‹ Le monde slaveChapitre 24 sur 67 · Voijage en Bulrjarie · texte numérisé non relu

Voijage en Bulrjarie

BELGRADi: ET LES SERBES. 'J i

Belgrade, ce qui frappe loul dabord vos yeux, ce sont les échoppes des clianijeurs juifs, munies pour tout uiobilier tTun colTrc-fort et trune l.ihle de iiiarl)re. Ce vieillard à longue barbe, aux yeux pensants, cest bien le trapeziti'S des Grecs, le banquier du moyen Age. Mènie caractère oriental dans ces magasins où s'entassent, sans ordre, les blocs de sel l)ruf, les {)oteries, le savon, les denrées coloniales. Quelques planches mal jointes les ferment la nuit. Ouanil le marchand s'absente dans la journée, il lui sutlit de luellre en travers de la porte un meuble auelconque, une chaise : personne nentrera. L'épicerie, ce commerce si prosaïque chez nous, revêt je ue sais quoi de poétique en ces pays du soleil. Vn large auvent s'avance jus([u"au milieu de la rue et protège de son ombre un banc hospitaliei*. sur leijuel ou peut s'asseoir ou s'accrou[)ir à volonté. Dans les nuits d'été, il nest pas rare de voir le Serbe de basse condition jeter le soir sur le banc une peau de iimulon, s'yendoniiir el y passer la nuit tout entière. Le pavé nu suffit aux jibis robustes : il <'st prudent d(; ne pas marcher le soir en rêvant aux étoiles ou en adressant des sonnets à la lune, sous peine de trébucher tout à coup contre (juehpie dormeur qui néglige de ronller i)Our vous avertir. Il faut bien du courage pour dormir sur ce pavé de Belgrade : c'est un véritable sup[)lice pour un pied accoutumé à l'asphalte du boulevard. Cubiques, ou arrondis, aigus ou obtus, les pavés se pressent sans ordre les uns a côté des autres, et forment le terrain le plus âpre que Ion puisse imaginer. Cela s'appelle kaldcrma, d'un mot turc qui vient, dit-on, du grec xa/.o; opoiAo; (beau chemin). L'étymologic a parfois d'étranges ironies. Il faut entendre crier là dessus les tombereaux construits tout entiers en l)ois. sans un morcenu de l'er el Irin'in'-s

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par les bœufs pesants. Ce beau chemin est d'autant plus jjénible que, dans Belgrade, tout n'est que descentes et montées. La ville est peu éclairée le soir : le gaz n'a point encore passé la Save. Les rues n'ont point de nom. les maisons point de numéros : on se perd encore dans les rues et ruelles de Belgrade comme dans les calli, les campclli et les canalctti de Venise. Néanmoins, la ville n"est pas si grande qu'on ne puisse à la longue s'y retrouver. Depuis que les Turcs l'ont enfin évacuée, on parle sérieusen^ent de la régulariser, d'étiqueter les rues, de numéroter les maisons. Du reste, les lacunes que je signale ici constituent à peu près la seule différence entre Belgrade et les villes européennes. 11 en est d'autres encore, mais qui ne dépendent pas précisément de la volonté des habitants. Tel est, par exemple, le manque d'une monnaie uniforme et nationale. La Serbie, en tant qu'État tiibutaire, n'a pas le droit de battre monnaie. Elle est trop sensée pour accepter le papier autrichien: elle ne veut pas non plus des pièces turques, qui lui rappelleraient trop souvent une désagréable suzeraineté. Elle vit sur les anciennes monnaies de l'Allemagne et de la Russie : gros, paras, florins et thalers, roubles et kopecks, piastres et ducats circulent les uns à côté des autres, et composent la plus effroyable anarchie monétaire que Ion ait jamais imaginée. Avec un peu d'habitude, on finit par s'y reconnaître, mais il faut du temps. Les roubles dominent; ils entrent en Serbie par les principautés moldo-valaques. Je ne suis pas de ceux qui voient dans toutes les agitations slaves une manœuvre russe : je crois qu'on exagère beaucoup le rôle de la Russie sur le Danube et ailleurs; mais je crois qu'il serait juste et habile d'enlever h la Russie le moyen de propagande toute natu-

relie que lui donne la circulation de la monnaie (i;ins les principautés danubiennes. A ce point de vue. la Turquie elle-même aurait intérêt à autoriser la Serbie à frapper une monnaie nationale. Plus un peuple a doccasions de saisir et de constater son individualité, plus il s'y attache, plus il est prêt à la défendre contre les cntrepris<>s et les suggestions de l'étranger. ( n des derniers soins du prince Michel a été de créei- une monnaie divisionnaire. Des pièces de cuivre ont été frappées à Vienne au coin de la Serbie : les premiers échaiif illons ont été déposés dans le cercueil du piince iléfunt.

