‹ Le monde slave: études politiques et littérairesChapitre 33 sur 39 · Id., p. liO · texte numérisé non relu

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L'pVANGÉUAIRE SLAVON DE REIMS. 263

Dans un catalogue inédit dressé vers 1810 par M. Coquebert de Taisy figure la mention suivante :

31. Évangiles en Lingue esclavonne in-4° de 48 feuillets, ms. sur vélin à deux colonnes, à Tusage des caloyers.

Les caractères de la première partie sont russes et ressemblent beaucoup au grec, mais la deuxième partie est en caractères inconnus.

La même mention est répétée sur les catalogues dressés vers 1820 par Siret et en 1830 par Gustave Hœnel, dans un ouvrage imprimé à Leipzig : Catalogi librorum manuscriptorum.

Ce fut Louis Paris qui annonça la résurrection du manuscrit dans un article publié en 183*7 dans la Chronique de Champagne (t. I, p. 40-S2 ; t. II, p. 204 et suiv.).

Kopitar dans les Blaetter fur literarische Unterhaltung (1838, n**' 34, 35), Safarik dans le dasopis Ceského Muséum (1838, p. 252, 253), S, Stroev dans le Journal russe du Ministère de rinstruction publique (janvier 1839) proclamèrent à Tenvi la miraculeuse découverte.

Safatik exprimait le désir de voir le ms. sinon édité en fac-similé, tout au moins copié et publié. En 1837 un jeune savant russe, Serge Mikhaïlo-

vitch Slroev * était envoyé à Reims pour étudier le manuscrit : il n'arrivait pas tout d'abord à identifier la seconde partie. Il y réussit un peu plus tard, grâce peut-ôtre aux leçons du Tchèque Ilanka; il publia le résultat de ses recherches dans la Revue russe de Tlnstruction publique et fit exécuter par le paléographe Silvestre quelques fac-similés qu'il soumit à l'Académie russe. La notice de Stroev fut reproduite et complétée par Hanka dans la Revue (tchèque) du Musée de Prague (1839, p. 491-499; 1840, p. 188-194). Elle était accompagnée d'un fac-similé.

Cependant, en France, M. de Salvandy confiait le soin d'examiner le manuscrit à un jeune paléographe polonais, Louis Corvin Jastrzembski.

On commençait à s'intéresser en France aux choses slaves. Une chaire allait être prochainement créée au Collège de France '. Jastrzembski reconnut dans la seconde partie du manuscrit un texte glagolitique. Il publia le résultat de ses

1. Serge Mikhaïlovilcli Stroev, qu'il ne faut pas confondre avec Paul Mikhaïlovitch, le célèbre archéologue, né en 1815» mort en 1800. Il visita les principales bibliothèques d'Allemagne et (le France pour rechercher les manuscrits slaves. Il a résumé ses recherches dans l'ouvrage intitulé : Descrip. tion des monuments de la littérature slave-russe (Moscou, 1841).

2. Sur l'histoire de cette chaire, voir Russes et Slaves, 2* série.

recherches dans le Journal général de V Instruction publique (septembre 1839) et plus tard dans une brochure imprimée à Rome en 1845 : Notice sur le Ms, de la bibliothèque de Beims, connu sous le nom de texte du sacre. Jastrzembski n'était pas très versé dans Tétude des langues slaves et il a commis, notamment dans la traduction de Texplicit du manuscrit glagolitique, un singulier contresens . Son mémoire n'en marque pas moins une date importante dans l'histoire de notre manuscrit. Pendant les dix années qui s'écoulent de 1840 à 1850, l'Évangéliaire de Reims tient dans les préoccupations des savants slaves une place des plus considérables. Nous voyons tour à tour s'intéresser à lui, Safafik et Palacky {Die œltesten Denknneler der Bœhmischen Sj^rache, Prague, 1840). Aprilov, dans ses travaux sur la langue bulgare (Odessa, 1841), Maciejowski et Tyszynski dans la Biblioteka Warszawska, Stroev, Vostokov, Pogodine (dans le Moskvitianine), Palacky {Geschichte vonBœhmen),

Safafik (Slovansky Narodopis), Léo Thun (Uber den gegenwœrtigen Zustand der bœhmischen Literatur), Hanka (Abhandlungen der K. bœhmischen Gesellschaft). En 1841, Silvestre a publié quelques pages du manuscrit dans sa Paléographie

unirerselle. 11 est entré en relations avec Kopitar, rillustre slaviste de Vienne. On le presse de différents cotés de publier une transcription intégrale de rÉvangéliaire. Dans une lettre adressée à M. de Kiselev, lettre dont je dois la copie à Tobligeance de mon collègue de Pétersboui^, M. Lamansky, Silvestre raconte comme il suit dans quelles circonstances il fut amené à faire le calque complet du manuscrit :

Depuis plusieurs années, les savants slavonistes d'Allemagne * me pressaient pour publier le texte du sacre de Reims. M. Kopitar m*apprit que la diplomatie sollicitait auprès du Gouvernement français le prêt de ce précieux manuscrit, mais j'appris en même temps que la ville de Reims s'était refusée aux demandes faites par deux de nos Ministres de l'Instruction publique.

