Victor Hugo, Feuilles cVautomne
roubles. Depuis plusieurs années, il s'était beaucoup occupé d'histoire nationale. Il songea à mettre en œuvre les aventures si dramatiques, si romanesques de Pougatchev. De ses études préparatoires il tira une de ses meilleures nouvelles, la Fille du capitaine. Il voulut connaître les lieux où s'étaient passés les événements qu'il avait à raconter. Il visita Orenbourg et Kazan. A son retour, il écrivit le joli conte le Pécheur et le Poisson et le Cavalier de bronze, qui débute par de si belles strophes en l'honneur de Pierre le Grand. En 1833, son Pougatchev fut imprimé aux frais de l'Etat. Il acheva son poème i'Oniéguine, œuvre tour à tour lyrique, élégiaque, ironique, qui rappelle certaines pages de Byron ou d'Alfred de Musset. Le héros périt tué en duel; cette fois encore, il semble que Pouchkine ait eu le pressentiment de sa tragique destinée.
Pouchkine était arrivé au comble de la gloire et, semblait-il, de la fortune; mais sa femme aimait le monde et l'entraînait à des dépenses supérieures à ses revenus. Comme notre Lamartine, il avait à lutter contre la meute de ses créanciers. Ses lettres trahissent parfois un profond découragement. On en retrouve la trace
dans certaines de ses poésies, par exemple dans celle (jui a pour titre le Retour au pays natal. D'autre part, il était terriblement jaloux de Mme Pouchkine. A Pétersbourg vivait à ce moment-là un Français appelé Georges d'Anthès. Né en Alsace d'une famille légitimiste, il était entré en 1830 au service de la Russie et avait obtenu de Tempereur Nicolas un brevet d'officier. Il avait été adopté par le ministre de Hollande à Saint-Pétersbourg, M. le baron de Heeckeren. Il prit son nom et c'est sous ce nom qu'il figure dans les répertoires biographiques. Il avait épousé la sœur de Mme Pouchkine ; mais il était fort assidu auprès de la femme du poète. Pouchkine le provoqua en duel et fut blessé mortellement le 27 janvier 1837; il mourut le 29, après une lamentable agonie *. L'empereur Nicolas fut profondément ému de cette catastrophe; il comprit quelle perte la Russie allait faire et adressa au poète mourant un billet autographe ainsi conçu :
Cher ami Alexandre Sergievitch, si telle est la volonté de la Providence que nous ne nous revoyons plus icibas, je te conseille de mourir en chrétien. Ne te préoccupe pas du sort de tes enfants. Je veillerai sur eux.
\. De Heeckeren dut rentrer en France après la mort de Pouchkine. U fit partie du conseil général du Haut-Rhin, fut
La Russie intellectuelle pleura sincèrement le poète qui avait' ouvert à sa littérature de nouvelles destinées. Elle le pleura sincèrement. Lermontov, dans des vers célèbres, se fit Tinterprêté de la douleur nationale :
Il est mort, le poète esclave de l'honneur, il est mort calomnié par la rumeur publique. Avec une balle dans le cœur et la soif de la vengeance, il a incliné sa fière tête. L'âme du poète ne pouvait souffrir l'affront des médisances journalières. Il s'est levé seul cette fois encore contre l'opinion du monde, et le voilà tué, tué ! A quoi bon maintenant des sanglots, un chœur inutile de louanges et de larmes, un balbutiement piteux de justifications? L'arrêt du destin s'est accompli.
Il s'est éteint comme un flambeau, le merveilleux génie. Son meurtrier l'a frappé de sang-froid, d'un cœur qui battait sans secousse. Quoi d'étonnant? Il est venu de loin, avec des centaines d'autres vagabonds, pour chasser chez nous la fortune et les honneurs. Il a été jeté chez nous par la volonté du destin. Railleur, il méprisait insolemment la langue et les mœurs d'un peuple étranger. Il ne pouvait épargner notre gloire. Il ne pouvait comprendre en cette minute sanglante sur qui il levait la main....
Ils se sont tus, les chants merveilleux; c'est fini. Us ne résonneront plus. Étroite et sombre est la retraite du chanteur, un sceau est posé sur ses lèvres.
Et vous, insolents descendants de pères célèbres par leur bassesse... vous, troupe avide de bourreaux groupés autour de la liberté, du génie et de la gloire, abriteznommé représentant du peuple en 1849, soutint la politique de l'Elysée, fut chargé d'une mission en Bussie par Napoléon III et nommé sénateur en 1852. Il est mort en 1895.
tH4 LE MONDE SLAVE.
vouH il l'uinbiG (le la loi! Que devant vous la Justice et le droit, tout se tikise. Mais il y a aussi la Justice de Diea, ehampions du vice; il y a un juge lerrible; il est inacr,(-ssible au bi'uit de l'iir, il connatl d'avance les pensées et les actes. Alurs en vain vous aurez recours n h caliimnie ; elle ne pourra plus vous servir, et tout voire sany noir ne lavera point le sani; juste du poète.
Soixante-ilcux ans se sont écoulés depuis la mort du rénovateur de la poésie russe ', Sa patrie n'a cessé de rendre hommage à sa mémoire; elle lui a élevé des monuments à Pétersbourg, à Odessa, à Moscou. Ses ceuvres ont pénétré jusque dans la chaumière des paysans. Elles ont inspiré les peintres, les sculpteurs, les musiciens. Le centenaire de Pouchkine a été célébré avec un enthousiasme pieux, avec une pompe toute royale. Ainsi se sont trouvées justifiées les fièresparoles que le poètes' adressait à lui-même dans son Exegi monumenlum :
Non, je ne mourrai pas tout entier.... Le bruit de mon nom courra par toute l'immense Hussie. Pendant longtemps Je serai cher à mon peuple, parce que ma iyre a suscitjJ de bons sentiments, parce que dans un siècle brutal j'ai cêlébrti la liberté, jai prêché l'amour pour les déchus.
du
L'histoire de la Russie ne remonte pas au delà du ix'' siècle de Tère chrétienne. Ce que les anciens nous apprennent sur les Scythes et les Sarmates n'a aucun rapport avec cette histoire. Au IX® siècle, le sol de la Russie actuelle nous apparaît peuplé par trois groupes différents : des Slaves, des Finnois et des Turcs. Dans le bassin du Volkhov, du haut Volga, du haut Dnieper, du Boug et du Dniester habitent des peuples slaves. Ils appartiennent à cette grande race qui, par la Pologne et les pays baltiques, s'étend alors jusqu'à la rive droite de l'Elbe (elle a bien reculé depuis à l'ouest, mais elle s'est dédommagée en
1. Conférence faite à bord du Versailles^ au mois d'août 1897 pendant la croisière organisée par la Revue générale des Sciences, en Danemark, en Suède et en Russie, à l'occasion du voyage du président Faure à Saint-Pétersbourg.