Deux choses manquaient encore à Belgrade pendant mon séjour dans cette ville : une poste serbe et un service de transport pour les voyageurs. La poste pour l'Europe était encore aux mains du consulat autrichien, et ce monopole était d'autant plus vexatoire qu'à toit ou à raison on accusait la chancellerie autrichienne de ne pas respecter très scrupuleusement le secret des lettres. J'ai lu dans les journaux de Belgrade de graves récriminations à ce sujet, et j'ai entendu, dans les liui'(«anx des consulats, des plaintes qui m'ont paru très fondées. 11 est ([uestion. en ce moment, de supprimer cette institution surannée, comme on a supprimé les capitulations conclues du temps de la souveraineté ottomane. Quant au transport des voyageurs, il n'existait encore en septendjre ISGT. ni voitures de poste, ni diligences en Serbie. On n'avait d'autre ressource que de louer, à grands frais, un carrosse. La poste princière fournissait, il est vrai, des clievaux; mais il fallait acheter ou emprunter sell(>, biMd(\ mors, en un mot tous les harnais.

Aujourd'hui, on m'assure ([uun sei'vice de diligences

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est or£,'anisé; il est également question de créer une ligne de clieniin de 1er de Belgrade à Conslanlinople. — Celle liijne a été achevée depuis le traité de Berlin. — Ainsi le progrès gagne chaque jour ; il ne dépend plus que de l'Europe de lui imprimer encore un plus vif développement.

Ce qui contribue surtout à donner à Belgrade un aspect oriental, ce sont les mosquées (djamie) qui ornent ou plutôt défigurent encore la haute ville; elles sont au nombre de onze. Toutes sont fermées depuis le départ des Turcs: mais il paraît que les conventions conclues avec la Porte interdisent de les démolir. Tous ces édifices se ressemblent : une rotonde à coupole, grande comme un cirque de province ; à côté une flèche blanche, qui s'élance du sol même, surmontée d'un petit balcon où le muezzin annonçait aux fidèles l'heure de la prière, et d'un clocher en fer-blanc : quelque chose comme une bougie coiffée d'un éteignoir. Parmi ces mosquées, il en est une qui mérite d'attirer Tattcntion. C'est la mosquée dite Battaliljamià; enlevée aux Turcs par les soldats de George le Noir, cette mosquée est abandonnée depuis un demi-siècle; elle s'élève solitaire sur une grande place, vis-à-vis du cimetière; le temps lui a donné cette couleur gris;\tre qui est le charme des vieux édifices; les oiseaux ont fait leurs nids dans les crevasses de ses murs, l'herbe et la giroflée sauvage croissent sur sa coupole à demi effondrée. Elle se dresse solitaire, débris d'un passé glorieux, mais à jamais disparu, comme le tombeau d'une race maudite. Vers le milieu de la ville actuelle, on reconnaît les restes des remparts où la Belgrade turque était renfermée; un vieux pan de mur indique la place où s'élevait naguère la porte de Constantinople, Stamboul-Capia. La ville

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affranchie a lait éclater renceinte de ses oppresseurs, et de la colline où elle s'élevait naguère, elle descend peu à peu dans la plaim*.

Un quartier conserve encore tout entier l'empreinte du peuple qui Ta pendant longtenqts lial)ité. C'est l'ancienne ville turque cachée, pour ainsi dire, derrière la nouvelle cité européenne. C'est un ensend)le de ruelles mal pavées, bordées de murs chancelants. Par les crevasses de ses murs on aperçoit des jardins, aujourdhui incultes, plantés de vignes sauvages, d'arbres luxurianls et de mauvaises herbes. Derrière ces arbn^s se cache la maison, où un grillage veniioniu iii(li(|n(' rappartenieni des femmes. Du t(>mps où les Musulnians hal»ilaient ce quartier, il n'était i)as toujours [)i-udonl. pour un giaour, de s'aventurer dans ces lugubres cori'idors. Au nioniciit où on y pensait 1»> moins, une porte s'ouvrait, unelialie sifflait, le chrétien tond)ail et la iiorte se refermait. On ])ouvait liien l'éclanier justice au pacha delà forteresse: mais le mieux ('tait de se taire: un caprice du pacha suffisait pour détruire la ville : témoin le fameux l)ombardement de 1862. L'Europe ne se rappelle guère aujourd'hui ce sinistre événement, mais tout le monde s'en souvient à Belgrade. On me l'a raconté liien des fois, et il ne sera pas hors de propos d'en dire quelques mots ici. et de montrer, par un exemple de plus, quelle étrange situation la jalouse sollicitude d'une diplomatie sénile avait su faire aux chrétiens de Serbie.

