Maximilioii, ciiiiH'rcur ilii .Mrxiiinc
Kartz, le Carso, comme disent les Italiens. Sur cette contrée désolée souffle parfois un vent d'orage, la Bora, assez fort, dit-on, pour arrêter les trains les plus lourds. Suivant la tradition, ce pays était autrefois couvert de grandes forêts de chênes. Quand on construisit Venise, on les coupa pour jeter les pilotis de la cité maritime : la terre n'étant plus retenue par les racines, fut entraînée parles pluies, balayée parles vents. Aujourd'hui, il semble, à voir cette plaine étrange, que quelque dieu irrité l'a engloutie jadis sous une grêle de pierres, ainsi que le raconte notre légende de la Cran.
Nous entrons dans la Carinthie : peu de pays offrent au géologue et au touriste un plus vif intérêt. Ici les mines de mercure d"Idria, là le lac de Zirknitz, plus loin les grottes fantastiques d'Adelsberg. A la monotonie du Kartz succède une suite de collines, tantôt nues et d'une sauvage horreur qui rappelle certains paysages de la Suisse ou du Dauphiné : viaducs, tunnels, rampes rapides sont tour à tour franchis par le train, avec une lenteur désespérante: de temps en temps, de petits hameaux dominés par un clocher à tuiles rouges égayent le fond des vallées. Le paysan slave a horreur des grandes agglomérations. Voici Laybach, la capitale de la Carinthie; c"est la ville slovène par excellence. La diète qui s'y tient tous les ans, le théâtre national, la société littéraire (Matiça) donnent à cette petite ville toute limportance d'une capitale. Charles Nodier, qu"un caprice de Napoléon y envoya jadis en qualité de bibliothécaire, y apprit la langue illyrienne, et les habitants de Laybach gardent encore le souvenir sympathique de ce Français, qui parlait leur idiome et appréciait leur littérature. Laybach s'appelle en Slovène Lublania. Je tiens à rétablir tousies noms slaves,
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qiion nous pivsciite toujours sous une forme ijfcrmanique '. Libre ;uix Allemands de se faire illusion à euxmêmes par eelle faeile suriiercherie; il est plus ais('', et ils le savent hien. de jj^einianiser les noms que les individus. Mais qu'il soit aussi permis au voyai,'eui', au géographe non allemand, de rétablir la véi-ité iléligurée, dans l'intérêt non seulement delà philologie, mais de la politique européenne. 11 est important de dire, et l'on ne saurait trop ré[)éter que l'Allemagne ne va pas au-delà de Klagenfurlh. Quelques prétentions qu'elle invoque sur l'Adi-iatique, quarante lieues de pays slaves la séparent de Ti'ieste, et c'est aux Slovènes, aux Italiens et aux Dalmates que la mer appartient. La France suit avec un trop vif intérêt le développement de la nouvelle Allemagne pour qu'il lui soit permis d'ignorer les nationalités secondaires qui s'opposent à ce développement. Les Slovènes sans doute ne sont qu'un petit peuple : on en compte tout au plus douze cent mille; mais ils ne se sont pas laissé absorber par le germanisme autrichien, et n'ont nul envie d'entrer dans la grande Alleimigne. Ils savent fort bien à quelle race ils appartiennent, et si, dans luie crise européenne, l'Allemagne les revendiquait au nom de je ne sais quelle raison d'État, ils ne seraient pas embarrassés de trouver des alliés chez leurs frères slaves, dussent-ils aller les chercher à Moscou. J'ai vivement regretté de n<; pouvoir étudier pendant (jiielques jours ce peuple intéressant; je comptais retourner pins tard à Laybach; les événements et la police autrichienne ne me l'ont pas permis.
A quelques lieues au delà de l'embranchement de Steinbruck (Kameni most. Ir pont de pierre) com-
I- Voir, sur Layl)ach. la i^ave, le Danube et le Balkan, chap. i.
44 m: monde slave.