Orient); qui, par la Moravie et la Bohème, rejoint les Slovènes et les Croates; qui franchit le Danube et occupe — par les Serbes et les Bulgares — tout le Nord de la Péirinsule balkanique. Les peuples slaves de la Russie portent des noms qui ont aujourd'hui, pour la plupart, disparu, ou qui ne se conservent que dans des dénominations topographiques, noms de fleuves ou de villes, Slovènes, Polotchanes, Viatitches, Boujanes (sur le Boug), Dregoyitches, Drevliancs, Radimitches, Polianes, Siévériens, Viatitches, Ouglitches, Tivertsiens.
Ils confinent à Touest avec des Lithuaniens, h Touest, au nord et à Test avec des Finnois, Tchoudes et Karéliens (sur les bords de la Baltique), Tchoudes sur les bords de la Dvina, Mériens, Tchérémisses, Mestchériens, Mordvines, Biarmiens.
Quelques-uns de ces peuples subsistent encore aujourd'hui, par exemple les Mordvines et les Tchérémisses; d'autres ont laissé leur nom à des villes, par exemple Mourom, dans le gouvernement de Vladimir, ou à des familles.
Au sud-est habitent des peuples de race turque, les Petchénégues, les Khazares.
Les peuples slaves, essentiellement agricul-
leurs, ont été pendant de longs siècles étrangers aux idées de conquêtes. Ils constituent, ainsi que les Finnois, une masse flottante, invertébrée, gélatineuse. Ils forment une matière ethnique, ils ne constituent pas une nation; ils vivent divisés en une infinité de tribus, dans un état d'anarchie absolue, n'ayant ni besoin ni envie de s'organiser. Les mots qui désignent Tautorité suprême sont encore aujourd'hui chez les Russes ' — et d'ailleurs chez tous les Slaves, race anarchique — des mots étrangers : tsar est venu du latin Cœsar; Kniaz (prince), du germanique Kuning (Kœnig, roi); Korol (roi), du germanique Kerl, Karl (d'où, chez nous, Charles).
Pour galvaniser ces masses dormantes, pour les faire naître à la vie politique, il faut l'arrivée , l'intrusion brutale d'un élément
étranger.
C'est là un phénomène qui s'est produit plus d'une fois au moyen âge.
Les Francs germaniques ont façonné les Gallo-Romains et fait la France; les Normands Scandinaves ont fait l'Angleterre; la Bulgarie
i90 LE MONDE SLAVE.
Scandinave; la Rous, qui, conduite par un chef appelé Rurik, vint s'établir à Novg^orod, sur le lac Umen. Les noms de nos premiers rois mérovingiens suffisent à attester leur origine germanique; de même, ceux de Rurik et de ses compagnons attestent leur origine Scandinave*. Ce qui la prouve encore bien plus, c'est leur façon d'agir, c'est leur esprit d'initiative, c'est le caractère de leurs expéditions fluviales et maritimes. Sous la direction de ces hardis compagnons, les Slaves inertes se transforment, deviennent à leur tour des guerriers et des pirates entreprenants, des marins audacieux. Les Varègues normands échangent bientôt leur idiome Scandinave contre la langue slave parlée par les peuples soumis; il n'a laissé que peu de traces en russe, notamment le mot knout (anglais knot^ nœud), dans lequel les ennemis de la Russie voyaient naguère le symbole de ses origines soi-disant mongoles.
En revanche, les Slaves prennent le nom de
\. La plus ancienne chronique russe, dite de Nestor, nous a conservé tous ces noms; voir ma traduction de cette chronique (librairie Leroux, 1884). On a constaté de curieuses analogies entre les types des anciens guerriers varègues d'après les miniatures russes et ceux de la tapisserie de Baveux.
leurs conquérants : peu à peu les tribus oublieront leurs dénominations primitives pour celui de la Rous ou des Rous qui les ont subjugués. Le nom primitif est Rusî; plus tard, par coquetterie, pour plaire aux Grecs qui disaient Rhôs, on a écrit Rossîa.
La première étape des Varègues est Novgorodla-Grande sur le lac Ilmen; de Novgorod, les débouchés sont faciles sur la Baltique et sur les divers réseaux fluviaux dont j'ai parlé tout à Theure. Quand plus tard Pierre le Grand établira sur la Neva le centre politique de son empire, il ne fera que ramener la Russie à son point de départ.
En 862, les Russes sont à Novgorod ; trois ans après, ils descendent à Kiev. Kiev est la seconde étape de l'histoire russe. Les hardis navigateurs franchissent les cataractes du Dnieper (Constantin Porphyrogénète nous a conservé les noms Scandinaves de ces cataractes), et, dès 865, ils vont se heurter aux murailles deConstantinople. Kiev, voisine de Byzance, devient la capitale de la dynastie de Rurik. De là, on pouvait aisément surveiller les grasses régions du Danube où Ton trouvait, dit la chronique, « de l'argent, des étofles, des fruits, des vins, des chevaux, de la peau, de la cire, du miel et des esclaves ».
19â LE MONDE SLAVE.
Ces premiers princes Scandinaves ne songent point à centraliser leur domination; ils nont rien de commun avec les futurs tsars de Moscou. Ils n'entreprennent aucune expédition importante sans Tavis conforme de leurs leudes (droujina); ils partagent leurs domaines entre leurs fils, ils créent autour de Kiev tout un système d'apanages ; les princes apanages seront naturellement tentés d'agrandir leur lot, parfois aux dépens de leur frère ou cousin; le plus souvent aux dépens des peuples finnois ou turcs, qu'ils absorbent peu à peu.
