‹ LE MONDE ROMAINChapitre 83 sur 91 · XLI, VIII · texte numérisé non relu

XLI, VIII

(2) CLXII, XI, p. 291; LXVI, p. 152 et suiv,; CLXXXIII, p. 319 et suiv.: SCHULTEN, Die rômischen Grundherrschaften, Weimar, 1896, p. 28 et suiv.; KORNEMANN, XLVII, Suppl. IV, col. 249 et suiv. Dans les mosaïques, types de grandes villas fortifiées : CXC bis, pl. LVIIL, 1; LIX, nu.

possédaient la moitié de l’Afrique. Il n’y avait pas assez de colons pour mettre en valeur tout l’ager publicus; une bonne part en fut de bonne heure accaparée par la nobililas, moyennant une redevance légère ou même fictive. Ces grands domaines, en majorité, passèrent peu à peu aux empereurs, mais ils gardèrent souvent les noms des premiers possesseurs, bien que le prince les eût reçus, soit en vertu d’un testament, soit à la suite d’une condamnation, plus ou moins légitime. Les saltus, comme on les appelait, restaient en dehors de organisation municipale, livrés à des sociétés fermières (1), qui rendaient compte au propriétaire, lequel, résidant en Italie, ne visitait même pas ses domaines. Chaque compagnie recourait peu à l’élément servile ; d'habitude, elle sous-louait de petits lots, des parcelles, à des colons, — qui n’ont rien de commun, que le nom, avec les vétérans de César et d’Auguste, — de vrais serfs de la glèbe, occupants héréditaires, astreints à une redevance proportionnelle. I] y avait un cahier des charges, et le gouverneur veillait à ce qu’il fût respecté. Ce contrôle absorbant expliquerait à lui seul le titre de procurateur donné aux gouverneurs des Maurétanies. Les abus étaient inévitables, soit de la part des conductores, soit du fait du procurateur lui-même ;aussi lon voit les colons serapprocher,s’unir pour s’entr’aider et se défendre; la pétition des travailleurs sur le saltus Burunitanus (2) est particulièrement édifiante ; on constate avec étonnement qu’au milieu d’une grande majorité d’indigènes il se rencontre, parmi les plaignants, quelques citoyens romains.

Ces pauvres colons vivaient dans des chaumières rappelant les « gourbis » actuels, groupées en hameaux dont l’ensemble constituait la ferme avec toutes ses dépendances. De telles

(1)9. CarcopiINo, XXIV, XXV1(1906), p. 365-461, et XXXIT, XXIV (1922), p. 13-36; cf. TENNEY FRANK, American Journal of Philology, XLVII (1926), p. 55-73, 153-170.

(2) XLI, VII, 10570; CLXIII, I, p. 153-176.

agglomérations ne résultaient que des /atifundia, exploitation de la misère, et la vie agricole n’aboutissait pas uniformément à la création des villages, bien au contraire (1).

Tout d’abord, en effet, s’il vivait sur ses terres, ce qui était plutôt rare, ou y venait fréquemment, ce qui l’était moins, le propriétaire aisé se faisait construire une grande villa (3), formée d’élégantes constructions disposées autour d’une vaste cour ; il y logeait au besoin son intendant. Ou bien une demeure de cette sorte abritait le fermier général du bien-fonds, le procurateur préposé à un domaine impérial. Ce type de villa est figuré par de très belles mosaïques (4) découvertes dans le pays même ;on y voit en images l’existence du « gentilhomme campagnard », dont l’habitation est tantôt attenante aux maisons de fermes proprement dites, tantôt un peu à l'écart ; il a des appartements spéciaux, avec salles de bains, un parc et un verger, des pigeonniers et des volières, parfois des écuries où il élève des chevaux pour le cirque. La «châtelaine » apparaît aussi dans ces tableaux, paressant sous l’ombrage.

Quant aux petits cultivateurs libres, ils ne se contentent guère, comme dans notre Europe, d’un domicile isolé; ils ont leurs logis dans des villes, assez peuplées d’après l’étendue des ruines, et dont l’importance moyenne permet de les comparer à nos grandes sous-préfectures. Ils y ressentent plus de sécurité et puis, comme, à partir du re siècle, les citoyens romains se sont tellement multipliés, ce relèvement de situation impose de vivre à la romaine, autrement dit de la vie urbaine.

