‹ Le monde slaveChapitre 15 sur 67 · LES SLAVES DU SUD ET LEUR LIÏTEHATUUE · texte numérisé non relu

LES SLAVES DU SUD ET LEUR LIÏTEHATUUE

armées d'Attila et dans celles des empereurs byzantins, bientôt les Slaves ne se contentent pas d'un rôle secondaire, ils occupent les deux Mtesies, et le nom de Slavinie -xXxêYjv'.a) donné par les chroniqueurs à une partie de l'ancienne Macédoine prouve que l'empire d'Orient se vit obligé de compter avec eux.

Vers le vr- siècle, d'autres Slaves, chassés par les Avares, s'établissent dans la Pannonie. où peut-être ils reti'ouvèrent des colons de leur race. C'est d'eux que sort le peuple slovène. Divisés en tribus comme presque tous les peuples slaves, les Slovènes lurent l'acilement soumis, d'abord par les Avares, ensuite par les Francs. Hlfrayé par les attaf[ues répétées des Avares, l'emijereur lléraclius, au début du vii" siècle, ai)pel!c pour leur résister les Croates et les Serbes, établis alors au pied (if's Carpathes. II h'ui- concède des terres sur les l)ords di' la Save et du Danube; il en l'ait une sorte de Marche slave contre les liarbares. Parents par la race et par la laiiirue, les deux j)euples l'orment des États démocratiques et l'édératifs sous la suz(M"aineté de Byzance. Ainsi, (lès leur d(''bul en Kur(t])e, ils ajjpai'aissent c«imme les défenseurs de la chrétienté contre la barbarie asiatique. Ce noble rôle, ils le gardent durant toute leur histoire, ils le continuent encore aujourd'hui; mais leur organisation trop libérale aboutit fatalement à l'anar- <-hie. et conq)romet le dévelo[)pement de leur nationalité. En vain, au vu" siècle, le prince Samo essaie de grouper ses conq^atriotes contre les Francs, sa tentative échoue. C'est un peuple touranien qui vient fonder le premier État fort chez les Slaves du sud. Les Bulgares, originaires des bords de la mer Noire, pénètrent chez les Slaves de Macédoine; ils sont bientôt absorbés par eux l't ace(q>tent leur langue Du mélange des deux

peuples naît TÉtat bulgare, qui. à travers diverses vicissitudes, durera jusqu'à la bataille de Nicopolis (1396i, et compte parmi ses chefs d'illustres souverains : le tsar Siméon, Asen, le noble et glorieux Asen, suivant la chronique byzantine, dont le peuple bulgare, malgré cinq siècles d'esclavage, na pas encore perdu la mémoire.

L"Etat serbe se constitue après une longue période d'enfantement sous la dynastie des Némanias. Elle donne à la Serbie sept rois et deux tsars, dont le plus célèbre, Etienne Douchan, conquérant et législateur, peut être appelé, avec raison, le Charlemagne de TOrient. Tombé en 1389 à Kossovo avec Lazare, cet État renaît avec Karageorges au début du xix" siècle. Il est aujourd'hui lorgueil et l'espoir des Slaves du sud. Bailleurs, même après Kossovo, la race serbe a su trouver dans le Monténégro une citadelle inaccessible : elle y garde pendant des siècles les germes de sa future indépendance.

La Croatie, malgré le voisinage des Allemands et des Magyares, devient un État indépendant. Elle se convei'tit de bonne heure au christianisme.

Au xr siècle, le prince Zvonomir obtient du i>ape la courinine royale. L'État croate n"est pas, comme on l'imagine peut-être, un ensemble de hordes barbares sauvages et indisciplinées; c'est un royaume organisé avec une hiérarchie civile et religieuse. S'il emprunte à l'empire romain ou germanique une partie de sa constitution, il garde cependant les idées démocratiques et libérales, si chères à la race slave : les Slaves, suivant le mot de Tacite, semblent toujours préférer les périls de la liberté à la sécurité de l'esclavage. Le trône est héréditaire dans la famille régnante, mais le peuple

