‹ Le monde slaveChapitre 50 sur 67 · LE DRAME MODERNE EN RUSSIE · texte numérisé non relu

LE DRAME MODERNE EN RUSSIE

Godonilov lui annonce la résolution des hoïars. Ivan se résigne à reprendre la couronne, quille sa robe de moine, revêt le costume ini|)(''ri;d. i III iiiaiiilcMiant malheur à qui osera juger mes actions! »

Au deuxième acte. Godounov et le hoïar Zacharine s'entretiennent de la décision i|u"ils ont piisc: ils la regretlenl. Ce n'est pas en souverain clément qu'Ivan est remonté sur le trône. En ce moment même il médite les projets les plus étranges; il ilonne audience à l'ambassadeur d'Angleterre, dont il veut épouser la nièce, la comtesse de Hastings. Ce sera son huitième mariage. C'est en vain ((uon essayerait de lui adicsser quelques remontrances; la pensée qu'il a pu un instant perdre son pouvoir le lui a rendu plus cher. 11 faut user de ruse et ne pas l'attaquer directement. « Alil jiird à Dieu s'écrie l'hypocrite Godounov, que ce pouvoir l'ùt en mes mains, même pour un mois! Je montrerais à Ivan quelles forces la terre russe recèle en son sein; je lui montrerais ce que peut la puissance quand elle s'appuie sur des l)icnfaits et non sur des cruautés. Ah! qu'il est dur de voir tout cela et d'être réduit à un silence impuissant! » Ivan a reçu une lettre db son général Schouïsky et de lialory; il se croit vainq-ueur des Polonais et ordonne (l'annoncer son triomi)he par la ville. Godounov essaie de le détourner de son projet de mariage, mais en vain. A toutes les observations Ivan répond d'un ton ironique et soupçonneux. Dans chacun de ses boïars il cherche nu rival, un usurpateur. 11 éprouve le besoin d'affirmer son pouvoir despotique :

Je np prends pas pour juge un peuple téméraire, Ce que j'ai fait, Abner, j'ai dû le devoir faire.

« Peu importe, s'écrie h an. ce que dira tel ou tel; ce

nVst ni pour un jour ni pour une année que je bâtis l'édifice de la puissance russe. Ce que je prévois de loin, vos yeux, poules mouillées, ne sauraient l'apercevoir. Tout ton mérite consiste à faire ma volonté. Pour cette fois, je te pardonne; mais ne favise plus de jouer au conseiller. » Dans cette âme tout à Theure encore déchirée par le remords, linstinct de la tyrannie se réveille plus vivace que jamais.

Les crimes du prince expliquent Timmoralité des sujets. Tandis qu Ivan médite une union sacrilège, que Boris Godounov prépare sa future régence et peut-être son règne, le boïar Schouïsky cherche, lui. les moyens de renverser Godounov. Il réunit tous ceux qu'effraie le crédit du tout-puissant favori. Un gentilhomme perdu de dettes et de crimes, Vitiagovsky, s'engage à être leur instrument et à exciter le peuple contre Godounov en lui attribuant la famine Cjui dévore en ce moment la Russie. Il y a là une scène merveilleusement menée. Schouïsky commence par proposer aux boïars la santé de Godounov; puis, par une suite habile de raisonnements qui rappellent le grand discours d"Antoine dans le Jide^ Ci'sar de Shakespeare, il les amène à dévoiler leurs haines et à ourdir le complot qui renversera (iodounov Mais celui-ci sait tout. Plus habile que ses adversaires, il connaît leurs menées, il s"est jirocuré un document qui lui permettra de perdi'e Vitiagovsky quand il en voudra prendre la peine; il oblige le misérable à entrer à son service et à se retourner contre ceux-là mêmes qui l'avaient acheté tout à l'heure. Toute cette scène mériterait d'être citée en entier.

Au troisième acte, Ivan reparaît; il est résolu d'épouser la i)rincesse de Hastings, mais auparavant il lui faut répudier sa femme. Elle est prévenue du sort cjui

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latlcnd. Elle arrive devant ri'nipcreiir les yeux encore lui m ides de larmes.