iiKMice la Croatie : ridioiiie serbe-croate succède au Slovène, dont il diffère du rcst(> assez \)eu Le sol s'aplanit, et les accidents de terrain deviennent rares, ^'oici le village et la colline de Krapina d'où, suivant une légende labuleuse. partirent jadis les trois frères Tchekh, Lekli et Rus. De pareilles légendes se trouvent dans tous les pays slaves, et montrent clairement que l'idée de la solidarité slave n'est pas nouvelle. A sept heures du soir, nous arrivions à la gare de Zagreb. C'est le nom que les Croates donnent à leur capitale, et que les Allemands ont transformé par une série de modifications dont on peut suivre la filière : Zagrabia, Agrabia, Agrambia, Agramb, Agram. La gare d'Agram est entourée d'une foule nombreuse, qui semble attendre quelqu'un ou (juelque chose. Je jette sur elle un coup d'œil rapide, et ma première impression n'a certes rien de désagréable. Les femmes sont vêtues à la dernière mode de Paris, avec une simplicité élégante qui fait honneur à leur bon goût : cheveuxnoirs, yeux noirs, taille bien prise et que ne dissimule chez les jeunes filles ni écharpe ni mantelet; léger chapeau de paille d'Italie, bien préférable à nos modèles parisiens. Le type des hommes est mâle et fier : tous portent la moustache slave, la redingote à brandebourgs que les Tchèques et les Polonais nomment czamara. Je remarque l'absence complète de cette coiffure odieuse que les Allemands appellent vulgairement cylinder, et qui est regardée par les Slaves comme le symbole de la germanisation. Je n'exagère rien. 11 est aussi ridicule de se montrer à Agram avec le cylinder. qu'il le serait de circuler chez nous avec un chapeau de mousquetaire. Après deux jours de séjour, j'ai dû, avec grand plaisir du reste, abandonner un chapeau gibus qui avait le privilège d'attirer sur moi les lazzi des gamins.
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Cela peut sembler sinirulier au premier abord, mais s'explique aisément : le cylindre, chez les Croates comme chez les Tchèques ou les Polonais, n'est pas une coiffure nationale: ceux qui l'ont apporté chez eux étaient des employés viennois ou autres, qui venaient dans le but avoué de détruire leur nationalité, et qui ont laissé le plus détestable souvenir. De là une association d'idées un peu puérile peut-être, mais qu'il faut savoir comprendre et même respecter. Dans la Srrbi(>, au confi-aire, à Beliirrade, où la bureaucratie autrichienne na jamais fonctionné, le même chapeau est regardé comme le symbole de la civilisation européenne, et le moindre bourgeois tient à honneur de s'en parer. Ces détails sont bons à noter. Quant aux hommes du peuple, leur costume, dont la toile fait en grande partie les frais, est fort agréable à l'œil. Vu mouchoir rouge et une ceinture rouge tranchent mii' les vêtements blancs des femmes, et en égaient la simplicité. On sent à les voir qu'on a devant soi une race forte et saine. « rod silni i 7Ali'av ». comme Ta dit un poète national. Je cherche en vain dans le costume, dans la démarche, quelque trace de cette barbarie que nous attribuons si librement aux Croates. Le malheur est qu'on les rend en général responsables des méfaits commis jadis à Venise et ailleurs par les soldats confinaii-es sous les ordres des Haynau et des Radetzky. Ces soldats, il est vrai, étaient de même race que les Croates; mais on ne devrait pas oublier qu"éle\Tés en dehors de toute vie civile, guidés par des chefs dont le nom est encore prononcé avec horreur, ils n'ont pu engager dans leurs méfaits l'honneur d'un peuple tout entier. Les Slaves, en général, sont peu en faveur parmi nous : pour beaucoup de gens. Croate est synonyme de soudard, Bohême de
Tsigane. Bulgare de brute, Russe de Cosaque, Cosaque de Tartare, Polonais de.... Je ne veux point rappeler un proverbe dont je n'ai jamais eu occasion de vcrilier la raison d'être. Je tiens seulement à constater combien sont injustes, en général, nos préjugés à l'égard des Slaves. En cherchant bien, on en trouve la cause dans rignorance où nous sommes de leurs mœurs et de leur histoire, dans les petits mensonges que l'ambition germanique sait si adoitement propager. Écraser les Slaves sur leur terrain, les faire mépriser, haïr même à l'étranger, c'est là une bonne tactique: les Allemands y manquent d'autant moins qu'ils nous savent prêts à les croire sur parole.