Les Russes Varègues-Slaves, et de plus en plus slavîsés, ne réussirent pas à imposer leur domination à Constantinople, ni même à mettre définitivement le pied dans la Péninsule balkanique. En revanche, c'est par suite de leurs rapports avec Byzance qu'ils adoptèrent une certaine forme de la religion chrétienne, la forme dite orthodoxe (pravoslavna). Si Novgorod était resté le siège du nouvel Etat russe, le christianisme lui serait sans doute venu de la Suède sous la forme latine. La Russie serait entrée en rapports
intimes avec la culture occidentale, se serait pénétrée d'elle. La marche de la civilisation eût été beaucoup plus rapide, les alliances avec les puissances occidentales plus faciles, la lutte contre certaines d'entre elles, notamment la Pologne, aurait pris un caractère moins aigu. Mais le centre de gravité étant à Kiev, la Russie s'est laissé pénétrer par l'esprit byzantin. Au lieu d'adopter le latin comme langue liturgique, elle adopta le slavon, qui jouait déjà ce rôle dans les églises de Serbie et de Bulgarie, et qui est, suivant les uns, l'ancien bulgare, suivant les autres l'idiome aujourd'hui disparu des Slovènes de Hongrie. Elle reçut les traditions d'une culture évidemment inférieure à celle de l'Occident latin.
Un antagonisme, de plus en plus irréconciliable, s'établit entre elle et les pays de culture latine. Byzance ne révéla pas aux Varègues- Russes l'esprit de la Grèce antique; en revanche, les idées politiques importées par ses prêtres et ses publicistes devaient favoriser l'éclosion du tsarisme ; quand les premiers tsars furent arrivés à une conception nette de l'autocratie, c'est sur les empereurs byzantins qu'ils songèrent à se
modeler. Ils ne rencontrèrent point de résistance
dans le clergé; ils n'eurent point, comme les empereurs d'Occident, à lutter contre les reveadications du pouvoir pontifical. D'autre part, le souvenir de ses origines religieuses devait nécessairement intéresser la Russie kiévienne, moscovite, ou pétersbourgeoise, aux destinées des peuples orthodoxes, serbes, grecs, bulgares et roumains. Elle est devenue, par la force même des choses, leur protectrice naturelle, non seulement dans la Péninsule balkanique, mais aussi dans les sanctuaires de la Palestine.
Kiev ne devait pas rester longtemps la capitale du monde russe : peu à peu elle essaimait des colonies, elle conquérait des territoires chez les peuples voisins, notamment chez les Finnois, dans les bassins du moyen Volga et de ses affluents, de la Dvina du Nord. Les peuples finnois se laissèrent assez aisément assimiler et convertir au christianisme. De même que les éléments Scandinaves, ils ont laissé, en somme, très peu de traces dans la langue russe. C'est aux anthropologistes de déterminer s'il existe un type slave-finnois. Les villes de Rostov et de Souzdal (dans le gouvernement actuel de Vladimir), celle de Jaroslav, dans le gouvernement actuel de ce nom, celle de Vladimir sur la
Kliazma, rappellent encore aujourd'hui les progrès de la colonisation russe. C'est dans cette Russie de Souzdal-Rostov que s'élabore , au xu^ siècle, la première idée d'un pouvoir despotique. Rostov est aujourd'hui un pauvre chef-lieu de district qui compte environ 13 000 habitants. Au xu® siècle, elle a joué, dans la Russie du nordest, le rôle dont Moscou doit plus tard hériter. A ce moment, Moscou n'est encore qu'une misérable bourgade. Dans la seconde moitié du XII® siècle, le titre de grand prince, porté jusqu'alors par les princes de Kiev, passe aux princes de Vladimir ou de Souzdal-Rostov. Kiev, la « mère des villes russes », abdique au profit de sa fille la plus lointaine et la plus aventureuse. La Russie slavo-finnoise du moyen Volga l'emporte sur la région purement slave du Dnieper. La Souzdalie devient le centre politique de la Russie anarchique disputée par les princes apanages. Pendant ce temps-là, Novgorod-la- Grande, l'antique cité de Rurik, adopte un régime quasi républicain, devient le centre d'un commerce florissant et rivalise avec les villes de la Hanse germanique. Le génie commercial de Novgorod paraît, du reste, s'être communiqué à tout le groupe moscovite. Les Moscovites sont
né^^ociants dans Tàme. Ainsi donc, l'axe de la Russie s'est déplacé. De Vladimir et de Souzdal, elle s'avance de plus en plus vers TOrient infini qui s'étend devant elle.
Au xni'' siècle, cette expansion est brusquement arrêtée par l'invasion des Tatars. Leur domination a duré deux siècles et demi. Ils n'ont jamais songé à conquérir la Russie, mais à l'exploiter, à exercer sur elle ce que nous appellerions, en langage moderne, un protectorat. Ils ne touchèrent ni à l'organisation politique, ni à l'organisation religieuse. Ils firent des princes russes de véritables percepteurs d'impôts. Ils avaient eux-mêmes emprunté aux Chinois une science administrative qui avait pour objet principal l'art d'exploiter le contribuable. Avant la période tatare, il y avait en Russie des violences, des actes de barbarie pour ainsi dire spontanés. Avec l'introduction des procédés chinois, on vit apparaître la violçnce raisonnée, systématique, scientifique, on vit s'organiser des institutions qui, sans doute, existaient déjà en germe aupa-
ravant, mais qui gardent encore aujourd'hui le nom qu'elles portaient chez les Tatàrs. Aujourd'hui encore, en russe, les mots qui désignent le relai de poste {iam), la monnaie (dengi), la douane {tamojnia), le domaine public {Ixazna)^ sont d'origine tatare. Ce fait en dit plus que de longues dissertations.
