‹ Le monde slave: études politiques et littérairesChapitre 6 sur 39 · Boiars, pans, seigneurs · texte numérisé non relu

Boiars, pans, seigneurs

plus considérable. Ses membres prennent une part fort honorable au concile de Constance (1416). Ils ont à lutter contre les doctrines hussites venues de Bohême et qui ont laissé jusqu'à nos jours des traces en Pologne. Zbygniew Olesnicki, évoque de Cracovie, est l'homme de confiance de Jagellon. On s'efforce d'amener la Lithuanie orthodoxe à l'union avec l'église de Rome; le catholicisme, en attendant, y fait des progrès. Sous Wladyslaw II, successeur de Jagellon, les Tchèques songent à se rapprocher de la Pologne, mais la politique catholique empêche l'union de la Pologne avec un pays hérétique. En 1439, la Lithuanie adhère officiellement à l'union proclamée par le concile de Florence. En 1444, Wladyslaw entreprend une croisade contre les Turcs : il est vaincu et tué à Varna. Kazimir Jagellon lui succède, entre en conflit avec le Richelieu de l'époque, le tout-puissant Olesnicki devenu cardinal, et a fort à faire pour concilier les Polonais avec les Litliuaniens auxquels ils veulent enlever la Volynie et la Podolie. Les deux pays sont unis, mais l'un d'entre eux veut empiéter sur l'autre. Imaginez dans l'Autriche actuelle la Hongrie qui voudrait s'annexer une province de la Cisleithanie. Kazimir Jagellon

(1454-1492) continue la lutte contre les chevaliers porte-glaive; par la paix de Thorn (1466), il acquiert Marienbourg, Elbing, la Warmie et oblige rOrdre à lui prêter hommage. La Pologne s'est assuré l'embouchure de la Vistule, mais les nouvelles possessions sont étranglées entre la Prusse des Teutoniques et le Brandebourg. Le jour où ces deux tronçons germaniques chercheront à se réunir, les possessions polonaises sur la Vistule inférieure seront gravement menacées. D'autre part, en s'assurant Tembouchure de la Vistule, les Polonais ne songent en aucune façon à constituer une marine de guerre pour la

défendre. La Pologne s'augmente encore de diverses acquisitions aux dépens de la Silésie ou de la Mazovie vassale. En 1471, le fils de Kazimir, Wladyslaw, devient roi de Bohême, et un peu plus tard roi de Hongrie. L'union de la Hongrie, de la Bohême et de la Pologne pouvait constituer une triple alliance qui aurait tenu en échec l'empire, le Turc et le Russe, et dominer les trois mers : la Baltique, l'Adriatique et la mer Noire. Elle n'était malheureusement pas destinée à durer. D'autre part, Tétat polonais manquait d'organisation sérieuse et de discipline. Il était capable de grands efforts guerriers.

mais il portait en lui des germes de désordre et d*anarchie. Les villes étaient en grande partie allemandes, jouissaient d'immunités considérables, se dérobaient aux charges publiques. En 1491, Kasimir fit décapiter six bourgeois de Cracovie. Si Ton jette les yeux sur une carte de la Pologne en 1492, Tannée de la mort de Kazimir le Grand, on constate qu'elle forme un

Etat irrégulier sans autres frontières naturelles que la Baltique au nord et les Karpates au sud Il a pour axe la Vistule et le cours supérieur du Dniestr : à TOuest il n'atteint pas le cours de rOder qui aurait dû former contre les Allemands la limite naturelle. Il comprend cinq régions : la Prusse polonaise, la Grande Pologne, la Mazovie vassale, la Petite Pologne et la Russie Rouge. Cet étal s'appuie à l'Est sur son alliée la Lithuanie, russe de nationalité et de culture première, mais dont l'aristocratie tend à se poloniser. Mais la Lithuanie voit grandir contre elle un autre Etat purement russe, l'Etat moscovite, qui détache de sa suzeraineté Pskov, la Sévérie, Novgorod la Grande. D'ailleurs, les deux pays, lithuanien et polonais, n'ont ni la même éducation historique, ni la même religion.

A la mort de Kazimir Jagellon, les deux pays

renoncent à Tunîon personnelle. La Pologne élit Jean-Albert; les Lithuaniens, Alexandre, quatrième fils de Kasimir. Jean-Albert développe contre les pans ou seigneurs la szlachta (noblesse rurale) aux dépens des paysans et des bourgeois. Les invasions des Tatares resserrent les liens de la Pologne et de laLithuanie. Sous Alexandre P' (1501-1506), la noblesse se développe de plus en plus aux dépens de la royauté : le roi est réduit à la condition d'un « doge de Venise ». Il ne peut introduire aucune nouveauté (constitution dite nihil woui) sans l'agrément du Sénat et de la szlachta. A côté de la diète centrale, il y a des diètes provinciales ou diétines. Pendant un siècle et demi, la Pologne vivra sur cette constitution anarchique. Les fonctionnaires nommés à vie sont indépendants du souverain. Les règnes de Sigîsmond I" (1507-1548) et de Sigismond II- Auguste (1548-1572) constituent une période brillante en apparence, néfaste si Ton va au fond des choses. Le grand maître des chevaliers tcutoniques, Albert de Brandebourg, embrasse la Réforme (1525). La Prusse est née. L'Autriche et la Moscovie prennent leur essor. En revanche — faible compensation — la Mazovie est définitivement annexée à la couronne (1526). A dater

de 1569, sa capitale, Varsovie, deviendra la capitale du royaume ou, comme on dit volontiers, de la République. Les paysans sont attachés à la terre; la szlachta veut être maîtresse dans ses domaines et refuse d'obéir au roi. Sigismond I" essaye en vain d'organiser une armée permanente. En 1555, la szlachta lui refuse obéissance pour une guerre contre la Moldavie. Il n'arrive à organiser ni les finances, ni l'armée, ni l'administration. Sous Sigismond II, la Réforme pénètre en Pologne, elle est combattue par Hosius et par les jésuites qui, introduits en 1562, ne tardent pas à couvrir de leurs écoles la Pologne et la Lithuanie. La Iiéforme échoue. La royauté ne réussit pas à prendre une position solide entre le Sénat, les diètes et les diétines. En 1569, la Prusse ducale renouvelle son hommage à la diète de Lublin ; mais le roi Sigismond a reconnu à l'électeur de Brandebourg un droit de succession sur cette province. On voit quelles seront les conséquences de cette faiblesse. La diète de Lublin (1 569) régularise les rapports de la Pologne et de la Lithuanie. Les deux Etats n'en feront désormais qu'un dans ce mariage politique — quelque peu intéressé de la part des Polonais. La Lithuanie apporte en dot à la

COUP D'OEIL sua l'histoire de la POLOGNE. 43

Pologne la Volynie, la Kiovie, la Podlachie.

Elle garde d'ailleurs ses fonctionnaires, ses monnaies, son armée. La religion orthodoxe est tolérée, mais on lui donne à entendre qu'elle n'est qu'une religion inférieure, çchismatique.

Le régime des deux États est à peu près le dualisme actuel de l'Autriche-Hongrie. Dans les deux pays, l'autorité du roi est insuffisante : dès la seconde moitié du xvi* siècle, des esprits clairvoyants (Orzechowski, Critius) poussent des cris d'alarme. Cependant la Livonie s'unit à la Lithuanie et augmente encore la puissance apparente de l'Etat polono-Iithuanien, cet Etat qui a des milices vaillantes, mais point d'armée et qui n'aura jamais ni marine, ni forteresses ^

A la mort de Sigismond, la dynastie jagelloniie s'éteignit. La diète d'élection convoquée à Varsovie appela au trône Henri de Valois qui accepta et quitta le pays au bout de quelques jours. Il fut le premier d'une longue série de rois étrangers. Le choix de la szlachta se porta sur Etienne Batory, voïévode de Transylvanie, qui régna de 1576 à 1586. Il fut un vaillant chef

\. Voir pour plus de détails les chapitres que j'ai consacrés à cette période dans VHisloire générale de MM. Lavisse et Rambaud.

