‹ Le monde slave: études politiques et littérairesChapitre 34 sur 39 · J'ignore quel est cet évangile de saint Jean · texte numérisé non relu

J'ignore quel est cet évangile de saint Jean

2. Schafarik, dans sa correspondance avec Pogodine, appelle Kopitar Mephisto. 11 est, dit-il, « ganz Diener und Organ der rœm. deutsch. polnischen Jesuiten. »

Je ne sais ce que devinrent les trois cents exemplaires refusés par le comte Ouvarov. La préface de Kopitar figure en tête de l'édition de Louis Paris dont je parlerai tout à Theure. Elle a été réimprimée par Miklo&ich dans sa Slnwische Bibliothek (Vienne, 1851, p. 57-89).

L'édition de Silvestre était peu accessible au public, llanka en publia à Prague, en 1846, une édition de librairie en caractères cyrilliques. Elle est assez défectueuse et n'a plus aujourd'hui qu'un intérêt de curiosité.

En 1832, M. Louis Paris, ancien bibliothécaire de Reims, publia, d'accord avec M. Silvestre, une édition à Tusage du public français. Elle était précédée des Prolégomènes de Kopitar et d'une préface de M. Louis Paris. Évidemment, le savant bibliothécaire de Reims s'aventurait sur un terrain très nouveau pour lui. Il ne faut pas trop lui tenir rigueur de ses erreurs. Ainsi, page 13, il reproduit un contresens de Jastrzembski sans s'apercevoir que cette erreur a été corrigée dans la traduction latine de Kopitar; même page, il rattache saint Procope, abbé de Sazava, à l'hagiologie grecque. C'est tchèque qu'il eût fallu dire. Enfin la date qu'il prétend assigner à la partie cyrillique du manuscrit est absolument

en contradiction avec celle de Kopitar (p. xm, Prolegomena). Kopitar était mort le 8 mai 1844. Le commentateur français pouvait, sans craindre de réclamation, attribuer à Tannée 1030 le texte dont Kopitar disait quelques pages plus loin : a Sana critica id nonnisi pro scripto seculi xiv admittet. »

L'édition était dédiée au cardinal Gousset, archevêque de Reims (1791-1866), dont on connaît les beaux travaux sur le droit canonique.

Pendant les années qui ont précédé et suivi sa publication, TEvangéliaire de Reims a donné lieu à toute une littérature; nous voyons tour à tour s'intéresser à lui tous les hommes qui, à ce moment, jouent un rôle important dans la philologie slave, SafaHk, Hanka, Palacky, Jordan, Kopitar, Kœppen, Jastrzembski, Maciejowsky, Sreznevsky, Vostokov, Bouslaev, Paplonsky, Kunik, etc. La liste des travaux publiés par ces savants constitue pour notre manuscrit un véritable livre d'or. A dater de 1852, ce mouvement de curiosité se calme et le manuscrit tombe un peu dans Toubli» En 1886, un slaviste polonais^ M. Los, passe à Reims et a l'idée de coUationner rédition Silvestre sur ce manuscrit. Disciple du savant slaviste M. Jagic, M. Los a entendu son

iiiaitrc afllrmer que l'édition de Silvestre ne doit pas être exempte de fautes et qu'il serait intéressant de la comparer avec le manuscrit original. Il publie les résultats de ses recherches dans VArchiv filr Slavische Philoloffie (i. IX, p. 478 et suiv.).

Il signale des ligatures mal copiées, des lettres déflorées, et relève un certain nombre de mauvaises lectures. Par une distraction d'ailleurs excusable chez un étranger, il confond le paléographe Silvestre avec l'orientaliste Silvestre de Sacy. En 1799, Silvestre de Sacy s'était occupé en passant de notre manuscrit dans un article du Magasin encyclopédique, rédigé par Miilin (t. VI, p. 457-438). Cette confusion de Silvestre avec Silvestre de Sacy se retrouve dans un ouvrage russe, Touvrage de M. Boudilovitch sur la langue panslave*.

