, Aquæ Sextiæ, Aix, 1916, (2) H. BAZIN, Nimes gallo-romain, Paris, 1891. — (3) CXXX, p. 40-11.
pente, supposent une population considérable et ne reculant pas devant les travaux dispendieux.
Ce n’est pas Nîmes toutefois, c’est Arles (Arelate), qui représente depuis le 1°r siècle de notre ère «la capitale économique de la Provence et son centre intellectuel et artistique le plus important (1) », mais qui n’éclipsa que peu à peu ses rivales, Narbonne et Lyon. Elle avait déjà bénéficié de l’effacement de Marseille ; sur l’ancien territoire de cette ville fut prélevé le sien, fort étendu, rejoignant celui de Fréjus. Les célèbres «fosses mariennes », chenal creusé par Marius pour ravitailler son armée marchant contre les Teutons, permirent ensuite à ce port, enfoncé dans les terres, d’ajouter au trafic par la voie fluviale le commerce maritime. Les maux du mi siècle auraient cependant porté à Arles un coup fatal sans l’événement imprévu qui ranima la cité et en accrut encore les avantages naturels : frappé de son heureuse position comme carrefour de routes, Constantin en fit la « Rome gauloise » et à plusieurs reprises y séjourna ; moins d’un siècle plus tard, c’était la résidence d’un préfet du prétoire. Grâce à ces privilèges, Arles ne fut pas seulement la ville des armateurs ; ses constructions, en un siècle où Empire s’était rallié au christianisme, occupent une place considérable dans l’art issu de la foi nouvelle (2). Rien n’a survécude ses basiliques; il nous reste (3) bon nombre de ses sarcophages sculptés, qu’on suppose, à vrai dire, exécutés par des artistes de Rome, maïs la venue de ceux-ci prouve au moins la richesse de la ville à cette époque. Et surtout c’est à Arles que, par une synthèse heureuse des éléments celtiques, grecs et latins, se constitue vraiment la civilisation provençale (4).
Le long du Rhône, au Nord de la Durance, se succédaient
(1) CONSTANS, Arles antique, Conclusion; ID., Esquisse d’une histoire de
la Basse-Provence dans l'antiquité, Marseille, 1923. (2) H. LECLERCQ, XLITI, art. Arles.
(3) Edm. LE BLANT, Étude sur les sarcophages chrétiens antiques de la ville d'Arles, Paris, 1878.— (4) CONSTANS, op. cit., p. 405.
les centres agricoles ; un seul a conservé de ce temps des souvenirs admirables, la colonie d'Orange (Arausio), avec son théâtre presque intact, dont les fouilles récentes ont dégagé les abords (1), et son arc de triomphe qui pouvait, sans plus choquer personne, rappeler que l'insurrection de Florus et de Sacrovir avait été réprimée (2). °
Plus loin, la colonie Zulia Vienna (Vienne) (3), latine plutôt que romaine, capitale de la grande nation des Allobroges, dont la noblesse résidait là, déployant un grand faste, qu’attestent les débris artistiques tirés du sol un peu partout. L’élément italien n’y abondait pas; les colons étaient pris des troupes auxiliaires. Pourtant Vienne devint colonie romaine sous Caligula; le temple d’Auguste et de Livie avait déjà témoigné de son loyalisme. Elle devait aussi sa prospérité, son influence, à son très vaste territoire, qui se prolongeait jusqu’à PIsère et mordait sur les deux versants des Alpes. Elle tenait dans sa dépendance des villes d’avenir, alors en formation, comme Aix-les-Bains, Annecy, Genève et Grenoble.
Au delà de la rive droite du Rhône, Béziers (Bæterræ), fondée par des vétérans, devint immédiatement le grand marché vinicole qu’elle allait demeurer, et plusloin, reliée à la Narbonnaise par raison stratégique, mais orientée dans une tout autre direction, 7'olosa (Toulouse) mérite une mention, non point pour ses vestiges antiques insignifiants, mais comme milieu intellectuel, dont se portent garants Martial, qui l’appelait la « ville de Minerve »,et Ausone beaucoup plus tard.
Nous savons déjà que la Narbonnaiïse conserva jusqu’à Dioclétien ses limites primitives; le langage courant laissait d’ailleurs entendre que des cantons de l'Ouest y étaient arbitrairement rattachés. Quand cet empereur eut prélevé sur elle un nouveau gouvernement, la « Viennoise », ce n’est que la
(1) J. FORMIGÉ, XX VI, XIII (1923), p. 21 et suiv., 201-223. (2) L. CHATELAIN, Les Monuments d'Orange, Paris, 1908. (3) H. BAzIN, Vienne et Lyon gallo-romains, Paris, 1891.
partie Sud-Est de l’ancienne Provincia,la province type, latine entre toutes par ses nombreuses colonies, qui donna son nom à notre Provence d’aujourd’hui.