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garde son droit drlcctioii. Ui-s lo x° siècle, les chefs croates avaient reçu tanlôl de Byzance, tantôt de lOecident leur titre royal. Zvoniniir le tient directement du pape: il est couronné en 107G à Spalato par larchevèque et reçoit du Saint-Père Tétendard et l'épée. Autour du souverain se groupent, non pas (•oniiiie chez les Germains, les guerriers, mais les propriétaires du sol, les vla^lchi. 11 a sa cour, ses hauts dignitaires, le palatin, le (hancelier. le majordome, le chandtellan. l'échanson, lécuyer; il a sa liste civile. Il résitle ordinairement à Belgrade (aujourd'hui Zara-Vecchia) en Dalniatie. Les principaux magistrats du pays soni les hans. les joupansjles centenicrs; ils gouvernent les provinces douées dune large autonomie. Des assemblées nationales décident les grandes questions de paix et de guerre ou de législation. Les assemblées provinciales et niunicipal(>s règlent les questions intérieures. L'esclavage est inctiimn. Le clergé a pour chef rarchevè(iue de Spalato, archevêque de Dalmatie et de Croatie. Il jouit d'une légitime influence et consacre ses soins à l'éducation du peupli'.

Au début du xii<^ siècle, à l'extinction de la dynastie nationale, la couronne passe sur la tète du roi de Hongrie, mais l'acte du conrctnnemeiit stipule expressément les libertés de la Croatie : il n'y a entre les deux États (pi'une union personnelle; c'est sur ce principe que se développe le droit public de la Croatie, et c'est taule de le connaître que Ton nr peut comprendre les ipiestions encore pendantes eiilir la llongi-ic et la Croatie'. I)"aillciii-s, si elle disparaît en ap[)ai'encc de

1. La transartinn intervenue entre la Hongrie et la Croalic n'a pas, comme on le croit volontiers, résolu ces questions.

la scène de rhistoire, la Croatie ne cesse pas d'y jouer son rôle. Comme la Pologne et la Bohème au nord, elle est au midi la sentinelle avancée de l'Europe contre l'invasion asiatique, elle est le rempart do la chrétienté contre les Turcs : Antemurale Europœ contra immanissimum nominis chrisiiani hostcm. Après avoir lutté à son début contre les Avares et repoussé les Tartares, elle luttera sans relâche contre les Turcs; ils feront flotl<'r Tétendard du Prophète sur les murs de Bude.inais non pas sur ceux d'Agram.

La Dahnatie tombe aux mains des ^'énitiens : mais Raguse, la Venise slave, garde son indépendance, et devient l'asile florissant du commerce, de la littérature et des arts.

Certes, à en juger par cette rapide esquisse, la destinée des Slaves du sud n'a pas été des plus heureuses ; mais il faut se rendre compte de tous les obstacles contre lesquels ils avaient à lutter. Ils ont tour à tour vu fondre sur eux les Francs, les Italiens, les Magyares, les Grecs, les Tartares et les Osmanlis. Ne leur a-t-il pas fallu une vitalité merveilleuse pour résister à la force absorbante d'ennemis si divers et si redoutables? N'est-il pas bien remarquable qu'en des circonstances si difficiles ils aient pu développer une civilisation nationale et se créer une place, humble, sans doute, mais honorable parmi les peuples européens?

De tous les peuples jougo-slaves, c'est le peuple bulgare qui est aujourd'hui réduit à la plus infime condition. C'est lui qui cependant a été le précurseur et

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rinitiateur des autres. C'est de Thessalonique que parlent, au ix" siècle, les deux apôtres slaves. Cyrille et Méthode, pour évangôliser la g:rande Moravie ' : c'est en lang-ue bulgare que l'Écriture est traduite pour la première fois. Jusque-là les Slaves n'avaient eu d'autre littérature que le vaste trésor de leurs chants populaires: ils ne connaissaient qu'une écriture rudinienlaire. Cyrille et Méthode inventent un alphabet et font entrer la langue slave dans la vie lilli'iaire. Ils laissent, eux et leurs disciples, un grand nonil^re de livres religieux. Cette littérature ecclésiastique trouve un prolecteur éclairé dans la personne de Siméon, le premier Isar de liulgai-ie, qui prend lui-même place parmi les écrivains slaves. Après son l'ègne. une secte s'élève en Bulgarie, celle des Bogomiles, ({ui donne naissance à une vaste et cui-ieuse littérature, celle des livres dits apocryphes. Mêlant au dogme chrétien les doctrines manichéennes et les traditions défigurées de la mythologie |)aïenne. leurs livres ne sont pas moins précieux pour riiistoire religieuse que pour l'étude des fables slaves, et de la littérature grecque byzantine. On y retrouve les héros de tant de cycU-s épiques au moyen âge : Alexandre, Salomon, les vainqueurs de Troie. La critique a signalé d'intéressants rapprochements entre les livres apocryphes et quelques-uns des chants serbes et bulgares. 11 est regrettable que la plupart des textes ne soient pas encore publiés.