Après avoir suscité de nombreuses hypothèses, d'innombrables polémiques pendant les cinquante premières années du siècle, le manuscrit de Reims était un peu tombé dans l'oubli : l'attention des slavistes s'était portée sur d'autres textes d'origine moins légendaire, d'histoire plus

1. Voir sur cet ouvrage : le Monde slave, 1" série. Paris, Hachette, 1897.

modeste, mais d*un intérêt linguistique plus sérieux. Une circonstance imprévue le remit en lumière à la fin de l'année 1896. Lors de la visite de Sa Majesté Tempereur Nicolas II à Paris, le Ministre de llnstruction publique, M. Rambaud, un profond connaisseur des choses slaves, songea à notre manuscrit. Il le fit venir de Reims et exposer dans la Sainte-Chapelle du Palais de Justice, à côté de quelques documents intéressants, notamment de la charte qui renferme la signature authentique de la reine Anna Jaroslavna^

Cette circonstance ramena Tattention sur l'Évangéliaire. Grâce à la libéralité d'un négociant rémois, M. P. Limichin, M. V. Charlier, attaché à la Bibliothèque de la ville de Reims, entreprit de photographier le manuscrit tout entier et il y réussit. Un exemplaire de sa photographie fut offert à Sa Majesté l'empereur Nicolas II, un autre à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersboui^ qui a fait adresser en échange à M. Char-

lier un exemplaire de l'Evangile d'Ostromir. Un autre exemplaire, tiré par M. Charlier, a été offert à notre Bibliothèque Nationale et un quatrième à la Bibliothèque de Reims.

1. Pai publié le fac-similé de cette charte dans le volume intitulé /a Attô^'e (librairie Larousse).

L*Académie de Reims se demanda s'il n*y avait pas lieu de faire profiter le monde savant du travail de M. Charlier et me fit l'honneur de me consulter sur la question. Je ne pouvais mieux faire que de m'adresser à M. Dujardin, dont le monde scientifique apprécie depuis longtemps les admirables reproductions. Le résultat de cette consultation fut qu'il y avait lieu de faire une nouvelle édition photographique. Le manuscrit a donc refait le voyage de Paris et a été photographié de nouveau dans le local spécial de la Bibliothèque nationale. La reproduction de M. Dujardin, surtout dans les exemplaires enluminés à la main par M. Boisgontier, donne l'illusion parfaite de l'original. Le voyage de Paris aura été, espérons-le, la dernière des pérégrinations du célèbre manuscrit auquel se rattachent de si nobles légendes et de si grands souvenirs*.

1. Sur l'histoire de cette édition on peut consulter l'opuscule : Notes complémentaires sur le Texte du Sacre, Reims, librairie Michaud, 1901. Ajoutons que lors du passage de l'Empereur Nicolas 11 à Reims, au mois de septembre 1901, le texte original du manuscrit a été présenté par le maire de Reims à Sa Majesté l'empereur Nicolas II.

JULIE HASDEU

Parmi les élèves qui suivaient naguère les cours de la Sorbonne, on remarquait une jeune étrangère à Tair modeste, aux traits sympathiques, aux yeux profonds et doux. Elle avait passé son baccalauréat es lettres au mois de juillet 1887. Elle se préparait à affronter le redoutable examen de la licence en philofeophie.

Un jour elle cessa de paraître aux cours, où ses professeurs et ses camarades avaient remarqué son application exemplaire, sa rare intelligence, son infatigable assiduité; on apprit qu'elle était gravement malade; les médecins — ceci équivalait presque à une condamnation — ordonnèrent un séjour à Montreux, puis à Madère. Mais déjà la phtisie avait fait son œuvre; Julie Hasdeu ne put pas même

supporter ce climat de la Suisse romande, si clément d^hahitude aux poitrinaires. Sa mère, éperdue, la ramena au pays natal; elle s'éteignit à Bucarest, le 29 septembre 1888, au moment môme où les premiers vents d'automne commençaient à faire tomber les premières feuilles mortes. Dix semaines après elle aurait eu accompli sa dix-neuvième année.