Tout de suite après, la chronologie même nous invite à rappeler le rôle éminent de la capitale des Gaules, Lyon (1), dont le nom celtique mal expliqué, Lugudunum, suppose un établissement antérieur, mais très secondaire, alors que le choix de Rome, presque instantanément, donna toute sa valeur à cette acropole de la Gaule, comme Strabon allait l’appeler. Non qu’elle ait pu atteindre à un chiffre d'habitants tel que celui de nos jours; d’ailleurs, le grand incendie de 65 vint, sinon compromettre, au moins ralentir son développement; mais sur son territoire, la population flottante des grandes occasions égalait peut-être l’élément stable et permanent. Les avantages de son heureux emplacement prenaient plus d’importance encore à une époque où tout l’immense arrière-pays recélait tant d’inconnu, au lendemain d’une conquête rapide, quand, dans un pays resté neuf, les communications les plus faciles et les plus sûres empruntaient les vallées principales. Le confluent commandait trois directions ; pour les dominer, il convenait de s’établir sur la hauteur entre Rhône et Saône ; là se dressa la ville romaine, avec ses colons, sa garnison et le Forum velus élevé par Trajan, dont notre langue a fait Fourvière. Rien n’a subsisté des bâtiments publics à flanc de coteau; les fouilles ont prouvé que le plateau lui-même était couvert d’habitations privées dignes de ce voisinage ; mais, en dehors des substructions, elles n’ont rendu que des débris, poteries, céramiques où monnaies (2). En fait de vestiges monumentaux, restent les ruines grandioses des aqueducs (3) qui desservaient la ville haute.
(1) Zbid.; À. STEYERT, Nouvelle histoire de Lyon, Lyon, I (1895\.
(2) C. GERMAIN DE MONTAUZAN, Annales de l’Université de Lyon, N.S., II, n° 25, 28, 30 (1912-1915).
(3) ID., Les Aqueducs antiques de Lyon, Paris, 1909.
En contre-bas de Fourvière se déployait le quartier celte, ville d’affaires, entrepôt, lieu de passage d’un trafic incessant ; dans l’ile du Rhône et les terrains adjacents, au préalable assainis, les corporations eurent bientôt remplacé leurs baraquements de planches par de solides bâtisses : marchands de vin, bateliers des deux rivières y possédaient bureaux et magasins. Tous n'étaient point Gaulois d’origine ; le négoce international avait attiré là quantité d'étrangers ; beaucoup, retenus par le site et par les gains faciles, perdaient tout esprit de retour.Ainsi se forma une foule cosmopolite, Grecs, Syriens, toutes sortes d’Orientaux, par qui le christianisme s’insinua, résistant avec ardeur aux persécutions de Marc-Aurèle et de Septime-Sévère (1).
Au Nord de la ville basse, c’était enfin une sorte d’enclos sacré, le territoire fédéral, où affluaient tous les ans les délégués au concile. Au centre se dressait l’autel colossal de Rome et d'Auguste, doré, sculpté, éblouissant, flanqué de deux colonnes, dont la silhouette nous est rendue par les monnaies lyonnaises. Et, aux alentours, le temple des divi, les locaux pour les prêtres, ceux qui hospitalisaient les députés, le cirque, lamphithéâtre où se donnaient les jeux, car l’hellénisme animait de son esprit ces fêtes panceltiques, sans faire pourtant de Lyon un centre intellectuel.
La grande bataille de 197 vint infliger à la cité des maux qu’allaient accroître les troubles du 1° siècle; au 1v°, Trèves et Arles, villes impériales, éclipsèrent celle qui avait au moins rempli son rôle d’unification.
En entrant dans la Gaule chevelue, les purs Romains se sentaient moins chez eux; nous-mêmes voyons sans peine que la vie y a subi moins de transformations, jusqu’à la fin de lanti-
(1) CXXX, p. 154-185.
quité. Les inscriptions y sont beaucoup plus rares et les souvenirs archéologiques plus concentrés; les villes s’espacent, cinq à six fois plus en moyenne que dans la Narbonnaïse ; médiocrement construites, elles représentent souvent de simples agglomérations foraines. À en juger par les reliefs, les indigènes ont gardé leurs traditions, leurs costumes de paysans, et les groupements leurs dénominations ethniques.