militaire. Il réduisit Dantzig révolté, s'efforça de discipliner les Cosaques, lutta vigoureusement contre les Moscovites, essaya de réorganiser la justice, mais hélas! ne réussit point à constituer un véritable pouvoir royal. Lui mort, après un long interrègne, on élut Sigismond Vasa (1586-1631). La famille suédoise des Vasa allait donner trois rois à la Pologne. Sigismond entraîna la Pologne dans des guerres inutiles et funestes contre la Suède. Les deux pays s*affaiblirent mutuellement au profit d'un ennemi commun, la Russie. En 1612, pendant la période dite des troubles, il intervint dans les affaires de Russie; il essaya de faire reconnaître comme tsar son fils Wladyslaw, mais les Russes réussirent à repousser une domination étrangère, proclamèrent une dynastie nationale et gardèrent rancune aux Polonais de cette malheureuse intervention. Une expédition glorieuse contre les Turcs (victoire de Khotin ou Chocim, 1620) attesta une fois de plus la bravoure des Polonais, mais n'eut pas de conséquences politiques. Une guerre contre la Suède fut moins heureuse et affaiblit la Pologne sur les rives de la Baltique. En 1618, Sigismond accorda la Prusse ducale comme fief à l'électeur de Brandebourg. A l'intérieur, le

rokosz (insurrection) de Zebrzydowski faillit mettre en péril l'existence même de la royauté. La Pologne devient une sorte d'Etat confédéré, sans administration centrale, n'ayant pour organe commun qu'un roi paralysé par des diètes, par des fonctionnaires viagers, ou par des confédérations organisées dans telle ou telle province. La noblesse du pays lithuanien s*efforçait de se modeler sur celle des pays polonais, embrassait le catholicisme, mais l'ensemble des populations russes restait fidèle au culte national, à la langue slavonne, à l'orthodoxie. Les Polonais pensèrent rattacher tes orthodoxes à l'église romaine par Yunion conclue au synode de Brest-Litovsk et proclamée à Rome le 25 décembre 1595.

Malgré cette union, les orthodoxes restèrent fort nombreux; dédaignés ou persécutés, ils durent nécessairement se tourner vers la Moscovie et lui donner des prétextes d'intervention. Sous Wladyslaw IV (1631-1648), la Pologne vit éclater la révolte des Cosaques commandés par Chmielnicki. Son successeur, Jean-Kazimir (1618-1668), ne réussit point à la réprimer. Exaspérés par les exactions des pans polonais et des juifs, par le mépris où était tenue leur religion orthodoxe, les Cosaques finirent par reconnaître

Tautorité du tsar moscovite. Ce fut là pour la Pologne une perte considérable. A ce moment, au lieu de fortifier Tautorité royale, les nobles introduisent à la diète le principe funeste du liberum veto, en vertu duquel un seul membre pouvait par son vote négatif paralyser la décision de tous ses collègues. D*ailleurs, la diète devait en référer aux diétines. Le roi n'était plus « qu'un monarque en peinture ». Une guerre malheureuse avec la Suède mit la Pologne à deux doigts de sa perte. Le traité de Wehlau (1687) donna au grand électeur la pleine souveraineté de la Prusse, celui d'Oliva (1660) fit perdre la Livonie et TEsthonie. Jean-Kazimir se sentait impuissant à réformer la république, à améliorer la misérable condition des paysans attestée par les voix éloquentes d*Opalinski, de Skurga, de Starowelski. A la diète de 1661, il fit entendre des paroles prophétiques, qu'il faut citer dans le texte original : Republica ibii in direptionem gentium : Moschum (le Moscovite) unius linguœ et major i parte religionis dominum sequetur Russia et Lithuania^ Brandeburgicum vicina Major Polonia et Prussia.,.. Austriàca domus.., a Minori Polonia sibi non deerii. Prophétie hélas! trop clairvoyante qui, un siècle et

COUP D'CeiL SUR L'HISTOIRB DE LA POLOGNE. 47

demi après, devait être réalisée. Aucune humiliation n'avait été épargnée à Jean-Kazimir, il dut abandonner au Moscovite Smolensk, Tchernigov, la Severie, l'Ukraine, Kiev. Dégoûté, il abdiqua la couronne et se retira en France. Sous son successeur, Michel Wisnowiecki (1669-1673) et sous Jean Sobieski (1674-1698), la Pologne remporta contre la Turquie de beaux triomphes militaires. L'Europe entière célébra la délivrance do Vienpe (1683), mais le profit que la Pologne retira de cette expédition ne fut pas en rapport avec la gloire qu'elle avait rapportée. A l'intérieur, le règne de Sobieski ne fut qu'une série d'humiliations. A sa mort, la couronne est disputée par un prince français, Louis de Conti, et par l'électeur de Saxe, Frédéric-Auguste. C'est ce dernier qui l'emporte^ (1696). 11 eut tout d'abord à soutenir en Lithuanie une guerre contre les Sapieha. Il vit ensuite la Pologne envahie par Charles XII qui entra à Varsovie (1702), à Cracovie et il lui opposa uq roi de sa façon, Stanislas Leszczynski. Détrôné par Charles XII, Auguste fut rétabli par les Russes. Désormais l'appui de la Russie allait être invoqué tour à tour par le roi et par les confédérations. Auguste maintient l'ordre à l'aide de ses troupes saxonnes

et des Russes, restreint les pouvoirs des diétines, organise une armée régulière de 18 000 hommes pour la Pologne, 6 000 pour laLithuanie (1717). C'était bien peu! Ces réformes sont garanties par le tsar. Les poètes continuent à prédire la catastrophe qui s'avance : « A force de rompre les diètes, nous nous romprons nous-mêmes », disait Twardowski » (mort en 1660). < Avec un seul mot, fiatj Dieu a créé le monde; avec un seul mot, veto y nous perdrons la Pologne » (Kochowski, mort en 1694). « Qu'est-ce que notre pays peut demander au ciel? Il a assez de gloire, d'armes et de pain? Que lui faut-il? Un gouvernement » (Morsztyn, mort en 1701).

Sous le règne du Saxon Auguste 111(1733- 1763), l'anarchie est à son comble. Les orthodoxes se plaignent d'être persécutés par les catholiques, les paysans d'être opprimés par les pans. La noblesse ne songe qu'à exploiter le peuple et affaiblir la royauté. Elle affecte de considérer l'Etat comme une république, rzecz pospolita. Certains magnats, par exemple les Radziwill, ont une armée à eux et sont de véritables potentats. Il n'y a pas de tiers état, les juifs qui occupent la plupart des villes n'ont pas de droits politiques. 11 n'y a point d'armée organisée. Le

COUP D'GEIL sur l'histoire de la POLOGNE. 49

pays est déchiré par les luttes égoïstes de certaines grandes familles, les Potocki et les Czartoryski. Les luthériens et les orthodoxes, que les historiens appellent du mot vague de dissi-dents, sollicitent la protection de la Prusse et de la Russie. A la mort d^Auguste III, les factions s'adressent, tour à tour, à Marie-Thérèse et à Catherine pour demander leur intervention.

Stanislas-Auguste Poniatowski, Tamant de Catherine II, fut élu en 1763. Il était le candidat de la Russie et de la Prusse. La diète de 1766 ne réussit point à abolir le liberum veto qui tuait la république. Des confédérations furent organisées par les orthodoxes, les protestants, les catholiques. A Varsovie, Tambassadeur de Russie, Repnine, faisait la police de la diète et Tobligeait à voter le libre exercice des cultes dissidents. Une confédération se forma à Bar, en Podolie, pour revendiquer Tindépendance nationale (1768) et la suprématie du catholicisme. Une jacquerie formidable, résultat de toutes les haines sociales et religieuses, éclata en Ukraine. Les Russes intervinrent. Les Polonais étaient braves, mais ils n'avaient ni forteresses ni artillerie. Ils constituaient des bandes armées, mais pas une armée. La France ne leur offrait que des

secours dérisoires. Ils devaient succomber. Les Prussiens, les Autrichiens, les Russes faisaient marcher contre eux des troupes régulières. Frédéric fut le premier à suggérer l'idée de démembrer la Pologne et eut Thabileté de décider Marie-Thérèse à s'y associer. Le premier partage (25 juillet 1772) adjugea, à l'Autriche, le comté de Zips, Wieliczka, la Lodomérie, la Russie Rouge, une partie de la Podolie et de la Volynie (environ 260 000 âmes, sujets polonais et russes); à la Prusse, la Pomérélie, la Varmie, Marienbourg, la Cujavie, c'est-à-dire la Prusse polonaise, moins Dantzîg et Thorn (600 000 à 900 000 âmes, sujets allemands et polonais); à la Russie, les pays situés à Test de la Dvina et du Dniepr (1 600 000 âmes, sujets russes, israélites et pour un faible pour cent, polonais). Ce démembrement était une terrible leçon dont malheureusement on profita peu. La suppression de l'ordre des jésuites amena quelques réformes dans l'enseignement. On rechercha l'alliance de la Prusse (1790) et de la Turquie. On élabora la Constitution dite du 3 mai (1791) qui supprimait les abus séculaires. Elle rendait le trône héréditaire, établissait deux chambres, interdisait le liberum veto^ les confédérations, donnait au roi

