‹ Le monde slaveChapitre 11 sur 67 · LI-: Moxni: slavk · texte numérisé non relu

LI-: Moxni: slavk

On peut comparer celui qui veut s'engatror à fond (.lans ces études au voyageur qui entreprend de visiter une de ces lorèts vierges de l'Amérique, où les lianes, les ronces et souvent aussi les bêtes venimeuses se pressent dans les jand^es du hardi pionnier, aveuglent ses yeux et l'obligent, bien malgré lui, ^ rebrousser clitMiiin. après quelques tentatives infructueuses. Rappelez-vous les beaux; vers de Danle , au début de Ylnfirno :

Mi rilrovai i)er iina selva osciira....

Oiiesta selva selvaggia, ed aspra c forte Clie nt'l pensier riiinova la paiira....

Cette forêt obscure, âpre et dure, dont le seul souvenir éveille la terreur, représente assez bien le monde slave. Et, phénomène singulier, dont on ne doit, espéronsle, tirer aucune conséquence pour l'avenir, les premiers qui chez nous s'y sont engagés y ont perdu leur raison. Mickiewicz, le grand poète polonais, le lilus grand peut-être du mx*^ siècle, après avoir, pendant trois ans. occupé avec un éclat incomparable la chaire de littérature slave, dont la création fera èlernellcment honn<'nr à M. Cousin. Mickiewicz, qui constituait, avec M.M. .Michelet et (Juinet. un triumvirat tlont (m ne perdra pas de longtemps la mémoire, est allé s'égarer dans les folies mystiques et malsaines du

Rien de navrant comme les deux derniers volumes de son cours sur les Slaves, où Ton voit cette noble et belle intelligence soljscurcir ])eu à peu et s'enfoncer graduellement dans la ic'-u'ioii des rêves et des liallucinations. Le irouvernenienl français dut suspendre, en

1845, des leçons qui ne pouvaient servir qu'à égarer les auditeurs. Par bonheur, il se trouvait alors un Français qui, le premier, avait entrepris, malgré une connaissance insuffisante des divers idiomes, d'étudier Tensomble des questions slaves, Cyprien Robert, Fauteur d'un excellent livre sur les Slaves de Turquie, et de bons articles pu])liés dans la Revue des Deux Mondes. On put espérer un instant que Cyprien Robert allait naturaliser parmi nous ces études encore si nouvelles; il n'avait pas l'éclat de Mickiewicz, mais une certaine solidité, et une clarté qui sera toujours le meilleur apanage de l'esprit français. Malheureusement un beau matin il disparut. Personne n'a jamais su ce qu'il est devenu, ni le directeur de la Revue des Deux Mondes, ni l'honorable professeur qui lui a depuis succédé. On m'a assuré qu'il était parti pour l'Amérique, à la recherche de ricarie. La chaire jouait de malheur : des deux premiers professeurs, l'un s'était englouti dans les théories messianiques, l'autre dans je ne sais quelles doctrines extra-humanitaires. La chaire était mal vue dans beaucoup de régions. Le bon sens, l'érudition, la modestie du professeur qui l'occupe aujourd'hui, >L Alexandre Chodzko, dont je dirais plus de bien encore s'il n'avait été mon premier maître, ont évidemment réconcilié avec elle les esprits les plus ombrageux*. Cependant cette chaire a encore donné lieu, il y a quatre ans 2, à un acte ofliciel, que j'ai d'autant plus le droit de juger sévèrement aujourd'hui, que je l'avais dénoncé et combattu au moment même oîi il allait s'ac-

1. M. Cliod/.ko a pris sa retraite en 1884. (Voir, sur Thistoire de la chaire du Collège de France, Russes et Slaves, 2' série, p. 238.)

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