LE DRAME MODERNE EN RISSIE
s'est pin à retracer avec uiir rarr |)rnr()iMlcni' d'analyse psyclioloijiqiie. avec une vaste et minutieuse connaissance (les éléments historiques de son sujet. Les détails (|iril a ra-'SciiiMés siMiilili-iil iiarfois un peu longs, un peu défavorables à cette rapidité que nous aimons dans l'action dun poème dramatique. Mais, ù vrai dire, le ili-amc d(> M. Tolstoï na pas d'action : c'est un lal)leau liistoi'iquc et chez un {leuple jeune comme le peuple russe, riiistoire est bien plus vivante qu'elle ne peut lètre chez nous. Chez nous, une œuvre historique ne parvi(>ndrait guère à nous attacher sans élément romanescpie : il y a entre le passé et nous un tel abîme! La Révolution pourrait seule intéresseï- à un (h-une purement historique, et encore....
I.a toile se lève sur une scène grandiose : la Douma (conseil) des boïars s'est réunie i)ar l'ordre d'Ivan pour lui donner un successeur. Le tsar est las de la couronne; il confie à ses boïars le soin de la décerner au plus dign<* : mais plus soucieux de leur vanité que de lintérèt de l'Etat, ils passent le temps à se quereller surde misél'aliles questions de prt''sé;uice. Le vieux Tatitschev raj)pelle fpi'il y a vingt ans Ivan a déjà voulu renouciu' au troue : les prières de ses lioïars l'ont décidé à garder le p(iii\ dii' : mais ;iu jiMiiirimi il ne se laissera pins n(''cliir. il est vieux de cor[)S et d'àme; le i-emords d'avoir tué son fils la brisé. Il ne boit plus, il ne mange plus. Il avail eiiliiiiii' aver l;i l'eiiie ( l'Ani^lel erre (doiil il voulait ('•ponstM' une parentei de mysl(''i-ieuses négociations: il les a abaiidounées; l'aiidiassadeur d'I-llisabeth sollicite en vain nue jindienee. ( In pnicé(|(M|(iiH- ;'i j^Mcrl ion. Mais avec l'esprit anarchi(iue el (''goïsle lies boïars, il est inqiossible d'arriver à nn choix sérieux. On consulte Moris ( idilonnov : il es! le l'jiNori du ls;u': sa lille est
fiancée au jeune tsarévitch Fedor. Ambitieux habile, il aspire à une régence que lui rendra facile le caractère indécis de son futur gendre. Cachant son égoïsme sous le masque du politique, il demande qu'on maintienne Ivan sur le trône. Le roi Batorya pris Polotsk; il assiège Pskov; le Suédois est en Livonie; le khan des Tatares agite sa horde ; Toula et Riazan sont menacées ; les Tchérémisses menacent de se révolter. La peste, la famine, désolent Moscou. Est-ce le moment de changer de souverain? Y a-t-il assez d'union parmi les boïars pour leur permettre de résister à tant d'ennemis? Le long règne dTvan a fait pénétrer dans tous les cœurs l'habitude de Tobéissance; le corps des boïars n'a d'unité que dans la personne du tsar : il faut aller prier Ivan de vouloir bien conserver la couronne. « Eh ([uoi! s'écrie rhonnète Sitsky, n'est-il pas la cause des malheurs de la Russie? en est-il un seul parmi vous dont il n'ait tué le frère, ou le père, ou la mère? — Sans doute, réplique Godounov; mais entre deux maux il faut choisir le moindre. D'ailleurs, Ivan est changé; la vieillesse a radouci son caractère. — Allons donc, s'écrie Sitsky, allons trouver le tsar, comme un troupeau de moutons qui s'en vont à l'abattoir! ï C'est Godounov qui prendra la parole au nom du Conseil des boïars.
