Princes de Serhit- au moyen âge
74 LE MONDK SLAVE.
littérature une vl identique sur la hase de la langue, qui, des bords d(> l'Adriatique aux bouches du Danube, résonne sur h^s lèvres de plusieurs millions d'hommes....
« Le jjrincipal théâtre de cette lutte morale a été, est encore le royaume triunitaire et la principauté de Serbie, ce sont les deux pôles autour desquels gravitent le passé, le présent et l'avenir de notre peuple.... Il nous faut aujourd'hui, ou avancer dans la science et acquérir toutes les ressources qu'elle donne , ou rester les esclaves, ici de la science romane, là de la science germanique, et n'être plus que l'instrument de la grandeur des peuples voisins. »
Certes, c'est là un fier et noble langage. « Hinter dem Berge sind auch Lente. Derrière la montagne, il y a aussi des hommes ». dit le proverbe allemand : il me revenait en mémoire en écoutant l'orateur croate, et je me prenais, malgré moi, à murmurer les beaux vers de Lamartine :
Chacun est du climat de son intelligence : Je suis concitoyen de toute âme qui pense : La vérité, c'est mon pays!
Développer par des publications périodiques ou autres, des missions scientifiques, des subsides accordés aux savants ou aux artistes, la science, l'art et la littérature chez tous les Slaves du Sud. telle est la tâche que se propose l'Académie jougo-slave. Elle saura la remplir. Érudit profond, historien distingué, son président, M. Raczki, compte parmi les plus doctes d'entre les Slaves; Serbe orthodoxe, naguère professeur à Belgrade, le secrétaire, M. Danicic, témoigne par sa présence de l'intime alliance des Serbes et des Croates, et apporte à l'Académie le concours d'une science philologique
A(iUAM r.T I.KS CllOAlKS. 75
ijiii lui jissiLrnc un vawj: disliutrut' à côté de Schlcichcr, (Ir- Miklosich ci dos Ihillala.
Les autres nieinl)res se soûl l'ail couuaîli'c |iar des liavaux justement appréeiés. Les ii<)ud)reu\ volumes pnhliés pai" l'Académie oïd juslifii'- les csiiérances (|ue sa l'oudalion a l'ail naître
Mais la fondation de rAcadémie ne sulTil pas aux Jougo Slaves : ils réclament en outre rélal»lisscment d'une L'niversité nationale '. Sept millions d'Allemands (et non pas (piinze, comme on l'a i)i'(''leudu jadis clie/. nous), diss'Mninés dans tout THnipire, n'y occupent pas moins de quatre Universités. Oualrc millions de Jonijo- Slavcs n'en ont pas ime et sont obligés d'envoyer leurs fils à Gratz ou à Vienne. Ils demandent, avec raison. à sortir de cette servitude morale. Le Gouvernement refuse jusqu'ici de les satisfaire. Pour([uoi? Serait-ce par hasard ipie l'idiome serbo-croate ne lui paraîtrait pas propre à renseignement des hautes sciences? On ne peut le croire, pour peu qu'on sache quelles nobles idées celte langue peut exprimer au besoin. Est-ce que les Magyares n'ont pas leur Université à Pesth? Est-ce qu'il n'y a pas à Agram une Ecole de droit? Est-ce que dans les gymnases de Varazdin, d'Agram, de Fiume, d'Osiek, de Belgrade, etc., l'enseignement secondaire ne se donne pas en langue nationale? J'ai assisté, à Agram. à des examens de maturilé iispiti zrelosti) qui correspondent à notre baccalauréat et en dépassent peut-être la portée. Je n'ai point remarqué qu'on y traittU la science autrement qu'en France et en Allemagne. Je ne sache point (pie la civilisation ait reculé
i. Celle Université a été fondée depuis. Voir la Save, le Danube et le Ualkun.
en Croatie, depuis que l'idiome national a remplacé, dans renseignement secondaire, les langues latine ou allemande.
La langue allemande est assez belle pour se faire aimer de ceux qui l'étudient librement : du moment où elle devient oppressive (zwanrjsprache), elle se rend odieuse et intolérable. On a vu des étudiants slaves, par une sanglante ironie, envoyer des adresses au tsar pour lui demander la fondation dX'niversités slaves dans son Empire. Le gouvernement autrichien sert mal l'Allemagne, et se fait tort à lui même, en résistant aux légitimes réclamations des Croates : j'ai dit leurs griefs, et ils sont assez nombreux. Ce n'est pas en refusant justice sur le terrain moral, qu'on peut préparer une conciliation sur le terrain politique.