De là le nombre prodigieux des cités de type latin, dont les

(1) L, p. 34 et suiv. — (2) CXVI.

(3) XLITI, art. Villa. — (i) LXX VII, Il p. 149-152.

vestiges, peu maltraités par l’Islam indolent, subsistent encore en Algérie et en Tunisie et que les fouilles, de jour en jour, permettent de mieux connaître. Celles de la côte échappent plus que les autres aux investigations ; les eaux ont remanié le terrain, ravivé le sol ou charrié des alluvions ; les ports restés actifs ont eu besoin de hangars nouveaux qui condamnaient à la destruction les anciens. Les villes de l’intérieur revivent bien davantage à nos yeux : c’est Dougga, Announa, Timgad, Lambèse, Djemila (1), Gightis (2), Althiburos (3). L'opposition y éclate entre les maisons privées, humbles, mesquines, à quelques rares exceptions près (car l’aristocratie locale exige un peu plus de confort), et les bâtiments publics, qui sont la gloire, non seulement de la communauté, mais de chaque citoyen pris en particulier : forums (4), thermes (5), basiliques, temples, lieux de plaisirs divers, théâtres (6) et amphithéâtres, et jusqu’aux constructions de pur apparat comme les portes monumentales et les arcs triomphaux (7), autant de somptuosités qui apparentent étroitement les villes d'Afrique à celles d’Italie.

LA ROMANISATION.

Ce sont ces monuments qu’invoquent en faveur de la romanisation del’Afrique les observateurs superficiels. Assurément, pour une bonne part, elle s’est créé un décor, du style d’empire le plus authentique ; les tombeaux eux-mêmes, du moins les plus luxueux, sont exécutés dans cette note uniforme importée d'Italie. Or c’est précisément cette conformité rigoureuse aux modèles de la métropole qui révèle le mieux le caractère arti-

(1) LXXV, p. 111-120. — (2) L. A. CONSTANS, Gightis (Notes et documents publiés par la Direction des Antiquités et des Arts), Paris, 1916.

(3) A. MERLIN, Forum et maisons d’Althiburos (Ibid.), Paris, 1913.

(4) LXXV, p. 61-75. — (5) Jbid., p. 94-98.

(6) Zbid., p. 88-94. — (7) Ibid., p. 53-59.

ficiel de cet urbanisme, fait pour une classe restreinte, qu’il suffisait à Rome d’avoir attirée dans son orbite et dans ses intérêts. On se souciait fort peu de la masse, souhaïtant seulement que cette dernière comprit les avantages matériels du loyalisme.

Que la langue latine ait été largement répandue en Afrique, c’est un fait évident, dont il ne faudrait point exagérer la portée ni les conséquences, et d’autre part relativement tardif, auquel le christianisme a dû aider #Æonsidérablement. Quand la sœur de Septime-Sévère, originaire de Leptis en Tripolitaine, l’alla visiter à Rome, elle fit honte à l’empereur, car elle ignorait le latin. Ceux qui l’avaient appris ne le parlaient pas très purement: Apulée, natifde Madaure, craignait, en arrivant dans la capitale, de révéler par là son origine. Ce détail est plus symptomatique que la forme très incorrecte des épitaphes de petites gens, rédigées nôn par des lettrés professionnels comme lui, mais par des artisans que leur métier mettait en relations avec une foule de personnes et obligeait à un certain polyglottisme ; des cas analogues se voient encore aujourd’hui. Du reste, le latin était obligatoirement la langue des tribunaux, des assemblées municipales et de l’armée par laquelle passaient tant d’indigènes. Cela suffisaità faire naître des écoles, où l’on enseignait la langue universelle, et dont beaucoup s’élevaient fort au-dessus des rudiments. Quelquesunes, notamment à Carthage, à Cirta, à Madaure, devaient différer peu des écoles d'Italie ; on y apprenaîit l’histoire littéraire par la lecture des auteurs célèbres, et aussi la rhétorique qui dans tout l’empire exerçait ses ravages. Les villes se montraient fières de leurs « scholars », dressaient leurs effigies et gravaient sur la pierre la commémoration de leurs succès. La part de cette contrée dans la production littéraire (1) serait tautefois négligeable sans le christianisme, qui mit l’Afrique

(1) CLXIT, XI, p. 301 et suiv.

au premier plan (1) : les apologistes et polémistes les plus vigoureux, les plus hardis, sont nés sur cette terre. Leur ascendance, indigène ou latine, reste par malheur incertaine ; il semble pourtant difficile que plus d’un ne soit pas un Berbère assimilé.

