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HISTORIQUE

Bien avant la conquête romaine, la Bretagne avait déjà été envahie par des hommes d’outre-Manche; aux Celtes purs s'étaient mêlés des Gallo-Celtes, partis de la Gaule du Nord. Car les facteurs géographiques pèsent d’un grand poids sur les relations des peuples : cette contrée, largement ouverte vers les rivages gaulois et appartenant au même ensemble, attira les émigrants, individuellement ou par groupes, avant de s'offrir aux Romains comme une proie facile (1). C’est à des nations rappelant les tribus gauloises, comme elles sans unité, que César se heurta dans sa première tentative, dont nous avons indiqué l’issue (2). Nous savons qu’elle fut sans lendemain ; Claude seulement la renouvela avec succès (3) et créa la nouvelle province.

Elle existait depuis l’an 43; ses limites étaient imprécises ; on avait pris pied dans le pays, mais il fallait le pacifier, s’avancer péniblement, en combattant, vers le Nord et vers POuest. La politique adoptée, et qui avait déjà réussi en d’autres circonstances, consistait à recueillir la soumission des souverains locaux, en leur abandonnant un pouvoir nominal; malheureusement, les masses ne suivaient pas toujours. Un

() CXXIIT. — (2) Ci-dessus, p. 42. — (3) Zd., p. 63.

élément surtout inquiétait les Romains : le clergé des druides. Ils s'étaient comme retranchés dans l’île de Mona (Anglesey); le gouverneur Suetonius Paulinus vint les troubler dans leur retraite ; ils s’évadèrent, sans doute jusqu'aux régions libres du joug étranger.

Ce coup de force, et plus encore les procédés des vétérans, les exactions deslégats de Rome, le recrutement forcéamenèrent une grave insurrection, dans laquelle une femme, Boudicca, joua un rôle incomparable ; à sa voix, quantité de tribus s’unirent en une vaste coalition (59). Durant l’absence de Paulinus, une légion fut taillée en pièces; trois villes ouvertes furent envahies, où les Romains étaient nombreux; le pillage et l'incendie eurent pour épilogue des égorgements en forêt, selon les rites ancestraux. En une bataille toutefois, l’habileté tactique du légat maîtrisa la révolte; un massacre équivalent racheta le premier, et Boudicca s’empoisonna. Il n’y eut plus alors que quelques essais de résistance épisodique, jusqu’à l’avènement de Vespasien.

Ce prince eut une très sage inspiration : un de ses premiers partisans, Cn. lulius Agricola (1), avait déjà exercé en Bretagne un commandement militaire; l’empereur le plaça àla tête de la province, où il prit en 77 ses fonctions de légat (2). Son gendre Tacite signale des réformes administratives qu’il accomplit aussitôt, sans négliger de réduire par les armes un peuple turbulent du pays de Galles et de ramener à l’obéissance Mona, que la rébellion récente semblait avoir libérée. Puis il poursuivit plus au Nord ses opérations de police et contraignit à la paix les belliqueux Brigantes, qui occupaient le territoire de l’actuel comté d’York. On ne voit pas clairement si les campagnes qu’il entreprit ensuite résultaient d’ordres supérieurs qu’il avait reçus, ou si elles sont dues à sa libre initiative. Leur localisation demeure même un problème; il est certain qu’il

(1) GaHœIS, XLVII, X, col. 125-143.

(2) R. Kwox Mac ELnerry, XXII, X (1920), p. 68-78.

reconnut le pays jusqu'aux golfes de la Clyde (Clota) et du Forth (Bodotria) ét plus tard poussa même au delà de cette ligne. Tacite a raconté avec force détails les combats qu’il livra, la stratégie prévoyante à laquelle il eut recours : parallèlement aux manœuvres sur terre, il dirigea une croisière navale autour de la Calédonie; il s’assurait ainsi des facilités de retraite et se renseignait sur l’étendue de l'ile.