C'est là une histoire bien banale, et le deuil qu'a laissé cette fin prématurée serait resté confine dans un petit cercle de famille et d'amis, si Julie Hasdeu n'avait emporté en mourant les plus rares espérances, si elle n'avait pas laissé derrière elle des œuvres exquises et charmantes, qui méritent de conserver sa mémoire et qui lui assurent une place d'honneur dans la famille des poètes et des penseurs trop tôt disparus, des Tonnelé, des Guérin, des Jacques Richard, des Marie Bachkirtsev.

Elle était née le 14 novembre 1869, à Bucarest*. Son père, M. Bogdan Petriceïco-Hasdeu, professeur à l'Université de cette ville, directeur des

1. Julie Hasdeu était roumaine; mais son grand-père avait écrit en russe, son bisaïeul en polonais. Sans prétendre l'annexer au Monde slave, je demande la permission de la faire figurer dans ces études en raison des affinités ataviques qu'elle avait avec lui.

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Archives du royaume, est Vnn des érudits les plus profonds, Fun des écrivains les plus féconds de la Roumanie. Tour à tour historien, linguiste, publiciste, poète, auteur dramatique, il a abordé tous les genres littéraires avec une égale ardeur, presque avec un égal succès. Récemment, il a entrepris de couronner sa carrière scientifique par la publication d*un grand dictionnaire national, qui sera pour la Roumanie ce que Tœuvre de Littré fut jadis pour la France. Cet homme distingué voulut que sa fille fût digne de lui ; il n'eut point à forcer chez' elle la nature. Julie Hasdeu avait reçu tous les dons de Tintelligence, la vivacité de la perception, la sûreté de la mémoire, la persévérance dans le travail.

Dès Tâge de neuf ans, Tenfant s'essayait à écrire des satires contre ses professeurs, qui ne lui en voulaient guère ; et, au sortir des classes du gymnase de Saint-Sava, elle ébauchait un essai de drame ou de tragédie sous le charme d'une représentation théâtrale à laquelle elle avait assisté la veille.

A l'âge de treize ans, son pays n'avait plus rien à lui apprendre; elle arrivait à Paris, suivait les cours du collège Sévigné, où la maturité précoce de sa pensée et de son style émer-

veillait les professeurs; puis, après avoir passé Texamen du baccalauréat es lettres, elle abordait renseigrnement redoutable de la Sorbonne. Gracieuse, aimable et faite pour être aimée, elle menait dans le monde parisien la vie d'une ascète; à quatre heures du matin, hiver comme été, elle allumait sa lampe studieuse; merveilleusement douée pour les arts, elle rêva un instant les brillantes destinées du théâtre; la peinture et la musique l'attiraient tour à tour, mais ce qui dominait chez elle, c'était le besoin de penser. Après avoir quelque peu hésité, elle se tourna vers les austères études de la philosophie.

Elle suivait les cours de MM. Carrau et Séailles. Notre reg'retté collègue, M. Carrau, nous disait encore l'autre jour l'impression exquise que lui avait laissée le commerce fugitif de cette âme délicate.

Mais la muse chantait en elle, et elle lui donnait les heures les plus douces et les plus intimes de sa vie d'écolier. Ces heures, elle les prenait, hélas î sur le sommeil, sur le repos, sur la santé elle-même. Cette poésie, qui a charmé sa rêveuse adolescence, l'a peut-être tuée au seuil même de la vie. La flamme de la pensée brûlait dans

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ce jeune cerveau avec tant d'intensité qu'elle a fini par dévorer tout entiers jusqu'aux grands ressorts de l'existence.