COUP d'oeil sur l'histoire de la POLOGNE. 51

un veto suspensif, un ministère responsable, améliorait la condition des habitants des villes et des paysans. Catherine II affecta d'y voir une œuvre jacobine ; à son instigation se forma une confédération réactionnaire, dite de Targovitsa; les Russes, puis les Prussiens pénétrèrent en Pologne et décidèrent un second partage, dont cette fois TAutriche ne bénéficia point. Il donnait à la Prusse la Grande Pologne avec Poznan (Posen)et Gniezno, Dantziget Thorn, à la Russie la Lithuanie, en deçà de la Dvina. La diète de Grodno dut ratifier, sous la pression des baïonnettes russes, un acte qu elle était hors d*état d'empêcher. Un certain nombre de patriotes, à leur tète Kosciuszko, coururent aux armes. Un gouvernement national s'organisa à Varsovie.

Après quelques combats heureux, les Polonais furent écrasés à Maciejowice (15 octobre 1794). Varsovie capitula devant Souvarov, après le massacre de Praga.

A la fin de Tannée 1795, un nouveau partage fut décidé. La Prusse prit Varsovie et la partie orientale du Palatinat de Cracovie ; l'Autriche, Cracovie, Sandomir, Lublin, une partie de la Mazovie ; la Russie, tout le reste ; elle s'annexa en outre la Courlande. Dans ces trois partages,

la Russie s'annexait des provinces de la langue russe, dans lesquelles les Polonais constituaient la noblesse, c'est-à-dire la minorité; certains historiens polonais ont affecté d'appeler les habitants de ces provinces des Ruthènes et de les distinguer des Moscovites. Cette distinction n'est pas fondée. Les provinces dites ruthènes avaient subi pendant plusieurs siècles l'influence de la civilisation polonaise; les grands seigneurs terriens y étaient Polonais; mais au point de vue linguistique, historique et religieux, le peuple appartenait au groupe russe.

Les considérations précédentes font suffisamment comprendre pourquoi la Pologne était destinée à périr; point d'unité nationale ni d'unité religieuse, point de pouvoir central, des milices vaillantes, point d'armée, ni de marine, ni de places fortes, des paysans opprimés, point de tiers état; dans les villes, une population inerte ou indifférente, des querelles religieuses qui appelaient l'intervention l'étranger, et, pour comble de malheur, point de grands politiques; nul homme de la trempe de Louis XI, de Richelieu, de Frédéric, de Pierre le Grand. De tous les côtés, des voisins habiles et hardis n'ayant, hélas! que de trop beaux prétextes pour inter-

venir dans les affaires intérieures de la république, grâce à Timprudence d'une aristocratie brave et chevaleresque, mais égoïste et légère. On connaît la configuration géographique de l'ancienne Pologne : on ne connaît même pas le nombre de ses habitants. On suppose qu'il était d^environ Il millions. La république ne faisait pas de recensement. Si Ton fait aujourd'hui le compte

des habitants qui occupent le sol de l'Etat disparu, on arrive à des chiffres considérables, 35 millions d'âmes au moins, sur lesquels les Polonais sont bien loin d'avoir même une simple majorité. Dans de pareilles conditions, en présence de la résistance de trois grands empires, il faudrait un miracle pour que l'ancienne république pût se reconstituer. Naguère les patriotes comptaient sur des interventions surnaturelles ; les événements qui se sont accomplis récemment en Europe ont pour longtemps ajourné la réalisation de leurs espérances.

Au lendemain même du grand désastre, les Polonais ne voulurent pas désespérer. Tandis que Jes uns allaient expier leur bravoure dans les prisons des vainqueurs, d'autres émigrèrent, allèrent se mettre au service de la France révo-

lutionnaire et de la Porte. Les légions polonaises rendirent de grands services en Italie, à Saint- Domingue, en Allemagne, en Espagne, en Russie. Parmi les chefs les plus illustres au service de la France, il suffit de rappeler les noms de Dombrowski, de Kniazevicz et de Poniatowski; d'autres encore figurent sur Tare de triomphe de TEtoile. Napoléon se servit d'eux avec son égoïsme habituel et leur inspira des espérances qu'il ne devait pas réaliser. En 1806, avec des territoires enlevés à la Prusse, il créa le grand-duché de Varsovie en faveur de son allié le roi de Saxe. Ce grand-duché s'accrut en 1809 de territoires arrachés à l'Autriche et compta jusqu'à 4 millions d'habitants. Il ne devait pas survivre aux traités de 1815. D'autre part, l'empereur Alexandre I s'efforça d'être agréable aux Polonais des provinces lithuaniennes. Il ne songea point à tirer parti des éléments russes qu'elles renfermaient, nomma Alexandre Czartoryski curateur de l'Université polonaise de Vilna, autorisa la fondation d'un lycée polonais à Kremenetz en Volynie. Quand Napoléon, après avoir rompu avec Alexandre, entra en Lithuanie, la petite noblesse l'accueillit avec un enthousiasme dont Mickiewicz a con-

serve le souvenir dans son poème, Pan Tadeusz \ Certaines familles restèrent fidèles à Alexandre. Les Polonais combattirent bravement en Russie, puis en Allemagne, en France, et enfin à Waterloo. Pendant longtemps, malgré d'amères désillusions, le nom de Napoléon exerça sur eux un prestige irrésistible. En 1843, Mickiewicz prêchait encore au Collège de France le culte de Napoléon divinisé.

Le Congrès de Vienne régla définitivement les destinées des pays qui avaient appartenu à la Pologne. L'Autriche conserva ce qu'elle avait pris au premier passage, c'est-à-dire la (ialicie. La Poznanie et l'ancienne Prusse royale avec Thorn et Dantzig, échurent à la Prusse; Cracovie fut déclarée ville libre sous la tutelle des rois copartageants, le reste fut laissé à la Russie; la partie du grand-duché de Varsovie qui lui échut prit le titre de royaume ; les Polonais l'appellent la Pologne du Congrès (Kongresowka).

L'empereur Alexandre lui donna une constitution, une armée indépendante; le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche prirent l'engagement de respecter la nationalité de leurs sujets polonais.

i. Voir plus loin l'essai sur la Pologne napoléonienne.

Une Pologne constitutionnelle devait nécessairement exciter la jalousie de la Russie autocratique. Alexandre P"" nomma pour son lieutenant le général Zajonczek et confia le commandement de l'armée à son frère le grandduc Constantin. Le caractère fantasque de ce prince provoqua parmi les officiers des mécontentements, des démissions, des suicides. Novosiltsov, commissaire impérial à Varsovie et à Vilna, prit des mesures odieuses aux Polonais ; des étudiants furent emprisonnés, déportés en Russie. Excités par l'exemple de la Grèce, de la Belgique, par la révolution parisienne de 1830, les Polonais, qui avaient une petite armée nationale, se crurent capables de reconquérir leur indépendance les armes à la main. La révolution du 29 novembre 1830 parut d'abord réussir. Le grand-duc Constantin, surpris par les insurgés, quitta Varsovie, le général Chlopicki fut proclamé dictateur. Mais son activité fut paralysée par la diète ; un gouvernement provisoire lui succéda à partir du 10 janvier 1831. Les troupes polonaises livrèrent quelques glorieux combats (Grochow, Wawer, Ostrolenka).