Agram et Boliri-atlo sont artiicllciuent les deux pôles, les deux foyers du monde jougo-slave '. Agram, capitale ilu royaume liiuiiitaii'e. est le centre de résistance des Slaves dAulriclie contre les .Magyares et les Italiens. Belgrade, capitale de la principauté serbe, est le centre li'action des Serbes contre la Turquie. Entre ces deux villes sœurs, la Save sert de trait d'union : elle i)asse au pieil dAgram dont elle baignait autrefois les remparts, devient navigable îi Sissek, puis descend en ligne droite jusqu'au Danube, et. le rencontre au pied de la colline où s'élève Belgrade. Dans la belle saison, un bateau à vapeur part toutes les semaines de Sissek, et flescend à Belgrade en trente-six heures. Mais quand la Save a trop ou trop peu d'eau, ce qui arrive à tous les neuves rectilignes, le chemin le plus couil ciili'' les deux cités n'est pas préciséinent la ligne droite, il
1. Écrit on i8CS. Sofia n'cinit pas encore devenue la caiiilale •le la Biilf-'arie. (rélail une bourgade ignorée perdue dans un coin de la Péninsule Balkanique.
laut remonter en chemin de fer jusqu'à Pestli et prendre le Danube ou la ligne de Temesvar et Bazias; ce trajet est trois ou quatre l'ois plus long que le chemin direct, bien plus court cependant que ne serait un voyage à travers les plaines poudreuses de la frontière militaire.
Quand je quittai Agrani. le 12 août 18GT, la Save était encore navigable et je pus m'épargner un détour pénible et dispendieux. D'Agram à Sissek le chemin de fer met environ une heure et demie: il traverse une vaste plaine, semée de blé et de ma'i's, et plantée, par endroits, de chênaies qui s'ouvrent en larges clairières. La nuit, ces clairières sont illuminées par les feux qu'allume le berger croate; il fait pâturer ses bêtes jusqu'au matin, et le jour, elles rentrent à retable. Le pays est mélancolique et monotone. Sissek, que nous atteignons bientôt, est une petite ville de huit mille habitants. Sa position est fort importante. Tète de ligne du chemin de fer croate, elle est bâtie presque à l'embouchure de la Kulpa et de la Save, et son port est le point de départ de la navigation sur ces deux rivières. La Kulpa sert de frontière à la Croatie proprement dite, et à la frontière militaire. Une partie de la ville appartient à l'Etat croate, l'autre à la frontière, civil Sissel;, miiitar Sissek. Les Romains, bons connaisseurs, avaient déjà un fort en cet endroit : des fouilles récentes ont mis à découvert des débris de murs, des fragments de briques, des médailles. Le grand commerce de Sissek consiste surtout en bois de chêne, brut ou travaillé. On l'expédie par le chemin de fer, à Vienne, à Trieste : une compagnie française en envoie de grandes quantités à Marseille.
La Save, dans laquelle on entre presque au sortir
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lie SisseU. bien que simple aniufiit tlii Damiiic. peut compter parmi les grands lleiives de llùirope. Son parcours, naviirable entre Sissek et Belirrade. n'est guère moindre que celui de ILllbe entre Dresde et Hambourg. Son bassin est purement slave. Elle prend sa source au mont Triglav iTerglou), dans \r pays slovène, elle vient linir dans le pays serbe : Slovènes. Croates et Serbes rappellent, avec l'aison. notre Sava, et leurs chansons populaires la célèbrent comme un lleuve national. Mais ce lleuve est loin encore de rendre aux peuples de ses rives tous les services (juils en pourraient attendre. L"unilé physique, je dirais presque morale, que la nature avait ilonnée à son bassin, lui a été eidevée par les circonstances politiques, et n'est pour les Jougo-Slaves qu'un rêve d'avenir. Une partie de la Save appartient à cette contrée, que M. de lîeust a récemment découverte sous le nom de Cisleilhanie: une autre à la Croatie: une autre aux confins militaires, à liMupire ottoman, à la principauté de Serbie. Le peuple slave, morcelé comme le bassin de son lleuve, ne peut, on le comprend, exploiter ce grand chemin que la nature lui a donné. Loin d'être un lien, la Save devient, aux mains des gouvernements turc et autrichien, une barrière, une sorte de muraille chinoise, destinée à empêcher autant que possible les communications des peuples. La compagnie du Lloyd autrichien, qui exploite la navigation de la Save, me paraît avoir parfaitement compris les intérêts turcs et autrichiens, si j'en juge par le peu de soins cprelle met à servir ceux des riverains et des voyageui's. Deux ou trois faits permettront den juger.
La monnaie autrichienne, comme on le sait, ou plutôt comme on devrait le savoir che/, nous, consiste en
petits chirious [)olyglottes, fort sales, fort désagréables à manier, et, qui pis est, soumis par l'agio à des variations quotidiennes qui exposent parfois l'étranger à de singuliers ennuis. Vous voulez aller, je suppose, de Vienne à Paris; le prix de la place est de uO florins. Vous arrivez au guichet avec vos 50 florins, on vous en réclame 65, attendu que le papier est en ce moment à ;{() 0/0 au-dessous du i)air; si par malheur le train est sur le point de partir, vous le manquez. Arrive à la frontière autrichienne, le papier subit au change une nouvelle dépréciation. Le plus sage est donc d'en prendre aussi peu que possible. Pénétré de ce principe, j'avais, pendant mon séjour à Agram et à Sissek, échangé tout mon papier contre des ducats d'or. « Je ne puis les accepter, me répond l'employé; je ne sais quelle est la valeur de For, donnez-moi du papier. »
Ainsi, réduit avec mon or à une complète indigence, j'allais rester à Sissek sans l'obligeance d'un ami, qui voulut bien me prêter quelques-uns des précieux chiffons. Je demande un billet pour Belgrade, on m'en donne un pour Semlin. Or, Belgrade est situé sur la rive droite de la Save, avant Semlin, qui se trouve sur le Danube. J'en fais l'observation. « Fort bien, me répond l'employé, mais à Semlin vous aurez le droit de reprendi'e, en payant, le bateau local qui fait le service de Belgrade : si nous touchons trop tard à Semlin, vous en serez quitte pour coucher dans celte ville. » On verra plus loin pourquoi le Lloyd vous impose ce supplément de trajet plus ou moins vexatoire.