Dès l'âge de quinze ans, au sortir du collège Sévigné, Julie Hasdeu s'était essayée à écrire des vers dans notre langue; avec quel succès, on le verra plus loin. Les maîtres dont elle s'inspirait, ce n'étaient pas ces classiques qu'on apprend à l'école ; elle allnit tout droit aux modernes : à Lamartine, à Victor Hugo, à Musset, à SuUy-Prudhomme, à Coppée. Mais ces poèmes, écrits pour elle seule et qu'elle n'a de son vivant, croyons-nous, communiqués à personne, elle les marquait d'une empreinte originale. Elle ne traduisait en vers que des impressions réelles. Elle ne savait de l'amour que ce qu'elle en avait lu chez les maîtres ou ce qu'elle pouvait soupçonner par des confidences ingénues:

L'amour au sournois regard

Est là qui nous guette, Mais nous connaîtrons bien tard

Sa peine secrète....

Elle écrivait ces vers en septembre 188S; deux ans plus tard, au retour d'une soirée, elle notait les impressions que venait de lui faire éprouver

la vue de deux fîancés tendrement épris : < J ai vu une de mes amies, belle et charmante, qui venait de se fiancer à un homme de trente ans, beau, intelligent, en tout point digne d*elle. Us étaient là tous les deux, et je les trouvais vraiment gentils. Ils avaient Tair si heureux! Moi qui me moque sincèrement de ramour^ ne rayant pas encore éprouvé, je me disais en les regardant : Décidément ils sont heureux ! Us sont fous, mais ils sont heureux ! Et, en rentrant, presque machinalement, j'ai composé ces vers:

S'il est vrai que les amoureux Sont partout et toujours heureux, En germinal comme en brumaire.

C'est qu'il n'est pas d'effroi pour eux.

Car ils ont foi dans la chimère.... »

Ce scepticisme aimable n'allait pas sans une pointe de mélancolie ; comme beaucoup d'esprits supérieurs, Julie Hasdeu était timide ; elle craignait de s'épancher, elle se repliait sur ellemême, elle semblait froide et indifférente à ceux qui ignoraient les rares qualités de son cœur et de son esprit. Elle se rendait compte de l'efTet que pouvait produire sur certaines personnes cette froideur apparente, elle s'en excusait auprès de ses amis dans des vers délicats

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que nous regrettons de ne pouvoir citer tout entiers :

On dit qu'un cœur de femme est une étrange chose, Que c'est un labyrinthe où la raison se perd : C'est quand on le croit plein qu'il est le plus désert. C'est quand il est heureux qu'il semble plus morose.

Il souffre le premier à cacher sa douleur

Et saigne abondamment sous son masque rieur :

La nature l'a fait ferme et pourtant timide.

Il te faut donc mentir toujours, ô pauvre cœuri Va, ne sois pas honteux s'ils t'appellent perfide, Ta perfidie est un tribut à la pudeur.

Notre Paris, avec l'intensité de sa vie littéraire et artistique, avait conquis tout entière cette âme ardente; son souvenir poursuivait Julie Hasdeu même dans les trop rares visites qu'elle faisait à son pays natal. Dans des vers datés de Bucarest, septembre 1887, elle se plaisait à évoquer le Paris du Moyen Age, la ville des escholiers, des ribauds et des moines, et à lui opposer le Paris moderne :

Où la science est reine; où tous Ifes arts sont rois ; Honte à qui, sans fléchir le genou, le contemple!

Mais la capitale du monde intellectuel, avec toutes ses splendeurs, n'était cependant pour la

jeune Roumaine qu'un lieu d*exil; dans une pièce exquise, où Ton sent d'ailleurs Tinfluence évidente de M. Sully-Prudhomme [la Rose au Vase) y elle se comparait à la fleur arrachée au sol natal et qui meurt du regret des jours envolés :

l.e souvenir qui la dévore, Qui la consume lentement, (''est l'ombre des bois qu'elle adore, C'est Tazur chaud du firmament.

Bien plus que l'eau dont on l'arrose, Pour retrouver son teint vermeil Kl le aimerait, la pauvre rose, Sentir un rayon de soleil.