C'était un dimanche soir, le 15 juin 1802. Deuxjeunes enfants puisaient de l'eau à une fontaine publique que l'on montre encore aujourd'hui : surviennent deux nizams (soldats turcs) ; ils prétendent chasser de la fontaine les deux enfants, puiser leur eau avant eux, et dégainent leurs sabres. La chose se passait en face de la préfec-

ture serbe. Quelques gendarmes serbes sortent, désarment les deux Turcs et se mettent en devoir de les conduire à la police turque. Arrivés en face du poste, ils sont accueillis par une décharge de niousqueterie et tombent morts ; la foule accourt au bruit de la décharge. Les Turcs se fortifient dans leur poste, continuent de tirer sur des spectateurs inoflensifs, et envoient même demander du renfort à la forteresse. Le prince était alors en voyage; la princesse, seule dans son palais. Prévenu de ce qui se passe, le ministre président du cabinet, M. Garachanine, s'élance dans la direction de la forteresse, court au-devant des nizams et finit par leur persuader (le retourner dans la forteresse. Ils font, en effet, semblant de rebrousseï- chemin, puis se retournent brusquement et tirent sur le peuple. Cette fois, l'indignation des Serbes ne connaît plus de bornes. Ils courent dans leurs maisons, décrochent les vieux fusils de la guerre de l'indépendance, les handjars, les pistolets. Les Turcs épouvantés se barricadent dans une mosquée. Les Serbes se précipitent sur la ville turque et commencent à piller; mais, sur l'ordre du premier ministre, le pillage s'arrête. Le prince, absent, averti par le télégraphe, donne l'ordre de consigner les troupes dans les casernes. Le corps diplomatique intervient et, grâce à lui, une convention est signée le 16 juin, en vertu de laquelle les troupes turques devront rentrer dans la forteresse. Elles y rentrent, en effet, protégées contre la fureur du peuple par les soldats serbes et les consuls européens, tandis que du haut des remparts les nizams continuent à tirer sur la ville. La nuit fut tranquille; néanmoins les Serbes pressentaient quelque sinistre événement, et se préparaient à la défense. On m'a montré, sur les murs du gymnase, des meurtrières faites alors par les écoliers serbes, et

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par lesquelles ils comptaienl tirer sur les Tures. s'ils osaient ilescendre vers la ville.

Le lendemain matin. Tordre paraissait à i)eu prrs rétabli : la police serbe publie une proclamation rassurante, invite les habitants à ouvrir leurs magasins et à vaquer paisiblement à leurs occupations. Tout à coup, à neul' heures du malin, une colonne de nî;a//is débouche brusquement de la forteresse : presque aussitôt boulets, boiiiiies et obus commencent à pleuvoir sur la ville. Uu'onjuge de la terreur et de l'indignation des habitants. Tandis que les l'emmcs et les enfants s'enfuient vers les l)ois de Topchitléri'", les hoiumes valides coui'ent aux armes, s'embusquent dans les maisons voisines de la forteresse. Grâce à Dieu, les canons des Turcs étaient vieux, leur poudre mauvaise, leurs artilleurs maladroits. Les balles des Serbes les clouaient l'un après l'autre sur leurs affûts. Le bombardement dura cinq heures; mais il fit aux habitants plus de peur que de mal. Certains édifices, le palais du métroj)olitain, le séminaire, l'académie, le consulat autrichien furent gravement endommagés. L'énergique attitude des consuls européens arrêta enfin le bombardement. On comprend aisément quelle perturbation il avait jetée dans les affaires commerciales. Elles restèrent suspendues pendant près de trois mois. Le port de Belgrade, vaste entrepôt, demeura désert. Quel négociant de Vienne ou de Leipzig eût osé confier sa marchandise à tous les risques de rincendie ou du pillage?