Peu de temps après, M. Kopitar m'écrivait que la ville de Prague avait voté les fonds nécessaires pour envoyer à Reims un ralligraphe capable de copier ce célèbre Évangéliaire slavon ^.

Cette nouvelle fut un trait de lumière pour moi; je savais que de tout temps la Russie s'est vivement intéressée à ce manuscrit, qu'elle en appréciait toute l'importance et je me décidai à entreprendre la longue et

1. D'Allemagne : c'est-à-dire de Prague et de Vienne, villes que Ton considérait en ce temps-là comme faisant partie de l'Allemagne. On ne dit plus aujourd'hui Slavoniste, mais Slaviste pour désigner les personnes qui s'occupent de philologie slave.

2. 11 serait intéressant de retrouver les lettres de Kopitar à Silvestre. Les deux volumes de correspondance publiés par M. Jagié ne contiennent aucune allusion à cet épisode de la vie du célèbre slaviste.

pénible tâche de le fac-similer en entier, d'en former un beau volume et de rofîrir à Sa Majesté l'empereur Nicolas V'\

J'ai travaillé près d'un an et j'ai reproduit avec une si grande exactitude et dans tous ses détails ce précieux document paléographique de la langue slave, qu'il existe aujourd'hui deux textes identiques de ce beau manuscrit.

L*honneur de ce travail ne revient pas uniquement à Silvestre. Il déclare dans une lettre du 9 septembre 1840 avoir terminé en un mois le calque des 94 pages. 11 fut aidé par Jules Lundy, artiste rémois , dessinateur à l'imprimerie royale *.

Cette lettre est datée du 21 mai 1841. Le 22 novembre 1841, Silvestre accusait réception à l'ambassadeur d'une décoration et d'un présent envoyés par l'empereur Nicolas. Tl ajoutait :

Si l'intention de Votre Excellence était de faire publier le texte de Reims, que tous les savants slavonistes attendent impatiemment, notamment ceux d'Allemagne, et ' dont ils avaient vivement sollicité la publication auprès de moi , nanti des calques et l'original sous les yeux, j'offrirais à Votre Excellence de le faire graver avec un soin scrupuleux pour le compte de la Russie, soit qu'elle désire que j'envoie à Saint-Pétersbourg les cuivres

1. Notice de M. Sutaine sur les artistes rémois. contemporains, publiée dans les Travaux de l'Académie de Reims, article Jules Lundy, p. H2 à 114 (renseignement communiqué par M. Jadart).

î^ravés ou que je me charge du tirage et du coloriage de rédition au nombre d'exemplaires qui me serait indiqué par Votre Excellence, dont j'attends les ordres.

Sur le rapport du comte Ouvarov, alors ministre de Tlnstruction publique, l'empereur Nicolas ordonna que l'impression du manuscrit fût exécutée aux frais du ministère des Finances, à charge pour Silvestre de mettre à la disposition de l'ambassade trois cents exemplaires.

Hanka (dans une lettre inédite du 18/30 avril 1842 dont je dois également communication à M. Lamansky) avait vivement insisté auprès du comte Ouvarov pour faire ressortir l'importance de cet antique monument du cuUe orthodoxe en Bohême. Il se trompait. Le manuscrit de Reims atteste simplement l'existence de la liturgie slave chez les Tchèques, mais non point de l'orthodoxie grecque.

Par l'ordre de l'empereur, le comte Cancrine, ministre des Finances, mit à la disposition de son collègue le comte Ouvarov une somme de treize mille francs. Toutefois, en l'avisant de cette décision, il ajoutait :

Permettez-moi, d'après notre ancienne connaissance, de vous faire l'observation, s'il n'est pas nécessaire de faire auparavant examiner le contenu de ce manuscrit.

L'ÉVANGÉLUIRE SLÀVON DE REIMS. 269

Il y a quelquefois des variantes qui pourraient donner ombrage au Synode. Sans doute je ne crois pas qu'il y en ait de telles, comme au fameux évangile de saint Jean trouvé chez les templiers*, dont le commencement est un Panthéisme en forme, mais il pourrait y avoir cependant quelque chose qui pourrait frapper.

Si Cancrine jeta les yeux plus tard sur le facsimilé, il put constater que ses alarmes étaient vaines et qu'il ne renfermait rien dont la conscience du Saint-Synode pût être scandalisée. Cependant ses observations décidèrent peut-être le comte Ouvarov à refuser d'accepter, en même temps que les trois cents exemplaires du facsimilé, un nombre égal d'exemplaires des Prolegomena que Silvestre avait demandés au célèbre

slaviste Kopitar.

Kopitar était considéré comme un ennemi de la Russie; l'Église orthodoxe était en guerre avec l'Eglise uniate ou romaine slave dont Kopitar retraçait les destinées. Ces raisons avaient suffi pour rendre suspect un opuscule qui semblerait aujourd'hui tout à fait inofs fensif . Kopitar s'y montrait peu bienveillant pour Stroev dont il raillait l'ignorance*.

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