Durant la période kiévienne, le prince vivait entouré de ses leudes, des membres de sa droujina qui, d'accord avec lui, exploitaient le peuple russe ou les nations voisines. Par suite de la domination tatare, cette classe tumultueuse se trouva écrasée. Les princes virent se dresser devant et au-dessus d'eux une formidable figure, celle du Khan. A force de s'appliquera le servir, ils profitèrent de ses leçons. « De même qu'il n'y a dans le Ciel qu'un soleil, de même il ne doit y avoir sur la terre qu'un seul souverain, le Khan : tout prince qui se prétend souverain, tout Etat qui se prétend libre offense la majesté suprême, et mérite par cela seul un châtiment. » Remplacez khan par tsar, et vous aurez la formule du tsarisme moscovite.
Pendant la période tatare, la Rous primitive, la Russie de Kiev, est conquise par les Lithuaniens. Au xiv siècle, la Lilhuanie, s'unissant
avec la l'ologne, forme, de la Baltique à la mer Noire, une barrière qui isole complètement du reste île rBuroiic la Russie moscovite. Plus tarJ, la Russie de Catherine II réannexera ces terres russes insuffisamment polonisées.
Nous n'avons pas encore parlé de Moscou. C'est pendant la période tatare que cette ville fameuse naît à la vie historique. Ce sont ses princes qui prennent sur eux le rôle d'intermédiaires, entre les Russes et les Tatares, de collecteurs d'impôts pour le compte des Khans. Après avoir travaillé pour ces farouciies suzerains, ils s'occupent bientôt Ji travailler pour eux-mêmes; suivant le mot pittorestjue des anciennes chroniques, ils rassemblent la terre russe pour leur compte, et quand au xv° siècle, la domination tatare a détînitivement disparu, ils deviennent les souverains incontestés de cette terre russe, de celle ilu moins qui n'est pas détenue par les Lithuaniens ou les Polonais.
L'un d'entre eux épouse Sophie Paléologue, nièce du dernier empereur de Constantinople, el s'efforce de renouer les traditions byzantines; un aulre prend le titre de Tsar, c'est-à-dire île César (iîi47). La Russie moscovite entrç en lutte avec tous ses voisins, pénètre en Sibérie,
atteint les bouches du Volga; désormais, vers le sud-est et TOrient asiatique, rien n'arrêtera plus son expansion. Elle possède une merveilleuse facilité d'assimilation; toutes les conquêtes de la foi orthodoxe profitent à sa langue. On compterait par milliers les familles d'origine allogène (tatares, païens) qui, depuis le xvi® siècle, se sont fondues dans la nationalité russe. Je cite au hasard les Ouvarov, les Mestchersky, les Ourousov.
Ainsi donc, les Varègues, les Grecs byzantins, les Tatares : tels ont été les premiers instituteurs des Slaves russes. Peu à peu ils se sont étendus vers l'Orient, soumettant, assimilant le plus souvent les éléments finnois ou mongols.
Le mouvement de la Renaissance a à peine effleuré la Russie moscovite; elle a recueilli quelques Grecs, elle a vu monter sur le trône de Moscou une princesse byzantine. Moscou a rêvé de remplacer Byzance et d'être « la troisième Rome ». L'état qu'elle occupe est purement continental; elle n'a de débouché que sur une mer trop souvent fermée par les glaces, la mer Blanche. Malgré son isolement ou à cause de
cet isolement, elle commence à comprendre que les arts de TOccident lui sont nécessaires ; elle rêve de lui emprunter des ingénieurs, des artisans, des architectes, des instructeurs militaires. Au XVI' siècle, les Anglais ont trouvé le moyen d'arriver à Arkhangelsk et de là à Moscou. Peu & peu des colonies étrangères s'établissent à Moscou ; les Russes les regardent avec défiance, mais profitent quand même de leur industrie. Ils se décident à entrer eux-mêmes en communication avec rOccîdent et à lui envoyer des ambassadeurs, mais les débouchés sont fermés de tout côté, sauf sur la mer Blanche : les Suédois et les Polonais barrent la frontière de l'ouest; les abords de la mer Noire sont occupés par les Tatares et les Turcs. Il faut faire partir d'Arkhangelsk des ambassadeurs qui arrivent généralement trop tard, et qui étonnent l'Europe par leur ignorance et leur grossièreté. Pour s'ouvrir une fenêtre sur l'Occident, les tsars doivent batailler sans cesse contre le Suédois luthérien, contre le Polonais catholique, le Tatare musulman.
Ce n'est pas sans raison que je mentionne ici ces trois religions. Dans la lutte que la Russie a eue à soutenir pendant plusieurs siècles contre des ennemis si divers, la rclis^ion orthodoxe a
été en quelque sorte le drapeau national ; elle voyait dans ses voisins non seulement des rivaux dangereux, mais encore des païens ou des hérétiques. Tel ambassadeur en Italie ne veut pas donner le nom d'église aux édifices religieux de Florence ou de Rome. Il les appelle des mosquées! Dans cette période de lutte, l'idée de religion et de la nationalité se sont absolument confondues. Supposez qu'un Moscovite se fût fait catholique : il devenait Polonais; luthérien, il devenait Suédois ou Allemand; musulman, il devenait Turc ou Tatare; c'est-à-dire, dans les trois cas, non seulement étranger à la Russie, mais encore nécessairement son ennemi. Je ne parle pas des Israélites : il n'y en avait pas dans la Russie moscovite ; ceux de la Russie actuelle proviennent des provinces primitives de la Rous lithuanienne , dont les destinées politiques avaient été unies à la Pologne; en récupérant ses antiques domaines, la Russie a hérité des Israélites, qui, pendant de longs siècles, avaient pu y croître et se multiplier. Mais elle s'est eflforcée de les maintenir dans les provinces où elle les a trouvés et de leur interdire l'accès des régions où ils ne pouvaient autrefois pénétrer. Par suite de ces circonstances, l'idée de la reli-
gion orthodoxe et de la patrie russe se sont trouvées confondues : abjurer la religion nationale, c'était, c'est, encore aujourd'hui, une sorte de trahison ; ce principe si contraire à nos idées de tolérance ne paraît pas près d'être sitôt abandonné. La Russie trouve dans son application des avantages inappréciables. A l'Orient, elle met ses moujiks à l'abri de la propagande religieuse des musulmans ou de certains peuples allogènes qui pourraient songer à les ramener au paganisme. Sur la frontière occidentale, elle russifie chaque année un nombre plus oii moins considérable d'Allemands ou de Polonais. Dans les mariages interconfessionnaux entre catholiques ou luthériens et orthodoxes, les enfants doivent appartenir à l'église orthodoxe. Désormais, ils sont Russes et feront souche de Russes. J'ai souvent reçu la visite de voyageurs issus de ces mariages mixtes; ils se considéraient uniquement comme Russes et ne comprenaient même pas qu'on pût leur supposer une autre nationalité; en général, ils ignoraient la langue de leurs ancêtres ou parents allemands ou polonais.