Enfin nous voilà à bord de VArgu, c'est le nom poétique de notre vapeur. « Nous allons faire le voyage des Argonautes », me dit un docteur allemand avec qui je me suis lié la veille, et qui a passé une partie de la nuit
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à me réciter du Gœthe et même de l'Homère dans le texte original. Chacun s'installe, je parcours le bAtiment de haut en bas, de long en large, curieux d'en étudier laménagement, curieux surtout de lire les inscriptions polyglottes dont il ne peut manquer d'être orné. J'ai toujours été, surtout en voyage, grand fureteur d'enseignes, comme les Allemands dont parle Molière. Une chose me frappe, c'est l'absence de toute inscription en langue serbe ou croate (c'est tout un).
Au milieu du bâtiment, au-dessus de la ligne rpii sépare la première et la seconde classe, je lis eu fran(^ais une inscription fort polie, qui défend aux voyageurs de passer dans la première sans payer un supplément. La même défense est renouvelée en allemand et en magyare. On n'a oublié que la langue de la Save, la langue des passagers, le serbe-croate. « Tut cmbcr ncm cinbcr : L'homme slave n'est pas un homme », dit le proverbe magyare. Ce ix'lil (hMail r\i diMiKHiIre une l'ois de plus la vérité. Pour moi (pii n'étais ni Serbe, ni Croate, je me sentis pourtant Idessé au vif par ce manque de tact et je résolus de m'en venger. L'occasion s'en présenta bientôt. J'allai à l'avant du bateau lier conversation avec un raïa bosniaque; je le ramenai, tout en causant, à la stalle des premières et le fis asseoir à côté de moi. Au bout d'environ une demi-heure, le capitaine arrive, cl de son allemand le plus rauque invite mon Bosniaque à retourner d'où il était venu. Le raïa ne comprend pas et reste à sa place : « Ciapitaine. dis-je en allemand, ce brave homme a certainement le droit de rester ici : le règlement que vous affichez en frant-ais, en allemand et en magyare, ne regarde évidemment que les Français, les Allemands et les Magyares; il n'est pas fait pour les Serbes. Ccpriidnnl. --i vous ju'jcy. coux ciinhle,
je me ferai, quoique Français, un grand plaisir de vous servir d'interprète. » Le capitaine s'en alla en grommelant, fort étonné de voir un étranger donner à sa Compagnie une leçon de savoir-vivre. Je crois pouvoir affirmer, sans vanité, qu'il n'eut pas les rieurs de son côté. J'insiste à dessein sur ce détail, il peut paraître puéril, mais c'est dans les petits faits de ce genre qu'on trouve l'explication de bien des mouvements politiques. On les interprète chez nous comme on peut, on fait intervenir à tous propos les roubles et les agents russes : c'est fort commode; mais pour qui étudie les choses de près, il y a de petites vexations, des griefs infimes qui s'accumulent en silence dans le cœur des peuples, et font éclater un beau jour des haines d'autant plus terribles qu'elles sont restées plus longtemps concentrées. Le grand art de la diplomatie devrait être d'étudier et de découvrir ces ferments de révolution qui couvent lentement dans le cœur des peuples; mais ce n'est pas dans les salons de Vienne ou de Pcsth qu'on peut en constater l'existence.
Autre avantage de la Compagnie austro-magyare. Non contente de vous mener à Semlin, quand vous voulez aller à Belgrade, elle a soin de ne déposer ses voyageurs sur aucun point de la côte serbe. On passe devant l'importante ville serbe de Schabats sans y débarquer. Du reste, on ne peut même pas traverser la Save sans montrer un passe port ou une permission ad hoc aux soldats qui gardent la rive. N'avais-je pas raison de dire que dans ces conditions le fleuve n'est pas un lien, mais une bari'ière?