O'attendait donc cette foule impatiente, qui grossissait de minute en minute autour de la gare? Un quart d'heure après le train que je venais de quitter, devait arriver le convoi de Sissek, amenant les Serbes venus de Belgrade pour assister à la solennité du lendemain, et le protecteur de l'Académie, son fondateur véritable, Mgr Strossmayer, évêque de Diakovo (Slavonie). Bien que mettant pour la première fois le pied en Croatie j'étais assez au courant des affaires du pays pour savoir ce que voulait dire la présence des Serbes à Agram, et connaître la légitime popularité qui s'attache au nom de Mgr Strossmayer. D'heureuses circonstances m'avaient mis en rapport avec cet éminent prélat, et je savais tout ce que lui doivent les Slaves du sud. Né en 18io à Osiek (Essegj, tour à tour professeur à Diakovo, à Pesth et à Vienne, Mgr Strossmayer avait dû à sa profonde érudition théologique le rare honneur d'arriver à l'âge de trente-trois ans au siège épiscopal de Diakovo. Cet évèché, qui porte à la chancellerie romaine le titre d'episcopatus sirmicnsis et bosniensis, étend sa juridiction
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sur la Slavonic, la Bosnie cl même la principauté de Serbie. Il assure ;i celui qui en est investi une vaste influence; de larges revenus y sont attachés. Depuis vinyt ans qu'il l'occupe, Mgr Slrossmayer, fidèle à sa devise : * Sve za vieru a /a domovinu » (tout pour la foi et la patrie), s'est consacré tout entier au troupeau qui lui était confié. Le Gouvernement autrichien s'était, en général, peu occupé de l'instruction du peuple en Slavonie. Mgr Strossmayer a employé à la développer la plus grande partie de sa fortune. A encouragei- les maîtres, à entretenir les étudiants dans les universités, h imprimer à ses frais des livres utiles, à fonder des œuvres de bienfaisance, il n"a pas, dit-on, dans l'espace de vingt ans, consacré moins d'un million. Catholique anlent, mais éclairé, personne n'a autant contribué que lui à faire dispai'aîtrc les préjugés qui séparaient jadis les Serbes orthodoxes des Croates latins; son nom, à Belgrade, est prononcé avec autant de vénération qu'à Agram. Dans ces dernières années, les événements politiques ont encore augmenté sa popularité. Appelé par sa haute situation à siégei- à la diète d'Agram, Mgr Strossmayer n'a cessé de défendre les droits séculaires de sa patrie contre les empiétements des Magyares. Son attitude énergiciue lui valut au printemps dernier un exil de quehiucs mois : le Gouvernement l'invita courtoisement à aller visiter l'Exposition universelle. On espérait (|u"en son absence la diète se montrerait plus ti-aitable. 11 n"en fut rien: la diète persista dans son attitude. On compreml luaintonanl avec quelle synqtathie la ville d'Agram devait attendre l'émiiient prélat auquel tant de services ont valu le double titre de Mécène slave et de premici- lils de la nation, pni sin naroda. Je pris de grand cœur paît aux zivio
(vivats) qui accueillirent son arrivée. Les hôtes serbes ne furent pas moins fêtés. Ce fut du reste la seule nianifesialiou publicjue dont j'aie été témoin à Agram, le Gouvernement ayant défendu toute espèce de fête en dehors de la solennité académique.
On sera peut-être étonné d'apprendre que les hôtels d'Agram valent ceux de tous les pays civilisés, et qu'ils n'ont rien de commun avec ces auberges plus ou moins immondes, que M. de Custine a décrites dans son Voyage en Russie. Rien ne manquait dans celui où je descendis, pas même les sonnettes électriques. Et cependant, si vous consultez les Allemands de Vienne et les Ualianissimi de Trieste, vous en trouverez qui vous diront gravement : « N'allez point à Agram, vous y seriez assassiné. On y déteste les étrangers et surtout les Français. » Par respect pour la vérité, je tiens à déclarer que j'ai été beaucoup moins assassiné à Agram que dans tel ou tel hôtel de Trieste ou de Vienne, dont je tairai le nom. Que voulez-vous! Ces Croates sont si barbares! Ils ne connaissent pas encore l'art d'égorger honnêtement le voyageur! Cela leur viendra peut-être avec la civilisation.
Pour l'artiste curieux de pittoresque, de monuments, de belles galeries, Agram est une ville peu intéressante, et qu'une journée suffit à visiter. Mais pour l'observateur qui. sachant déjà l'histoire et la langue du pays, vient y chercher autre chose que des impressions d'art, peu de villes offrent un sujet d'études plus vaste et plus attrayant. J'y ai passé près de trois semaines, et
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elles m'ont paru courtes >. J'ai recueilli pou de chose au point de vue des<'riplif, mais j'ai beaucoup appris sur le rôle moral et politique que joue Agram, d'une part chez le peuple jougo-slave, et de l'autre dans l'empire autrichien. Pas plus que les gens, il ne faut juger les villes sur le seul aspect. Agram, au premier abord, fait l'elTet dun grajid village; la plupart des maisons, dans la basse ville, n'ont «piun rez-de-chaussée, et, dans la haute ville, elles atteignent rarement deux étages. Toutes sont ornées de volets verts presque toujours fermés en été. ce qui donne à la ville un aspect mélancolique; les palais, les luMcls sont rares et ne se font point remar((ucr par le luxe de rarchiteclurc. Les rues principales aboutissent à une i)lace immense qui porte le nom du ban Jellacic. Au milieu de cette place sélève la statue équestre du fameux général : il brandit une épéc et semhle montnM' à ses fidèles Croates le clicmin de la Hongrie. Sur le piédestal se lit cette simple inscription :
JELLACIC BA.\. 1848.