La langue des Romains n’avait point éliminé, même aux derniers jours, les dialectes antérieurs : on parlait encore le punique, et ce qu’on appelait le libyque était l’idiome courant des nomades (2). Les éléments sédentaires adoptaient facilement, en revanche, les langues des peuplesqui les dominaient politiquement ; ils s’adaptèrent successivement au punique et au latin, comme ils devaient finalement accepter l’arabe. Cette race avait &«un mélange de qualités contraires qu’aucune n’a réunies au même degré : elle paraissait se livrer et ne se donnait pas entièrement ; elle s’accommodait de la façon de vivre des autres et au fond gardait la sienne ; en un mot, elle était peu résistante et très persistante (3) ». Elle prit volontiers de Rome certaines habitudes de confort et le penchant à l’association, qui se manifestait dans les collèges, religieux ou professionnels, plus largement encore dans la cité ; l’instinct ethnique, positif, réaliste, l’inclinait lui aussi à suivre de tels exemples.

Mais pour que ceux-ci produisissent leur plein effet, encore fallait-il que la paix romaine parût bien assise (4). Or, dès le ne siècle, il souffle sur tout l’empire un vent d’anarchie et d'insécurité, alors qu'aux yeux des Africains tout prestige repose sur la force certaine et manifeste. Nouveauté grave, qui n’a guère son équivalent dans les autres provinces, des Berbères romanisés sentent fléchir leur fidélité et rêvent de s’affranchir ; ils voient bien que l’armée est de moins en moins

(1) H. LecrErCo, L'Afrique chrétienne, Paris, 1914; P. MONCEAUX, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne, Paris, 1901-1923 (7 vol.).

.(2) CLXIT, XI, p. 280 et suiv.

(3) LXVI, p. 359; cf. CLXII, XI, p. 250 et suiv. (4) LXXIV, p. 772 et suiv.

romaine, de plus en plus barbare. Les chefs indigènes qui entrent en révolte contre le pouvoir central n’ambitionnent pas, comme d’autres rebelles dont nous avons parlé, de devenir empereurs à Rome ; leur but est de se tailler un royaume indépendant ; ils ne croient plus à la durée de l’empire et travaillent à sa dislocation.

Les querelles religieuses (1) ont encore activé cette désagrégation. Le schisme donatiste, depuis le début du 1v® siècle, a coupé en deux la population assimilée d'Afrique; les haines s’exaspèrent entre les orthodoxes et leurs opposants. Et la misère aussi va diviser les populations rurales ; des bandes de colons insurgés, excités par les donatistes, errent dans les campagnes : ce sont les « circoncellions », ainsi nommés parce qu’ils rôdent autour des fermes (circum cellas), préparent des coups de main, volent, détruisent, massacrent même, font aux gens stables une existence si intolérable que ceux-ci finissent par renoncer et par déserter les champs. S’il s'était trouvé à l’époque quelque État barbare assez fort pour profiter des circonstances, la conquête de l’Afrique sur l’empire n’aurait pas attendu jusqu’à l’an 430.

Les Vandales, qui à cette date s’y installèrent, ne s’en prenaient pas spécialement à la civilisation romaine, que leurs princes affectaient même d’adopter ; le pillage seul les intéressait. Mais, pour ce motif, ils n’ont jeté leur dévolu que sur les régions les plus riches et couvertes de cités; ils ont dédaigné celles de l’intérieur (2), abandonnant à eux-mêmes les habitants, que la vie sauvage a peu à peu ressaisis. La domination de Justinien, qu’on nomme byzantine, mais qui gardait forme romaine, n’a eu également sur les hauts plateaux et sur les terres voisines du Sahara qu’une influence médiocre ; ses châteaux massifs et multipliés ne l’ont pas empêchée de succom-

(1) LECLERCQ, op. cit., I, chap. 1V; J. MESNAGE, Le Christianisme en Afrique, Origines, Paris, 1915.

(2) E. ALBERTINI, XV, 1925, p, 261 et suiv.

ber, après moins de deux siècles, aux attaques des Sarrasins.