Ainsi, la Russie peut s'appliquer le fameux vers qu'on appliquait naguère à la maison d'Autriche: Tu felix Russia nube!
Cette intolérance officielle qu'elle applique aujourd'hui à la seule religion, la Russie moscovite la montra jusqu'au xvi'' et au xvii® siècle vis-à-vis des mœurs et des institutions des étrangers. Peu à peu, elle comprit qu'elle avait besoin d'eux; elle les attira à son service. Dès la seconde moitié du xvii^ siècle, Moscou possédait une nombreuse colonie étrangère. Quand même Pierre le Grand ne serait pas venu au monde, la Russie moscovite aurait fini par entrer dans le système européen. Par l'exemple qu'il donna, par la terreur qu'il sut inspirer, il hâta certainement la marche du progrès ; en s'établissant sur la Baltique, en fondant Pétersbourg, il ouvrit enfin à la Russie l'accès de l'Europe ; les premiers instituteurs qu'il donna à son peuple furent des Hollandais, des Allemands; ce furent des Allemands qui organisèrent l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et qui essayèrent, les premiers, de débrouiller les antiques annales du pays. Un peu plus tard, vinrent les Français; on sait quel a été leur rôle dans la seconde moitié du xviii® siècle, de quels monuments ils ont doté Pétersbourg, quelle influence ils ont exercée ou cru exercer sur la Cour et la société. En réalité, cette gallomanie était toute en façade : il y avait,
il y a encore au fond des provinces une classe do nobles et de marchands très attachée aux antiques usages et pour qui Pierre le Grand est encore aujourd'hui une sorte d'antechrist. Cette année même, dans un gouvernement du sud-est, il y a eu des fanatiques qui ont trouvé dans le recensement officiel le signe de la bête de TApocalypse, et qui se sont fait emmurer vivants pour échapper à Tabomination de la désolation. Un gouvernement intelligent refrène ces idées et ces passions rétrogrades; à l'occasion, il peut s'en servir.
La [)artie éclairée du monde russe est aujourd'hui aussi avancée que peuvent l'être les Français, les Allemands ou les Anglais. Elle a profité de tous nos progrès ; en revanche, elle dispose de masses innombrables plus dociles que les foules nerveuses, incertaines, parfois rebelles des pays parlementaires. Cette masse est essentiellement prolifique; sans avoir à traverser les mers, à faire la rude expérience d'un climat nouveau, elle s'avance d'un élan constant, continu, irrésistible à la conquête du monde asiatique. Grâce
au niveau inférieur de leur culture, les colons qu'elle laisse dans les pays envahis sont admirablement propres à assimiler les races primitives avec lesquelles ils entrent en contact. En 1581, les Russes étaient à Tioumen, sur le cours supérieur de TObi; aujourd'hui, ils sont à Vladivostok sur la mer du Japon, à Merv sur la frontière de Tlnde. Il y a quelques années, le Cesarevitch, aujourd'hui empereur Nicolas, inaugurait les travaux du chemin de fer qui réunit aujourd'hui Pétersbourg à Vladivostok. En Corée, au Japon, en Chine, la Russie joue un rôle prépondérant; elle a garanti l'emprunt chinois et pris par là, sur la Chine, une hypothèque qu'elle aura peut-être un jour l'idée de réaliser *; son Transsibérien traverse une partie de la Mandchourie ^. Ses publicistes officieux ne dissimulent guère qu'elle se regarde dès maintenant comme l'héritière légitime du nord et du centre de l'Asie \ Le xx* siècle verra sans doute se réaliser tout ou partie de ces rêves gigantes-
1. Elle est d'autre part créancière de la Turquie pour rindemnité de guerre qu'elle a obtenue au traité de San Stefano et qui n'est pas encore payée.
2. Dans cette conférence, faite en 1897, il ne pouvait être question des récentes acquisitions de la Russie en Chine.
3. Voir dAns Russes et Slaves, 3* série, l'étude sur le voyage en Orient de l'empereur Nicolas U.
ques; peul-ôlre verra-t-il aussi sur la frontière des Indes le choc formidable des armées russes et anglaises. Ce ne sera plus, comme on Tan nonçait jadis en manière de plaisanterie, la lutte de la lialeine et de Téléphant, mais le duel de deux éléphants, et ce ne sera pas la Russie qui aura les défenses les plus courtes.
Certes, quand il y a dix siècles une tribu Scandinave passait la Baltique pour aller inspirer aux Slaves de Novgorod et de Kiev son esprit d aventures et ses méthodes de piraterie, on eût bien surpris les compagnons de Rurik en leur prédisant, pour les descendants de la Rous^ d'aussi colossales destinées.
Il n'y a guère plus d'un demi-siècle que Ton a commencé à étudier sérieusement les manuscrits slavons, dispersés dans les dépôts publics, dans les monastères, dans les collections particulières de la Russie et des pays serbes et bulgares. Le premier travail important sur la matière a été celui de Vostokov : Description des manuscrits russes et slavons du musée Roumiantsov (Saint- Pétersbourg, 1842); puis est venu celui de Gorsky et Nevostrouev : Description des manuscrits slavons de la bibliothèque synodale de Moscou (Moscou, 1855-1869). Successivement ont été inventoriés ou décrits les manuscrits de la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, ceux du musée public et du musée Roumiantsov
de Moscou, de la bibliothèque synodale, de la typographie synodale, de Tacadémie de théologie de Saint-Pétersboui^, du monastère de la Sainte- Trinité (près de Moscou), de l'académie de théolopie de Moscou, de la bibliothèque publique de Vilna, des académies théologiques de Kazan et de Kiev, des sociétés savantes, des monastères, etc.