Peu de temps après Cyrille et Méthode, on voit lleurir chez les Slaves du sud deux alphabets. L'un, dit cyrillique, le plus connu des deux, se développe chez les

1. Voir iKjlrL" livre Cyrille el Méthode, élude liislori(jue sur la conversion des Slaves au cliristiaiiisiiie, Paris, 1808.

lUilgnrcs; l'autre, dit g tagolltique, llcuritchez les Croates et chez les Slovènes. Il s'emploie encore, aujourd'hui, sur les côtes de Dalmatie.

De la primitive littérature sacrée chez les Slovènes, il ne reste qu'un monument, le Mamiscril de Frisingcn. On ne s'étonnera pas de cette rareté si l'on songe à la lutte qu'ils durent soutenir contre le germanisme. Certes, les Allemands ont le droit d'être fiers de leur civilisation; personne plus que nous ne l'admire et ne la respecte; mais il serait souverainement injuste, de la part des Allemands, de reprocher aux peuples voisins une indigence à laquelle ils les ont le plus souvent réduits, non pas, comme ils le prétendent trop volontiers, par la supériorité morale de la culture, mais par la supériorité matérielle de la force brutale.

La littérature glagolitique, étouffée si tôt chez les Slovènes, se développa plus librement chez les Croates. Elle eut à lutter contre les résistances du clergé latin; elle a laissé néanmoins de nombreux monuments politiques et religieux. On s occupe aujourd'hui à les recueillir et à les publier : un grand nondjre sont restés longtemps inédits.

La Serbie, sous la période des Némanias, atteint un haut degré de civilisation; il nous reste de cette époque des monuments encore admirés aujourd'hui, des médailles, des œuvres théologiques, historiques, des recueils de lois, dont le plus célèbre est le Code du tsar Douchan. L'inlluence religieuse détournait les esprits de la littérature populaire, et les modèles byzantins, les seuls (jue Ton connût, ne pouvaient, on le conq)rend, donner lieu à des œuvres qui leur fussent supérieures.

Au moment où la littérature serbe allait peut-être

lf:s slaves dl- sld rr lf.ih i.rnKiiATi uk. 27 outrer dans une nouvelle période, le désastre de Kossovo (138U) en arrête lirusquennMit le développement. Tandis que la chute de Constantinople initie l'Occident aux littératures classiques et provoque la Renaissanc»-l;i Ruli^arie et la Serbie voient s'appesantir sur elles les lénélircs (le l'oppression musulmane. Mais le Monténégro garde son indépendance, accueille l'imprimerie, récemment découverte, dans ses libres montagnes, € dans son nid de libres faucons », comme dit la poésie populaire. Haguse offre une généreuse hospitalité aux Serbes opprimés. C'est dans ses murs et autour d'elle (pie .se développera la littérature laniue des Slaves du sud. à partir du xv^ siècle.