A part la Novempopulanie pyrénéenne, milieu de résistance ibérique, grâce auquel Basques et Béarnais ont encore leurs idiomes, c’était en Aquitaine (1) que la transition s’opérait le moins brusquement. Par son sol, par son ciel, la grande plaine triangulaire que divise en deux la Garonne surprenait peu les hommes du « Midi ». Néanmoins la vie urbaine s’y monträit retardataire, et seul Bordeaux (2) y a pris figure de métropole. Son premier nom, Burdigala, lui venait des Ibères; mais des Celtes du plateau central s’y installèrent, qui, sans apport latin, sans colons militaires, surent tirer parti des ressources agricoles de tous les alentours, et du havre enfoncé dans l'estuaire girondin. Bordeaux ne doit aux Romains que des facilités plus grandes pour son commerce, par suite de l’annexion de la Bretagne à l’empire ; les services administratifs de la province y attiraient peu d’Italiens. L'influence de ceux-ci ne se fit sentir qu’à la longue, quand la ville se fut beaucoup accrue, et c’est au me siècle qu’elle se couvrit d’édifices prétentieux : le luxe tapageur des nouveaux riches sortis de ce milieu rural trouva son expansion dans l’architecture massive et le clinquant mis à la mode par des monarques tirés d’Afrique ou de Syrie. Puis les désastres changèrent la physionomie de Burdigala, qui dut s’enclore de murs; gênée dans son trafic par la dureté des temps, elle devint, comme d’autres, une ville d’études, de lettrés, de poètes et d’orateurs.
Bordeaux avait eu d’abord un rival dans ce Mediolanum
(1) Zbid., p. 209-238.
(2) G. JULLIAN, Histoire de Bordeaux, Bordeaux, 1895.
Santonum (Saintes), centre d’une tribu celte parmi les plus en vue. Les faveurs obtenues par cette ville de la famille de Drusus et de Germanicus et les intentions d’Auguste nous expliquent, avec la fécondité de son sol et l’activité de ses drapiers, une prospérité dont témoignent ses monuments anciens.
L’Aquitaine romaine comprenait encore tout le plateau central, bien différent du reste : à la périphérie, quelques cités très secondaires ; au Nord, Avaricum (Bourges), chef-lieu des Bituriges, peuplade dirigeante avant l’occupation, avait beaucoup perdu de sa splendeur gauloise. L’âpre massif montagneux n’attirait point les gens du Midi, et les grandes routes commerciales maintenant s’en écartaient. Aux Arvernes (1), derniers piliers de l'indépendance, il restait encore la fertilité de la Limagne, les ressources thermales nées des volcans éteints, et une industrie céramique dont la renommée rayonnait fort au loin. La religion enfin valut un sort exceptionnel à Augustonemelum ( « temple d’Auguste » en celtique), grâce au sanctuaire national élevé, à grands frais et en grand style, sur lesommet voisin, le Puy-de-Dôme, connu de toute la Gaule, d’où son nom : « mont célèbre » (Clarus Mons), qui passa à la dernière agglomération d’où partaient les pèlerins (Clermont).
La Lyonnaise englobait le pays des Éduens (2), tribu dominante et tyrannique au temps de César. Sur leur territoire n’avait surgi qu’une ville notable, la « citadelle d’Auguste », Augustodunum (Autun) (3), citadelle dès le début et non pas à partir du im siècle — car ses ruines sont celles d’un ouvrage de la meilleure époque. C'était comme une forteresse avancée de Lyon; elle ne se superposa point à l’ancien oppidum celtique du mont Beuvray, Bibracte, que l’on abandonna ; mais, à 15000 pas de lui, on construisit une ville nouvelle sur le sol vierge, selon un plan régulier qui prévoyait de larges rues.
(1) CXXX, p. 186-208.— (2) Ibid.
(3) En vieux français Osfedun. Cf. Harold DE FONTENAY, Autun et ses
monuments, Autun, 1889.
La bonne entente avec Rome s’affirma par de riches édifices, tout romains, porte monumentale, théâtre et amphithâtre aux vastes proportions, par un enseignement réputé des lettres gréco-latines. Mais, dans les écoles, esprit celtique tenait bon; la masse des étudiants était gauloise et l’étranger ne venait guère sy confondre. C’est cependant Autun qui, dans la crise finale de l'Empire gaulois, resta fidèle à la cause romaine; cette preuve de haute raison lui coûta cher, on l’a vu (1). En vain les Césars du 1v® siècle travaillèrent-ils à sa résurrection; trop à l’écart des grandes voies, la « Rome celtique » ne semblait plus qu’une création artificielle, à peine ombre de son passé.