Mais les secours qu'on espérait de l'étranger, notamment de la France, n'arrivèrent pas; le

7 septembre, les troupes russes entrèrent dans Varsovie. Celle insurreclion manquée eut pour le pays les plus terribles conséquences : une partie considérable des insurgés émigrôrcnt à l'étranger, surtout en France, d'autres furent condamnés à la mort, à la prison, aux travaux forcés. La constitution et l'administration particulière du royaume furent supprimées; les services, dont le siège était à Varsovie, furent transportés à Pétersbourg; de grands biens furent confisqués, l'Université de Vilna et le lycée de Kremenetz fermés, la monnaie russe remplaça la monnaie polonaise. A la constitution fut substitué un statut organique. A l'étranger, l'émigration s'efforça en vain d'exciter l'opinion publique et d'entretenir dans le pays une agitation qui ne devait point donner de sérieux résultats. L'union de l'Église orthodoxe russe en Lithuanie avec l'Église romaine avait été considérée comme un des grands triomphes du polonisme; elle fut détruite par le gouvernement russe en 1839, les Églises uniates durent rentrer dans le sein de l'Église orthodoxe. En Galicie, le gouvernement de Metternich excita les paysans contre la noblesse et provoqua, en 1846, une terrible jacquerie, à la suite de laquelle le dernier débris de

la Pologne, la République de Cracovie, fut incorporé à la Galicie. En 1848, quelques Polonais prirent part à l'insurrection hongroise. La guerre d'Orient (1834-185")) donna aux émigrés des espérances qui ne se réalisèrent pas. A dater de 1860, une certaine agitation commença à se manifester à Varsovie. A défaut d'institutions autonomes, les Polonais avaient obtenu la constitution d'une société d'agriculture. Un homme politique habile et conciliant, le marquis de Wielopolski, avait été mis à la tête de l'administration civile du royaume; il s'efforçait d'obtenir pour ses compatriotes le meilleur modus vivendi. Mais ses efforts furent paralysés par les menées des émigrés qui

croyaient au succès d'une révolution. Un comité central établit dans le pays une organisation secrète. Une insurrection éclata à propos du recrutement au mois de janvier 1861. Pendant une année entière, des guérillas parcoururent le royaume de Pologne, poussèrent des pointes en Lithuanie, en Samogitie, en Volynie, en Ukraine. Aucun secours ne venant de l'étranger, elles devaient nécessairement succomber. Mouraviev à Vilna, Bezak à Kiev, réprimèrent l'insurrection avec la dernière rigueur. A Varsovie, Miloutine et le prince Tcherkasky furent chargés de rus-

sifîer le pays. Ils supprimèrent la corvée, donnèrent aux paysans le sol qu'ils louaient au seigneur. Le lieutenant impérial de Varsovie fut remplacé par un général gouverneur. Les évoques catholiques furent internés dans l'intérieur de la Russie. La prison, Texil, la mort, la déportation frappèrent les insurgés ou ceux qu'on soupçonnait de leur être favorables. Une nouvelle émigration arriva en France, mais elle était moins nombreuse que la première et ne devait pas exercer la même influence sur les destinées du pays. Une université russe fut créée à Varsovie, la langue russe introduite dans l'enseignement, dans l'administration, dans les tribunaux. En Lithuanie, l'usage public de la langue polonaise fut rigoureusement interdit, l'exercice de la religion catholique restreint par la fermeture d'églises ou de monastères. Défense fut faite aux Polonais d'acheter des terres. Une contribution spéciale fut infligée aux propriétaires polonais. En 1883, Léon XIII a fini par obtenir la nomination d'évêques pour les diocèses vacants.

En somme, la Pologne russe a durement expié ses deux insurrections. Une légère détente semble s'être produite dans les rapports des Russes et

des Polonais depuis ravènemenl de l'empereur Nicolas II. La Pologne autrichienne a été plus heureuse que la Pologne russe et jouit d'une large autonomie *. En revanche, les Polonais soumis à la Prusse ont à lutter contre un impitoyable système de germanisation. L'Eglise catholique a eu beaucoup à souffrir du /iru//wrA'amp/'; la langue allemande a été imposée jusque dans l'enseignement du catéchisme. Une somme de 100 millions de marcs a été votée pour acheter des terres polonaises et y établir des colons allemands. Les quelques députés que les Polonais envoient au Parlement prussien sont impuissants à défendre la nationalité contre une politique persévérante et impitoyable. En dépit de ces douloureuses épreuves, il y a encore de nombreux patriotes qui ne veulent pas désespérer de l'avenir. Ils ont renoncé aux rêves mystiques des hommes de 1830; c'est par le progrès social et économique qu'ils espèrent rendre à leur patrie la place qu'elle occupait naguère en Europe.

1. Voir mon Histoire cV Autriche-Hongrie^ 3* édition, Paris, Hachette.

La catastrophe qui anéantit la Pologne à la fin du xviii® siècle était d'autant plus douloureuse que les trois copartageants avaient tour à tour été les vassaux, ou les obligés de la Pologne, ou qu'ils avaient senti le poids de ses armes victorieuses. Elle avait eu la Prusse pour vassale, sauvé l'Autriche du ïurc et planté ses étendards sur les murs de Moscou. Plutôt que de subir leur domination, un grand nombre de patriotes polonais émigrèrent et allèrent offrir leurs services à la Révolution française. Ceux qui restèrent durent accepter la loi du vainqueur.

En Galicie les Polonais pouvaient espérer que la communauté de religion, le souvenir des services rendus adouciraient leur condition. Il n'en

fut rien. Le commissaire de Sa Majesté Apostolique, Baum, se montra brutal et impitoyable. Il fallut d'abord prêter serment de fidélité; le palatin de Lublin se déroba par une mort volontaire à cette humiliation; les soldats qui, pour échapper aux troupes russes, avaient passé sur le territoire autrichien, furent désarmés et obligés de servir comme kaiserliks. Il y eut des arrestations, des supplices. La szlachta * se trouva aux prises avec une bureaucratie chicanière; Tallemand devint la langue de l'administration . Les lois, dit un contemporain, étaient rédigées d'un tel style qu'on ne pouvait les comprendre ni dans l'original, ni même dans la traduction polonaise. On s'efforça d'effacer par tous les moyens le nom et les souvenirs de la Pologne ; il fut interdit d'invoquer la Vierge sous le nom de Reine de Pologne, qu'elle portait depuis deux siècles. Les Galiciens ne tardèrent pas à envier le sort de ceux de leurs compatriotes soumis à la Russie. Toutefois les grandes familles émigrèrent à Vienne, où la « coterie polonaise » était fort recherchée dans les salons. En Galicie, le môuve-

1. Noblesse. Ce mot vient de l'aUemand schlecht (cf. geschlecht) race et non pas comme on le répète volontiers du nom des anciens Lechs.

ment intellectuel était presque nul ; il ne paraissait que des journaux allemands. Cependant on ne réussit pas à germaniser les Polonais. Au contraire, les Allemands se laissèrent parfois poloniser. Vincent Pol, le poète galicien, était le fils d'un fonctionnaire allemand qui avait servi tour à tour à Lublin et à Lemberg. Adam Casimir Czartoryski, général des terres de Podolie et feld-maréchal autrichien, établit dans son château de Pulawy un véritable musée d'histoire polonaise et s'entoura d'un groupe de patriotes et de littérateurs. Dans ce château mémorable, dont les jardins ont été chantés par Delille, les patriotes venaient admirer la maison gothique, le temple de la Sibylle, saluer d'augustes reliques, le sabre de Ladislas Lokietek, l'étendard d'Hedwige, les cendres de Kopernik, le crâne du poète Kochanowski. C'était, dit Kozmian d'après Virgile, l'Épire polonais, comme cet Epire où Andromaque après la chute de Troie avait fondé une nouvelle Pergame en miniature. Véritable sanctuaire national, Pulawy devint le but de nombreux pèlerinages. Alexandre I" le visita en 1805.

