‹ Le monde slave: études politiques et littérairesChapitre 35 sur 39 · Nom allemand de la chicorée · texte numérisé non relu

Nom allemand de la chicorée

connaissance de Talphabet. C'est à mon avis se mettre dans un état d'infériorité humiliant que de voyager dans un pays dont on ne peut même pas déchiffrer les enseignes. Il ne faut pas s'exposer à mourir de faim en face d'une maison sur laquelle on s'oblige à lire

PECTOPAH

alors qu'il serait facile de lire

RESTORAN = RESTAURANT

mot qui se comprend dans toutes les langues. Il importe surtout de prévenir le touriste contre ce préjugé menteur qui lui représente tous les Russes comme familiers avec le français. N'en déplaise à notre amour-propre national et hélas ! à notre indolence, rien n'est plus faux que cette assertion. Sans doute on parle français en Russie dans un certain nombre de familles aimables, intelligentes, hospitalières, qui parfois savent si bien notre langue qu'elles ont oublié la leur*. En revanche, en dehors des grandes villes,

1. En 1880 j'étais à Moscou, en mission. On savait que je devais prendre la parole dans un banquet. Un orateur se lève et fait entendre un discours en russe, avec un accent épouvantable. « Qui parle ainsi? demande un de mes voisins. — Parbleu, ce doit être le délégué français. » Or le malencontreux orateur était un Russe pur sang, représentant d'une famille célèbre, mais plus familier peut-être avec Paris qu'avec Saint-Pétersbourg.

Pétersbourg, Moscou, Odessa, Varsovie, Kiev, vous avez bien des chances d'échouer dans des hôtels ou dans des magasins où le français est aussi peu pratiqué que le sanscrit, où il n'est parlé par personne ou par un unique employé rara avis sur lequel le patron ou le client réussit rarement à mettre la main. Qu'on me permette encore un souvenir personnel.

En 18.., j'étais à.... Le consul de France m'accueillit le plus galamment du monde : « Je suis fort bien vu ici, me dit-il, d'abord je sais le russe et cela me rend la vie fort agréable. » Je le félicitai de cette supériorité assez rare chez nos compatriotes, mais au premier mot qu'il échangea avec son domestique je m'aperçus qu'il avait encore beaucoup à apprendre. Il m'emmena déjeuner dans un restaurant célèbre. A peine arrivé il demanda qu'on lui envoyât le frantsousky tchelomek (le garçon français), mais ledit garçon était en voyage et force fut de recourir aux services de ses camarades russes.

Sur les cartes des grands restaurants, le menu est généralement rédigé sur deux colonnes en russe et en français. A vrai dire, le français est parfois assez peu intelligible. On y lit : Ce plat ne se fait que par ordination (c'est-à-dire sur

commande); poisson obernoua (sic) veut dire au beurre noir. Mon aimable amphytrion était arrivé à composer un menu fort convenable. Tout à coup il se frappa le front d'un air embarrassé :

« Cher monsieur, je voulais vous offrir une demi-bouteille de Château- Yquem ; j'ai complètement oublié comment on dit demi ». Je dus lui venir en aide pour nous mettre en état de déguster un chàteau-yquem dont je ne garantis pas Tauthenticité. Il existe en Russie un français de convention qui n'est pas toujours intelligible pour nous : ainsi un royal veut dire un piano à queue. Demeurer au bel étage veut dire demeurer au premier, etc. Il ne serait pas sans intérêt de faire un lexique spécial de ce français archaïque ou exotique.

Sauf pour certains articles de haute fantaisie, le commerce russe ignore absolument les langues étrangères. Parcourez en flânant le gostimj dvor de n'importe quelle ville, ce prodigieux bazar où l'on vend tous les produits manufacturés depuis les mouchoirs de poche jusqu'aux cercueils les plus confortables, je vous défie bien, surtout en province, d'y faire entendre un mot de français. Il faudra, pour vous tirer d'affaire, recourir au secours de quelque ami russe qui prendra vos

intérêts. Car au gostiny dvor, il faut terriblement marchander. Si vous devez recourir aux soins mercenaires de quelque garçon de place ou interprète patenté, vous serez deux fois volé, d'abord par le marchand, ensuite par votre guide qui ne manquera pas de prélever une forte commission.

En tout pays, ceci est une vérité banale, mais on ne saurait trop la répéter à des Français, il faut parler la langue des indigènes. En Russie, la connaissance de Tidiome national ne constitue pas seulement un bénéfice, mais une jouissance pour le voyageur avisé qui sait faire causer les gens du peuple, les izvostchiks*, les domestiques, les petits marchands et qui peut se donner le plaisir d'observer l'âme russe dans toute sa naïveté. Ce n'est pas à Paris que vous entendrez un cocher gratifié d'un généreux pourboire vous dire « qu'il priera le bon Dieu pour votre santé ». De mes conversations avec les gens du peuple en Russie, j'ai rapporté des souvenirs beaucoup plus savoureux que ceux que m'ont laissé les salons pétersbourgeois ou moscovites. Le peuple russe est encore dans l'enfance, il a la simpli-

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