Le bombardement donna lieu à de longues négociations entre la Porte et les puissances protectrices de la Serbie. Une convention fut signée le 4 septembre, h Constantinople. Elle décidait que le Gouvernement serbe serait indemnisé par l'abandon de tout le territoaic

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(le la villi' liirque. et que les forteresses de Sokol et (l'Oujitsa seraient rasées. Les autres devaient être maintenues comme indispensables au système général de défense de l'enipii-e. Les Turcs civils abandonnaient les villes de Schabats. Semendria. Belgrade. Ce n'était qu'une mince compensation pour un attentat aussi monstrueux, et dont les conséquences pouvaient être si terribles. Mais il était réservé à l'habile gouvernement du prince Michel de pousser jusqu'au bout les conséquences de cette convention toute provisoire. Un Allemand écrivait, en 1865 : « Toutes les concessions que l'on fera à la Serbie seront sans valeur tant que deux cents bouches à feu menaçantes seront tournées vers Belgrade, tant que l'on pourra dire avec le poète :

Ce qui est arrivé une fois peut arriver encore. »

Ce qui est arrivé une fuis nitrricera plus aujourd'hui. La forteresse est aux mains des Serbes, et si jamais on entend retentir les canons de la forteresse, ce sera pour défendre la capitale, et non pour la ruiner. J'ai visité cette fameuse forteresse, ayant pour guide Foffîcier qui la commandait. C'est une ville lout entière, un prodigieux labyrinthe de courtines et de bastions, d'enceintes, de fossés et demi-lunes. Les Tues, les Autrichiens l'ont tour à tour agrandie, et les systèmes les plus divers se sont superposés sans se fondre. Ce qui fait surtout la force de cette citadelle, c'est sa merveilleuse situation à l'angle du Danube et de la Save, dont elle domine le cours. On y trouve des casernes pouvant contenir au moins quatre mille hommes, d'immenses magasins, des écuries, un hôpital, une mosquée, des rues bordées de maisons où s'étaient retirés les Turcs civils après l'affaire du bombardement. Ouelques-uns y vivent

ni:i.c.K\i»i: r.r i.r.s sr.itnr.s. iOo

piicorc anjonririmi et suiil soiiiiiis ;ni\ lois scrlics. Au iiionient où jo visitai la i'ortorcssc. le gouverneur était en train de lapin-oprltM' auv besoins d'une garnison européenne. 11 était fort en peine tW'w déloger certains hôtes ((ue les Musulmans avaient laissés après eux : « .Nous avons jjien l'ait parlii- les Tures avec des protocoles, nie disait-il, mais pour chasser les insectes qu'ils ont oulilii- d'emporter, il me faudra employer le l'er et le l'eu ». l-^n elTel. tout a besoin dètre !-eniis en état. Di'jà le [talais du pacha a été converti eu une fort belle résidence. Nous fumions d'excellents cigares serbes dans ce même salon où trois mois auparavant un pacha à trois queues savourait le long chibouck ou l'odorant narghilé : nous devisions de la question d'Orient, dans celte chambre aux fenêtres jadis grillées, où étaient renfermées les femmes (]n hai-eni. I.e jcicha turc cjui commandait la forteresst; étail im haul dignitaire de l'i-mpire. et recevait un traitemeid tpii. dans les bonnes années, s'élevait jusqu'à deux cent mille francs. La S(>rbie. moins fastueuse, confie la citadelle à un simple major : en temps de paix, le gouvernement serbe n'entretient pas de généraux. L'esiirit civil, dans cet heureux pays, prime encore l'esprit militaire, et s'il est pour lui un danger ù redouter, ce n'est pas assurément le prétorianisme. L'armée serbe, en tein])s de i)ai\, ne dépasse guère six mille hommes; mais, derrière cette petite armée se trouve la milice nationale, organisée en 1861, et dont font partie tous les Serbes Agés de vingt à cin- ([uante ans. Cette milice, exercée tous les ans, peut fournir, en cas de besoin, un conlingenl d'environ cent ciufpiante mille hommes, auxquels viendi'aient se joindre tous les citoyens valides. Il n'y a guère de familles en Serbie où l'on ne trouve au moins nii fusil. On peut

donc porter à deux ccMit mille le nombre des combattants que la Serbie peut mettre sur pied.

La forteresse est précédée par une vaste esplanade appelée le kalimegdan. Elle sert aux manœuvres militaires : le dimanche c'est la promenade favorite de la société belgradienne. Ce jour-là elle mérite toute Tattention du touriste. Dans le costume des Serbes comme dans laspect de leur capitale, on retrouve encore ce dualisme, cette lutte de Télément oriental et européen que j'ai déjà signalée. Les hommes, pour la plupart, ont adopté l'habit, le paletot et le chapeau cylindre : le peuple cependant garde encore le fez rouge, la veste courte, les culottes larges et les guêtres. Parmi les femmes, quelques-unes portent les modes de Paris : mais le plus grand nombre est resté fidèle au costume national. Elles ont raison. « Si la Hongrie, dit un clergyman anglais, M. Denton, est le pays où l'art du tailleur a atteint sa plus grande perfection, si le costume de la noblesse magyare peut être regardé comme le véritable type d'un beau vêtement masculin, la Serbie est celui où les couturières et marchandes de modes devraient chercher des modèles et apprendre l'art de donner du pittoresque à leurs ouvrages. » M. Denton a raison : le costume des femmes serbes mérite dêtre décrit, et je le recommande à mes lectrices pour leur prochain travestissement. La robe tout unie, soie ou mousseline, ressemble à peu près à celles des Parisiennes du temps ou la crinoline existait encore. Le corsage est ouvert sur le devant et laisse voir une guimpe ou chemisette de batiste. Les manches collantes sont brodées d'or ou d'argent. Par-dessus ce corsage se porte une jaquette (libada) qui descend jusqu'à la taille : c'est ce cjue nos dames appelleraient, je

