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LE DRAME MODERNE EN RUSSIE

Oiieliiui' opinion ((n'on se l'assc de la Hiissicv on no saurait nicM" que ce vaste empire ne soit on proie à une crise de rénovation sociale et de l'érornio morale. A Pétorsbouri»'. comme à Paris on à Berlin, la litlt'-ratnro est l'expression plus ou moins exacte, plus on moins iilii'e du mouvement des esprits : s'il no nous est pas permis de le constater par l'étude d'une lonirue suite de productions, nous ]»oii\(ins du nn)ins nous en faire une idi'-e par l'analyse d'un drame récent que sa poiiée littéraire recommando spécialement à l'attention des criliquos de l'Occident. Ce drame a pour titre : Ivan le Tcr- ) ililr, tragédie en cinq actes, pour auteur un des i)rincipaux personnages du monde russe, le comte Tolstoï. Il a (Mé jf)ué pour la première lois en 18GG, au théâtre -Mario, devant rcmpereur Alexandre, et le succès qui a accueilli la premièi-e représentation ne s'est pas un instant démenti depuis deux ans. Traduit en allemand, Inia le Terrible a paru avec succès à Weimar; malgi'é quelques longueurs, il n'a pas été jugé indigne de figurer sur une scène illustrée par les cticfs-d'œuvre de Gœthc et de Schiller. Il est resté et restera au réper-

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toirc russe. Des critiques l'ont comparé aux drames de Shakespeare, et le souvenir du grand tragique anglais n'est peut-être pas déplacé dans l'analyse de cette production puissante et dramatique.

Peu de personnages offient au poète une matière aussi vaste que celui d'Ivan le Terrible. Réunissez dans un seul homme un Néron, un Louis XI, un Richard III, un Henri III; donnez pour théâtre à ses forfaits celte vaste Moscovie à peine échappée à la domination des Mongols, où luttent encore l'esprit asiatique et le génie de l'Occident: combinez dans son caractère la soupçonneuse inquiétude d'un Denys de Syracuse et l'enfantine cruauté du tyran touranien qui aime le mal pour le mal et la souffrance pour la souffrance; engagez dans une âme malade et blasée une lutte entre la soif du sang, la manie de l'horrible et le remords éveillé par une vague et fausse idée de religion : certes, jamais type tragique n'aura été plus propre à exciter dans l'âme du spectateur ces deux maîtresses passions du drame, la terreur et la pitié. Il n'est nul besoin, pour soutenir un tel caractère, d'intrigues ingénieuses ou de péripéties savamment ménagées; il suffit à lui seul à remplir la pièce tout entière; mais il étoufferait dans les étroites proportions de la tragédie classique ; il ne peut se mouvoir et se développer que dans la libre fantaisie du drame shakespearien. Le comte Alexis Tolstoï l'a compris et, tout en donnant à sa pièce le nom de tragédie, il en a fait un drame aux larges proportions, aux tableaux changeants, aux personnages multiples. Elle ne comprend pas moins de quarante-trois rôles; mais tous, excepté peut-être celui de Roris Godounov, l'ambitieux intrigant, n'apparaissent guère que pour donner la réplique à Ivan ou pour montrer comment la perversité du monarque, en

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légitimant les crimes des sujets, peut préparer la chute d'un empire et la ruine d'une dynastie.

Le comte Tolstoï avait d'abord publié quelques fragments de son œuvre dans une revue. Des poésies agréables, un roman historique. \o Prince Se rcbranny^ lui avaient fait une certaine réputation littéraire. Un poème de Don Juan Tavait peu augmentée*. Lié avec l'empereur, il a pu consulter ilans les archives des documents peu connus sur cette figure redoutable d'Ivan le Terrible; les littérateurs russes jusque-là l'avaient rarement abordé, et pour cause.

Dans les pays despotiques, l'histoire inq)artiale n'est pas toujours la bienvenue. Alexandre II a voulu montrer (pi'il ne redoutait aucune comi»nraison avec Ivan : :j1 (100 roubles (12oo(to IVancsi oui (■ti- (l(''peiisés pour la mise en scène du drame, les décors en ont été peints sous la direction du prince Gagarine, directeur dr r.Vcadémie des beaux-arts; un savant archéologue, M. .Schwartz, a présidé à la confection des costumes. Uien n'a été négligé de ce qui pouvait relever l'œuvre de M. Tolstoï.

Pour en comprendre l'ensemble, quelques détails histori(}ues sont nécessaires.

Ivan le Terrible a régné cinquante ans sur la Russie. Les historiens russes divisent son règne en trois pi'riodes : la première est celle de sa minorité ; elle est marquée par de grands tlésastres au dehors, par des troubles perpétuels à l'intérieur. Les boïarsauxquels était confiée la régence s'occupèrent plus de leurs ambitions personnelles que des intérêts de rrnq)iie et de l'éduca-

1. Traduit récemment en français par le prince .Augustin Galilzin.

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