En dehors de ces collections publiques par destination, de riches particuliers, les Ouvarov, les Titov, les Stchoukine ont fait ou laissé publier les catalogues de leurs collections. Il en a été de même pour les archives des ministères des Aflaires étrangères et de la Justice et pour la Commission archéologique de Saint-Pétersboui^. On ne s'est pas borné à la Russie : les savants russes, polonais, tchèques, serbes, bulgares, voire même roumains ou français, ont inventorié ou publié les manuscrits de Belgrade, d'Agram, de Prague, de Sofia, du Mont-Athos, de la Valachie, de Paris, de Gand, de Reims, etc. Je ne parle en ce moment, ici, que des manuscrits cyrilliques; les glagolitiques, eux aussi, ont suscité toute une littérature; moins heureux que les cyrilliques, ils n'ont pas encore de paléographie spéciale. En même temps que parais-
saientles catalogues des manuscrits, surgissaient aussi des éditions critiques, les unes imprimées, les autres en fac-similé. Une société s'est créée, il y a quelques années, à Saint-Pétersbourg, la Société des Amis de Vancienne littérature russe, qui a publié d'admirables fac-similés. Ils sont malheureusement d'un prix fort élevé et ne viennent que rarement dans le commerce. En dehors des manuscrits proprement dits (livres sacrés, annales), en général d'origine monastique, la Russie possède toute une série de documents juridiques, chartes, actes divers, dont le plus ancien remonte à la moitié du xu** siècle. Ils ont été, en général, édités isolément. Il serait intéressant de les grouper en Corpus, par ordre de matières. Il ne le serait pas moins de rassembler, en un seul volume, les inscriptions slaves. La plus ancienne connue en Russie est celle dite de Tmoutorakan, qui date de 1068. Il y a quelques années, en 1897, la Commission impériale a lancé une circulaire annonçant qu'elle allait publier un Corpus inscriptionum russicarum.
Jusqu'ici ce projet n'a pas été exécuté. Chez les Slaves méridionaux les publications paléographiques sont moins importantes qu'en Russie :
l'action scientifique se trouve dispersée entre
divers États (Autriche, Hongrie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro, Bulgarie, Empire Ottoman). D'autre part, on a affaire à des documents écrits en deux alphabets différents, la Kyrillica et la Glagolica. Chaque jour amène de nouvelles découvertes. L'une des plus importantes a été celle de Tinscription du tsar bulgare Samuel, découverte au village de German, non loin de Prespa, dans la Macédoine occidentale*. Nous avons, en paléo-bulgare, un certain nombre do textes sacrés et de chartes provenant des anciens tsars bulgares, et d'importantes inscriptions du xiii'' siècle; les manuscrits slavons de rédaction serbe comprennent tout ensemble des textes sacrés et des chartes dont la plus ancienne est de 1189. Ce ne sont donc pas les matériaux qui manquent pour une paléographie slavonne.
Enfin, en dehors des textes cyrilliques, il existe, chez les Slaves méridionaux, particulièrement chez les Croates et les Dalmates, tout un ensemble de textes glagolitiques religieux, juridiques, — voire même des inscriptions, qui peuvent fournir la matière d'une étude spéciale,
I. Cette inscription a été découverte par l'Institut d'archéologie russe de Constantinople. On en trouve le fac-similé et rinterprétation dans \'A7'chiv filr Slavische Philologie, année im\), p. 543 et suiv.
mais qui n'ont qu'un intérêt secondaire pour les Slaves orthodoxes, Russes ou Bulgares.
Pendant longtemps on s'est contenté de copier, puis d'imprimer les textes slavons sans s'inquiéter d'établir leur paléographie. Chez nous les travaux des Mabillon, des Montfaucon, des Ducange, remontent aux x\if et xviii*' siècles. En Russie, le premier essai sur la paléographie est une dissertation d'Olenine sur l'inscription de la pierre dite de Tmoiitorakan, trouvée dans l'île de Taman, publiée à Saint-Pétersbourg en 1792.
En 1802, l'Allemand Schlœtzer, l'éditeur de la Chronique russe dite de Nestor, exprimait le vœu de voir paraître une diplomatique slave. Mais ce vœu ne devait pas être exaucé. Les Karamzine, les Kalaïdovitch, les Stroev, les Vostokov, les Pogodine, les Bodiansky, les Bouslaev mettaient à profit les manuscrits slavons, les décrivaient et les cataloguaient, publiaient des fac-similés, d'après les moyens dont on disposait alors. Mais personne ne songeait à rédiger un manuel scientifique indiquant la méthode pour déchiffrer les manuscrits. Je me rappelle combien fut pénible ma déconvenue lorsque je fus chargé, en 1872, de ma première mission en Russie. Je frappai à la porte de tous les éditeurs pour leur demander
un manuel de paléographie. Partout on me répondit que cet ouvrage n'existait pas. Enfin, de janvier 1881 à décembre 188i, le Journal (russe) (le Vinstruction publique publia les leçons de mon roj»retlé ami Ismaïl Ivanovitch Sreznevsky. Elles furent tirées à part, à deux cents <*xem]daires, et mises dans le commerce en 1885. Cet essai, fort utile, laissait encore beaucoup à désirer. Depuis, des leçons de paléographie autographiées ont été éditées par M. M. Prozorovsky, en 1886-1889, et M. A.-J. Sobolevsky, en 1893. Je ne crois pas qu'elles aient été mises dans le commerce et qu'elles soient parvenues dans les bibliothèques de l'Occident. Les éditions facsimilés se sont multipliées dans ces dernières années. Celles de la Société des amis de l'ancienne littérature sont de valeur à satisfaire les amateurs les plus délicats. Même à l'étranger, d'admirables fac-similés de manuscrits slaves ont été publiés. Qu'il suffise de rappeler la magnifique édition de l'ancien Evangéhaire serbe du prince Miroslav, exécutée à Vienne, en 1897, par la maison Angerer, aux frais de Sa Majesté le roi Alexandre de Serbie, qui Ta libéralement distribuée aux grandes bibliothèques et aux savants spécialistes de l'Europe, et celle
de rÉvangéliaire de Reims, dit Texte du Sacre, exécutée par la maison Dujardin, et dont les exemplaires aquarelles (il en a été fait cinquante) donnent l'illusion parfaite de l'original *.