Au départ de Sissck, la Save coule d'abord entre deux plaines, cachées le plus souvent par les saules du rivage. Quelques moulins flottants sur l'eau, quehjues villages
de loin en loin rappellent <nie le pays est liaiiilc-. Les villages sont d'nn aspect assez misérable: les maisons, liasses, crépies de clianx, et convertes de paille de maïs. Jusqu'à Semlin, la rive autrichienne nfsl qu'une immense plaine. A Jassanovats on atteint la IVontièrc turcjuc : voici la Bosnie, avec ses collines verdoyantes étagées sans (in les unes dcrrièi'e les anires. <•! luiiii.inl le plus bel horizon ipie puisse souhaiter Td'il d'un l)eintre ou d'un i>oèle. Admirable pays! Qu'en l'ont les Osmanlis, et que n'en ferait point notre civilisation! Mais comment pourrait-elle franchir la Save, gardée dun côté par les icachthaus autrichiens, de l'autre par les trliardaksdcs .Musuhnans. Les wachthaus sont des postes militaires, bùlis le long de la Save de distance en distance : le rez-de-chaussée est remplacé par des piliers <Mi pierre de taille; l'étage suj)érieur est habité par les kaiserlicks. La Save capricieuse et mal endiguée inonde souvent ses rives. Aussi la plupart des villages voisins sont-ils bâtis sur pilotis. 11 est curieux de voir d'immenses meules de blé ou de foin suspendues pour ainsi dire sur trois étais à huit ou dix pieds au-dessus du sol. Les (chardaka des bachi-i)Ouzouks répondent, sur la rive turque, aux tcdchthaus des Autrichiens. Ce sont des espèces de colombiers établis sur une forte pouli'e. Au balcon de ce colombier, le chef du poste fume gravement son chibouk; en bas se promène un soldat an teint hâlé. coiffé d'un fez jadis rouge et fl'une tunique jadis bleue. D'un air hébété il regarde glisser le vapeur et couler l'eau. A quoi pensc-t-il ce pauvre diable venu peut-être des plaines de Bagdad ou des montagnes du Liban? Ne le lui demandez })as, il serait bien embarrassé de vous répondre. L'Autrichien là bas, sur l'autre rive, a du moins, s'il est un peu naïf, une consolation,
celli' de rroiro qu'il défend l'Europe contre les Turcs, ou à leur défaut, contre la peste. « Les officiers confinaires, me disait un mauvais plaisant, sont des officiers de santé. »
La nuit éclairée par une lune splendide prête un charme étrang-e h cette scenenj de la Bosnie : la baïonnette des sentinelles que l'on voit rayonner dans l'ombre ajoute au tableau je ne sais quel relief fantastique. Les eaux sont basses : l'équipage fatigué a besoin de repos. Nous nous arrêtons une partie de la nuit et repartons le lendemain matin. Nous atteignons la frontière serbe : nous dépassons sans nous y arrêter la ville de Schabals, dominée par une forteresse que les Turcs ont récemment évacuée. Schabats fut une des premières villes serbes affranchies en 1804. De Schabats à Belgrade, la rive serbe offre l'agréable spectacle d'une perpétuelle verdure : le paysan serbe n'aime pas les villages compacts; il bâtit sa maison au milieu d'un bouquet d'arbres. Les églises sont en général sans clocher. Sous la domination turque l'usage des cloches était interdit. Depuis l'expulsion des Osmanlis, au lieu d'ajouter aux églises des appendices dispendieux, on a bâti auprès d'elles des cages en charpentes : le sonneur y monte à l'aide d'une échelle, et la voix de la cloche rappelle tout ensemble au paysan serbe son Dieu et sa liberté.
Le pittoresque fatigue à la longue; mais sur le pont A'nn Ijateau à vapeur on peut aisément s'en délasser. Le comjiarlinient de wagon est souvent une prison désagréable, si votre mauvaise étoile vous a donné (pielquc conq>agnon maussade ou disgracieux. Le pont du bateau à vapeur, surtout dans ces pays danubiens, est lin monde où l'on peut loul étudier : races et cos-
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lûmes, laniifucs et religions s'y conlondent dans un ensemble bitrairi' où rartislr et le penscnr li'ouvenl chacun leur pari. .Sur VArijn, rAllcniagne esl r(>i>réscntce par un journaliste viennois, en quèlr dinipressions de feuillclons el de Hci^iebildar. Il promène sa morgue tenloniiiiu' au milieu de ces [x-uplcs lutrbarcs. et ne peut comprendre qu'un Fran(-ais. homme l'chiiii'-. ait pu s'abaisser jusfpi'à appi'endi-c leui- idiome II n'es! pas l'ùché cependant de ni'a\<iir pour inlcr|urle. el noie sur ses tabhdtcs les bribes de conversations ipic je veux bien lui traduire. Viennois et. <pii plus esl, jourmilisle senH-ol'iiciel. il l'ève à la grande Allemagne e| fredonne l'hymne prussien :
Salulà loi, roi couronné de gloire, Salut, père de la pairie!