Cette petite ville, qui ne compte aujourd'hui f[U(> .<se|)t ou huit mille habilauls. riait alors une ré|>ubli(pu; florissante comme le sont encore, au nord de l'Allemagne, Lubeck. Brème et lland)ourg. Sa population est slave, de race serbe: elle s'appelle, en slave, Ditbrovnik. Fondé(> i)ar des colons romains sur les débris de l'ancienne Épidaure, elle re(;ut d'eux une Constitution aristocratique (jnClle conserva lorsque les Slaves se furent établis dans ses murs. Elle sut défendre son indépendance contre les empereurs grecs, les princes serbes et même contre sa puissante rivale, la république de Venise; au xiii'^ siècle, elle dut cependant reconnaître la suzeraineté des doges; elle s'en délivra en i:!.is, mais pour passer sous le protectorat de la Hongrie. A la fm du xiv« et au début du xv" siècle, elle devient Tune des plus florissantes cités de la M(Miterranée. Elle entre en relations commerciales avec Gènes, Messine, Syracuse, avec les princes serbes et bosniaques, plus tard avec les sultans ottomans; ses vaisseaux sillonnent toutes les mers: elle en conq)t

jusqu'à trois cents; elle fait entrer dans son trésor jusqu'à 7 millions de sequins; elle a des agents et des consuls dans toute la péninsule hellénique, en France, en Espagne; des colonies à Novi-Bazar, à Bucliarest, à Andrinople. Son territoire s'arrondit par des acquisitions successives. Dans la ville seule, le nombre des habitants s'élève à quarante mille. Les progrès des Turcs ne nuisent point à son développement. Raguse accepte, au besoin, le protectorat de la Porte et continue son commerce: ses vaisseaux vont fonder des comptoirs en Perse, dans les Indes et jusqu'au nouveau monde. Au milieu du xvii" siècle, un tremblement de terre renverse une partie de la ville; un grand incendie ajoute encore à l'horreur de cette catastrophe. Raguse se relève avec l'aide du pape, des villes italiennes et même du sultan; mais, sous l'influence des Jésuites, elle renonce aux idées de tolérance qui avaient, jusque-là, assuré sa fortune : elle interdit l'accès de son territoire aux Bosniaques orthodoxes. Cette mesure porte un coup funeste à son commerce. En vain Pierre le Grand intervient en faveur de ses coreligionnaires. En 1774, Raguse est obligée de céder à la force : l'amiral Orlov saisit ses vaisseaux, et la république est obligée de tolérer l'érection d'une chapelle orthodoxe. Napoléon arrive, la supprime d'un trait de plume, et crée un duc de Raguse. On sait le reste. Raguse, en 1815, tombe aux mains de l'Autriche, et le despotisme viennois l'étouffo dans son étreinte.

Raguse n'a pas été seulement grande par le commerce et la richesse; comme Venise, elle sut aimer et cultiver les lettres, les sciences et les arts : elle a sa place marquée dans l'histoire de la civilisation européenne. Dès la chute de Constantinople, elle accueille dans son

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sein (rillustres réfugiés, les Chalkondyle, les Lascaris. Ils l'ont rhez elle de nombreux disciples.

La littérature se développe à Raguse sous un double aspect. Slaves par la race, ses habitants sont souvent contraints par les nécessités commerciales et diplomatiques de recourir à la langue italienne; ils cultivent aussi avec ardeur le latin, cette langue si chère à la Renaissance. Ceux d'entre eux qui écrivent en italien et en latin se font de bonne heure une réputation euio péenne. Tels sont le théologien Stoieh, le poêle latin Crievich, couronné i\ Rome à l'âge de dix-huit ans: au wi*" siècle, c'est un Ragusain, Gionjio di Rarjusa, qui pubhe la première théorie du commerce : Bclla mercatura e del mcrcantc pcrfttto. Un autre Ragusain, Getaldiili. applique le premier l'algèbre à la géométrie dans son ouvrage : De resolutione et compo>^itione muthematica. Randuri. (\e Raguse. le savant auteur de r/?7iperiitm orientale, fut memijre de notre Académie des inscriptions. Dans les sciences physi(iues et mathématiques, il sullira de citer le médecin Raglia et le célèbre niallu'-mat icieii Boskovich, qui vécut longtemps à Paris et dont Lalande a fait l'éloge. On a publié, en l.SVI, une Galerie îles Rat/iisains ///usures; elhî ne comprend pas moins de quarante-huit personnages. Quelques-uns, comme ceux que nous venons de citer, ont un caractère italien ou cosmopolite : mais il en est d'autres qui appartiennent en propre à la littérature slave. A Raguse fleurit une école dont quelques écrivains peuvent être comparés aux plus illustres de l'Italie. Jean Gundulich combine les éléments italien, slave et oriental dans son grand poème de VfMmanide. 11 y célèbre la lutte des chrétiens contre les musulmans: il chante la valeur des Polonais, ces intrépides chevaliers de la chrétienté. De rares