Dans la vallée de l’Yonne, qui commençait près de là, aucun centre véritable avant Agedincum (Sens), capitale des Senons. Un musée lapidaire atteste son importance aux premiers siècles de notre ère; l’enceinte du mi° est restée celle du Moyen Age. Métropole de la Quatrième Lyonnaise, puis siège d’un archevêque primat des Gaules, elle l’emportait à ce titre sur Paris.
Et pourtant déjà Lutèce (2) avait largement débordé Pilot, son berceau primitif, où la grande confrérie des nauies ou bateliers tenait encore ses bureaux; la rive gauche surtout avait profité d’un premier accroissement. La montagne Sainte- Geneviève, toute proche, fournissait un réduit facile à défendre; en contre-bas s’élevèrent, au n° siècle, les thermes, l’amphithéâtre (3), dont une partie subsiste, et un cirque, un théâtre, le tout à l’échelle d’une cité pour longtemps modeste ; plus tard, après les désastres du 1° siècle, fut édifié le camp retranché où ses sujets enthousiastes saluèrent Auguste le jeune César Julien (4).
La grasse terre de la Normandie en avait fait tout de suite
(1) Ci-dessus, p. 351.
(2) F.-J. DE PACHTÈRE, Paris à l’époque gallo-romaine, Paris, 1912 (3) C. JULLIAN, Le Paris des Romains, Paris, 1924.
(1) CCI, IV, chap. vai.
un des grands districts agricoles de la Gaule ; mais la métropole Rotomagus (Rouen) ne laissait point alors prévoir ses destinées : des manufactures de lin ne compensaient pas l’insignifiance de la batellerie fluviale. Pas de villes, du reste, en dehors d’elle ; rien que de simples bourgs, formés auprès des principales villas. C’était pays de fermiers, fidèles aux vieux usages et à la vie campagnarde.
L’Armorique, mieux associée à l’Océan qu’aux terres avoisinantes, se repliait plus encore dans ses traditions. La seule cité des Vamneles (Nantes) devait à son fleuve et aux relations suivies avec la grande île de Bretagne un mouvement d’affaires qui ne laissa pas les Romains indiflérents; la ville s'était latinisée et parée à la mode de ses maîtres. Les fouilles ont montré que la même civilisation avait aussi pénétré sur une foule de points où l’on ne peut mettre de noms antiques, les bourgs de l’Anjou et le vaste grenier des Carnutes.
La Belgique romaine (1) dépassait considérablement par l'étendue l’État moderne de ce nom. Au Sud, elle embrassait la moitié occidentale de la Suisse (2), la partie plaine, avec toute la haute vallée du Rhône, sauf le Valais, soumis au procurateur des Alpes Pænines; cette dernière région fut d’abord considérée comme zone militaire de protection contre les brigands des Alpes; villes ou colonies n’y vinrent à l’existence qu’en raison de leur position stratégique, et cela explique que Nyon, Augst et Avenches aient décliné sitôt que pour elles ce rôle s’effaçait. L’annexion des champs Décumates et la pacification des villes modifièrent la condition des Helvètes; la culture romaine se répandit plus largement, et pour de longs siècles, puisqu'il existe encore une Suisse romande, alors que par ailleurs le celtique isolé et moins fort céda aux invasions d’où est sortie la Suisse alémanique. Mais cette romanisation par voisinage, sans plan d’ensemble, ne fit naître aucune
(1) XCI. — (2) CLXKXXVI.
grande cité : le pays, morcelé, inaugurait déjà sa vie cantonale.
La nature montagneuse de notre Franche-Comté rend compte pareillement de la médiocrité de ses établissements urbains : un seul, Vesoniio (Besançon), garda son importance de place forte, non sans déborder vers la plaine, où quelques restes ont survécu de la cité latine.
Nous savons peu de chose de Langres, chef-lieu des Lingons; de Reims (Durocoriorum), centre des Remi et capitale romaine surtout à cause des routes qui s’y croisaient. À cette époque, il n’y avait nulle séparation entre districts qui, aujourd’hui, relèvent de deux États différents. Mais les voies chevauchant sur France et Belgique empruntaient davantage le premier de ces deux territoires, car elles trouvaient leur meilleur débouché sur la mer à Gesoriacum (Boulogne), le vieux port celtique, devenu militaire, qui ouvrait encore les relations les plus courtes avec la Bretagne. De Reims une grande ligne piquait droit sur Bagacum (Bavai), tête d’une seconde voie, et se dédoublait un peu au delà vers l'Ouest, un des tronçons passant par Nemelacum (Arras) et Taruenna (Thérouanne),où il rejoignait l’autre qui avait obliqué par T'urnacum (Tournai), Viroviacum (Verwicq) et Castellum (Cassel). Chaussées importantes, qui ne reliaient cependant aucune agglomération de premier ordre ; dans le bassin de l’Escaut, situation identique encore plus frappante.