IVAN

Pourquoi as-tu les yeux humides? Qu"as-tu?

LA TSARINE

Monseigneur, pardonne,... je....

IVAN

Qu'est-ce?

LA TSARINE

J"ai fait un mauvais rêve.

IVAN

Lequel?

LA TSARINE

Il me semblait qu'on voulait me séparer de toi.

IVAN

Ton rêve dit vrai. Je suis las de toi; à partir d'aujourd'hui tu n'es plus ma femme.

LA TSAIUNE.

C'est donc vrai! tu nous chasses, moi et mon Dmitri! Tu veux....

IVAN

Tais-toi: je n'aime pas les plaintes, ni les pleurnicheries des vieilles femmes.

LA TSVRINE.

Non. Monseigneur, je ne pleure pas,... tu le vois,... je ne pleure pas; mais, dis-moi. comment veux-tu te séparer de moi? Que diras-tu aux prêtres? Quelle faute me trouveras-! u?

IVAN

Tu oses me le demander? Qui es-tu? De quel seigneur es-tu la rdle?'A qui ai-je à rendre compte de ta personne? Es-tu donc si belle qu'il me faille te conserver comme un trésor? .Ne suis-je plus le maître chez moi?

LA TSARINE

Pardonne, Monseigneur. Pardonne, je ne demande point grâce; je suis prête à tout; mais mon pauvre Dmitri, de quoi l'accuser?

IVAN

Ne t'inqnièle pas de lui; il aura une ville en apanage. Toi, je l'ordonne de prendre le voile, et c'est là ma répudiation. Quant aux prêtres, grâce à Dieu, je ne leur ai point appris à se mêler de mes affaires et à me demander des comptes.

Le boïar Zacharine essaie en vain de plaider la cause de la tsarine. Il adresse à Ivan de sévères remontrances : « Tu es resté seul au milieu de ton peuple; si la fortune t'abandonne, tu resteras nu et dépouillé. Le Polonais, le Suédois, le Tartare, la famine, nous menacent. Tu n'es plus jeune; le ciel t'a donné une bonne tsarine : garde-toi bien d'en chercher une autre. » Mais le tsar ne veut rien entendre. II se croit vainqueur des Polonais; il rassemble toute sa cour pour recevoir en audience solennelle l'envoyé de Batory, qui vient, à ce qu'il pense, solliciter la })aix. Mais son erreur n'est pas de longue durée. L'ambassadeur parle, devant ce despote asiatique, en représentant d'un peuple libre et d'un roi victorieux. Il réclame, au nom de Batory, Smolensk, Polotsk, Novogorod et Pskov. Si le tsar est las de la guerre, Batory est prêt à la finir par un combat singulier. Ivan éclate en fureur; il menace de faire déchirer l'insolent par ses chiens; il saisit la hache d'un des gardes et se jette sur l'envoyé. Mais il s'arrête interdit en entendant de sa bouche le récit complet de la ruine de ses armées. Ce récit est confirmé par Godounov. « Il ment comme un chien, s'écrie Ivan. — Non, Seigneur, tout est vrai, répond Godounov ; des messagers viennent d'arriver de l'armée, .le les ai vus; les Suédois ont pris Narva; nos bataillons sont détruits. »

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IVAN

Le? messagers menlent! qu'on les pende! Mort à qui dira qui' je suis battu! Mes soldats ne peuvent avoir été battus. La nouvelle de ma victoire doit venir. En attendant, qu'on aille cbanlerdes Te Dcum dnns toutes les églises!

Le Loiih XI de Casimir Delavigne offre une scène analogue, celle oîi Nemours jetlt> au roi de Franco le gant de Charles de Bourgogue. Mais auhint le type épi(iue d'Ivan l'emporte sur le type bourgeois de Louis XL autant la scène du poète russe est sui)cricure à celle du poète français. Seulement, il faut, pour bien la comprendre, être fort au courant de liiistoire russe au xvi'^ siècle; c'est pourquoi je n'ai pas cru devoir la traduire.