Désormais, ceux qui s'occupent du déchilTrement ou de la lecture des manuscrits cyrilliques auront un guide excellent dans l'ouvrage que vient de nous donner M. E. Karsky, professeur à l'Université russe de Varsovie, et qu'il a trop modestement iniiiulé Esquisse d'une paléographie slave cyrillique.
Cet ouvrage résume des leçons professées à l'Université de Varsovie, et publiées d'abord en abrégé dans la Revue philologique russe y qui paraît dans cette ville. Il est accompagné d'un véritable album de 74 fac-similés en photogravure. Cet album, qui a été mis à part dans le commerce, sera particulièrement utile aux étrangers qui ne peuvent avoir sous la main les luxueux recueils publiés antérieurement, tirés à petit nombre et la plupart d'un prix inaccessible aux modestes ressources des savants. L'ouvrage est en outre illustré dans le texte d'un grand nombre de reproductions de frontispices, lettres
1. Reims, librairie Michaud, 1899. Voir plus loin rétiule sur cet Évangéliaire.
ornées, culs-de-Iampo, filigranes, de spécimens empruntés soit aux manuscrits grecs ou slavons, soit aux incunables qui continuaient les traditions des copistes.
Si Fauteur avait eu Tidée d'ajouter à son ouvrage un titre et un index en français ou en latin, il aurait certainement appelé sur lui l'attention d*un certain nombre d'amateurs qui, sans savoir le russe, peuvent néanmoins s'intéresser aux nombreuses reproductions qui illustrent cette belle publication.
La paléographie slave cyrillique intéresse au premier chef ceux qui s'occupent de paléographie grecque. En effet, certains manuscrits slavons sont des palimpsestes sur lesquels, ainsi qu'on le voit dans tel fac-similé de M. Karsky on retrouve encore sous le slave un texte grec mal elTacé. Jusqu'à la moitié du xiv*' siècle, les manuscrits russes sont uniquement sur parchemin. A dater de cette époque, — avant môme, — chez les Slaves méridionaux, on voit apparaître le papier. Il vient tout ensemble de rOrient par Astrakhan, de l'Europe par Novgorodla-Grande et plus tard par Arkhangelsk. A dater de la moitié du xvi*' siècle, les Moscovites s'essaient à en fabriquer, mais ils y réussissent mal;
ce n'est qu'à dater du règne de Pierre le Grand que cette industrie s'établit définitivement en Russie. Un érudit, M. Likhatchov, a publié un travail important sur les filigranes des anciens papiers russes.
Quel que soit l'inventeur de l'écriture cyrillique, il est certain qu'il l'a copiée sur l'onciale grecque des livres liturgiques du ix"* siècle. La ressemblance frappe les yeux les moins expérimentés. Il y a quelques années, le regretté Graux découvrit à Grenade, parmi les manuscrits grecs, un manuscrit slavon dont il eut soin de copier le titre et qui n'a, que je sache, été examiné depuis par aucun spécialiste.
Vers la même époque une société archéologique de province, que je ne nommerai pas, m'envoyait le fac-similé d'une inscription grecque du xv° siècle, qu'aucun de ses membres n'avait pu déchiffrer et où l'on voulait absolument trouver des caractères slavons !
A l'onciale succéda d'assez bonne heure la demi-onciale, qui domine absolument depuis la seconde moitié du xw*" siècle et qui, à dater de l'imprimerie, a servi de modèle aux typographes. Concurremment avec elle apparut la cursivc.
Elle a débuté chez les Slaves méridionaux du
commencement du xiv'' siècle et fut d'abord en usiige dans les textes juridiques.
La cursive offre en Russie deux types très dis- • tinrts, celui de la Moscovie et celui de la Russie occidentale ou Lithuanie, soumise aux influences polonaises et occidentales.
En Bosnie, en Herzégovine et dans une partie de la Croatie, s'est forme un type particulier d'écriture qui se retrouve dans les livres slaves imprimés à Venise aux xvi* et xwf siècles. C'est la Bxikvica.
La demi-onciale a été employée en Russie dans les livres imprimés jusqu'en 1708, époque où Pierre le Grand fit adopter le type de caractères dit civil (par opposition au type religieux), encore en usage aujourd'hui.
Ces indications ne s'appliquent qu'aux types cyrilliques. Dans un traité complet de paléographie slave, on ne saurait oublier l'autre type, la glagolica. M. Karsky lui a consacré un rapide appendice vers la fin de son ouvrage. Il a donné un tableau de cet alphabet et fourni quelques notes bibliographiques assez sommaires. Les étudiants russes, auxquels son ouvrage est destiné, auront rarement affaire à des manuscrits glagolitiques. Ils réclameraient
un traité de paléographie spéciale et c'est à TAcadémie sud-slave d'Agram qu'il appartiendrait d'entreprendre ou d'encourager ce travail. Toutefois la connaissance de la glagolica peut être utile même à ceux qui s'occupent des manuscrits cyrilliques originaires des pays slaves où la glagolica n'est pas l'aphabet dominant*. Les copistes de -ces manuscrits étaient familiers avec les deux alphabets ; il leur arrivait de les confondre dans le même mot ou dans la même phrase. Un phénomène analogue se produit parfois chez les Allemands qui, dans leur cursive latine, introduisent par distraction des lettres germaniques. L'emploi des caractères glagolitiques se rencontre même dans des manuscrits russes évidemment copiés sur des manuscrits sud-slaves.