Il m'e.\|tose tout au long ses théories pangermainstes. et discute gi-avemenl les avaidages du l'usil à aiguille on du chassepol. Ouehines Serbes groupés autoui" de nous l'écoutenl en haussant les épaules, et murmurent à demi-voix les épilhètes de Schwab (Teuton!) et inème «le spilzcl (mouchard). Il ne fait pas bon voyager chez les Slaves du Sud quand on écrit dans une certaine presse viennoise. Mais j'ai eu assez occasion de rencontrer des pangermanisles à Berlin et à Vienne, à Dresde et à Stuttgart. Aux théories nébuleuses de mon docteur, je préfère, et de beaucoup, l'entretien des voyageurs bosniaques, serbes ou monténégrins. Je cherche à lier conversation avec un raïa bosniaque. J'apprends de lui (pi'il se rend à Pesth pour vendre ses pruneaux. C'est à peu près tout ce que j'en puis tirer. On sent que la domination musulmane a pesé de foui son poids sur le pauvre chrétien. « On*' penses-ln <ln
Turc? Qu'ospcrez-vous en Bosnie? — Ahî frère, je sais bien ce (juc tu veux: dire; mais il n'y faut pas songer. »
Il n'y a guère i)his moyen de causer avec ce Bosniaque mahomcMan qui, accroupi à l'orientale, regarde paresseusement monter vers le ciel la fumée blanche de son narghilé. L'habitude de ne penser à l'ieii la rendu à peu près muet. Cet autre, tout jeune encore, lui aussi musulman, est plus communicatlf. 11 a vu le monde, il a souvent été jusquà Trieste et même jusqu'à Venise. 11 fait à Saraïevo (Bosna-Seraï) un grand commerce d'articles européens et me vante les merveilles de cette cité sans rivale. « Frère, quelle belle ville I II y a cent trentedeux mosquées ! » Il faut savoir que ces mosquées sont fort petites, les villes musulmanes fort grandes et les Musulmans fort paresseux. Je l'interroge sur les routes: le voyage de la frontière turque à Sara'ievo est encore fort pénible. Les marchandises sont transportées à dos de mulet, et le trajet dure trois jours et trois nuits.
« Avec un chemin de fer. lui dis-je. il se ferait en sept ou huit heures.
— Sans doute, et pourtant nous n'y tenons pas.
— Et pourquoi?
— Vois-tu, frère, si nous faisons un chemin de fer, les Allemands (les Européens) n'auront plus peur de voyager chez nous : ils viendront s'y établir, feront mieux que nous, et nous serons ruinés. »
Ce Bosniaque, certainement, n'aime pas les traités de ' commerce.
A Brod, je vois monter sur notr<' bateau un effendi (colonel) suivi de son momah. Ce mot pourrait se traduire en français par brosseur, si Vcffcndi avait jamais été brossé. Lourd, obèse, enseveli dans sa tunique poudreuse, le colonel turc se promène lentement sur le
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pont et dévisage les fcnunesavec une bestiale curiosité. Il m'entend parler français, vient à moi, et m'adresse la parole dans cette langue :
e Pourriez-vous me dire s"il y a ici de Teau glacée?
— Je n"en sais rien. Adressez-vous au sommelier. » Au bout de deux minutes, TelTendi revient de fort
mauvaise humeur. 11 n'y a plus de glace à bord. Je l'en gage à boire un peu de vin blanc.
€ Impossible; le Coran me le défend.
— Prenez du thé.
— Je ne l'aime pas. »
Et notre homme descend dans le salon des i)remières, tout en grommelant. Je profite de son absence [tour faire causer son inomak. C'est un garçon de dix-huit ans, à la mine peu intelligente. Ses pommettes saillantes, ses lèvres proéminentes révèlent un mélange de sang serbe et touranien. 11 ne parle que le serbe, et répond le plus souvent par monosyllabes ou par signes de tète. Et encore n'est-il pas toujours facile de comj)rendre ce muet langage, car le mouvement (|ui chez nous indique lii négation, veut dire oui chez les Turcs. Le dialogue suivant s'engage, non sans poine. entre le inomak et moi.
« De quel pays es-tu?
— De la Bosnie.
— De quelle nation?
— Je suis Turc.
— Parles-tu le turc?
— Non.
— Comment donc peux-tu dire que tu es Turc, si tu ne sais pas le turc?
— Je ne sais pas : on ma dit que je suis Turc.
— Quelle langue pai-les-tu avec moi en ce moment?
— Je ne sais pas.
— Je te parle serbe, et tu me réponds en serbe. Donc nous sommes Serbes tous deux.
— Pas du tout: tu me parles serbe, et je te réponds en bosniaque. Tu es Serbe et je suis Turc. »
Il ne faudrait pas juger d'après ce fragment de dialogue les cinq cent mille Serbes musulmans que l'on trouve en Bosnie. Convertis jadis par le glaive à la religion musulmane, ils font acceptée sans jamais renoncer à leur idiome national. Beaucoup d'entre eux le cultivent avec zèle et se considèrent simplement comme des Serbes d'une religion différente.
Quant à leur fanatisme religieux, il n'est pas aussi grand quon pourrait le croire. Tout porte à penser que si la domination musulmane venait à se retirer, ce fanatisme subirait un grave échec. La suite de mon dialogue avec le momak bosniaque peut servir de preuve à cette assertion. Curieux d"éprouver l'intensité de sa foi, je fais apporter une bouteille de vin et lui offre de la partager avec moi :
* Je ne bois pas de vin; Mahomet le défend.
— Et ton elïendi en boit-il?
— Je ne sais pas. »
Je descends à pas de loup dans la cabine, et surprends leffendi en train de vider paisiblement une bouteille de vin de Hongrie. Je remonte.
« Sais-tu ce qu'il fait, ton effendi? Il boit du vin; tu peux bien faire comme lui.
— Oh! non! lui et moi ce n"est pas la même chose.
— Que veux-tu dire?
— Si mon effendi boit du vin, il n"aura pas de coups de bâton, et moi, si jen bois, j'en aurai. »
Les coups de bâton ! voilà la loi et les prophètes.