beautt'S , une versilicalion harmonieuse, une langue admirable, place son poème à côté de la Jérusalem délivrée. Les œuvres de Gundulich eurent un tel retentissement que l'Italie elle-même s'en émut. Ferdinand II, duc de Toscane, voulut apprendre la langue illyrienne, et le jésuite Marin Gundulich, parent du poète, vint à Florence, où il l'enseigna pendant trois ans. Le rival de Gundulich, Palmotich, dans sa Christiade, surpasse Vida et annonce Klopstock. Au .wiii^ siècle, le franciscain André Katchich s'inspire de la poésie populaire et écrit sur Thistoire de la nation slave un grand poème encore aujourd'hui populaire dans toute l'UIyrie. Telle était, à la fin du xviii<^ siècle, la vitalité de la poésie slave à Raguse, que des étrangers eux-mêmes se mirent à la cultiver. Le fds d'un ambassadeur français à Raguse, Bruère Deriveaux, se distingue comme poète satirique sous le nom slave de Bruérovich. Phénomène curieux et qui prouve que Raguse n'était pas, comme on le croit trop volontiei's. une colonie italienne.

L'histoire de Raguse montre clairement que la race sla\e n'est pas, en somme, aussi déshéritée qu'on se plaît à dire, et que si quelque cliose lui a manqué jusqu'ici, ce n'est pas le génie, mais bien l'élément vital sans lequel le génie ne peut vivre, la liberté.

De la liberté civile et politique était née la littérature ragusaine. Des premières luttes de la liberté religieuse, c'est-à-dire de la réforme, naît la littérature slovène. Luther venait de créer la prose allemande: d'humbles prédicateurs traduisent la Bilile en slovène. prêchent

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et ioiulent une imprimerie à Lublnnia (Laybach}. A côté des écrivains religieux apparaissent les grammairiens. Le réformateur Bohoricz écrit la grammaire de sa langue ef la com|)are aux autres idiomes slaves, sans en exceptt'i- le ruthène et le moscovite. C'est là, je crois, le premier essai de panslavisme grammatical. Nous en aurons l)i(Mi d'autres exemples. Les livres Slovènes se multiplient, le peuple s'éveille; mais sa liberté ne sera pas de longue durée : les Habsboui-gs et les jésuites, leurs dévoués instruments, se chargent d'y mettre bon ordre. En ItîlO, ils brûlent les livres par milliers à Laybach, comme ils feront plus taid ;i Prague et dans toute la Bohème. La littérature slovène est étouffée. Elle renaîtra ' avec la première aurore de la liberté sous Joseph IL Cette fois elle étrml son cercle d'action, et commence à disputer sérieusement le terrain à l'allemand : les idées modernes pénèti'eiit l'empii-e décrépit des Habsbourg. On traduit en Slovène le Mtir'uKjc de Figaro. Des poètes nationaux apparaissent ; l'un d'entre eux. le plus grand, Vodnik, crée le journalisme slovène. Napoléon, en i8(VJ, conquiert et organise les i)rovinrcs iilyriennes. Le Slovène prend dans renseignement la place jusque-là occupée par Tallemand. L'illyi-ie ressuscitée salue avec transport son libérateur. Vodnik ('ciil son ode la plus populaire : le Réveil de VIllyrie.

On peut constituer un cycle épique avec les poèmes qu'a inspii'és Napoléon depuis Hugo justpi'à Manzoni, depuis Pouchkine jusqu'à Hérédia. Il n'est pas sans intérêt de voir les vers dans lesquels Vodnik acclame le César moderne. L'auteur se rattache à l'idée que l'illyric a de tout temps été slave. Voici en quels termes il fuit parler sa patrie ressuscitée :

LE RÉVEIL DE L'iLLYRIE

Napoléon a dit : Réveille-toi, Illyrie. — Elle s"éveille, elle soupire. Qui me rappelle à la lumière?

0 grand héros, est-ce toi qui me réveilles? Tu me donnes ta main puissante, tu me relèves.