Telle je suis, ô ileur flétrie, Arrachée à mon sol natal :

Je languis loin de ma patrie Comme toi dans ton fin cristal.

A force de languir, la rose flnit par s'effeuiller tout à fait; la pensée de la mort avait de bonne heure hanté Julie Hasdeu. En mars 1888, au moment même où ceux qui l'entouraient commen- (^aient à concevoir sur sa santé les plus graves inquiétudes et s'efforçaient de lui faire entrevoir l'espérance mensongère d'une prochaine guérison, elle envisageait avec une sérénité bien rare pour son âge et son sexe l'idée de l'éter-

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nelle séparation. Est-ce bien une jeune fille de dix-huit ans qui a écrit ces vers si fermes, empreints d'une philosophie si haute et si résignée ?

Je ne hais point la vie et ne crains pas la mort, Car la mort est féconde et source de lumière, Ce n'est pas d'un sommeil éternel que s'endort Le mourant qui s'affaisse en fermant la paupière.

Mais l'âme prend sa course et dans un autre monde Va dans de nouveaux corps tour à tour aborder, Gomme une coupe-fée où Ton boit à la ronde.

Dont chacun a sa part, sans jamais la vider.

Le corps même qui reste ici-bas solitaire.

Quand l'âme l'a quitté pour s'envoler ailleurs, Sert encore au travail incessant de la terre, Et ce sont nos cercueils qui la parent de fleurs.

« La vie, disait-elle encore dans un cahier de Pensées dont nous ne connaissons que de trop rares fragments, la vie, c'est une rivière qu'on traverse à la nage; ceux qui arrivent le plus tôt à l'autre bord sont les plus heureux. » Et la mort finissait par lui apparaître comme le but désiré; elle chantait un véritable hymne en son honneur.

Voici des vers datés du 16 avril 1888, deux ou trois semaines avant le départ de Julie

Hasdeu pour cette patrie roumaine qu'elle aimait tant, cinq mois avant le suprême départ pour cette patrie idéale dont rêvait son âme inquiète. Elle n*a même pas eu le temps de les revoir ni de les corriger. A notre avis il méritent de prendre place parmi ce que la poésie contemporaine a produit de plus exquis et de plus élevé :

Allons mon âme, allons bien loin, Allons dans l'invisible espace.

Allons-nous-en dans Tinflni De ridéal sonder les cimes, Errer dans les hauteurs sublimes, Dans le ciel bleu, séjour béni....

viens ! ainsi nous jouirons Du bonheur dans sa plénitude.

Si la route nous semble rude, A la fin nous arriverons.

Et puis là-haut nous goûterons Le silence et la solitude.

Et nous dévoilerons soudain L'éternel et profond mystère Que l'infini s'obstine à taire A Thomme qui le cherche en vain ; Et nous sourirons de dédain Aux vains systèmes de la terre I

Hélas! ineffable tourmenti Ame qui te sais immortelle,

JULIE HASDEU. 285

Tu voudrais bien ouvrir ton aile Et t'élancer au firmament, Mais tu ne peux — cruel tourment!

Te délivrer du corps rebelle.

En vain tu prends un fol essor Afin de rêver solitaire, De rêver au problème austère Gomme un avare à son trésor; Le corps t'arrête en ton essor, Et malgré toi t'attire à terre.

Mais patience! il vient un jour Où rame n'est plus prisonnière, Où brisant son entrave, et fi ère, Elle s'élance avec amour . Vers son aérien séjour Pour s'y noyer dans la lumière !

mon âme ! ayons bon espoir,

Dieu, sans doute, a marqué notre heure;

Jamais l'éternité ne leurre ;

Un beau jour amène un beau soir;

mon âme, ayons bon espoir,

Car si tout passe, Dieu demeure!

C'est dans ces hautes et sereines pensées que Julie Hasdeu s'est endormie. Elle est morte de la phtisie, dit la médecine ; du désir du vrai, de la soif de l'infini, dit une science plus haute et plus idéaliste.