étrange ironie! Que signifient aujourd'hui cette inscription et cette épée?La Croatie, jadis sous les ordres de Jellacic, a sauvé la monarchie des Habsbourg. Elle croyait, il est vrai, sauver en même temps son autonomie et sa constitution séculaire. L'empereur, victorieux, l'a récompensée par le régime des Bach et des Schmerling. par une impitoyable germanisation. Puis, un beau jour, quand au lendemain de Sadowa le cen-
1. J'y sui^ retourné depuis. Voir la Save, le Danube et le Balkan, chap. m. En comparant les descriptions on pourra juger des progrés acconipUs.
tralismc viennois est devenu impossible, un ministre saxon est arrivé de Di-esde. qui a livré la (Croatie pieds et |)oings liés à ces mêmes Magyares dont elle avait jadis combattu la rél)ellion. Que penserait de tout cela Jellacic s"il revenait au monde? Et (jue fait sa statue sur la grande place d'Agram? Le temps viendra peutêtre expliquer cette énigme.
Un peu au delà de la place de Jellacic. sur une petite éminence, s'élève un édifice massif flanqué de quatre grosses tours. C'est le palais du cardinal-archevêque, palais-forteresse, ainsi qu'il convient à une ville que les Turcs ont si souvent menacée, sans pourtant s"en être jamais empai'és. Dans la cour intérieure s'élève la cathédrale: c'est au dehoi-s un édifice disgracieux et désagréable, sans caractère et sans intérêt. L'architecte, on le voit a, plutôt songé à la solidité qu'à l'élégance. A cjuoi bon des arceaux gothiques, des sculptures délicates, pour un édifice que les boulets musulmans pouvaient détruire d"un jour à l'autre. En revanche, l'intérieur offre aux regards une triple nef d'un style fort pur. Les autels, les piliers, sont ornés de nombreuses figures en marbre cjui trahissent la manière douteuse de l'Ecole italienne aux xvii" et xviir siècles. Si le portail répondait à lintérieur , la cathédrale d'Agram figurerait sans contredit parmi les meilleures basiliques tle deuxième ordre. Le trésoi- de la sacristie possède un grand nombre dojijets d"art dont quelques-uns sont fort remarquables. Il faut citer, notamment, un manuscrit dont les i-iches enluminures rap- |)ellent à s'y méprendre les beaux travaux de Clovio. ('e roi des cnliimineun. ce Michel-Ange de la miniature, ainsi que l'appelle Vasari, était d'ailleurs Croate; il était né dans un ])etit village du littoral. La Jougo-
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Sl;ivi(> le roveii(li(|ur. non sans raison, ainsi que Ijien ilautres peintres dont les noms figurent sur les eala- Ingues de lÉeole vénitienne, l'n savant rci-ivain, .M. Kukuliévic, en a réuni les l)i()trraj)liies dans un dictionnaire des artistes jougo-slaves paru réeeninient à Airrani. Parmi les plus célèbres de ces Slaves italianis('s il Tant eitcr Médulie. connu dans toute l'Europe sous 1(> nom de Scliiavone.
Les autres édilices d"Agrani sont peu remarquables : !<• musée est eu voie de formation '. la salle de la Diète ressemble à tous les édifices de ce genre. Le théâtre, construit dans le goût italien, est élégant et bien disposé. On y joui' trois fois par semaine des pièces originales ou traduites le plus souvent du français. i\L ^'ictorien Sardon serait peut-être fort surpris (["apprendre que ses Intimes, traduits en croate, ont eu un grand succès en Croatie, et qu'on les joue à Agram mieux' peut-être que dans telle ville de Fi'ance ou de Belgique. 11 y a d'excellenis sujets dans la li(iu|)e d'Agram, notamment un comique distingué, M. Freudenreich, (pie j'ai applaudi de grand cœur dans la Partie de piquet, une binette fran(jaise fort bien enlevée par ces farouches Croates. Les ressources du théâtre sont, on le comprend, assez borné(^s dans une ville de vingt mille habitants. Ccpi iidanl le lliéàtre vit : il est suivi avec assiduité, il a le titre délablissemcnt national, et une subvention lui est accordée sur les finances du royaume.
A défaut de monuments. Agiain offre d'agréables promenades, un jardin ombragé au pied du palais épiscopal. un parc spjendide à une demi-lieue de la ville.