La scène change. — Ivan, pâle, fatigué, enveloppé d'une robe de moine, est assis dans une chambre de son palais; il tient un chapelet à la main. Déjà il a renoncé au monde. Un de ses parents, Nagoï, veut eu vain le détourner de ses projets d'abdication. « Je suis las, répond le tsar; mes mains ne sont plus aptes à tenir le sceptre. Pour mes péchés, le Seigneur a envoyé la victoire aux païens ; mes péchés sont plus nombreux que le sable de la mer. Impie, cruel, débauché, par mon
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dcrnifM' forfait, par Ir iiuMii'lrp de iiioii lils. j"ai rpuisr rabînio do la i)atiencf divine. »
N.vr.oï.
l'riuco, tu e.Kagères un crime involontaire. Tu ne voulais pas tuer le tsarévitch; c'est malgré toi que ton hàton lui a porté un coup si rude.
IVAN
Ce n'est pas vrai, c'est exprès, à dessein, en le voulant, que je l'ai tué. Avais-je donc perdu la raison pour ne plus savoir où je frappais? Non, je l'ai tué exprès; il tondia à la renverse couvert de sang; il m'embrassait les mains en mourant; il me pardonnait; mais, moi, je ne veux pas me pardonner ce crime.
(A demi-roix.)
Cette nuit, il m'est apparu, il me faisait signe d'une main sanglante, il me montrait une robe de moine, il m'appelait au monastère de Saint-Cyrille.... Non, je ne suis pas un tsar; je suis un loup, un chien immonde, un bourreau. J'ai tué mon fils, j'ai dépassé le crime de Ca'in.
11 y a (pudfiuo nouvcaulr à faire i)arl('r ainsi un tsar devant le peuple i-iisse: nuiis douions fort qu'on l'eût osé sous Nicolas.
Survient un messager de Pskov: celle ville est assiégée par Batory. Le messag(M- donm- sur le siège de longs détails. Batory est retourné à Varsovie cliorrlier des renforts. l*n autre messager apporte une lettre du i)rince Kourbsky. Le poète met ici en scène un épisode historique. Kourbsky, battu par le roi de Pologne et redoutant la colère d'Ivan, s'était enfui on Lithuanie. Sûr de son impunité, il écrivit au tsar des lettres do défi et d'injures, auxquelles Ivan se plut à répondre par des missives non sans mérite littéraire. On raconte qu'Ivan, lorsqu'il reçut la dernièri' lettre de Kourbsky. tenait à
la main un bâton d'ivoire à pointe de fer; il l'enfonça dans le pied du messager. M. Tolstoï a reculé devant la reproduction de cette scène hideuse, mais il a donné la lettre de Kourbsky. C'est un modèle d'amère raillerie.
Tsar, ton écrit m"est parvenu. Tu es trop orgueilleux, tes paroles sont ridicules, tes reproches sont des propos de commère, lu devrais êlre honteux d'écrire si grossièrement à un homme vivant dans un pays où il y a pas mal de bons rhétoricicns. Maintenant, je sers chez le puissant roi Batory, nous avons pris Pololsk, nous espérons vous prendre Pskov.... Tu n'es qu'un lâche.... Je t'envoie ci-joint deux épitres de Cicéron, et puisse la mienne être pour toi une bonne fustigation! Amen.
Ivan se lève furieux. Au même instant on annonce l'arrivée des boïars :
Ah! les voici, s'écrie Ivan, ils viennent m'annoncer mon successeur, ils sont en liesse. A bas le vieux tsar! Ils se le représentent déjà marchant la besace au dos devant le palais où il trônait jadis. Peut-être par pitié m'auront-ils laissé un vieux caftan.... En vérité, que suis-jc déjà pour eux? Me reconnailront-ils sous ce froc de moine"? Déjà, grâce à moi, ils ont désappris à trembler devant le souverain couronné. Comment donc m'écrit Kourbsky? J'ai abandonné mon armée, je suis devenu ridicule, j'écris sans art. Je barbote comme une vieille commère ivre. Voyons donc quel sera ce très sage empereur qui, de mon vivant, a entrepris de me succéder?... Ah! vous voici, boïars, vous avez longtemps délibéré; enllii, vous m'avez sans doute donné un successeur auquel je n'aurai point à rougir de céder le trône. Sans doute il est de race noble et non inférieure à la nôtre; par son haut esprit, son cœur vaillant, sa piété, sa miséricorde, il vaudra mieux que nous : allons, parlez, devant qui doisje m'incliner?