Le charmant volume qui nous arrive de Bucarest l'a fait revivre pour ceux qui l'ont connue ; il mérite d'être lu par tous ceux qui aiment la poésie élevée et sincère.

3Be LE UONDE SLAVE.

La France était pour Julie Hasdeu la patrie même de l'intelligence. Gardons pieusement le souvenir de cette jeune étrangère, qui rêvait une place parmi nos maîtres et dont le nom mérite d'être inscrit à côté des leurs.

Un voyage en Russie était autrefois une affaire d*Etat. Aujourd'hui, on va aussi facilement à Moscou, voire même à Vladikavkaze ou à Tomsk que Ton allait naguère en poste à Bordeaux ou à Marseille.

Il n'est nul besoin avant de partir de faire son testament. Il suffit d'avoir un passeport bien en règle et une bourse suffisamment garnie.

Si grande que soit l'affection des Français pour leurs alliés les Russes, nul d'entre nous n'a encore eu l'idée de publier, que je sache, un bon guide pratique du touriste en Russie et force nous sera de recourir à des livres étrangers : le guide Murray anglais ou, ce qui vaut mieux, le Bœdeker allemand qui a eu l'attention délicate d'éditer pour nous une édition française.

Le futur voyageur fera bien de méditer les conseils pratiques que donne cet excellent guide. Quelque désir qu'il ait de s'instruire en voyageant il devra emporter avec lui le moins de livres possible. La douane russe ne badine point avec les livres étrangers; elle commence par les confisquer et comme elle ne se pique point d en apprécier la juste valeur, elle les expédie au prochain bureau de censure où vous êtes libre d'aller les réclamer. Si votre tournée ne dure que six semaines, vous avez beaucoup de chance pour rentrer en occident avant que les volumes saisis aient été examinés.

La censure russe, qu'on ne l'oublie pas, est excessivement pointilleuse : il est des vérités historiques ou sociologiques que tous les gens éclairés connaissent en Russie mais que nul n a le droit de lire imprimées.

La meilleure histoire de Russie que nous ayons dans notre langue — celle de M. Rambaud — a dû faire une édition spéciale avec cartons pour être admise à circuler librement dans l'empire.

Il y a mieux. Le voyageur peut se voir exposé à des désagréments sérieux si, au lieu d'envelopper ses effets dans du papier d'emballage gris

OU bleu il s'est avisé de les empaqueter dans des fragments de journaux. La douane russe ne sait pas si les papiers imprimés contiennent ou non de la prose subversive et dans le doute.... La première condition pour faire un voyage avec agrément et profit, c'est de n'avoir pas à entrer en conflit dès le début avec la douane... ou ce qui est bien pis encore avec la censure. Il ne suffit pas d'être en règle avec ces deux pouvoirs. Il faut compter aussi avec le redoutable passeport. Il est entendu que le vôtre est parfaitement régulier, que vous Tavez fait viser à un consulat de Russie : après une heure d'attente à la station frontière vous voici entré dans l'empire. Hélas la préoccupation de ce bienheureux passeport va vous poursuivre pendant tout le voyage. A peine serez-vous descendu dans la chambre d'hôtel, que sans avoir le temps de secouer la poussière de vos sandales vous vous verrez réclamer le document fatal; je suppose qu'une demi-heure après votre arrivée vous receviez une dépèche vous invitant à rebrousser chemin ou à continuer brusquement votre voyage. Impossible, vous êtes prisonnier jusqu'au lendemain matin. Sans doute, dans certains cas, on pourra faire jouer

auprès de la police des influences extraordinaires

OU (les moyens d'action extra-légaux. Mais le mieux est de patienter et de se souvenir que le temps n*a pas, en Russie, la même valeur que chez nous.