Que te donnerai-je? Je regarde autour de moi : à peine puis-je reconnaiire mes enfants.

Où sont Mésula et Terpo, mes villes? Emon, Kardona, à peine puis-je vous reconnaître.

Qui me rendra ces guerriers dont le chef Spartiate eut jadis tant de terreur?

Depuis qu'existent nos neigeuses montagnes, depuis qu'elles sont à nous, notre gloire s'est répandue dans le monde entier.

Sur les rives du Pô, le vaillant Gaulois fit trembler dans ses murs Rome avec son grand empire !

11 fut puissant sur la mer l'IUyrien, tant que le Romain n'eut pas appris à construire des vaisseaux.

Avec le temps, le Romain entre en guerre, apprend l'art de la mer et subjugue Gaulois et lUyriens.

Pendant sept siècles il s'étend au large; il ne veut avoir pour voisin aucun Etat.

Du nord l'ouragan fond sur lui, et l'édifice s'écroule sous Tattaque de maîtres nouveaux.

Arrivent maintenant le Frank, le Goth sous le nom d'Allemand : l'IUyrie reste dans l'ombre, oubliée.

Quatorze, siècles durant la mousse la recouvre. Aujourd'hui Napoléon lui ordonne de secouer sa poussière.

Le Grec et le Latin l'appellent l'IUyrie, mais tous ses fils l'appellent la Slovénie.

Le citoyen de Raguse, l'habitant du littoral, de Cattaro, de Goritsa, Pokupa, tous de leurs anciens noms s'appellent Slaves.

De tout temps c'est là qu'a vécu mon peuple; s'il en est quelque autre, dites-moi d'où il vient.

LK.s .sLAVKs ne siT) rr lklk littkraïiue. 33

Avec Philippe et Alexandre nos pères ont eu de rudes guerres; sur la mer notre race a épouvanté les Latins.

Elle sera glorifiée, j'ose l'espérer, l'ii miracle se prépare, je le prédis.

Chez les Slovènes pénètre Napoléon ; une génération tout entière s'élance de la terre.

Appuyée d'une main sur la Gaule, je donne l'autre à la Grèce pour la sauver.

A la tète de la Grèce est Corintii.', au centre de l'Europe est rillyrie.

On appelait Coriutlie Tu'il de la Grèce; l'Illyrie sera le joyau du moniie.

Ces strophes ailées, dont noire pâle traduction iii(li(|ue à peine le mouvement lyrique, eurenl dans tonte rillyrie un immense relenlissement.

Ainsi, à la fin du siècle deiiiier. le porte dHue humble tribu slave traçait à la France le i)roi,M-aiume dune politique orientale vraiment juste et vraiment utile : délivrer l'Orient pai- les Slaves et par les (irers; s'appuyer sur deux nationalités régénérées, dont l'amitié nous assu" rerait une précieuse alliance, tel était l'idéal de Vodnik. Faut-il ajouter que nous ne l'avons pas réalisé?

En 181a, les provinces illyriennes sont rendues h l'Autriche. Vodnik meurt dans la misère. .Mais l'élan qu'il a donné ne s'arrêtera plus. Le journal A'oitce, fondé en 184-3, en devient l'organe td l'expression. D'autres journaux se fondent à Klagenfurt (Celovec). à Marburg (Maribor), à Trieste, colonie italienne jetée parmi les Slovènes. Enfin, en 1863, s'établit à Lublania (Laybach) la Miitica Slovcnska, société littéraire à cjui l'on doit déjà d'importantes publications. La littérature Slovène puise d'ailleurs une force sans cesse renouvelée dans la littérature serbo-croate, avec laquelle elle est peut-être destinée à se confondre un jour.