crois, un zouave; cette jaquette, à manches courtes et larges, est en soie ou en velours, suivant la saison : elle est bi'odée d'or ou d'argent; autour de la taille est nouée une écharpe blanche dont les deux bouts retombent jusqu'à terre. La coiffure est un fez rouge posé sur le sommet de la tète et maintenu par des tresses de cheveu.K enroulés autour : ce fez est brodé de perles chez les dames riches, orné de pièces de monnaie chez les fomiiits thi peuple. Ces dernières portent volontiers, à leur cou ou dans leurs cheveux, des ducats ou des florins : ces pièces percées subissent, dans la circulation, un rabais d'environ 5 p. 100. Ce costume est généralement fort coûteux : une libada brodée d'ur vaut de 2 à 300 francs. On m'a montré des personnes qui portaient sur leur fez jusqu'à lUO ducats de perles fines. Aussi, certaines femmes ont-elles adopté la toilette parisienne par économie, disent-elles, mais elles n'y trouvent l)as leur compte. La libada et le fez ont l'avantage de durer fort longtemps et d'échapper à toutes les variations de la mode, c'est-à-dire, à tous ces impôts ilirccls ou indirects que la féconde imagination des couturières prélève chaque année sur la vanité féminine. La broderie de la libada, les perles du fez se transmettaient jusqu'ici dans les familles, et passaient de la garde-robe de la mère dans le trousseau de la fille. Mais, voici fiu'une nouvelle génération commence à lever à nos modes parisiennes.

Le Kalimegdan, où la foule insouciante vient le dimanche respirer l'air du Danube tout en écoutant la musique militaire, a été le théâtre de bien des luttes entre les Serbes et les Turcs, lors de la guerre de l'indépendance. Des vieillards se rappellent encore avoir vu au commencement de ce siècle les cadavres de leurs compa-

triotes empalés, suspendus au soleil, et empestant lair de leurs fétides émanations. C'est sur ce même emplacement qu'a été lu le Ornian en vertu duquel la forteresse a été remise aux troupes serbes. Du Kalimegdan on domine tout Belgrade : à di'oite apparaît la nouvelle ville européenne, il gauche Tancienne ville turque, remarquable par ses massifs de verdure, et les minarets de ses mosquées. En y descendant, après avoir traversé quelquesunes de ces sinistres ruelles dont il a été question plus haut, on rencontre Tancienne tcharcina, bazar ou marché des Turcs. C'est une longue et assez large rue, garnie d'échoppes en bois et en plâtre, où les Turcs faisaient jadis leur commerce. Le bas peuple de Belgrade y réside aujourd'hui : c'est le Temple de Belgrade. On y vend un peu de tout : ici un chapelier en plein vent découpe dans un drap rouge le fez du paysan; là un cordonnier adapte de longues lanières aux pittoresques opanhe (sorte de chaussures) des femmes; plus loin quelques ouvriers au teint hâlé dégustent Tcau-de-vie de prunes, la slivovit^a, si chère aux riverains du Danube: un zingari leur joue sur quelque instrument liizarre un de ces aii'S fantastiques dont sa race a le secret : un vieux Serbe, un aveugle, accorde sa guzla et entonne d'une voix dolente une chanson populaire. Voici les crémeries du lieu, où l'on débite à la portion des mets plus ou moins excentriques, poissons cuits dans du lait aigri, aubergines farcies de riz, tomates bourrées de viande, concombres confits dans du vinaigre, le tout assaisonné de poivre rouge; un mouton tout entier gît dans sa graisse sur un grand plateau de bois, et l'on peut en acheter, pour quelques paras, un morceau fort appétissant. Ce qui a plus de séduction pour le voyageur européen, ce sont ces boutiques où s'étale en grands monceaux l'odorant

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tabac de Turquie. Il se vend à des prix vraiment infimes et a l'avantage d"èlro toujours frais; le marchand garde en cave les feuilles entières et n"en hache le malin que ce qu'il croil nt'-ccssaire à la consoniinatiou de la journée.

