Fontes rerum bohemicarum^ t. IV, p. bl
d'Angleterre, apprenant son arrivée, se retira avec ses gens et s'établit dans un lieu très solide entre des eaux et des forêts, de telle sorte que personne ne pouvait lui faire de mal. La description est un peu de fantaisie. La Maye qui coule au fond de la vallée de Crécy n'est guère qu'un ruisseau sans importance. Le 25 août dernier je l'ai traversée à pied sec, juste en face de la Croix de Bohême. Le roi Jean et son fils, mécontents devoir l'ennemi leur échapper, les poursuivirent malgré les protestations du roi de France. Le maréchal de France (Benes ignore son nom comme il ignore celui du champ de bataille) et les siens, voyant que les Anglais se préparaient à résister, prirent honteusement la fuite. On rapporta cette nouvelle au roi Jean, on l'engagea à préserver par la fuite sa vie et celle des siens. Il répondit :
« Ne plaise au ciel qu'un roi de Bohême s'enfuie (Absit ut rex Boemiœ fugeret), mais conduisez-moi là où le combat est le plus acharné. Que Dieu nous soit en aide; ne craignons rien, veillez seulement sur mop fils. »
C'est presque avec une forme plus noble, plus idéaliste, le langage que Froissart met dans la bouche Ju roi Jean : « A la journée d'ici je vous prie et vous requiers très spécialement que
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VOUS me meniez si avant que je puisse férir un coup (i'épée. »
On le conduisit au lieu de la bataille, continue Benes; et là il fut tué à coups de flèches avec beaucoup de nobles Bohémiens. Les autres nobles le voyant mort, craignant de perdre les deux princes, emmenèrent, malgré sa résistance, son fils qui combattait loin de lui et qui était déjà blessé, et le conduisirent en lieu sûr.
Le combat fini, quand le roi d'Angleterre apprit que le roi Jean était mort, il fît rechercher son corps et avec de grands gémissements il lui fit faire de solennelles funérailles, et en le remettant aux siens il dit : « Aujourd'hui est tombée la couronne de la chevalerie, corona militias. Nul ne fut jamais semblable à ce roi de Bohême. » Or, les soldats, ayant pris le corps du roi, remportèrent à Luxembourg et Tensevelirent au monastère de Sainte-Marie de l'ordre de Saint-Benoît- Son fils Charles, le roi élu, arriva blessé dans cette ville et y recouvra la santé.
Voilà ce que nous appremient les chroniques latines de Bohême sur la bataille de Crécy et la mort du roi Jean.
J'arrive maintenant au poème tchèque. Il nous fournit de précieuses indications sur quelquesuns des guerriers qui accompagnèrent le roi de Bohême dans Théroïque mêlée. Ce fragment en vers rimes de huit syllabes nous a été conservé par Lupac dans son Histoire du roi Charles IV. Lupac vivait au xvi° siècle. Son histoire du roi Charles IV fut éditée à Prague
en 1581 et a été réimprimée dans cette ville en 1848. L'ouvrage est fort rare aujourd'hui. J'ai pu m'en procurer cependant un exemplaire, le seul probablement qui existe actuellement dans notre pays*.
Lupac a beaucoup lu, il connaît notamment notre Froissart. Comme Villani il évalue le nombre des compagnons du roi Jean à 500. Son récit de la bataille est sagement rédigé. Il n'ignore pas le nom de Crécy. Il connaît les noms de quelques-uns de ceux qui ont succombé : un comte de Blauz (Blois), un comte d'Ulm, un messire Henri dont nous parlerons tout à l'heure, un Jean de Lichtemburk et cinquante chevaliers dont les armes, dit-il, se voient gravées à Luxembourg, ainsi qu'on peut mieux l'entendre d'un vieux récit rimé sur le roi Jean qu'il cite de façon assez gauche. Ce fragment poétique appartient au même type de productions littéraires que la célèbre chronique dite de Dalimil et les morceaux rimes sur le roi Pfemysl Ottakar et Zavis et sur Yilelm de Kounice qui ont été recueillis par les Fontes rerum bohemicaricm et d'autres fragments cités par Lupac lui-même.
1. Le poème a été publié avec quelques notes dans les Fontes, t. III, p. 238-2 iO.
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Il s'en distingue par la pureté, je dirais même par Télégance de la forme. La langue en a été un peu rajeunie par Lupac, mais de Favis des connaisseurs, notamment de mon savant confrère à l'Académie de Prague, M. Gebauer, il doit être du xiv® siècle. L'auteur est évidemment un noble très versé dans la science des armoiries. Il ne manque pas de relever celles de la plupart de ses héros. Je ne serais pas étonné qu'il eût été témoin oculaire de la bataille ou tout au moins qu'il en eût recueilli le récit de la bouche d'un des nobles Bohémiens qui y figurèrent. Malgré le pédantisme héraldique de certains passages, son récit est animé d'une vie intense. Sa rhétorique est celle d'un homme qui a fait la guerre et dont on peut dire « eodem animo scripsit quo bellavit » .
Le fragment met tout d'abord en scène le roi Jean ; il s'adresise à Tun de ses gentilshommes :
« Jeune Klinberk, dit le roi aveugle, souviens-toi que tu as eu un vaillant père... toi aussi tu es un hardi chevalier, jeune, bon, un vigoureux compagnon. Je sais que tu ne m'emmèneras pas (du champ de bataille) et je compte que tu me conduiras là où je pourrai essayer mon épée. »
C'est le mot de Froissart : « Je vous prie et vous requiers très spécialement que vous me
meniez si avant que je puisse férir un coup d'épée. » Froissart ignorait à qui il était adressé ; le rimeur tchèque le sait, c'est un Klingenberg, descendant d'une famille autrichienne qui avait reçu rindigénat en Bohême, sous le règne de Vacslav II*. Dans son testament rédigé en 1339, le roi Jean désignait Jean de Klingenberg comme Tun de ses exécuteurs testamentaires pour la Bohême*. C'est son fils Henri qui figure
Il répondit au roi : « N'aie nul souci : il sera fait comme tu le dis; ton désir s'accomplira; prie pour ton dme, pique des deux. Imagine-toi être au moment où nous nous retrouverons, vieilles connaissances, au jour du dernier jugement.... » Et comme il avait dit il agit. Après lui s'élance messire Henri.
Ce messire Henri ce n'est pas un Bohémien, c'est d'après le commentateur tchèque des Fontes rerum bohemicarum le personnage que Froissart appelle le « Moine de Basele », autrement dit de Bazeilles. Cette famille, sans doute pour rappeler son nom, avait mis sur son cimier un moine ou un ermite tenant un chapelet. Il s'agit de notre Bazeilles, près de Sedan, et par