On l’a dit justement (1), la Belgique d’alors était une contrée sans villes, peuplée d’agriculteurs vivant dans des villages ou des fermes. L’influence romaine, lente, incomplète, y prit des moyens détournés. Parmi les plus efficaces, on note l’enrôlement actif, quoique sans contrainte, chez ces batailleurs qu’étaient les Ménapiens de Flandre, les Nerviens du Hainaut, les Tongres du Limbourg, et. à la suite, l’action incessante des
(1) XCI, p. 9.
agents de l’annone; dès les premiers temps, des negotiatores d’Italie opéraient commodément dans l’orbite des armées du Rhin. Les Ménapiens fournirent des équipages à la flotte de guerre du Pas-de-Calais et aux chalands des routes fluviales. Agriculteurs et éleveurs, drapiers et métallurgistes, mineurs enfin développèrent leur industrie avec des méthodes nouvelles que Rome leur enseigna. L’aisance des habitants se reconnaît aux restes de villas dont le pays est parsemé (1). Les plus riches, en solides matériaux, affectent un type italique, sauf adaptation au climat de procédés dont on faisait ailleurs un autre usage; ainsi elles ont des caves profondes, précaution contre l’humidité, des vitres aux fenêtres, des hypocaustes comme les thermes d'Italie, des tuiles et des ardoises dont on pouvait se munir sur place. Pour la décoration, le mobilier, les ustensiles, les recherches dela table, visiblement les Belges ont imité leurs maîtres, faisant venir de loin les articles de luxe lorsqu'ils ne savaient pas les fabriquer eux-mêmes. L’art gréco-romain leur a imposé son ascendant, maïs sans faire tort au réalisme de la race, à ses facultés d’observation. Nul doute enfin que l'instruction n’ait pénétré, chose bien rare, jusque dans les campagnes. Le flot barbare passa sur la Belgique et y causa les désastres accoutumés : il contourna, pour forcer de vitesse, la forêt des Ardennes, plus vaste qu’aujourd’hui et plus touffue ; c’est un des faits sans doute qui expliquent la persistance du caractère latin en Wallonie. L’envahisseur avait suivi deux voies maîtresses convergeant vers Reims : celle de Sambre-et-Meuse, au delà de Tongres (Aduatuca), « trifurquait » sur Nimègue (Voviomagus), Xanten (Vetera) et Cologne (Colonia Agrippina); celle qui, plus au Sud, venait du Rhin par Trèves et Arlon (Orolaunum) avait bien plus que l’autre une mission pacifique et civilisatrice. C’est elle principalement qui servit au transit entre Lyon et
(1) Zb{d., p. 42 et suiv.
les régions rhénanes. Metz (Divodorum ou «village sacré ») y formait le point de rencontre des routes de Langres à Trèves et de Reims à Strasbourg. Mais cette dernière, desservant l'Alsace (1) et le Palatinat méridional, aboutissait vers l'Est à des régions très frustes, dont la grande importance ne devait apparaître que plus tard ; on y voyait peu de garnisons, et de faible effectif.
Contraste absolu plus au Nord : les deux Germanies (2) regorgeaient de troupes, concentrées dans de grands camps permanents. Auprès d’elles, subvenant à leurs nécessités multiples et reliés par des voies bien comprises et parfaitement entretenues (3), s'étaient formés de petits villages, conventus, vici, qui s’accroissaient sans cesse et finalement formaient des localités telles que Nimègue, Cologne (4) et Mayence (Mogunliacum) (5), à la fois capitale pour la province et pour la batellerie sur le Rhin (6). Très peu cependant ont donné de véritables cités, et celles-là on ne les connaîtra jamais bien : l’ancienne Colonia s’est enfouie sous des monceaux de décombres, et de Mayence on n’a sauvé que des débris gardés dans les collections.
En deçà de la grande barrière tendue le long du fleuve, un quartier général, moins exposé que ces villes, mais peu éloigné et permettant de les diriger toutes, s’était révélé nécessaire, surtout depuis la poussée germanique. La fortune de Trèves (Augusta Trevirorum) (7), jusque-là colonie assez effacée,
(1) J. TOUTAIN, Noles sur l’Alsace gallo-romaine (Pro Alesia, 1920 p. 145-161; 1921, p. 52-67). 4
(2) F. DREXEL, Germania Romana, 2. Aufl., Il, Bamberg, 1924; H, DrA- GENDORFF, Westdeutschland zur Rômerzett, 2. Aufl., 1919.