Ainsi la réceptivité des Berbères, leur bon vouloir apparent à se donner un vernis de culture européenne ne sauraient faire illusion. La métropole a importé en Afrique quantité de choses éphémères, mais non les éléments de population qui seuls y auraient pu enraciner son influence et son esprit. Les ruines qui couvrent la contrée sont le parfait symbole d’une œuvre artificielle, qui n’a pas eu de lendemain.

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Tel fut, d’après les témoignages de l’archéologie et de l’his toire, cet empire immense et composite (1) qui a tant frappé les imaginations, séduit jusqu'aux barbares envahisseurs, et dont la formule même, pendant des siècles, s’est imposée comme celle d’un État providentiel, doué de pérennité. Par une fiction curieuse, c’est dans l’Europe centrale, d’où sont partis les plus rudes coups contre la puissance des Césars, que le Xaïser, leur successeur de nom, a maintenu jusqu’en 1806, sans nul souci des vraisemblances, le fantôme archaïque de PEmpire romain.

C’en est assez pour expliquer la longue persistance d’admirations conventionnelles, malgré le progrès des connaissances et le travail de la critique, Où en est à cet égard l’œuvre de résurrection historique et qu’est-il raisonnable d’en attendre encore ? Question embarrassante. Il n’est pas niable que, dans ce tableau de l’Orbis Romanus, bien des détails peu à peu se précisent; il est douteux toutefois qu’aucune partie de l’ensemble prenne jamais à nos yeux son aspect véritable. Les documents écrits, gravés ou figurés, font revivre surtout les traits communs aux diverses régions; on a beaucoup plus de peine à relever les disparates qui se devinent et qui subsistaient dans les couches sous-jacentes, maïs ne s’exprimaient pas. Nulle part,en somme, la recherche archéologique n’a fait

(1) Sur le mélange des populations dans l’empire, cf. TENNEY FRASK, American Historical Review, XXI (1916), p. 689-716, CVI, p. 565 et suiv,

défaut, et, pour toutes les provinces, des descriptions synthétiques, forcément provisoires, ont vu le jour déjà, ou s’exécutent. Les découvertes de hasard et les données des fouilles ont laissé apparaître, ou rectifié, des quantités de menus faits; cette sorte de reconstitution a devant elle des perspectives illimitées. Maïs il ne semble pas qu’elle réserve désormais de grandes révélations, ni qu’elle doive apporter des solutions inédites aux problèmes fondamentaux que, pour finir, il convient d'examiner. "x

Y a-t-il lieu de s’extasier devant le groupement unitaire de cette masse de territoires? De vieux auteurs ne tarissent pas sur le miracle de méthode qui s’est ainsi affirmé. Nous ne nierons pas que la petite cité du Palatin, en débordant sur la campagne environnante, en dominant toute l’Italie, en écrasant la puissance punique, n’ait accompli de rares prouesses; la soumission de la Macédoine était encore une entreprise soulevant de sérieuses difficultés. Passé ce premier stade, et depuis la date d’où part le présent livre, l’œuvre réalisée naraît peu de chose en comparaison.

Un fort État centralisé, pourvu d'institutions solides et respectées, dont les soldats sont citoyens ou ont promesse de l’être bientôt, dressés à une technique de guerre éprouvée, part à l’assaut de quelque contrée nouvelle; que trouve-t-il devant lui P A l'Est, des citadins contents de libertés illusoires, indifférents depuis longtemps au nom de leur suzerain; à l'Occident, des tribus, des clans, en relations tendues avec ceux du voisinage ; parfois une cohue torrentueuse qui n'offre de danger que pour les faibles effectifs. Le succès pouvait se faire attendre plus ou moins, suivant l’ampleur des moyens employés; il était généralement inévitable.

