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Pouchkine ne se contentait pas d'écrire des poèmes romantiques; un vent de libéralisme soufflait alors sur la Russie : les uns, comme Tchaadaev, rêvaient de faire entrer leur patrie dans Téglise catholique ; d'autres souhaitaient une constitution. Pouchkine se laissait aller à composer et à lire dans les cercles littéraires des morceaux lyriques ou satiriques, qui devaient nécessairement effaroucher les autorités et qui, aujourd'hui encore, ne peuvent être imprimés qu'à l'étranger. On a publié naguère à Leipzig tout un volume de ces poésies compromettantes. J'en ai cité plus haut quelques fragments de l'ode au poignard.
En sortant du lycée, Pouchkine était entré au ministère des Affaires étrangères; évidemment un poète jacobin n'était pas à sa place dans une administration aussi conservatrice. Naguère, pour de pareils écarts de plume, Raditschev avait été condamné à mort; Pouchkine faillit être expédié en Sibérie. L'empereur Alexandre fut clément pour le jeune poète. Du ministère des Affaires étrangères, il fut transféré au service de la colonisation. Il s'agissait de russifier les immenses steppes de la Russie méridionale, habitées par des allogènes ou absolument
désertes. De 1820 à d82i, Pouchkine résida tour à tour à EkaterinoslavI, à Kichinev (en Bessa-. rabie) et à Odessa. Au fond il s'en tirait à bon compte et pouvait se féliciter de sa destinée.
Pendant cette période d'exil (1820-1824), il étudia particulièrement Byron dont nous avons déjà si{»^nalé l'influence sur l'œuvre poétique de Mickiewicz. Cet Orient que le poète britannique allait chercher si loin de son île natale^ Pouchkine le trouvait aux frontières mômes de la Russie. Une excursion en Crimée et au Caucase lui révéla des paysages grandioses, des types pittoresques qu'il n'aurait pas devinés sur les bords de la Neva. Il écrivit le Prisoimiei^ du Caucase, la Fontaine de Balitchiseraï, Il commença Onié- (juine où l'on reconnaît dans certaines parties l'imitation de Don Juan, A Kichinev, en Bessarabie, il vivait à la porte même de l'Orient, au milieu d'une population à demi européenne, à demi asiatique. Les douleurs du patriote ne s'ajoutaient pas, comme chez Mickiewicz, au chagrin de l'exilé. Il ne prenait pas sa destinée au tragique. « Je flânais naguère sur les quais de la Neva, dit-il au début à'Oniéguine, mais le nord n'est pas bon pour moi », et plus loin il fait une allusion demi-sérieuse, demi-plaisante à
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la destinée d'Ovide, qui, pour avoir chanté ses amours, termina sa carrière brillante et tumultueuse en Moldavie, siu fond des steppes, bien loin de son Italie.
En 1822, pendant un voyage à Izmaïl, il eut l'idée de s'associer pendant quelque temps à une bande de tsiganes et de partager leur vie errante. La Bessarabie porta en somme bonheur à son génie. Il y écrivit VÊjJître à Ovide, le Poème de Napoléon, la Ballade d'Oleg *.
En 1823, il fut transféré à Odessa et attaché à la chancellerie du comte Voronzov, gouverneur général de la Nouvelle-Russie. Odessa, c'était de nouveau l'Europe. Le poète s'y serait trouvé heureux s'il n'avait été assiégé par de continuels besoins d'argent et s'il avait su contenir un penchant fâcheux à l'épigramme. Il s'en prit au prince Voronzov lui-même, fut relevé de ses fonctions et exilé au village de Mikhaïlovskoé, propriété de sa mère, dans le gouvernement de Pskov. En quittant Odessa, il écrivit son poème à la mer, imité des stances fameuses de Byron à l'Océan *. C'était un adieu suprême.
1. Pour les citations on me permettra de renvoyer à mon livre sur la Littérature russe, 2" édition, p. 35i-38o.