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Ou'il y a l«»iii de cet ('niant abrnli par l'islainisnie à ce lier Monténégrin qui est là debout à l'avant du bateau. Sa belle prestance, sa moustache noire, son O'il daiirle, tout dénote en lui un ejifant de la libre nionlairne. Comme il laut Teidendre raconter les merveiiii's de la Tserna (ïora. et les proi,M'ès de sa pairie! € l-rère, nous avons à Tsettinié tout ce que vous avez en llurope, même des cafés et des billards! » Et il me montre son iiasse|>uii parl'aitemcul en rèi^le. Lt- prince lin Monténéirro qui est lui-même son préfet de police) prie les autorités des États alliés et amis du Monté- . néarro. de, etc. Je lui demande qurhjues détails sur Tadministration île son pays. « Oli ! frère, c'est bien simple. Notre prince sait tout ce (|u il nous faut. Tout notre arii:ent. toutes nos ressources sont à sa disposition. Tout ce quil fait, il le fait pour notre bien. » Le despotisme itatriarcal semble fout naturel à cet enfant de la montagne noire, et il aurait quelque peine à se faire à l'idée d'un gouvernement représentatif. Il n'en faut savoir que jikis de gré au prince actuel qui, der- ! nièrement, a déposé aux mains du Sénat une partie de j ses attributions, la gestion des finances, et s'est fait I assigner une liste civile comme un simple souverain constitutionnel. Un organe- slavophobe a trouvé très I plaisant de tourner en ridicule ce progrès, minime sans j doute, mais c[ui est poui-tant un progrès. Pour nous, ' qui n'avons jamais vu dans le maiidien de la domination : musulmane une. garantie pour l'Eurcjpe ou pour la civi- ; lisation. nous applaudissons à l'acte du jeune prince et nous souhaitons au Monténégro comme à la Serbie, d'entrer chaque jour plus avant dans la vie euroi)éenne. Le temps passe : le bateau file toujours : Belgrade paraît enfin à l'horizon. On aperçoit tout d'abonl la
flèche dorée de la cathédrale, et la forteresse dominée par l'ancien palais du pacha, et la mosquée abandonnée, sur une colline dont la Save et le Danul)e baignent les pieds.La jeune capitale étage, sur la colline, ses blanches maisons, bâties, pour la plupart, an milieu d'un bouquet d'arbres. Nous saluons avec joie le terme de notre voyage : déjà nous voici devant la ville; voici les quais de la Save et les bâtiments de la douane serbe. Nous l)ouvons reconnaître et appeler sur le rivage les amis qui attendent notre arrivée. Mais on ne débarque pas. Bon gré mal gré, il faut entrer dans le Danube et remonter jusqu'à Semlin, où la police autrichienne attend les voyageurs pour viser leur passeport. Cette petite vexation a cependant son bon côté. Elle permet de jouir plus longtemps du panorama de Belgrade et de l'embrasser sous un nouvel aspect. Au confluent de la Save et du Danube se trouvent deux ou trois îles boisées et inhabitées. On les appelle les îles de la Guerre, et ce nom rappelle celui que les Turcs donnaient jadis à Belgrade : Doi-dl Djihud, la ville de la Guerre sainte. C'est qu'en effet ces îles ont été Ijien souvent prises et reprises dans les luttes de l'Empire et du Croissant. Le prince Eugène les a traversées bien souvent, et sur les rives du Danube résonne encore la vieille chanson d'Eugène le vaillant chevalier. C'est une consolation pour nous de penser que cet illustre guerrier, chassé de France par l'orgueil de Louis XIV, employa du moins une partie de ses talents militaires à combattre le grand ennemi de rEuroi)e et à continuer cette noble épopée des Gesta Dei per Francos. Aujourd'hui la France s'est retirée de cette lutte : depuis Navarin elle laisse prendre son rôle par la Russie. Quant à l'Autriche, il y a longtemps (pi'elle n'a plus de prince Eugène!
nr.i.iiitADi". KT Li:s skuiîks. 91
Nous voici à Scnilin (Zemiin). C'csl un l)Our!? habité par des Serbes aiuiuel le voisinaifc de IJclgrade donne une certaine importance. Le bateau serbe chaulTe déjà; j'y fais li"aiis[)()i'|('r eu hntr mon liairatrc i'( iifr-laiicc sur la passerelle.
Un gendarme m arrèlc
« ^'olrc passe|MU'l. luousiiMii-, nu' (Icnianila-t-il en serbe.
— Mon passeport, lui dis-je. dans la même langue, et qu'en veux-tu l'aire? Je suis venu de Paris ici sans qu'on me l'ait une lois demandé : je suis Français, lu
. es Serbe, nous sommes amis. Poui'(|uoi me demandcslu un passeport?