Une thèse séduisante (1) fait reproche aux Komains d’avoir

(1) T. XVI p. 416 et suiv.

cédé à l'attraction de l’Orient grec, au lieu de donner immédiatement tout leur effort du côté du monde barbare, où ils auraient trouvé à remplir leur véritable mission. Osera-t-on les blâmer d’avoir d’abord choisi, spontanément, la tâche la moins rude? Le continent asiatique éveillait des tentations fort explicables : des royaumes en déliquescence appelaient linvasion. Rome a même apporté une sorte de lenteur calculée à s’en saisir. Par endroits, des souverains inscrivent le peuple romain dans leurs testaments — libres ou captés, peu importe; — les populations se soumettent, changent de propriétaire, sans grande résistance! L’Italie, dit-on, s’est laissé éblouir par les trésors de l’Orient. Mais la richesse est un instrument de domination ; les expéditions lointaines coûtaient cher, et Rome aurait eu peine à s’y lancer sans ce « nerf de la guerre » préalablement assuré; les combattants si attachés à la personne d’un Marius, d’un Pompée, d’un César, eussentils suivi aveuglément, et jusqu’à lillégalité, le chef qui les menait à des conquêtes nouvelles, sans les largesses qu'avait facilitées la mise à sac de cet Orient prospère et industrieux P S’attaquant d’abord, par exemple, à la Gaule, quelle proie eût-on désignée à ces soldats partis pour le pillage P Sont-ce les huttes modestes, de branchages et de terre gazonnée, où vivaient simplement des paysans mal vêtus ? Ou même les chars des nobles, leurs armes, peu différentes de celles des Romains P

Non seulement l’Occident était plus pauvre, mais on savait par les premiers contacts que les hommes s’y montraient farouches et obstinés; l’idée de patrie, liée à un petit coin de terre, n’évoquait point dans leurs esprits les franchises pro- ‘ blématiques symbolisées par des institutions de parade, mais l'indépendance du sol et de ses occupants. La lente et dure conquête de l’Ibérie explique suffisamment que les Romains aient pris pied dans une région aussi lointaine que la Palestine avant même d’avoir renforcé d’une marche protectrice,

au delà des Alpes, les frontières septentrionales de l’Italie. L'Empire, le premier, eut l’audace de pourvoir à cette nécessité, et il y éprouva des surprises. Mais Rome était alors en pleine vigueur et devait avoir le dernier mot. Il lui fallut cependant, bon gré mal gré, borner ses ambitions.

Ambitions souvent inconscientes chez les dirigeants, et de ce fait il est d’autres exemples. L'histoire la plus récente nous montrerait des cas frappants de ces « responsabilités » qui s’accroissent sans cesse et développent des « contrôles » jugés indispensables. Pareillement, quand Rome venait encore d’annexer des peuples, elle estimait décent vis-à-vis d’eux, et prudent pour elle-même, de les protéger par l’interposition d'une zone de couverture. C’est ainsi que la Gaule fut couverte par la Bretagne etaurait dû l’être par la Germanie comme les régions du Haut-Danube; que la Maurétanie couvrit l'Espagne et la Numidie ; que la Dacie fut indispensable à couvrir la Mésie, et que, la Syrie du Nord manquant d’une barrière sûre, on fit tuer tant d'hommes, à tant de reprises, pour la Mésopotamie, — qu’il aurait fallu défendre à son tour contre le bastion iranien. Cette Perse, parthique ou sassanide, qui affectait avec l’État romain une égalité intolérable, fut bien des fois provocatrice, elle aussi; mais, quand elle regardait vers l'Arménie, c'était la même nécessité d’un solide rempart de sauvegarde que, raisonnablement, elle eût pu alléguer.

Ainsi tout succès en appelait, en exigeait un autre. L’Océan, toutefois, était une sorte d’aboutissement P A moins que du rivage on n’en vit un second en face..…, et la Manche fut traitée comme un simple fleuve. Quant au désert, mer aussi par ses sables, les pointes hardies poussées en Afrique vers le Sud indiquent qu’on lui accorda une confiance réservée. Ce besoin de garantie, jamais satisfait, s’accroissait de la faiblesse même des obstacles : plus l’empire s’étendait, plus l'adversaire du moment semblait petit et méprisable, et les Césars eurent rarement à désarmer une coalition ; la pluralité des attaques

contre eux ne résultait guère d’une entente. En somme, tout conduisait irrésistiblement à la domination universelle, Sans le désastre de Varus, sans l’éternelle déception subie aux bords du Tigre, Rome, en deux directions, devait plus que jamais s’enfoncer dans le vide.

Comment se heurta-t-elle donc à deux môles de résistance inébranlables? L'historique qui précède en rend déjà un peu compte, mais nous le comprendrons mieux en récapitulant les causes même qui expliquent l’effondrement de l’empire.

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