Chez les Croates, comme chez les Slovènes, c'est la réforme qui met en honneur la langue nationale. Grâce à Dieu, Tallemand n'avait pas pénétré en Croatie, et le clergé catholique fut bien obligé, pour combattre les prédicateurs protestants, de recourir à l'idiome illyrien. Aux xvi^ et XVII'' siècles, la Propagande imprime beaucoup d'ouvrages religieux en cette langue, alors si florissante à Raguse. Elle institue à Rome des censeurs pour l'illyrien; elle fait reviser la vieille liturgie slave, encore persistante sur le littoral dalmate : elle étend son action sur la Slavonie et sur la Rosnie turque. Cette littérature religieuse provoque le développement d'une littérature laïque. La décadence du latin comme langue politique, les tentatives des Hongrois pour lui substituer l'idiome magyare excitent les Croates à la culture de leur langue. Les monuments ragusains apprennent de quels raffinements elle était capable. Mais c'est la Serbie qui, par son insurrection, donne le véritable signal de la régénération politique et morale.

Sur les sommets des Alpes, un coup de fusil tiré par la main dun chasseur imprudent suffit à déterminer une de ces avalanches qui font trembler la montagne jusqu'à ses fondements. Ainsi, le premier coup de fusil qui retentit dans les forêts de la Choumadia ébranla tout le monde jougo-slave.

Unis par la communauté d'origine et l'identité de langue, les Serbes et les Croates avaient été séparés do bonne heure par les circonstances politiques et religieuses. Ils s'étaient rapprochés depuis qu'au xviii^ siècle

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(le nombreuses colonies de Serbes étaient venues sétahlir dans le sud de la Hongrie; mais ces colonies ne menaient qu'une vie incertaine et précaire, malgré les promesses solennelles des empereurs autrichiens. L'insurrection des Serbes, sous Karageorges, amena la délivrance dune partie de leur nation. Tandis que Georges et ses vaillants compagnons arrachaient à l'oppression musulmane les contrées de la Serbie actuelle, Timmortel Karadjitch recueillait dans le peuple ces chants où revivent les désastres et les splendeurs passées de la nation serbe. Ce fut pour les Slaves du sud une soudaine et merveilleuse révélation. Le rival de K:u:i(ljitrli, Dosithée Obradovitch, crée la prose serbe. Jus(iue-lti, on ne s'était servi que d'un slavon plus ou moins corrompu. La renaissance de la littérature serine s'affirme en Hongrie par la fondation d'une m'ititsa (société littéraire) à Novisad (Neusatz), en 1826, en iSlO par celle de la société liltt'i-aire de Belgrade. La Serbie organise son enseignement : les écoles, les gymnases se multiplient. Une école supérieure est fondée à Belgrade. Et la Serbie régénérée trouve de grands écrivains pour chanter sa gloire présente et ses misères passées. Le Monténégro tressaille dans ses montagnes; il relève son antique imprimerie à Tsettinié; le prince Petrovitch Niegoch rivalise, dans ses beaux poèmes, avec les chantres anonymes de la vieille Serbie. En face de cette résurrection, en face du mou. vement panslaviste littéraire dont Prague, la Prague dorée, si chère aux Slaves, a donné le signal. Agram s'émeut. Depuis la chute de Ragusc. elle était devenue le centre politique et littéraire de la Croatie et de la Dalmatie. La diversité des dialectes provinciaux était un obstacle à l'unité de la littérature. Appuyé d'une part

sur les chefs-d'œuvre ragusains, de l'autre sur les chants serbes, un publiciste éminent, Louis Gai (Gaj), entreprend de réunir en un tout harmonieux les forces dispersées de riUyrie. Comme Vodnik, il veut, lui aussi, ressusciter l'Illyrie, et, plus heureux que lui. il ne compte pas sur les résultats d'une conquête éphémère. Le patriotisme croate, excité par les prétentions magyares, seconde cette noble entreprise. h'iUyrisme — c'est le nom qu'on a donné à ce mouvement — enfante une génération poétique, souvent rivale de l'école ragusaine , et donne aux Croates la force morale nécessaire pour assurer leur existence en face de la Hongrie. En vain ce nom d'illyrisme est-il proscrit par un gouvernement despotique et ombrageux. A la littérature illyrienne se substitue la littérature jougo-slave, et ce nom a une portée bien autrement grave; il s'appuie non sur le passé, mais sur le présent, et il est, pour ceux qui l'adoptent, un gage d'avenir. Une société d'histoire jougo-slave est fondée à Agram, en 1830; à la fougue des premières années elle substitue la science et la méthode ; elle annonce et prépare l'académie jougo-slave qui, grâce aux lenteurs inséparables d'une sage et paternelle administration, n'a pu s'ouvrir qu'en 1867. Mais cette institution ne suffît pas aux Croates, ils veulent aussi fonder une grande université nationale et ils y réussissent.

