‹ LE MONDE ROMAINChapitre 72 sur 91 · L'ŒUVRE DE ROME · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE DE ROME

Il faut bien la résumer en quelques mots. Éliminons tout de suite une théorie ancienne, qui parlait d’un simple vernis laissant intact le fond primitif. On ne se hasarderait plus à la défendre ; la seule restriction consentie à cette heure est que les monuments nous dévoilent surtout l’existence des riches (1) et nous renseignent mal sur la transformation des masses. Certaines choses cependant sont mortes réellement pour tous: telle l'influence du clergé des druides, — si différents des prêtres provinciaux qui les remplacèrent, véritables laïcs ceux-là, et fourriers de l’idée impériale. Peu importe après cela que les vieilles dévotions aient profité de la tolérance de Rome ; il n’y eut que le christianisme pour les déraciner.

Les institutions évoluèrent-elles P Pour les Gaulois citoyens romains comment en douter P Chez les autres, — et la question ne se pose plus depuis le 11e siècle, — il paraît évident qu’à la famille patriarcale du clan se substitua peu à peu la famille de type latin, et que le passage de la propriété collective à la propriété individuelle fut au moins activé par la venue des

(1) CXLII, V, p. 9.

Romains. Il en résulta une émancipation de l'individu : les chefs locaux étaient désignés, non plus par le sang, mais par l'élection, ou par des supérieurs. Les Gaulois ont dû admettre sans résistance la disparition d’un régime oppressif et économiquement funeste; cet affranchissement, à lui seul, aurait dicté au peuple gaulois son attitude. Lorsque l’empire tomba en décomposition, on vit reparaître le vieux lien de subordination personnelle d’homme à homme; mais latavisme y eut moins de part que l’afflux germanique.

En ce qui concerne les langues, la conclusion imparfaite à laquelle nous arrivons (1) est déjà satisfaisante. Oui, vers le temps des invasions, on employait encore des mots gaulois, et les auteurs en citent à l’occasion. Saint Irénée, évêque de Lyon depuis 178, tira parti pour sa prédication d’un « dialecte barbare »; mais n’y a-t-il plus de prônes bretons en Bretagne, ou corses chez les CorsesP Saint Jérôme comparaitle langage des Galates d’Asie avec celui des Trévires ; nous voyons malgré tout que le latin l'emporte pour toujours au vi siècle, latin populaire qui va donner le roman, mais qui s’élève sur les ruines du celtique. L’usage courant des vieux idiomes n’empéchait pas d'entendre le latin; chez nous les patoisants connaissent le français, presque tous. On chercherait en vain l’influence du celtique sur la latinité dans les inscriptions populaires, qui, naturellement, sont parfois incorrectes, ainsi que dans toutes les régions de l’empire. L’épigraphie fut pour la Gaule une acquisition de conséquence ; sans doute elle ne nous donne aucun échantillon des actes municipaux, d’où l’hypothèse qu’on devait les crier au lieu de les afficher (2). Reste pourtant que les épitaphes ne concernent pas seulement les hautes classes ; combien de petits artisans y revivent sous nos yeux! Croirat-on que leurs héritiers aient fait graver sur les tombeaux des

4) LXV, p. 385 et suiv.; F. BRUNOT, Revue des cours et conférences, 1923-24, II, p. 481-490.

(2) CXLII, VI, p. 127.

textes pour eux inintelligibles ? Et n’est-ce pas chose capitale que le latin soit devenu la langue universelle du négoce P

Si l’on veut bien admettre que l’unité enfin acquise fut pour la Gaule un bienfait, on fera gloire à la domination romaine d’y avoir contribué ; il y avait là autre chose qu’une question de frontières. Et l’on hésitera à mettre en parallèle la paix maintenue entre les peuples celtes et, d’autre part, les rivalités entre prétendants avec leurs suites néfastes même pour les provinces (1); de tels conflits n’auraient-ils pu surgir chez les Gaulois restés indépendants ? Le prestige du pouvoir central a agi profondément sur leurs esprits, leur inspirant un respect où il entrait de la dévotion.

Et cette influence a persisté alors même que l’autorité nese faisait plus ou presque plus sentir, depuis le v° siècle. Une alliance étroite se noua entre les Mérovingiens et l’Église romaine, qui usait du latin ; ainsi la romanisation commencée par les Césars a été complétée par leurs ennemis mêmes. Sans doute, c’est une culture en stagnation qui a été transmise aux Gaulois, rétrograde plutôt à la fin : aucun renouvellement; toujours la copie pure et simple, servile, à quelques détails près. De là certains jugements sévères : &« Rome a frappé la Gaule dans son présent ; elle l’a retardée dans ses destins naturels (2). » Mais ceux-ci demeurent énigmatiques, et nous touchons par là à une question plus générale qui mérite d’être reprise ailleurs (3).

(1) Zbid., p. 545. — (2) Ibid., p. 553 et suiv. (3) Veir notre Conclusion.

Page 1