Ce n'est pas seulement en Russie que Tobli- ^ation du passeport et du visa peut mettre le voyageur en fort mauvaise posture : c'est aussi dans les pays limitrophes : l'Allemagne, l'Autriche ou la Turquie qui, pour raison de police, de flnances ou pour se venger des ennuis infligés à leurs nationaux dans l'empire du tsar, réclament à leur tour un passeport visé par leur agent consulaire de tout voyageur russe, français, anglais, allemand sortant dudit empire pour rentrer en Europe.

Il y a quelques années, j'étais allé en Russie chargé d'une mission de notre gouvernement avec un passeport diplomatique. Tant que je fus en Russie tout marcha fort bien. Au retour j'eus l'idée de revenir par l'Allemagne via Varsovie, Thorn, Posen, Berlin. Je voulais étudier en passant la Pologne prussienne.

Je rentrais en Allemagne par la station frontière d'Otfloczin : un gendarme prussien réclama les passeports. Je tendis le mien avec la conscience pure du voyageur qui se sait en règle

avec toutes les obligations internationales et

même un peu au-dessus d'icelles. Au bout de

quelques minutes, le gendarme revint, rendit les

passeports aux autres voyageurs et me pria de ^

descendre pour aller conférer avec le herr major ■]

chargé du service de la station frontière.

Une conversation, fort courtoise d'ailleurs, s'engagea :

« Monsieur le major, mon passeport ne serait-il pas en règle? Vous avez dû remarquer que c'est un passeport diplomatique.

— Sans doute, monsieur le professeur, mais il ne porte pas le visa du consulat impérial allemand. Je ne puis vous laisser entrer dans l'empire.

— Monsieur le major, la chose est grave : je me verrai dans l'obligation d'en référer à mon gouvernement.

— Libre à vous, monsieur le professeur. Mais je suis obligé d'appliquer les règlements, môme au personnel diplomatique. J'ai dû arrêter ici dernièrement, pour le même motif. Son Excellence l'ambassadeur d'Espagne près la cour de Russie et le comte d'Adlerberg, ministre des domaines de Sa Majesté l'empereur Alexandre II. »

Tandis que nous poursuivions cette conversa

lion, le train filait surThorn en emportant mes bagages que j'avais fait enregistrer pour cette ville. Par bonheur j'avais gardé à la main un sac de voyage.

« Alors, monsieur le major, il ne me reste qu'à retourner à Varsovie pour demander un visa à votre consul et déposer ma réclamation entre les mains du nôtre.

— Ilélas! monsieur le professeur, vous n'avez pas de train sur Varsovie avant demain matin huit heures. (Il était tr-ois heures du soir.) Il vous faut passer la nuit ici; mais rassurez-vous ; votre cas est prévu ; le restaurateur de la gare a des chambres pour les étrangers. »

Force fut bien de se résigner. En même temps que moi se trouvait arrêtée une dame russe qui se rendait à Kissingen et qui, pour son malheur, ne savait pas un traître mot d'allemand. Elle se voyait arestantka (prisonnière) et, qui sait, expédiée peut-être en quelque Sibérie prussienne. Je la rassurai et promis de lui servir d'interprète.

La gare d'Otfloczyn est située à 2 ou 3 kilomètres du village au beau milieu d'une forêt de sapins. La nuit nous offrit un spectacle aussi grandiose qu'imprévu. Un coin de la forêt flam-

bait — grâce à Dieu, assez loin de nous. Le lendemain matin, à Theure du premier déjeuner, le herr major reparut.

« Eh bien, monsieur le major, lui dis-je, au revoir, à demain; nous repartons à huit heures pour Varsovie.

— Il y a peut-être moyen de ne pas faire le voyage, répliqua le major. Le vice-consulat allemand le plus proche d'ici est celui de Nieszawa sur la Vistule. Or le vice-consul, peut, s'il le trouve convenable, envoyer un visa télégraphique. Voulez-vous que nous essayions de le lui demander? Vous aurez à payer le prix de la dépêche et de la réponse, mais cela vous coûtera meilleur marché que le voyage à Varsovie.