Vers le milieu de la Icharchia s'élèvent les ruines du palais (piliahita jadis le prince Eugène.

Au début du xviii° siècle, lors de l'occupation autri- <hienne, ce quartier de Belgrade était riche et florissant : à cùté du palais du prince Eugène on rencontrait celui de l'cvèque serbe de Karlovci, et de riches négociants allemands avaient installé leurs comptoirs aux environs. Aujourd'hui, il ne reste de tout cela que de grands murs noircis, des fenêtres par où sifflent tous les vents, une cour où tous les gens du voisinage entassent les immondices du quartier; des poules picorent dans un coin, un coq chante dans l'antre, une cigogne a fait son nid dans le trou d'une muraille, et. perchée sur sa longue jambe, elle regarde d'un air étonné le passant qui vient rêver sur ces ruines. — Mais tléjà dans ce «piartier désolé commencent à s'élever des habitations coquettes, de blanches maisons aux volets verts, aux balcons élégants. Encore quelques années et une ville européenne aura remi)lacé l'ancienne Icharchia des Musulmans.

Nous tournons à droite et nous arrivons sur une grande place. Nous laissons à notre gauche une mosquée délabrée et un petit pavillon, où était jadis la demeure des derviches hurleurs. En face de nous apparaît un

grand (Hlifice du style le plus correct, sur le fronton du(juel ou lit en lettres d'or ces simples mots :

MICIIA ANASTASIEVITCII A SA PATRIE.

Ce Micha est un uégociant bien connu dans les principautés danubiennes : après avoir acquis par d'heureuses spéculations une vaste fortune, il en consacra la plus grande partie au développement de l'instruction publique dans son pays. Il avait d'abord fait construire ce splendide édifice pour y loger sa famille; une fois achevé, il l'a donné à la ville de Belgrade, en mettant pour condition qu'il serait affecté aux besoins de l'enseignement supérieur. On y a installé le gymnase, les cours de facultés, la bibliothèque et le musée. La bibliothèque contient environ vingt mille volumes, parmi lesquels de précieux incunables, et des manuscrits. Le musée est surtout riche en antiquités romaines : il contient de fort belles médailles des empereurs et de curieux spécimens de l'ancienne numismatique serbe.

En quittant la place de l'Université, on rencontre la grande rue, le grand boulevard de Belgrade, la Terasia; c'est une large avenue presque pavée, plantée d'arbres et ornée de constructions modernes, parmi lesquelles on remarque le palais du prince. Il nVst guère reconnaissable qu'au factionnaire qui a en garde l'entrée et au drapeau qui flotte sur son pinacle. Ce drapeau reproduit les trois couleurs françaises, mais disposées perpendiculairement à la hampe. Au milieu sont brodées les armes de la principauté : une croix blanche sur un fond rouge, comme dans l'écusson de la Suisse ou de la maison d(; Savoie. Quatre C aux quatre coins de l'écusson rappellent la devise de la nation : Çama çloga çpasiva Cerbe : La concorde seule peut sauver les Serbes. Devise

pratique s'il en fut, et dont les Serbes ont îuijourdlmi |(lns (jue jamais besoin de se souvenir. A ciMé du konak (hi |ii'inet' est silu('' le niinistèrt' des alïaires étrangères. l>n temps de M. Bhunpii, i la chancellerie, établie dans une pièce liasse, toute en bois, se composait de (juatre ou cinq rayons d'étagères grossièrement taillées, et de quelques liasses de lettres numérotées. 11 n'y avait qti'un seul commis expéditionnaire, qui paraissait suffire aux exigences des affaires. » M. Blanqui, s'il revenait aujourd'hui à Belgrade, trouverait une chancellerie complète installée dans un hôtel du meilleur goût. Lorsque j'étais à Belgrade, le portefeuille des affaii-es étrangères était conlié à un homme éminent, dont le nom est estimé dans toute rEuropc, M. Garachanine. Chef du cabinet serl>e pendant huit ans. M. Garachanine s'est toujours montré |)artisan de ralliaucc occidentale; j'ai eu l'honneur d'avoir plusieurs entretiens avec lui; je ne me crois pas autorisé ù les rapporter en détail. Ce que je |)uis dii'c. c'est que je lai eidendu à diverses reprises se plaindre de la fausse [)Osili()n où ii- iiiethiil la polillipu^ (lt>s puissances occidentales. Dès le mois de sej)tembre 1807, il m'annonçait que les circonstances l'obligeaient à abandonner un. poste dans lequel il ne se trouvait plus d'accord avec les idées de la nation. En présence des sympathies de l'Occident poui- la Turquie, il ne pouvait seul tenir tète à des alliés, qui semblaient voulcjir à tout prix rejeter la Serbie et les Slaves du Sud dans les bras de la Russie. Cette prédiction s'est réalisée • luelque temps après. M. Garachanine est rentré dans la retraite et n(> paraît pas devoir revenir de sitôt aux affaires. Dum- liante stature, d'un aspect martial et un lieu lirusipie. M. Garachanine cache sous un dehors inculte un<' rare linesse jointe à uwo indoniplalile éner-