Au point de vue économique, l'administration autrichienne exploita la province comme un

domaine qu'elUe n'était pas sûre de conserver. Obligée de renoncer à la vie politique, la szlachta consacra ses loisirs à Tagriculture, améliora les terres et s'enrichit malgré la mauvaise volonté du gouvernement. Les paysans profitèrent des idéeslibéralesdu joséphinisme; ils cessèrent d'être serfs. Les Ruthènes (Pelits-Russiens) virent leur condition s'améliorer. Les trois rites, catholique, slavon ou grec uni, arménien, furent mis sur un pied de complète égalité. En 1806, l'empereur François renouvela au profit de l'évèque de Pérémysl (Przemysl) le titre de métropolitain de Galicie. Des cours de langue ruthène furent établis à TUniversité de Lemberg pour les futurs théologiens. En 1809, les paysans ruthènes se prononcèrent résolument contre Napoléon et contribuèrent à maintenir la province sous cette domination autrichienne dont les Polonais auraient souhaité d'être affranchis.

Le lot adjugé à la Prusse était plus homogène que la Galicie. Le fond de la population, sauf dans les villes, était polonais; il comprenait Varsovie, la capitale de l'Etat disparu. Le gouvernement prussien ne se sentait pas de taille à assimiler immédiatement. Il s'occupa tout d'abord à exploiter. Il augmenta les impôts,

confisqua les biens ecclésiastiques et ne laissa que 50 p. 100 de leurs revenus pour Tentretien du clergé. Il commença le cadastre, mais n'eut pas le temps de Tachever. Les fonctionnaires nationaux furent supprimés et remplacés par des agents prussiens, un Landrath dans les districts, un Stadtrath dans les villes. Toutefois un certain nombre de fonctionnaires indigènes restèrent dans les tribunaux. A dater de 1797, le landrecht prussien devint obligatoire. La juridiction spéciale des Juifs {kahal) fut supprimée. Les soldats polonais furent incorporés dans les régiments prussiens. Des colonies allemandes furent établies sur les biens nationaux confisqués. La szlachta prodigue avait de gros besoins d'argent; le gouvernement lui facilita des emprunts hypothécaires dans Tespoir de la dépouiller de ses biens. Il rencontra d'ailleurs peu de résistance chez les Polonais : en dehors de Varsovie, la vie urbaine n'existait pas; le paysan, protégé contre les abus du pan, s'accommoda vite au nouveau régime : les nobles, mécontents, se renfermèrent dans leurs terres; quelques-uns émigrèrent en Lithuanie, où leur caste était plus favorisée. Le pays, las de tant de convulsions, s'enrichit

malgré tout. Les esprits, sevrés de la vie poli-

tique, cherchèrent dans la littérature l'emploi de leur activité; sur la proposition du poète Krasicki, le roi autorisa la formation de la Société des Amis des sciences de Varsovie (1801), dont l'objet principal était le maintien de la langue polonaise; on vit paraître des journaux littéraires et même politiques. L'acteur-auteur Boguslawski donna à la scène nationale un éclat qu'elle n'avait pas encore connu. Des patriotes tels que Kozmian et Lelewell n'ont pu s'empêcher de reconnaître les bienfaits relatifs de l'administration prussienne.

Dans le domaine russe les masses populaires de religion orthodoxe ou uniate et de langue russe étaient depuis longtemps soumises aux pans catholiques et polonais qui constituaient le pays légal. Le gouvernement pouvait, en s'appuyant sur elles, paralyser absolument l'élément polonais; il n'y songea point; il n'avait ni un système administratif établi ni un personnel assez habile pour entreprendre une pareille tâche. Les procédés employés à l'égard des vaincus furent tour à tour humains ou brutaux. Les représentants des grandes familles durent s'humilier pour conserver leurs biens ; il y eut des confiscations, des exils en Sibérie, des conver-

sions forcées. La perception des impôts et le recrutement donnèrent Heu à des abus dont les anciens sujets polonais n'étaient d'ailleurs pas les seules victimes. Toutefois la szlachla des provinces russes garda une situation privilégiée, et îl arriva plus d'une fois à ses frères galiciens de jeter un regard d'envie au delà du Zbroutch et du Dniester.

Au premier abord la cataistrophe avait semblé épouvantable. On se figurait les Russes « comme des êtres monstrueux, malfaisants, sanguinaires, qu'on ne pouvait rencontrer sans dégoût. Il fallut reconnaître qu'ils étaient à peu près ce que sont les autres, qu'il se trouvait parmi eux des hommes polis, affables, et même que l'on pouvait quelquefois se regarder comme obligé de leur accorder amitié et reconnaissaiice. »

{Mémoires d'Adam Czartoryski.)

Catherine II avait été brutale avec les vaincus; Paul I" se montra généreux : mit en liberté Kosciuszko, Niemcewicz, Mostowski, Kapostas, rendit à leur patrie des milliers de déportés, confia un poste diplomatique au jeune Adam Czartoryski . Ruinées par les troubles du xviri® siècle, les provinces commencèrent à respirer- Sans doute on avait perdu la « liberté

68 LE MONDESLAVE.

dorée », mais on ne souiTrait plus des excès de la licence. Kozmian résume ainsi l'oitinion de ses compatriotes devenus sujets russes :

A certain poinl de vue nous a»mraes mieux qu'au temps (te la n<''publiijue ; nous avons conserve en grande parlie ce que la patrie nous a donné. Nous n'avons plus à craindre les massacres d'Ouman ' ; bien que sans la Pologne, noua sommes en Pologne et nous sommes Polonais.

Alexanilre I" continua sur ce point Paul 1"; il rappela de Sibérie des exiles, fit relâcher Kollontaï, qui était encore retenu dans les prisons autricliiennos, appela des Polonais au Sénat russe, choisit parmi eux les ffouvcrnours des goubei-nies qui avaient fait partie de la République, nomma Séverin Potociti curateur de l'Université de Kharkov et Adam Czartoryski de celle de Vilna. Sous ce titre Czartoryski était un véritable ministre de l'instruction publique, autonome pour les huit gouvernements formés des anciennes provinces polonaises; il fit de Vilna un foyer de science et de littérature polonaises. Un savant patriote, Thadéc Czacki, fut nommé inspecteur des écoles de la Russie méridionale (g^ouvernements de Volynie, de Podolie

et de Kief). Il fonda, avec Tapprobation de l'empereur, le lycée de Kréménets (en pol. Krzemieniec), qui fut pour le Midi ce que Vilna était pour le Nord. La Volynie devint « TEden posthume de la Pologne sous le règne d'un nouveau Trajan, qui aurait mérité de trouver son Pline » (Kozmian).

Beaucoup de Polonais commencèrent à espérer qu'Alexandre rétablirait leur patrie, sous la tutelle de la Russie. Les émigrés, les légionnaires comptaient sur Napoléon. Engagé dans une guerre sans merci contre les trois puissances qui avaient bénéficié des partages, il devait nécessairement avoir Tidée de soulever contre elles leurs sujets polonais. Sur son ordre, Dombrowski et Wybicki publièrent une proclamation datée de Berlin (3 nov. 1806) dans laquelle ils donnaient à entendre que l'Empereur pensait à rétablir leur patrie : « Je verrai, avait-il dit dans ce langage vague qu'il n'a jamais cessé d'employer vis-à-vis des Polonais , si vous méritez d'être une nation. » Napoléon, accompagné des débris des légions et de Dombrowski, pénétra dans la Posnanie et à Varsovie, où nos troupes furent reçues avec enthousiasme Déjà les patriotes voyaient leurs rêves réalisés. Le

traité de Tilsit trompa leurs espérances; le nom (le la Pologne n*y fut même pas prononcé. Dans un moment d'épanchement, Napoléon aurait môme livré au tsar des documents qui compromirent un certain nombre de personnes.

Cependant Napoléon fît quelque chose pour la Pologne. Avec les territoires enlevés au roi de Prusse, il fonda un petit État qu'il appela le grand-duché de Varsovie. Il avait une forme singulière : c'était une sorte de triangle oblong, resserré entre la Prusse et TAutriche et dont la pointe s*appuyait sur le Niémen. Il était divisé en six départements : Bydgoszcz, Posen, Kalisz, Varsovie, Plock et Lomza. Il comprenait 1850 milles carrés et comptait 2 319 369 habitants, qui étaient purement Polonais, sauf les Juifs et quelques Allemands. Il semblait devoir être le noyau de cet Etat dont Napoléon évitait de prononcer le nom. Une autre pierre d'attente, c'était Dantzig, également arracliée à la Prusse, qualifiée par Napoléon de « ville libre » et qui, occupée par ses troupes, commandait le cours du grand fleuve polonais. Mais Napoléon craignait avant tout de blesser Alexandre ; il lui céda même le cercle de Bialystok, enlevé à la Prusse. Si l'on en croit les Mémoires d'Oginski, il aurait

offert au tsar tous les territoires polonais conquis sur la Prusse et Alexandre aurait refusé de s'enrichir aux dépens d'autrui. Quoi qu'il en Roit, Kosciuszko refusa toujours de servir Napoléon tant qu'il n'aurait pas donné sa parole de rétablir la Pologne. Cette parole, Napoléon ne la donna jamais.