Rappelé en 84 après un long gouvernement, il avait couvert de gloire les armes romaines; mais Domitien ne lui permit pas de poursuivre le cours de ses succès; sans doute ne tenait-il point à la conquête de toute la Haute-Écosse (1), qui ne fit amais partie de la province.

Lors du premier contact avec les Romains, les civitates de Bretagne différaient de celles de Gaule en ce qu’elles étaient soumises à des roitelets; César s’en explique très nettement ; seules, certaines régions du Sud, peut-être influencées par ce qui se passait de l’autre côté de la Manche, avaient à leur tête des oligarchies. Les modifications que la conquête dut introduire ou favoriser sont mal indiquées par ce passage de la Vie d'Agricola (2) : « Autrefois les Bretons obéissaient à des rois ; maintenant ils sont partagés, selon leurs dissensions ou leurs intérêts, entre des principes. » Cette dernière expression manque de clarté ; elle peut se rapporter soit à une faction aristocratique, soit à de pseudo-monarques auxquels Rome donnait son appui et dont elle faisait ses instruments; de toute manière, si les divisions territoriales continuaient d’exister comme en Gaule, le gouverneur, apparemment, y faisait prévaloir un régime conforme à ses vues.

Nos sources se taisent presque entièrement sur les temps qui suivirent le départ d’Agricola. On avait cru d’abord que son œuvre garda le caractère d’une entreprise d’exploration et que la province n’atteignit même pas le golfe de Solway; cette

(1) CXCITE, p. 74; CXVW, p. 174 et suiv.

(2) Chap. XII.

modération se serait justifiée par la nécessité d'employer sur d’autres frontières les effectifs qu’eût exigés une politique plus ambitieuse. Or on a pu établir par des moyens archéologiques (1) que l’occupation du Nord de la Bretagne continua pratiquement jusque vers la fin du règne de Trajan; puis quelque désastre subi par la IX° légion aura déterminé un mouvement de recul. Alors les Brigantes demeurèrent en dehors de la province ; on se contenta de leur imposer tribut. Ils n’étaient point matés pour si peu, et c’est, paraît-il, dans leur voisinage, à ÆEburacum, que des troubles sanglants donnèrent à Hadrien la pensée de visiter lîle, afin d’y instaurer un ordre durable. Nous sommes très mal fixés sur le détail de son intervention; il n’y a aucun doute toutefois qu’ellese manifesta dans cette région Nord où il devait tracer son vallum, et que l’exploitation minière en particulier reçut dès lors une féconde impulsion.

Antonin le Pieux sentit obligation pressante d’en finir avec les-mouvements des Brigantes; il résolut de leur ôter ce qui leur restait d'indépendance, pour les isoler des Calédoniens, intraitables voisins qui les surexcitaient sans cesse. Il réincorpora leur territoire à la province, dont la limite, portée plus au Nord, fut marquée par un nouveau vallum.

Mais ce rempart devait être violé; les assaillants, l’ayant dépassé, mirent en pièces une troupe romaine et multiplièrent les ravages. Commode dépêcha donc contre eux le gouverneur Ulpius Marcellus, dont les rapides succès parurent suffire à lui mériter, à lui empereur, le surnom de Britannicus (184). Il n'empêche que, vraisemblablement, à cette date la bande de terrain comprise entre les deux remparts ne fut plus, ou plus tout entière, occupée par les forces gouvernementales. Cellesci, d’ailleurs, donnaient déjà des signes d’agitation, affirmaient leur prétention de créer des Césars, mettant en fausse posture les légats loyalistes, donnant aux ambitieux de dangereux

(1) G. Macponazp, XXII, IX (1919), p. 111-138.

encouragements. Ce dernier cas fut celui d’Albinus, proclamé Auguste par ses trois légions (195) et qui, désertant sa province pour marcher à la rencontre de son compétiteur, fut battu par lui au Nord de Lyon.