gic. Un (les(^s compatriotes le caractérisait ainsi devant moi : Garaclianinr pense dune façon. ))arle d'une autre, agit d'une auli'e. J"ai rappelé plus haut avec quel courage il s'était précipité au-devant des nizanis. lors du bombardement. On cite de lui des mots d'une vertu toute romaine. Lors d(^ l'attentat de Topchidéré, il se promenait non loin du lieu où le crime a été commis: soudain, il apprend que le prince Michel est mort et son fils blessé; il monte dans sa voiture et court à Belgrade prévenir les ministres ; quand son fils rentra : « J'aimerais mieux te voir mort, lui dit-il, que survivant à ton prince sans avoir rien fait pour lui ».

Sous les fenêtres mêmes du palais princier se tient le marché de Belgrade; il mérite certainement l'attention : là; s'étalent en monceaux des denrées inconnues à nos pays d'Occident, le melon vert ou pastèque, partie essentielle de l'alimentation populaire dans la grande chaleur, les raisins de Sémendria, dont les grains atteignent d'énormes proportions, l'aubergine gigantesque à la panse rebondie, la paprika (poivre rouge), dont les longues gousses vertes, dorées ou purpurines, figurent sur la table de tous les Serbes et dans tous les ragoûts. Très sobre, comme dans tous les pays du Sud, l'homme du peuple déjeune le plus souvent avec une gousse de paprica verte, trempée dans du sel pour en relever encore le haut goût. C'est sur la Tmisùi, le jour de marché, que l'on peut le mieux étudier les différents types serbes : les femmes de Semlin coiffées d'un foulard rouge, les femmes des environs de Belgrade avec leurs nattes flottantes et leurs colliers de florins, puis les Tziganes (Bohémiennes), au visage noir, aux habits déchirés, la pipe à la bouche, comme nos Flamandes de Douai ou de Yalenciennes; des Bulgares à la lourde

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démarche, îles Zinzaris, (ju \'alii([iios, (jui sont généralement maçons comme nos Limousins, ou porteurs d'eau comme nos Auvergnats; dans toute celte foule, pas une fiuerelle, pas un ivrogne, pas un mendiant. Quelques gendarmes suffisent pour maintenir Tordre, qui est rarement troublé; les marchandes sont plus polies que nos femmes de la halle, ce qui n'est, du reste, pas bien dilTicile : la langue du paysan est belle, exempte de patoi séries, et pure de ces formules servîtes qui défigurent si souvent rallemand. Au bout de la Tcrasiit, on rencontre les faubourgs de la ville, dont les rues tortueuses, les maisons basses, rapiirilenl le lîelgrade du passé, (•(jnnne la grande avenue annonce celui de favenir.

Les édifices religieux de Belgrade n'oflVeul rien de remarquable. Le principal, le seul, du moins, qui mérite un regard du voyageur, est la cathédrale. C'est un bâtiment très simple qui s"élève en face de la forteresse, et dont la coupole d'or domine au loin la Save et le Danube, L'intérieur, comme celui de toutes les églises grecques, se divise en deux parties : l'une où se tient le public, l'autre où les popes officient; les deux parties sont séi)arées par une cloison ornée de peintures religieuses. Des portes sont pratiquées dans cette cloison; à certain moment elles s'ouvrent et laissent voir le célébrant. Le p(>uple tout entier prend part aux chants, dont la rapide allure est bien loin d'égaler la grandiose mélopée romaine. Pas un siège dans la nef, tout le monde se tient ilebout. Le vieux prince .Miloch. dans sa vieillesse, s'obstinait à ne point s'asseoir, «-l on montre ;^ncore à 'i"o|>rhidéré une Ix-ipulle sui" laipicllr il s'appuyait, vaincu

1 I 1 LE MONDK SI.AVK.

par la latiguc. Vue autre éji-liso, ou plutôt chapelle orthodoxe, se trouve à une des extrémités de Belgrade. Une église cvangélique a été établie à Belgrade en 1854. Une école allemande y est jointe; elle était sous la protection du prince Michel, qui voulait « que la tolérance (ut le plus bel ornement de son règne ». Les catholiques, moins I)ien partagés que les protestants, n'ont pas, jusqu'ici. d"église à eux. Ils sont obligés de recourir à la chapelle et à l'aumônier du consulat autrichien.