Le titre de grand-duc de Varsovie fut oflert au nouveau roi de Saxe, Frédéric-Auguste. Ce choix était assurément habile. Il rattachait la Pologne à une dynastie qui avait laissé d'assez bons souvenirs. « Sous le souverain saxon, mange, bois et lâche ton ceinturon » , disait un proverbe du xvui* siècle. En outre, c'était la maison de Saxe que la patriotique constitution du 3 mai 1791 avait désignée pour régner sur la Pologne. Le nouveau souverain devint populaire : il parlait couramment le polonais et montrait pour cette langue un véritable respect. Un Statut constitutionnel fut promulgué en 1807. En voici les principales dispositions. Tous les cultes sont libres. La couronne ducale est héréditaire dans la famille royale de Saxe. Cinq ministres (justice, intérieur et cultes, guerre, finances, police), assistés d'un secrétaire d'État, composent le Conseil d'État, présidé par le roi ou par un lieu-

tenant qu'il désigne. La Diète générale est composée de deux chambres, un Sénat, une Chambre des nonces. Elle se réunit tous les deux ans à Varsovie, sur la convocation du roi-duc; elle n'a pas Tinitiative des lois. Le Sénat est composé de 18 membres : 6 évoques, 6 palatins, 6 castellans. Tous sont nommés par le roi ; leurs fonctions sont viagères. Le Sénat et le roi peuvent annuler les délibérations de la Chambre des nonces; le roi peut la dissoudre. Elle se compose de 60 membres nommés par les diétines ou assemblées des nobles de chaque district, et de 40 députés des communes. Ils restent en fonctions pendant neuf ans et sont renouvelés par tiers tous les trois ans. Les membres du Conseil d'Etat et de la commission des nonces ont seuls droit de prendre la parole ; les autres n'ont que Texercice de leur vote. Les propriétaires non nobles, les curés, les capacités, les officiers sont électeurs *. — Les 6 départements sont administrés par des préfets et dessous-préfets. Le droit civil national et remplacé par le Code Napoléon. L'armée devait être en principe de trente mille hommes. Elle fut organisée par Davout.

1. Cette constitution fut publiée au Moniteur, année 180T, seconde partie, p. 831.

Comme le grand-duché n'était pas assez riche pour Tentrenir, Napoléon en prit une partie à sa solde et l'envoya en Espagne où elle se distingua à Saragosse et à Somo-Sierra. Elle eut pour ministre de la guerre le prince Joseph Poniothwski, neveu du dernier roi. Composée de façon plus démocratique que l'ancienne armée polonaise, elle eut un ressort qui avait manqué à celle-ci : le sentiment de l'égalité et de l'honneur. Des sergents, des caporaux, de simples soldats reçurent la croix d'honneur. Les Juifs restèrent dispensés du service. Les paysans furent affranchis du servage; mais cette réforme fut au fond purement théorique. On n'alla point jusqu'à leur donner des terres. Donc ils restèrent dans leur situation antérieure : ceux qui voulurent jouir de leur liberté se firent vagabonds ou mendiants. La situation économique du grand-duché était d'ailleurs fort mauvaise; le Blocus continental, en fermant presque le port de Dantzig, la guerre russo-turque, en fermant les accès de la mer Noire, paralysaient le commerce des produits agricoles, des blés notamment. En 1807, le petit Etat varsovien accusait 31 millions et demi de recettes contre 51 millions de dépenses.

Le grand-duché constituait en somme une œuvre disparate et évidemment provisoire; une épigramme du temps résumait ainsi son caractère : « Duché varsovien, monnaie prussienne, armée polonaise, roi saxon, code français *. »

Certains Polonais de Lithuanie enviaient le sort de leurs compatriotes varsoviens : témoin ce Radziwill qui vint de Lithuanie et équipa à ses frais un régiment tout entier.

Les autres redoutaient les innovations napoléoniennes et, en particulier, l'émancipation des paysans. Napoléon vint à diverses reprises à Varsovie; une rue reçut son nom : en 1809 il eut pour maîtresse une belle Polonaise, la comtesse Walewska, dont le fils devait être ministre de Napoléon IIL

L'armée du nouvel Etat eut bientôt Toccasion de faire ses preuves. Tandis que Napoléon marchait sur Vienne, Tarchiduc autrichien Ferdinand pénétra dans le duché. Victorieux à Raszyn, où périt le poète légionnaire Godebski (19 mai 1809), il poussa jusqu'à Varsovie. Ponialowski et Dombrowski organisèrent la résistance : après les glorieux combats de Grochow, de Radzymin,

1. Ksiestwo warszawskie, pieniadz pruski, wojsko polskie' krol saski, a kodeks francuski.

LA POLOGNE NAPOLEONIENNE. 75

de Gora, ils pénétrèrent à leur tour sur le territoire autrichien, s'emparèrent de Lublin, de Sandomir, de Zasmosc,de Lemberg (21 mai). Le 15 juillet, Poniatowski était à Cracovie. L'armée varsovienne fut accueillie avec transport par les Polonais, mais Tévêque ruthène Angélovitch invita, par une lettre pastorale, les paysans ruthènes à se soulever pour la défense de TAutriche. Napoléon réclama le concours des Russes qui, de leur côté, entrèrent en Galicie. Le traité de Vienne rendit à rAutriche Lemberg* et céda au duché de Varsovie des territoires galiciens, qui formèrent quatre départements nouveaux :

Lublin, Radom, Siedlec, Cracovie, avec la moitié des salines de Wieliczka. Le cercle de Tarnopol fut donné à la Russie. Le grand-duché s'augmenta de 919 milles carrés et de 1 SOOOOO habitants. C'étaient les troupes polonaises qui avaient conquis ces nouveaux territoires. Cependant l'annexion se fit au nom de Napoléon et non pas de Frédéric -Auguste. L'armée du grand-duché fut portée à 60 000 hommes. Cette même année, le 1*' décembre, Y Exposé delà situation de CEmpirey rédigé par M. de Montalivet, disait nettement :

Le duché de Varsovie s'est agrandi d'une portion de la Galicie. Il eût été facile a l'Empereur de réunir à cet

État la Galicie tout entière. Mais il n'a rien voulu faire qui put donner de l'inquiétude à son allié l'Empereur (le Russie. ... Sa Majesté n'a jamais eu en vue le rétablissement de la PoloL'ue.

Pourtant un grand pas avait été fait vers le rétablissement de la Pologne. En fait de territoires vraiment polonais, il ne restait plus à acquérir que la partie de la Galicie laissée à TAutriche. Le grand-duché comptait maintenant 4 millions d'àmes et 10 départements. La réforme sociale avait été au moins ébauchée. Le grandduché, entre la Russie et les deux grands Etats allemands également privés de toute liberté politique, jouissait d'une constitution; en somme Napoléon avait, dans le château de Varsovie, «c élevé une tribune au milieu de l'atmosphère silencieuse des gouvernements voisins » (Bignon). C'était quelque chose aussi que d'avoir posé le principe de la liberté du paysan, introduit un code civil imprégné de Fesprit égalitaire avec la publicité de la justice. L'armée elle-même était comme une école d'égalité; elle était surtout une école de patriotisme, où les Polonais pouvaient apprendre ce qu'ils avaient toujours ignoré : le sacrifice des haines, des intérêts de coterie, à la cause commune. A la tête des

LA POLOGNE NAPOLEONIENNE. 77

ministères on voyait des patriotes éprouvés, quoique le chanoine Kollontai et les * jacobins » de 1794 eussent été écartés des affaires. C'étaient, à l'intérieur, Stanislas Potocki, président du Conseil; à la justice, Lubienski; aux finances, Matuszewicz ; à la police, Sobolewski; comme ministre de la guerre et généralissime, Joseph Poniatowski. Malachowski était président du Sénat. Quoique les mots de grand-duché et de Varsoviens fussent seuls officiels, on voyait poindre à l'horizon un royaume de Pologne. Et qui en serait le roi? Les uns tenaient pour Davout ou Poniatowski; d'autres affirmaient que ce serait Napoléon lui-même qui poserait la couronne sur sa tête.