— Soit, essayons. »

Le major se rendit au bureau télégraphique et revint quelques minutes après :

« Le temps est beau, dit-il, vous n'avez rien à faire de la matinée. Voulez-vous que je vous montre nos environs qui sont fort beaux? »

L'invitation était trop tentante pour être refusée. Nous nous engageâmes dans d'admirables forêts de sapins

ténébreuses et douces Où le silence dort sur le velours des mousses.

20 i LE MONDE SLAVE.

Nous gravîmes une éminence dénudée d'où la vue plongeait à rintini sur le bassin de la Vistule. Nous dévalâmes vers le ruisseau qui, à cet endroit, constituait la frontière des deux empires.

Nous nous heurtâmes à un grand diable de Cosaque préposé à la surveillance du cordon (c'est ainsi qu'on nomme la frontière en style officiel). Il m'apprit que si j'essayais de franchir ce cordon ailleurs qu'au bureau de douane, j'aurais à payer je ne sais combien de roubles d'amende.

Ainsi la Russie et l'Allemagne me rejetaient également. C'était bien la peine d'avoir un passeport diplomatique!

Un peu plus loin, sous un bouquet d'arbres, nous aperçûmes du côté allemand un modeste cabaret.

« Entrons là, dit le major, cet air vif m'a creusé l'estomac. Je prendrais bien un butterbrod et un verre de brandwein. Et je vous montrerai comment on fait la contrebande.

— La contrebande au détriment de qui?

— De la Russie, bien entendu.

— Comment, herr major, vous êtes chargé de la police de la frontière et cela vous amuse de voir faire la contrebande?

— Mais puisque c'est à notre profit. »

L'alliance de la Russie et de TAllemagne était en ce temps-là beaucoup plus intime qu'aujourd'hui. Le mot me parut quelque peu bismarckien.

J'en fis courtoisement l'observation au major qui se contenta de hausser les épaules en répétant :

c( Mais puisque c'est à notre profit. Moi je ne suis pas chargé des intérêts économiques de la Russie. »

Nous entrâmes dans le petit cabaret. Tandis que nous savourions la bière et le butterbrod, un spectacle plaisant s'offrit à nos yeux.

Des paysans polonais venus de l'autre côté de la frontière arrivaient. Avaient-ils exhibé des passeports? je ne sais. Ils échangeaient un coup d'œil avec le cabaretier.

De dessous leurs vestes ou leurs blouses, ils retiraient des vessies de porcs, soufflaient dedans et les tendaient au cabaretier qui les remplissait d'alcool allemand, puis ils se les attachait sous les aisselles, dans le dos, autour des reins et filaient vivement vers quelque point de la frontière russe où ils étaient sûrs d'échapper à l'œil inquisiteur du douanier ou du gendarme. Je crois

bien décidément qu'ils n'avaient pas de passeports. Le herr major se tordait de rire.

L'heure de midi nous rappela vers la gare où le dîner nous attendait. Au moment où nous étions en train de déguster un café de surrogat\ le major revint triomphant. « Vous êtes libre, dit-il, le vice-consul de Nieszawa vient de nous envoyer un laissez-passer télégraphique. » Nous réglâmes les frais et à trois heures nous prîmes congé de Taimable major. Il échangea sa carte avec moi et promit de venir me voir si jamais

; les circonstances ramenaient à Paris.

Ce contretemps m'avait, en somme, plus diverti qu'ennuyé. Mais il est des circonstances dans la vie où un retard forcé de vingt-quatre

[ heures peut causer des inquiétudes mortelles,

des préjudices considérables. Aussi je vous invite, cher lecteur, à ne négliger aucune des formalités indispensables pour entrer dans l'empire de Russie ou pour en sortir sans difficulté. Un autre point sur lequel je crois devoir insister, c'est l'intérêt qu'il y a pour le voyageur intelligent à savoir le plus qu'il pourra de langue russe. Le minimum que j'exige de lui c'est la

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