11 ne faut pas s'imaginer que ce mouvement de renaissance ait un caractère artificiel et soit destiné à s'éteindre après avoir jeté un éclat passager; non, il a

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SCS racines dans lo peuple, dans l'histoire. Plus les années avanceront, plus il se développera : la jeunesse serbe et croate s'apprête à continuer dignement l'œuvre désespères; elle jouit des résultais de leurs travaux, elle aspire ti les étendre. La jeunesse serbe a fondé une association qui, sous le nom d'Omladina, étend ses ramilications partout où se parle la langue serbe, et cette association a ses réunions annuelles, qui sont des l'êtes nationales, ses caisses, ses publications. Son but est d'instruire le peuple, et elle atteint ce but. Au lendemain de la catastrophe qui l'a frappée, de la mort du noble prince Michel, la Serbie a ouvert le théâtre national, qui a été la dernière œuvre de son regretté souverain. Ce théâtre ne sera pas seulement un lieu de divertissement destiné à charmer les loisirs de (juelques oisifs, mais une école de morale et d'histoire. 11 n'est pas jusqu'aux Bulgares, ce pauvre peiq)l(' déshérité, qui, dans le fond de ses forêts et de ses montagnes, sous la double oppression des Turcs et des Fanariotes, ne sache ce que vaut l'instruction et n'aspire à ses bienfaits. Le meilleur moyen de se faire bien venir du paysan bulgare (les récents récits de voyageurs nous l'attestent i, c'est de lui apporter (juelques-uns des livres inqjrimés à Bucharest, à Oilessa et à Constantinople. Chez ce peuple même on peut signaler les premiers signes d'une renaissance à la vie littéraire'.

Je causais lui jour avec l'un des i)lus célèbres héros du Balkan, le He'i'douk (Klephte) Ilia : « Frère, me disaitil, notre peuple est un bon et digne peuple, mais il lui manque une chose, la civilisation. » L'homme qui

1. J'ai exposé cglle renaissance dans mon livre sur la Bidqarie (librairie Cerf).

nre\primait ce regret ne savait lui-même ni lire ni écrire * ! Puisset-ellc bientôt luire, cette civilisation, sur les Bulgares et puisse le nom de la France être attaché à leur régénération, comme il Tétait naguère à celle de la Grèce et de la Roumanie!

Résumons-nous : Dès que le christianisme vient apporter aux Slaves du sud les premiers éléments de notre civilisation, ils les acceptent et les développent en Bulgarie, en Croatie, en Serbie. La littérature bulgare et serbe, comme toutes les littératures primitives du moyen Age, a d'abord un caractère religieux, juridique et historique. Au moment où elle va se transformer, elle est arrêtée, étouffée par l'invasion musulmane. Elle trouve un abri à Raguse. et se remet à fleurir sous rinfluence de l'Italie. La réforme lui imprime une nouvelle direction. Les conquêtes de Napoléon, les })rincipes de notre Révolution, la délivrance de la Serbie, le slavisme de Prague lui donnent enfin un élan irrésistible, une force d'expansion que nul obstacle ne saura plus arrêter. 11 n'y a pas, disait un ancien, de spectacle plus beau que celui du juste luttant contre l'infortune. Il n"y a pas, dirai-je à mon tour, de spectacle plus intéressant, plus digne du xixe siècle que celui d'un peuple, morcelé en fractions diverses, mais luttant d'une lutte commune pour acquérir le droit d'avoir une civilisation. Cette lutte est glorieuse, même dût elle n'aboutir qu'à une défaite. Mais aujourd'hui la victoire des Slaves est certaine. Il dépend de l'Occident de la précipiter, et d'assurer pour jamais son influence dans ces pays oîi tant de sympathies sont prêtes à nous accueillir.

1. Ilia vécut assez longtemps pour voir la délivrance de sa patrie. 11 est mort il a quelques années aux environs de Kustcndjl.

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