La rupture de l'alliance avec la Russie, l'annonce de la campagne entreprise contre elle remplirent d'enthousiasme le cœur des Varsoviens. Depuis longtemps des émissaires couraient les campagnes de Lithuanie et la Marche de Dombrowski retentissait dans les châteaux des gentilshommes. On y attendait avec impatience l'apparition des légions sous les aigles blanches, du grand Empereur avec son armée immense, « une armée telle que le monde n'en avait jamais vu ». Beaucoup de Polonais, hors

Ml

(lu grand-duché, étaient prêts à se dévouer si on leur garantissait la reslilutio in integrum. Sinon ils redoutaient les représailles delà Russie et préféraient se tenir sur la réserve. Sans doute les Français furent accueillis avec sympathie, mais ce fut surtout par la petite noblesse, qui n'avait pas beaucoup à perdre aux réformes napoléoniennes. Le grand poète national Mickiewicz, qui appartenait à cette petite noblesse, et qui vit passer à Kovno le roi Jérôme, a consacré tout un poème, Messire Thadée {Pan Tadeusz), à chanter la venue de Napoléon, à rappeler les espérances que l'arrivée des Français avait suscitées :

Année 1812! Oh! qui a pu te voir dans notre pays! Le peuple l'appelle encore Tannée d'abondance, le soldat l'année des combats; les vieillards aiment à s'entretenir, les poètes à rêver de toi. Depuis longtemps un prodige céleste t'avait annoncée.... La guerre! la guerre! Il n'est pas un coin de la Lithuanic où sa rumeur n'ait pénétré.... La bataille! Où? De quel côté? demandent les jeunes gens. Ils saisissent leurs armes; les femmes élèvent les mains au ciel. Tous, sûrs de vaincre, s'écrient en pleurant : u Dieu est avec Napoléon! Napoléon est avec nous. »

printemps! Heureux qui t'a vu dans notre, pays, printemps mémorable de la guerre, printemps de l'abondance. printemps! Heureux qui t'a vu, riche en blés, en verdure, étincelant d'hommes, plein d'événements

et gros d'espérances. Je te vois encore, admirable rêve. Né dans l'esclavage, enchaîné dès le berceau, je n'ai connu qu'un tel printemps dans ma vie.

L'accueil ne fut point partout aussi enthousiaste que Mickiewicz l'avait vu à Kovno * ou que ses souvenirs le lui représentaient. Les troupes françaises avaient pillé sur leur passage, et les paysans et les nobles leur en surent mauvais gré. Beaucoup d'entre eux avaient des parents dans les armées russes et l'idée de marcher contre eux les épouvantait.

En Pologne même, tout le monde n'était pas sûr du succès définitif de Napoléon. Quand on apprit à Varsovie l'incendie de Moscou, Kozmian lut à la Société des Amis des sciences une ode qui commençait par ces vers : « Où est ce monstre, ce géant, terreur des nations? » A la fin de la séance Staszyc et Matuszewicz lui firent remarquer qu'il ferait bien d'attendre l'issue de la campagne pour l'imprimer.

La Lithuanie fournit à Napoléon cinq régiments d'infanterie, cinq de cavalerie. Au début

1. Un document littéraire intéressant pour l'étude de cette période est une comédie de Jean Chodzko : La Lithuanie délivrée ou le passage du Niémen, imprimée à Minsk en 1812. Malheureusement elle ne se trouve pas à la Bibliothèque polonaise de Paris.

de la campagne, Tannée polonaise comprenait dix-sept régiments d'infanterie, seize de cavalerie, une division de légions de la Vistule, le corps d*Amilcar Kosinski, Tartillerie et le génie, en tout 87 000 hommes et 25 000 chevaux; 70 000 Polonais environ prirent part à l'expédition : deux corps purement polonais étaient commandés, l'un par Poniatowski, l'autre par Amilcar Kosinski ; les autres régiments furent disséminés parmi les corps français. Napoléon comptait sur eux pour faciliter les relations avec les Russes. Comme d'habitude, ils se distinguèrent par leur bravoure. Joseph Poniatowski se signala à Smolensk, à Mojaïsk, à Borodino; Dombrowski fut chargé d'investir Bobrouïsk, tandis qu'une division polonaise assiégeait Riga; Kniazewicz, qui s'était retiré en Volynie et qui jusque-là se méfiait de Napoléon, reprit du service, commanda une division et fut blessé au passage de la Bérézina.

Après avoir accompagné la Grande Armée dans sa marche en avant, les Polonais se replièrent avec elle sur la Lithuanie, sur le duché, sur l'Allemagne. S'ils avaient eu des illusions sur les intentions de Napoléon, ils avaient dû les perdre le jour où ils Tavaîent vu dépasser Smo-

lensk. Si réellement il avait eu rintention de leur refaire une patrie, il n'avait qu'à s'y établir, à lui organiser une armée, à lui créer des places fortes, à y laisser des garnisons. Il iiurait porté un coup terrible à la puissance russe et créé sur les derrières de l'Allemagne et de l'Autriche un État feudataire dont le concours lui eût été en tout temps assuré. Il se laissa séduire par le mirage de Moscou ; il entraîna les Polonais dans sa ruine. Même après l'échec de cette folle campagne, certains Varsoviens espéraient encore en lui, comptaient sur un retour offensif. Le général Kropinski proféra ces paroles prophétiques :

« Napoléon n'a pas voulu faire la Pologne quand il le pouvait; maintenant il le voudrait peut-être quand il ne le peut plus. L'Autriche ne lui prête pas un concours sincère; les Allemands veulent secouer son joug; et nous serons livrés en proie aux étrangers; peut-être même achètera-t-on par notre sacrifice la sécurité de la France. » Ces mots ne sont que le commentaire de ceux que Kosciuszko écrivait naguère d'Amérique à ses compatriotes : « Je ne sais pourquoi, malgré la sympathie qui règne entre les Français et les Polonais, les Français nous abandonnent toujours dans les crises les plus décisives. »

« Napoléon, écrit de Pradt qui avait été son ministre en Pologne, n'a jamais vu dans les hommes que des projectiles faits pour être lancés contre ses ennemis *. »

Le 23 décembre 1812, Alexandre rentrait dans cette même ville de Vilna qu'il avait quittée quelques mois auparavant. Il ne chercha point à se venger de ceux qui s'étaient attachés à la fortune de Napoléon. Il proclama une amnistie générale. Touchés de cette clémence, la plupart des Polonais songèrent à se retourner vers la Russie : Oginski, Czartoryski, Mostowski proposèrent la constitution d'un royaume de Pologneétroitement uni à la Russie.

Le 18 février 1813, les Russes entrèrent à Varsovie. Cette capitale était mal fortifiée et n'avait pour toute garnison que 13 000 Polonais et 2 000 Saxons. Ils constituèrent un gouvernement provisoire présidé par le général Lanskoï, composé de deux Russes et de trois Polonais.

Zajonczek fut nommé lieutenant impérial; le gouvernement varsovien français se replia sur Cracovie. En fait, le grand-duché créé par

1. « Napoléon, disait Matuszewicz, en 1812, n'a jamais voulu sincèrement la résurrection de la Pologne. Il s'est servi de nous autant que nous pouvions lui être utiles pour Texécution de ses desseins. » {Mémoires de Kozmiariy t. 11, p. 118.)

Napoléon avait cessé d'exister; il fut maintenu provisoirement jusqu'au moment où l'Europe aurait décidé de ses destinées.

