Cochers
l'art de voyager en RUSSIE. 301
cité, la naïveté de cet âge heureux. Il la garde dans ses conversations, dans ses manifestations religieuses, dans ses excès, dans ses transports d'ivrognerie qui, chez nous, se traduiraient par des violences ou des injures et qui chez lui aboutissent à des larmes, des embrassements, des génuflexions, des prosternements ; il la garde dans cette langue si caressante, plus caressante peut-être que l'italien où les mots de petit père^ petite mère, petite colombe, i)elite âme, petit oncle reviennent à tout propos; il la garde dans la naïve conception qu'il se fait du monde, dans la manière plus naïve encore dont il exprime ses idées embryonnaires; mes domestiques ont toujours fait ma joie durant mes séjours en Russie.
J'en avais un à Moscou qui répondait au nom harmonieux de Nicanor. C'était le meilleur fils du monde — un peu ivrogne pourtant. Je faisais tout ce que je pouvais pour le corriger.
Il y avait, en ce temps-là, à Moscou une exposition fort intéressante. Nicanor aurait bien voulu la voir; mais l'entrée coûtait un rouble et '-{
le rouble en 1872 valait 3 fr. 45 '. C'était bien ]
cher pour un pauvre diable. S
1. U ne vaut plus aujourd'hui que 2 fr. 65. Il a été converti!
« Nicanor, lui dis-je un jour, si tu ne te grises pas de toute la semaine, je te payerai l'exposition dimanche prochain. »
Le misérable me prit au mot, observa pendant huit jours une sobriété exemplaire. Je dus m 'exécuter.
€ Nicanor, je te paye l'entrée à l'exposition, mais a une condition, c'est que tu me raconteras ce que tu auras vu de plus intéressant. »
Nicanor me revint le soir émerveillé.
« Ah! barine, j'ai vu des choses... des choses extraordinaires. Mais, ce que j'ai vu de plus beau, de plus étonnant, c'est la manière dont les chiens fabriquent de la ouate avec leurs pattes. »
Il y avait à l'exposition un pavillon consacré à la poste russe où l'on avait représenté tous les moyens de transport employés dans l'empire pour distribuer la correspondance. On y voyait le wagon-poste, le iamlschik, le traîneau sibérien traîné par des chiens. Dans une serre recouverte en verre bleu de façon à donner l'illusion de la lumière polaire, on avait figuré un traîneau de grandeur naturelle, auquel étaient attelés quatre chiens empaillés, avec un indigène, un mannequin représentant un Toungouse, sur le siège.
Les quatre chiens étaient à moitié enfouis dans la neige figurée par de la ouate parsemée de mica; l'illusion était complète, pas pour tout le monde cependant, puisque Nicanor avait vu dans cette ouate un produit fabriqué par les chiens !
N'eussé-je tenu dans ma vie que cette seule conversation en langue russe, je n'aurais point regretté la peine que je me suis donnée naguère pour l'apprendre.
Sans doute, l'usage du français est très répandu dans la société russe, mais pas tant que nous le croyons. Même parmi les intellectuels, la pratique n'en est pas si fréquente que notre paresse se plaît à l'imaginer. J'ai beaucoup fréquenté Pisemsky, l'un des maîtres du roman russe ; j'ai rencontré plusieurs fois Dostoïevsky, ni l'un ni l'autre ne parlaient le français avec aisance.
Dans le monde savant que j'ai beaucoup fréquenté, on comprend beaucoup le français, mais tout le monde ne le parle pas. Les femmes, grâce à l'excellente éducation des instituts, m'ont paru en général le manier avec beaucoup plus de facilité que les hommes. D'ailleurs, si l'on veut bien connaître un pays, ce ne sont pas seulement les intellectuels qu'il faut fréquenter. Croyezvous qu'il n'y a pas beaucoup à apprendre dans
la conversation des prêtres ou des moines, dans celle des marchands ou des petits employés?
Visiter un pays dont on ignore la langue, dût-on être accueilli le plus cordialement du monde dans les salons et les châteaux cosmopolites, c'est s'enlever, non seulement des moyens d'instruction, mais même des jouissances délicates.
Nulle société au monde n'est peut-être plus accessible à l'étranger que la société russe. Nous autres occidentaux nous vivons sur la maxime time is inoney; nous entr'ouvrons — pas tous — une fois par semaine notre intérieur; le reste du temps notre vie est close. Il n'en est pas de même en Russie grâce au samovar K Une ou même plusieurs fois par jour, cette merveilleuse machine réunit autour d'elle toute la famille. Petits et grands se rassemblent pour déguster le thé parfumé dont la maîtresse de la maison fait toujours les honneurs. Le samovar est accompagné de diverses friandises, sandwichs, gâteaux, viandes, fruits.
Or, dans beaucoup de familles russes, le samovar est à la disposition, non seulement de la famille, mais des amis, des étrangers présentés. Entre qui veut à l'heure du thé.
1» Appareil à faire bouillir l'eau chaude pour le thé.
Si la femme russe joue dans le monde intellectuel russe un rôle si considérable, elle le doit au samovar. Chez nous les hommes vont au café, tandis que les femmes se livrent aux douceurs du five o'clock ; les Allemands vont à la kneipe, tandis que les femmes dégustent ensemble le café blanc (KafTeegesellschaft). En Russie, le samovar réunit autour de la maîtresse de maison non seulement les membres de la famille mais les privilégiés admis à jouir de ses bienfaits. Les tasses de thé se multiplient, les propos s'échangent, la conversation devient générale et tout en faisant tourner le robinet du samovar, en rinçant les tasses sans cesse renouvelées, la maîtresse de maison dirige la conversation et, grâce à l'instruction si vaste, si variée qu'elle a reçue au gymnase ou à l'institut, elle joue derrière la bouilloire rebondie le rôle que jouaient naguère dans leur ruelle les belles dames de l'hôtel de Rambouillet. Souvenez-vous qu'autour du samovar il y aura toujours quelque invité peu familier avec notre langue. C'est peut-être quelquefois le causeur le plus intéressant.
Aimez le samovar, recherchez-le, mais craignez-en l'abus et les dangers. Les Russes y
trouvent tant de charme qu'ils passent autour de
lui des nuits entières dans la fumée des cigarettes. Plus d'un a dû à ces excès, en apparence inolTensifs, de graves dérangements du système nerveux. Excités par une sorte d'ivresse, les cerveaux se surmènent et à la longue finissent par se détraquer. Souvenez-vous de cette page de Tourguenev :
Il se produit un vacarme grandiose. De même que dans l'air encore tiède de Tautomne tournoient et se croisent rapidement les premiers flocons de neige, de m(^me dans l'atmosphère échauffée de la salle tourbillonnent, se heurtent, se pressent les mots : progrès, gouvernement, littérature, question des femmes, question religieuse, question des tribunaux; classicisme, réalisme, communisme, nihilisme ; international, clérical, capital; administration, organisation, association et même cristallisation *.
Gare, surtout pour les étrangers, à Tabus des cigarettes, du thé nocturne et des dissertations qui les accompagnent. Je connais de jeunes Français qui, partis fort sains pour la Russie, en sont revenus fort détraqués.
Le lecteur ignorant de la langue russe ne sera jamais en Russie qu'un simple touriste, une machine intelligente aux mains de quelque cicérone. A celui-là je recommanderai surtout la