Une des grandes difficultés de la lecture des manuscrits slavons consiste dans l'emploi des ligatures. On les a employées d'abord pour économiser l'espace ; elles sont devenues ensuite un véritable divertissement pour les copistes désireux de montrer leur maestria. Elles cons-
!. J'ai exposé les rapports des deux alphabets dans mon Cyrille el Mélhode (Paris, 1868) et donne un article sur l'alphabet glagolitique avec fac-similé au t. XYllI de la Grande Encyclopédie, La coexistence des deux alphabets soulève encore bien des questions qui sont loin d'être tranchées définitivement.
iituent parfois une véritable torture pour le lecteur.
Je parlais tout à Theure de l'emploi de laglapolica; elle joue dans certains cas le rôle d'un alphabet cryptographique. M. Karsky nous explique d'autres procédés cryptographiques qu'il serait trop long d'exposer ici. Il en est un cependant qui mérite d'être signalé. Lorsque l'évêque Etienne convertit, vers 1372, les Permiens, il inventa pour eux l'alphabet dit alphabet zyriane et traduisit les livres sacrés en leur langue. Cet alphabet nouveau pénétra jusqu'à Moscou et a quelquefois été employé par les cryptographes russes.
Le métier de copiste était généralement exercé par des moines : la plupart travaillaient pour la gloire de Dieu ou pour leurs couvents. Ceux qui travaillaient pour les particuliers étaient richement rétribués. Les évaluations des économistes donnent un [)rix de SO kopeks, soit 1 fr. 50 environ, par page. Le commerce des livres n'existait pas : les rares amateurs devaient directement s'entendre avec les copistes. Les abbés ou les évoques entretenaient auprès d'eux des scribes. Le commerce de la librairie ne fut organisé qu'au xvin*' siècle par l'Académie des sciences
et par rAcadémie typographique de Novikov. La plupart des copistes signaient leurs manuscrits en y joignant des mentions qui respirent tantôt les plus naïfs sentiments d'humilité chrétienne, tantôt la joie enfantine de l'écolier heureux d'être débarrassé de sa tâche.
Voici en quels termes le copiste du psautier de Bologne prend congé du lecteur : « Moi pécheur, Bieloslav, pécheur et impudent pour le mal, paresseux pour le bien, dont la patrie est le tombeau, et la richesse le péché, et la fornication la gloire, j'ai écrit. »
Plus sincère peut-être est le copiste du Margarit conservé à la bibliothèque synodale de Moscou, qui s'écrie :
Gomme se réjouit le lièvre échappé au filet, ainsi se réjouit le serf de Dieu, Nicolas, qui, sur l'ordre de son père, l'hégoumène Barlaam, a écrit ce livre.
M. Karsky a relevé une liste de copistes qui ont signé leurs manuscrits. Elle comprend environ deux cents noms; mais elle est loin d'être complète.
Nous ne connaissons guère plus en Occident rhistoire des origines de l'imprimerie cyrillique que celle des manuscrits slavons. M. Karsky a eu Tcxcellente idée de terminer son livre par un
chapitre sur les incunables slavons. Ce n'est pas en Russie que la typof^raphie cyrillique a donné ses premières publications.
Le premier livre cyrillique est un livre litur- {i^ique imprimé à Cracovie en 1491. Il ne faut pas oublier que la Pologne étendait alors sa domination sur une grande partie des pays russes de religion grecque orthodoxe. L'imprimeur de Cracovie était un Allemand originaire de Franconie, Schvaipolt Fiol.
La seconde typographie slavonne apparaît en li93 à Obod dans la Zêta (Monténégro). Elle y fut établie par le voiévode Ivo Tsernoevitch. Elle imprima un Oktoïk. Elle fut ensuite transférée h Tsetinie (Cettigne), où un psautier parut en 1493. Après la Pologne et le Monténégro, ce fut chez les Valaques de Hongrie, à Brasov (ail., Cronstadt; magyar, Brasso; en Transylvanie), que parurent en 1510 un Oktoïk, en 1512 les quatre Evangiles. De 1517 à 1320, le docteur François Skorina, originaire de Polotsk, dans la Russie polonaise (gouvernement actuel de Vitebsk), imprima à Prague, en Bohême, un certain nombre d'éditions cyrilliques.
II transporta ensuite son imprimerie à Vilna (1323). Au commencement du xvi*" siècle, on voit
des livres slavons imprimés en assez grand nombre à Venise (1319-1520), à Gorajd en Herzégovine (1520), en Serbie.
L'imprimerie établie à Vilna devait nécessairement exercer son action sur les pays russes soumis à la Pologne et sur la Russie proprement dite, désignée alors sous le nom de Moscovie. Un concile réuni à Moscou, en 1551, décida la fondation d'une typographie dans cette ville. Elle fut, en effet, ouverte en 1553 : le premier ouvrage sorti de ses presses fut un Apostol (1564). Les directeurs de la typographie, Ivan Feodorov et Pierre Timofeevitch, étaient tous deux originaires (le la Russie polonaise.
Ils ne purent pas exercer longtemps leur industrie à Moscou. Les copistes, exaspérés contre ces redoutables concurrents, suscitèrent contre eux la foule ignorante, à laquelle ils les dénonçaient comme de fort dangereux hérétiques. Leur imprimerie fut ])illée et brûlée. Ils s'enfuirent en Lithuanie, transportèrent leur industrie à Zabloudovo. Plus tard, nous retrouvons Feodorov à Lemberg et à Ostrog, où il imprima la Bible tout entière en 1581. On montre encore son tombeau dans une église de Lemberg. Je l'ai visité il y a quelques années.
Ce n'est qu'en 1589 que la typographie s'établit définitivement à Moscou par les soins de « Maître Andronique, (ils de Timothée, ignorant », ainsi qu'il le dit lui-même dans la suscription d'un livre (Triode), imprimé cette môme année. La Russie est peut-être le seul pays d'Europe où il y ait encore aujourd'hui des copistes de Hvres sacrés. Certaines sectes considèrent l'imprimerie comme une invention diabolique ; d'autres savent fort bien que la censure ecclésiastique n'autoriserait pas la publication de leurs livres, et des scribes zélés continuent à copier les textes liturgiques. Il en est qui sont fort habiles et j'ai vu dans des bibliothèques particulières d'admirables spécimens de leur industrie.