Les Polonais de la Grande Armée restèrent en général fidèles à leur chef; les uns allèrent renforcer les garnisons des places fortes, Dantzig, Thorn, Modlin; les autres se replièrent sur l'Allemagne. Dombrowski et Poniatowski étaient à Leipzig; ce dernier y conquit le titre de maréchal de France avant de périr dans les flots de l'Elster (19 octobre 1813). Ses compatriotes lui prêtent ces fières paroles : « Dieu m'a confié •l'honneur des Polonais, je ne le rendrai qu'à ' lui. » Dombrowski ramena jusqu'au Rhin les débris de l'armée polonaise. Elle se distingua notamment à Hanau. Un décret du 4 avril 1814 confia au général Krasinski, père du poète, le commandement des Polonais qui servaient dans les troupes napoléoniennes. En abdiquant, l'Empereur n'oublia pas ces fidèles compagnons d'armes. Il stipula qu'ils pourraient rentrer dans leurs foyers avec armes et bagages, conserver leurs décorations et leurs pensions.

De son côté Alexandre se montra bienveillant pour l'armée polonaise. Il institua pendant son séjour à Paris une commission chargée de la

réorganiser. Elle était composée de Dombrowski, Zajonczek, Wielhorski, Sierakowski et Gedroyc.

Dantzig capitula le 17 novembre, Zamosc le 22 décembre, Modlin le 23. Alexandre autorisa les Polonais à garder la cocarde nationale. Il proclama une amnistie générale. Dans une lettre adressée à Kosciusko il lui promit de rétablir sa patrie et permit de faire à Poniatowski des funérailles solennelles : Barclay de Tolly les présida ; les deux armées russe et polonaise fraternisèrent dans cette pieuse cérémonie. Alexandre, se rendant au Congrès de Vienne, s'arrêta à Pulawy, refusa les clés de Cracovie, déclarant qu'il venait en ami et non pas en vainqueur.

Cependant quelques Polonais persistèrent à s'attacher à la fortune de Napoléon, le suivirent à Tîle d'Elbe, combattirent sous ses ordres à Waterloo. Parmi les troupes auxiliaires que le grand homme de guerre eut dans ses armées, aucune ne lui donna tant de preuves de vaillance et de fidélité. Sur l'Arc de triomphe de l'Etoile figurent les noms de Dombrowski, de Zajonczek, de Wolodkowicz, de Chlopicki, mal orthographié sous la forme Klopiski, de Sulkowski, de Kniazewicz, de Poniatowski, deLazowski(ce dernier,

né en Lorraine, servait au titre français). A cette liste il faut ajouter les noms des généraux Jablonowski, Grabinski, Dembowski, Bronikowski, Konopka, Krasinski, Sokolnicki, Pac, d'Eslke, Klicki, Wielhorski, Laczynski, Zoltowski , Aksamitowski , Sierawski , Zelinski , Liubienski, Kormatowicz, Stokowski, Fiszer, Niemocinski, Mielzinski, Pakosz, Kossecki. Plusieurs d'entre eux furent blessés au service de la France : beaucoup furent tués. Sans doute, en servant la cause de Napoléon ils croyaient servir celle de leur patrie. La France ne leur en doit pas moins être reconnaissante du sang qu'ils ont versé pour elle. Pendant longtemps ils ont cru qu'elle avait contracté envers eux une dette d'honneur et qu'elle se déciderait quelque jour à la payer.

Dans nul pays européen la légende napoléonienne n'a été plus vivace qu'en Pologne. Le nom de Napoléon a été donné aux enfants; les poètes l'ont chanté. C'est Napoléon restaurateur de la Pologne qui est au fond le héros du Pan Tadeusz de Mickiewicz*. Vers 1840, une secte

1. Voir dans Russes et Slaves (2" éérie) l'étude sur Messire Thadée et sur la Chaire de littérature slave du Collège de h France.

mystique fît de Napoléon le Messie qui devait régénérer le monde ; Mickiewicz prêcha le culte de ce Messie dane ses leçons du Collège de France. Quand, après le coup d'Etat du 2 décembre 1851, un neveu de l'Empereur apparut sur le trône de France, quand il reprit vis-à-vis de la Russie Tattitude agressive de soii oncle, quand il appela auprès de lui comme ministre un Polonais, fils naturel de Napoléon P', beaucoup de Polonais se tournèrent vers lui et crurent que cette fois Theure du destin avait sonné. Napoléon 111 comme Napoléon P" devait décevoir leurs espérances.

La période que nous venons de raconter n'est guère favorable au développement de la vie sociale. Cette vie ne se développe que dans quelques villes privilégiées, Varsovie, Cracovîe, Vilna, Kréménets ou dans des châteaux isolés ; le peuple est encore dans un état de semi-barbarie : peu de villes, peu de bourgeoisie, des chaumières perdues dans la fange, des paysans grossiers, des gîtes misérables, des châteaux « à peu près comme en Espagne », tel est le triste aspect sous lequel les soldats ou les diplomates français dépeignent la Pologne. Par suite des circonstances que nous avons exposées plus haut

la situation économique est peu prospère. L'argent s'emprunte au taux effroyable de 72 et même 80 pour 100. De grandes familles sont réduites àTindigence. Dans quelques châteaux, par exemple ceux de la famille Czartoryski, se réunit une élite intellectuelle; dans la plupart la danse, la chasse et la table charment seuls les longs loisirs d'une vie languissante à laquelle manquent le tumulte et les agitations de la politique. Chez certains nobles on peut signaler de généreux efforts pour réparer les fautes de leurs ancêtres : quelques-uns boudent dans leurs immenses domaines où ils peuvent encore se donner l'illusion d'une sorte d'indépendance. A Varsovie, à Cracovie, on aime furieusement le plaisir, le chant, la guitare et la danse. Bignon, ministre de Napoléon à Varsovie avant l'archevêque de Pradt, a décrit l'aspect animé de Varsovie pendant Vhiver qui précéda le désastre, les fêtes, les salons, où brillaient les héros polonais, les poètes nationaux, les grandes dames, comme la princesse de Wurtemberg, née Czartoryska . Il semble qu'on veuille à tout prix oublier les malheurs passés et se consoler d'avance des misères à venir, a Napoléon, écrivait une femme d'esprit,

nous a sauvés par miracle; nous vivons par miracle. »

Nous avons dit plus haut comme Vilna et Krémenets étaient devenues, grâce à FUniversite et au lycée, des foyers de vie intellectuelle et d'éducation nationale. Varsovie rivalise avec ces deux villes privilégiées. Elle fonde une école de droit et de médecine, des écoles militaires. L»a commission d'éducation déploie une louable activité.

La Société des Amis des sciences est, malgré son titre modeste, une véritable académie. Elle s'était formée dans les salons de Tarchevêque Krasicki, satirique ingénieux, fabuliste aimable qui rappelle tour à tour Voltaire et La Fontaine. Son premier président fut Thistorien Albertrandy. Elle a laissé des mémoires estimés.

L'Université de Vilna compta d'illustres professeurs : Sniadecki, Groddeck, Jundzill, Lelewel. On créa des établissements d'enseignement secondaire. Le Journal et la Revue hebdomadaire de Vilna furent les organes de la renaissance intellectuelle en Lithuanie. Pulawy fut tout ensemble un musée historique et un foyer littéraire. La princesse Marie Czartoryska entreprit d'écrire des livres pour les paysans auxquels on

n'avail guère songé jusqu'alors. Cracovie restait encore fidèle à la littérature latine et se rattachait aux traditions de Sarbiewski.

Le goût qui domine à ce monient en littérature est le goût français — sentimentalisme et pseudo-classicisme mêlés. Mme de Genlis et Delille font fureur dans les salons. On se plaît aux idylles florianesques. Kozmian médite des Géorgiques polonaises. Vincent Reklewski (1780- 1812), tué àBorodino, s'inspire de la nature dans ses Chants du village. Les poètes soldats, Cyprien Godebski (1785-1809), Tymowski (1790-1850), Antoine Gorecki (1787-1861), chantent les exploits des légionnaires et des soldats de Napoléon. Kazimir Brodzinski (1791-1835), soldat du duché de Varsovie, est déjà un précurseur du romantisme. Le chef de chœur de l'école varsovienne est Julien Niemcewicz (1757-1841), président de la Société des Amis des sciences ; poète, historien, romancier, il évoque dans ses Ballades historiques les souvenirs de l'ancienne Pologne*. Woronicz chante le temple de la sibylle à Pulawy ; Felinski (1771-1820), traducteur de Delille, écrit un drame historique remarquable : Barbe Radziwill.

Page 1