Il n'y a guère dans la Serbie plus de cjuatre mille catholiques; le Gouvernement hésite à créer pour eux une église qui dépendrait d'un évèché autrichien. Un des derniers actes du prince Michel a été de rouvrir une des anciennes mosquées turques pour les besoins religieux des Serbes musulmans cjui viennent de Bosnie à Belgrade. Mesure habile s'il s"en fut et très propre à démontrer aux Serbes musulmans que la Serbie de Tavenir embrassera dans une tolérance universelle toutes les religions et tous les cultes.

On ne saurait quitter Belgrade sans aller visiter le Versailles des princes serbes, le parc et le château de Topchidéré, désormais tristement célèl>re par l'assassinat du prince Michel. Le nom de Toprludéré. qui est turc, veut dire la vallée de l'artillerie : les Turcs avaient là, et les Serbes ont encore, un dépôt d'artillerie. Le parc s'étend au pied de collines boisées qui l'entourent et l'enveloppent, pour ainsi dire, d'un amphithéâtre de verdure. Quelques charmilles, un ou deux bassins, quelques statues, en l'ont tout l'ornement. C'est là que vers le soir, en été, tout Belgradien ayant cheval ou équipage vient chercher un peu de fraîcheur et de repos.

En face de cette ville brûlée du soleil, Topchidéré est une véritable oasis, Mais la vue du promeneur est sin-

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gulièremoiil Jlfllii^iH» \kw l'.i -prcl des foirnl;- ([iroii emploio îi tMilii'lt'iiir ce iii'u dr plaisance. Ln baifiie s'élève à quelque distance du parc, et ses pensionnaires sont occupés, sous la garde de soldats armés, à divers travaux de jardinage. Il est pénilde, au moment où l'on viiiit dr rencontrer ((uelque jeune couple, ou quelque folâtre groupe d'enfants, de trouver, au détour d'une allée, un forçat traînant sa chaîne, dont le cliquetis se mêle au chant des oiseaux. Je ne prévoyais pas alors le crime qui devait, quelques mois jdus tard, ensanglanter la paisiljle retraite de Topchidéré. crime dont le chef du bagne et deux forçats ont été les jirincipaux auteurs: mais je ne pouvais m'empèchei' déprouver une impression pénible chaque fois <[ue je me trouvais en face d'un de ces misérables.

A l'entrée du parc est une maison de campagne où Miloch habitait et où il est mort. On y montre, précieusement conservés dans la chambi-e mortuaire, la vaisselle dont il se servait, et sous un globe, dans une cassette dorée, un morceau de pain béni dont on raconte la légende. En 1<S39, quand il fut chassé de Belgrade, Miloch Tavait caché dans un coin de son appartement. Vingt ans plus tard, quand il fut rai)pelé par la volonté nationale, il retrouva le sacré dé|)i'it où il l'avait laissé, et voulut le conserver jusqu'à la mort. Sur une table, à côté du lit où il rendit le dernier soupir, s'étale un masque de .plAtre, qui indique une physionomie énergique, brutale, la physionomie d'un homme aux fortes passions, qui, dans un pays libre, eût été un tyran, et qui a eu la gloire d'être le libérateur de son pays opprimé, l'trange destinée! le farouche Miloch est mort dans son lit : le doux et timide Michel est tombé soys la balle des assassins.

UN ÈVÉQUE SLAVE

M«'' J.-U. STUUSSMAVEU

l'arnii les noms de iir<''lals rtranij^rrs (\ne le dcniici" Concile ' a révélés au inonde catholifiiic il ncn est aucun, peut-être, qui ait conquis un prestig^e aussi soudain, aussi brillant que celui de Mgr Strossmayer. Trois discours prononcés dans renceinte de Saint-Pierre ont suffi pour donner à ce nom une popularité d'autant plus glorieuse (prelle n'était (pie la récompense d'un beau talent mis au service d'une bonne cause. Amis et eiuiemis ont rend justice au.\ mérites de Mgr Strossmayer: mais, si so unbm a été répété par toutes les voix de la presse religieuse, indiflereule ou antireligieuse, on sait assez peu comment celui qui le porte s'est pi'é|)aré à paraître sur ce grand théâtre du Concile, à quel |ii-n|)le il appartient, ([uelle carrière il a i)arcourue.

Ne cherchez pas le nom de Mgr Strossmayer au Dictiannairc des contemporabis - : vous ne l'y ti'ouvi'i'iez pas: ii'in-

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