— Ah! monsieur, je suis Serbe, répond le gendaiane, mais je sers le Scliwal» iTculon). Jcsam Scrbin : aie sloiijim Itod Schicabd! »
J'eus vrainu^nt pitié de ce pauvre diable : il était si j triste, si huiniiii- iii prononçant ces paroles! Le gouver- I neur autrichien ou magyare ne voit pas avec plaisir I des relations s'établir entre les Serbes soumis à son ! pouvoir et ceux de hi priiicipauli'. Au moment de mon ■ voyage, un congrès d'étudiants devait avoir lieu à Belj grade; les Serbes de Hongrie et les Croates y étaient ! naturellement invités. Le- gouvernement magyare, elïrayé, je ne sais trop j)Ourciuoi, avait défendu aux étudiants et aux professeurs de se rendre à Belgrade. (irAce à Dieu, je n'étais pas sujet autrichien, et on me laissa partir. Au bout de vingt minutes, j'étais à Belgrade, cordialement accueilli par des amis anciens ou nouveaux, connus ou inconnus. Puissent ces lignes leur porter le témoignage de nui reconnaissance pour l'affectueuse hospitalité que j'ai trouvée chez eux. et ipie je n'oublierai point <le sitôt.
Le nom de Belgrade ' (Biograd) veut dire, en slave, la blanche ville, la belle ville. Il se retrouve sous des formes diverses, en Bohême, en Croatie, en Hongrie. La ville serbe le mérite à tous égards. Peu de cités ont en Europe une position plus heureuse et plus importante au point de vue commercial et politique. Bâtie sur une hauteur qui domine à la fois la Save et le Danube, Belgrade tient pour ainsi dire la clef de ces grands neuves. Par la Save, elle se met en communication avec Agram, Trieste et les chemins de fer de l'Allemagne du Sud; par le Danube, avec Pesth et Vienne; par ses affluents, la Theiss et la Drave, avec les régions nord-est et le sud-ouest du royaume de Hongrie "-. Tous ces cours d'eau sont navigables. Dans l'intérieur de la péninsule turque, la Morava et la Drina pénètrent profondément, et ne demanderaient que quelcjues travaux pour offrir toute sécurité à la batellerie. Qu'une double voie ferrée mette Belgrade en rapport avec Raguse et Thessalonique, et vous en ferez une ville hanséatique de premier ordre. Cet ensemble sans rival de grands cours d'eau a fait justement comparer la Serbie à la Mésopotamie de l'antiquité. L'importance du point où est aujourd'hui située Belgrade, n'avait point échappé aux Romains. Ils y avaient bâti la ville de Singidumim. Peut-être, en creusant dans les fondements de la citadelle, y retrouvera-t-on des vestiges des constructions romaines. Ce
1. Sur lîelgraile, voir la Save, le Danube et le Balkan, chap. vi.
2. AiijoiircIMiui avec Constantinople et Thcssalonique par la voie ferréo dmit il n"était pas question en 1808.
MKI.r.HADK F,T LKS SERRKS. 93
«[iril y a de sur, c'est qu'tMi fouillant le sol à Belgrade, notainim'iit sur l'esplanade qui précède la forteresse, on découvre encore tous les jours des médailles dont quelques-unes sont fort bien conservées.
Les Serbes ne s'établirent qu'au vu'' siècle de noire ère dans le pays actuel : on sait peu de chose de l'histoire de Belirrade pendant les premiers tenq)s. A partir du M^ siècle, elle est sans cesse prise et reprise par les dilTérents peuples qui se disputcnl le bassin tic la Save inférieure. Au xi" siècle, un roi de Hongrie en fait la con([uète; dans les guerres qui suivent entre les ihdgares, les Grecs et les Hongrois, Belgrade est détruite: l'empereur Douchan, le Charlemagne des Serbes, a reconstruisit en 1.382. Les Hongrois la prennent, puis la reperdent, puis se la font céder, après le désastre de Kossovo. par le despote de Serbie George Brankovitch. En i t'tO. Belgrade soutient, contre Ali-Bey, vizir de Mourad 11. un siège de sept mois où périssent, environ, 17 000 Turcs. Jean Hunyady gagne une grande victoire sous ses rhurs. En 14o6, les Turcs reviennent, mais, cette fois, avec loOOOO hommes, sous la conduite de Mahomet II, le fameux vainqueur de Constantinople. Ils échouent contre la bravoure de Hunyady. Le sultan même est blessé; ils se retirent en abandonnant trois cents canons et vingt-sept galères sur le Danube. En \ ^9'^, nouvelle tentative des Turcs, nouvel échec. En ti'-M. Soliman vient assiéger la ville, défendue par une poignée lie Serbes et de Hongrois. Cette fois elle tombe aux mains des Osmanlis, et ils la garderont deux siècles et demi, ("est de celte période que date l'agrandissement de la forteresse. .\u WW' siècle. Belgrade est reprise par le prince .Maxiuiilien de Bavière et rejjerdue en 1000 : le grand-vizir Ali met la l'orleresse sur un |iied forini-
9i LE .MONDE SLAVE.
dable, et y établit une garnison de 12 0I10 hommes, qui repoussent victorieusement les attaques du prince de Croy. Puis ariivc à son tour (1707) le héros du Danube. Eugène de Savoie. Il entoure la ville de ses parallèles; 80 000 hommes sont sous ses ordres. Le grand-vizir Tchuprugli amène à la défense de Belgrade i."J0 000 Osmanlis, et assiège le prince dans son camp. Les deux armées restent en présence ; la fièvre et la dysenterie les épuisent. Eugène se décide à livrer bataille. Belgrade se rend. La paix de Passarovitz (Pojarevats) laisse la ville à l'Autriche; mais elle la rend en 1739. Laudon la reprend en 1789; par bonheur il ne la garde pas. Je dis par bonlieur, car si Belgrade était restée aux mains des Habsbourg, la ville serait devenue une ville quelconque de leur frontière militaire, un régiment, une fabrique de kaiserlicks, et la Serbie n'existerait pas aujourd'hui. En 1791, la Porte établit un pacha à Belgrade.