Une fois débarrassé de ses divers concurrents, Septime- Sévère s’empressa de scinder en deux provinces un gouvernement qui semblait mettre à la disposition d’un seul homme de trop gros contingents. il y eut donc deux Bretagnes, Superior et {nferior, dont la limite commune a été vainement cherchée ; on tendait à admettre, d’une façon générale, que l’Znferior com: prenait les territoires septentrionaux ; la Superior, les plus rapprochés de Rome. Nous avons exposé jadis nos doutes sur ce point (1) et suggéré que le partage devait en gros, selon une ligne quelque peu Nord-Sud, laisser à un des légatsla garde du vallum et des régions montagneuses de l’Ouest, notamment du pays de Galles (2), sur lequel veillaient deux légions campées respectivement à ses extrémités; à l’autre légat, les contrées plus basses de l’Est, où stationnaient la seule légion d’York et quelques auxiliaires. Il serait exagéré de dire que leurs forces s’équilibraient ; le mieux pourvu n’en voyait pas moins ses disponibilités fort réduites.

Ainsi précaution était prise contre les risques intérieurs. Restaient les dangers du dehors, qui ne faisaient que croître : les Calédoniens, au mépris de leurs promesses, se disposaient à prendre parti pour une peuplade soulevée, à qui le gouverneur fut contraint d’acheter à bon prix une paix assurément précaire (3). Les choses se gâtaient au point que Sévère, vieux et infirme pourtant, crut nécessaire d’accourir en personne, et il s'installa à York avec les siens.

Il y devait mourir deux ans après, au terme d’expéditions où

(1) V. CHaAPoT, XX VII, LXXI (1911), p. 154-164.

(2) R.E. M. WHEELER, Segontium and the Roman Occupation of Wales, London, 1923 ; ID., Prehistoric and Roman Wales, Oxford, 1926.

(3) Dio Cass., LXXV, 5.

il avait fallu subir des « choses inexprimables », abattre des forêts, pratiquer des tranchées, combler des marais pour jeter des ponts sur bases solides, résister, sans pouvoir imposer une vraie bataille rangée, à des barbares agiles, menant la guerilla avecaisance, car ils connaissaient le paysà merveilleet, incroyablement sobres, à peine vêtus, rien ne les encombrait ; ils afti- raient au loin les détachements romains, laissaient par stratagème des troupeaux errer sans guide et comme abandonnés, et massacraient les vivandiers qui se risquaient, par petits groupes, à distance des camps. Les effectifs fondaient à la lon gue. Et cependant Sévère, qui suivait en litière son armée, se montra étrangement tenace et même, suivant Dion, avide de subjuguer toute la Calédonie ; mais rien de plus nébuleux, en somme, que la portée exacte de son pénible effort; la seule donnée précise provient de la découverte récente d’un camp romain aux environs d’Aberdeen (1).

De tout le 1° siècle, aucun empereur, d’après l’épigraphie, ne prit, sauf à la fin, le titre de Britannique, ou vainqueur des Bretons. On en conclurait témérairement à une pacification définitive, car les Calédoniens rentraient en rébellion à l’heure même où Sévère expirait. Ce qui a survécu, dans le naufrage de toute relation détaillée sur cette période troublée, c’est le souvenir des ambitions rivales qui déchiraient empire; les légions de Bretagne furent entraînées dans ces contestations et se rallièrent à des usurpateurs proclamés dans les Gaules (2). Quels appuis — ou quels adversaires — ceux-ci purent-ils trouver parmi les peuples indigènes ? On ne l’aperçoit pas, mais, dans un cas comme celui de Carausius, une hypothèse vient à l'esprit : celui-là, parti de rien, était un Ménapien; Ménapien d’Hibernie, comme on l’a proposé, ou des plaines de la Flandre, comme il est probable, c’était un Celte, bien mieux en mesure qu’un

(1) G. M. FRASER, Scoitish Geographical Magazine, XXXI (1915), p. 561-567.

(2) Plus haut p. 79.

Romain de race de se faire accepter. Et il avait à sa disposition une flotte considérable, avec des équipages bien entraînés, ren-

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