Au quatrième acte, Godounov commence ;i recueillir le fruil de ses intrigues et de son habileté. La scène se passe sur une place publiiiue, dans un faubourg de Moscou : des hommes du peuple achètent du i)ain à un boulanger, lui cherchent (luerelle à propos du prix et finalement attaquent sa boutique. Une créature des S(diouïsky, Kikine. apparaît, déguisé en pèlerin; il feint de revenir d'un lointain" voyage, interroge le peuple et fait i-etomber tout le mal sur Godounov : le tsar voit tout par ses yeux, le ciel est évidemment irrité contre lui, une comète a paru dans le ciel : « Mes frères, dit le faux pèlerin, j'ai été au mont Athos; j'ai été à Jérusalem »; puis, rappelant des superstitions russes : € j'ai vu la grande baleine, l'oiseau eustraphile, la pierre blanche et brûlante d'Alatyr. Maintenant, je reviens de Kiev : là, un grand miracle s'est accompli : du haut de Sainte-Sophie, une voix a retenti; elle prédisait la ruine du peuple russe parce qu'il souffre

Godounov. » Ces paroles produisent sur un peuple crédule et irrité un effet immédiat : Godounov est la cause de tout le mal? Godounov est Tantéchrist; mort à Godounov! Mais Vitiagovsky, que nous avons vu tout à l'heure se vendre au tout-puissant favori, arrive à temps pour le sauver. Il entre sur la place déguisé en homme du peuple, à moitié ivre et chantant de joyeux refrains. On lui demande la cause de cette joie qui fait un contraste si scandaleux avec la misère publique. 11 raconte que Schouisky et Bielsky ont résolu d'empoisonner l'empereur; que Godounov a découvert à temps le complot, et préservé la vie du souverain. En vain Kikine essaie de combattre l'effet de cette nouvelle, ^'^itiagovsky le traite de menteur, et voilà les deux misérables se renvoyant de l'un à l'autre les mensonges et les fourberies. La scène révèle une rare entente du théâtre. C'est le pendant de celle où nous avons vu Schouisky exciter par degrés les boïars contre Godounov et décider sa perte. Au moment où le peuple incertain hésite entre les impudents mensonges de Kikine et ceux de Vitiagovsky, un émissaire de Godounov vient annoncer que son maître, eu égard à la misère publique, fera, le lendemain, une distribution de blé à la populace. Vive Godounov! s'écrie la foule. Son triomphe est désormais assuré.

Plus Godounov s'élève, plus Ivan décline. Le poète nous transporte encore une fois dans le palais du tsar. A travers les fenêtres de sa chambre, on aperçoit le Kremlin, les cent églises de Moscou ; une comète brille dans le ciel. Ce signe céleste a frappé l'empereur d'épouvante; il a mandé ses devins pour le lui expliquer: il a fait venir du fond de sa retraite un saint moine pour guérir les maux de son âme et ceux de l'empire, s'il est

i.i: DUA.Mi: mouium; i:n iirssii:. 231

possililo. Il est (•(invaincu ([ik^ la (•()iii(''l(' aimoiicc sa iiioi'l; il demande pardon à sa femme, il inlenoge son lils F(''dor sur les droits et les devoirs des rois. Le niiMlccin, consul II' pai- lui, déclare qu'il n'est pas encore près de la niorl. » lu mens, l'éplique Ivan: mes ennemis l'ont acheté afin (pic lu me laisses mourir sans que j'aie

eu le tenq)s de me repentir Ii^ ne mourrai pas sans

contrition; je vais ipe hâter de me icpeutir. Je vais me liàtcr. en dépit de vous, d'appeler des luagiciens. Jus- (pie-là. je suis encore tsar; je saurais |iuiiii' ceux d'entre vous (pii veulent que je meure coniuu; un chien, sans conirition! » — Kt quand les deux magiciens qu'il a lait venir lui annonceni (juil mourra le !(• mars, le jour de Saint-Cyrille, il s'emporte coidre eux et les fail jet(M' en prison. C'est là son pi-emiei' acie de coidriti(»ii. Puis il l'ait apporter ses registres, les consulte et, comme le lion de la l'aide, conuueuce une confession générale. Un messager vient riuleri-onque : le feu a pris à un de ses palais.

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