Mais ce pacha fut chassé par quelques-uns de ses officiers, les dahias ; leurs exactions poussèrent le peuple serbe à l'insurrection. George le Noir (Kara George) vint avec 9 000 hommes assiéger Belgrade. Après des péripéties qu'il serait trop long de raconter, les janissaires évacuèrent la ville et la forteresse. En 1812, le traité de Bucharest rendit aux Turcs la forteresse de Belgrade, ainsi que celles de Sokol, Schabats, Ujitsa. Semendria (Smederevo), Kladovo et Adakaleh. On sait qu'elles ont été évacuées, en 1867, grâce à l'habile politique de feu le prince Michel, et de son ministre Garachanine. Cette victoire diplomatique, plus importante que dix batailles gagnées, a enfin rendu la Serbie maîtresse de ses destinées.
J"avais été étonné de me voir demander mon passeport au départ de vSemlin: je ne fus pas moins surpris
UELC.HADE ET LES SERBES. 9;i
lie me voii- saluer à mon arrivée, sur le quai de Bellegrade, par un agent serbe qui me réelaniri. très poliment du reste, le précieux parchemin. Sur la lui de ipielques voyageurs, je me figurais la Sei'liie comme un pays d'entière liberté, une sorte de Belgique slave. Et voilà qu'au premier pas que je faisais sur le sol de la |)iMncipauté, toutes mes illusions s'envolaient. Non seulement on me demandait mon passeport, mais on le gardait })our le renvoyer au consulat de France, et je ne pouvais faire le moindre voyage dans l'intérieur du pays sans aller le réclamer. J'ai cherché ilepuis à m'expliquer ce luxe de précautions et de formalités auxquelles l'urbanité du consul français et de sa chancellerie ôte d'ailleurs fout ce ([u'elle pourrait avoir de désagréable. J'ai compris que le gouvernement serbe pouvait avoir de bonnes raisons [tour agir ainsi.
Si l'Autriche réclame les passeports des sujets serbes, la réciprocité diplomatique veut que les sujets autrichiens soient soumis à la même formalité. Puis le gouvernement serbe a la récente catastrophe de Topchidéré le prouve suffisamment) quelques motifs de se défier des étrangers. Plus d'une fois, des intrigues hostiles se sont nouées contre lui sur le sol de l'Autriche ou de la Hongrie. II y a à Pesth, autour de la familh' des Karageorge, à Novi Sad (^Neusatzj, chez les Serbes de Hongrie, des mécontents, des ambitieux peut-être, des exilés dont le Gouvernement a quelque intérêt à surveiller les pas et démarches. Il est néanmoins regrettable que le système policier de l'Autriche ait trouvé à Belgrade et dans la principauté de trop fervents imitateurs. J'ai eu occasion de le constater plus d'une fois. Après avoir traversé, tour à tour, la Belgique et la France, lllalie et l'.Vuti'iche. la Prusse et l'.Mlemagne
(kl Sud, sans avoir nulle part à décliner mes nom, prénoms ou qualités, il m'a été pénible de trouver au seuil de la jeune Serbie ces institutions vexatoires dont l'Europe s'est, grâce à Dieu, enfin débarrassée. Néanmoins, un progrès s'est accompli dans le jeu de ces institutions. Blanqui raconte qu'en 18i2 il ne lui fallut i)as moins d'une journée pour remplir toutes les formalités nécessaires à l'expédition des passeports. Un cjuart d'heure suffit amplement aujourd'hui '.
Blanqui raconte ainsi rimi)ression qu'il éprouvait, il y a vingt-cinq ans, au premier aspect de Belgrade ^ : « Dès qu'on approche de Belgrade, à part quelques maisons blanches à volets verts bâties dans le goût européen, tout ce qui apparaît aux regards est de physionomie turque : les murs de la forteresse en ruine, les longs minarets blancs entrelacés de cyprès, les grillages de mille couleurs aux fenêtres, le pavé défoncé, les ordures amoncelées dans la rue. Ici, des maisons en ruine, plus loin de vastes espaces découverts, des boutiques sales et obscures, des croisées sans vitres, des habitants déguenillés. »
L'illustre économiste, s'il revenait aujourd'hui à Belgrade, trouverait la physionomie de la ville bien changée. Belgrade n'a plus de Turcs. Ce n'est pas à dire qu'elle ait pris du jour au lendemain un caractère complètement européen. Ce qui on fait aujourd'hui le charme et l'intérêt, c'est précisément le conti'aste et le mélange des deux éléments européen et asiatique. Il va de soi que l'un tend de plus en plus à absorber l'autre. Dès que vous avez mis le i)ie(l sur le quai de
1. Le passe-iiorl ;i été siip|iriméc il y a (iiiclijues années.