LES ECRIVAINS ANCLAIS ET LA RUSSIE
Pour un conipafrioft' de Bacon, M. Dixon ne possède guère les méthodes riiiroureuses de riiiduclioii. Ce ne sont pas des ailes qu'il faudrait donner à son imagination: mais les poids et le plondj {pluinbum et pondcra) dont parlait naguère le baron de Verulam. 11 se hâte de généraliser sur le vu d'un seul lait, sans même avoir pris soin d'en vérifier l'exactitude, .\yant à peine eu le temps d'observer les traits de caractère propres au peuple russe, il s'empresse de les appliquer à la race slave tout entière. Il affirme, par exemple, que le Slave est essentiellement religieux : ceci est vrai pour la Russie et pour la Pologne; mais, en ce qui concerne les Tchèques de Bohème et les Slaves du Sud, la proposition est tout au moins exagérée. Nous avons visité tour à tour Belgrade et Moscou, Prague et Varsovie, et nous pouvons affirmer que la religiosité russe et polonaise présente un mélange de fanatisme et de naïveté cjui ne se retrouve pas au même degré chez les Slaves de l'Elbe ou du Danube. « Saint Georges, dit ailleurs M. Dixon, est le patron des races slaves. » Dans quel calendrier M. Dixon a-t-il fait cette découverte? Saint Georges ne joue le rôle de saint national que dans la Grande Russie moscovite, nù il paraît s'être identifie'' avec quelque dieu païen vain- (pieur de l'hiver et libérateur du ])rinlenips. Quant aux autres pays slaves, tous, sauf la Carniole, l'ignorent absolumrnt. La Russie de Kiev vénère saint Michel archange; la Pologne; saint Stanislas: la Bohème, saint Vacslavet saint Cyrille et saint Méthode... Nous ferons grâce au lecteur du reste de l'énumération; elle figure en maint calendrier slave (\ue M. Dixon eût pu consulter.
Voici qui est plus grave : « Toutes les tribus slaves, dit M. Dixon, sont plus ou moins avides d'errer à l'aventure, aujourd'hui dans un lieu, demain dans un autre,
de parcourir le monde, d"habiter en quelque sorte sous la tente, comme faisaient les patriaixhes. Mais cette tendance est plus vive encore chez le Russe que chez le Rohème ou le Serbe. » Où l'auteur de Frcc Russia a-t-il étudié les caractères ethnographiques des peuples slaves? On s'accorde généralement à les regarder comme des peuples agriculteurs. Ceux là même qui veulent à tout prix faire des Russes des nomades (ce qui est d"ailleui's inexact), s'efforcent de démontrer qu'ils n'appartiennent ni à la race slave ni au monde indo-européen. Déclarer les Russes plus nomades que les Serbes ou les Tchèques, c'est inventer pour ces populations des instincts qu'elles ignorent absolument. « Le temps n'est pas très éloigné, continue M. Dixon, où la famille slave était nomade, où elle formait un peuple de pasteurs, conduisant ses troupeaux de plaine en plaine à la recherche de l'eau et des pâturages, campant sous des tentes de peaux ou dans des cabanes de bois qui n'étaient guère plus solides, traînant à sa suite les femmes et les enfants, les armes et les dieux domestiques. Ces tribus chassaient le gibier sauvage, et quand la proie leur manquait se nourrissaient de leurs troupeaux. Quelques Slaves, à la vérité, cultivaient la terre, mais d'une manière grossière, à peu près comme un Indien laboure les savanes qui s'étendent devant lui. » Combien de siècles faut-il entendre par ce temps peu éloigné que M. Dixon paraît connaître avec tant de précision? Les pâtres de la Moravie et les laboureurs de la Pologne en ont depuis bien des générations perdu la mémoire. Dans quelle publication slave, allemande ou française M. Dixon a-t-il pris les traits de cette idylle fantastique? In my mind's eycs : dans les yeux de mon âme, dirait le personnage de Shakespeare.
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Connaissant [)on la race slave, il n'est pas étonnant que M. Dixon nait rien compris à la question du l)anslavisnie. Klle n'appartient pas précisément au plan de son ouvrage, si l'ouvrage en a toutefois un; 1 auteur a tenu à l'y faire rentrer bon gré, mal gré, à propos dune description assez superlieielle de Kiev.
C'est, as.sure-t-il. la capitale que rêve rimagination des panslavistes, et il i)art de là pour entamer une digression sur les panslavistes russes, digression sur laquelle M. Barry affirme qu'il y aurait bien des choses à dire. Nous ne les dirons pas toutes; ce serait vouloir traiter à fond une question <pii ne se résout pas en passant et qui demande à être exannnée sous ses diverses faces: on ne l'a jamais traitée en France qu'au point de vue allemand, turc ou polonais'. 11 serait pourtant juste de demander aux Slaves ce qu'ils pensent de leurs affaires. Voici comment M. Dixon, lui, se représente les panslavistes :
« Un panslaviste de toutes pièces, dit-il, est un type (pu fait sourire: il suffit qu'un objet soit russe pour qu'il jure ijuil est parfait.... Les habitants de Kiev et de Moscou déclarent avec le plus grand sérieux que les vignobles du Don remportent sur ceux du Bordelais, que la coutellerie de Toula est de beaucoup supérieure à celle de Sheffield.... Le panslaviste a horreur du libreéchange. Il n'est pas fâché d'avoir des chemises de calicot à bon marché, de bons couteaux, de bonnes fourchettes; mais la vue de ces objets lui cause un tressaillement d'effroi, quand son pope lui dit que Manchester et Sheffield sont deux villes hérétiques, où
1. Vuir MUS L'iiides sur les Origines du Panslavisme, sur Kollar, et sur Krijanilcli.
les ouvriers qui tissent le coton, ceux qui polissent l'acier, n'ont jamais appris de leurs pasteurs comment on fait le signe de la croix à la grecque.... » Ce tableau est fort plaisant, mais il est peu exact.
M. Dixon confond ici les panslavistes avec les slavophiles; c'est un groupe fort restreint de vieux Russes qui, soit par étroitesse d'esprit, soit par suite d'un patriotisme exagéré, révent d'arracher leur pays aux influences et aux importations étrangères naguère introduites par Pierre le Grand. Ce groupe tend chaque jour à diminuer; il joue d'ailleurs un rôle qui n'est pas inutile dans l'économie nationale. Ses efforts contribueront sans doute à émanciper la Russie de la tutelle commerciale et littéraire de l'Europe. A ce groupe, on oppose généralement les Occidentaux (Zapadnihi) qui, ayant conscience de l'infériorité relative de leur nation, empruntent volontiers à la France, à l'Allemagne ou à l'Angleterre des produits ou des institutions: ces Occidentaux ont aussi leurs fanatiques: moins raisonnables peut-être que ceux du camp opposé, ils se croient tenus de louer et d'admirer tout ce qui vient du dehors et préfèrent par principe une bouteille de Laffite frelaté à du vin de Crimée naturel. Les deux partis ne se ménagent ni les satires, ni les caricatures. Avec son penchant à tout généraliser. M. Dixon a pris une charge pour un type national. Mais, entre ces deux extrêmes, il y a tout un juste milieu des gens sensés, éclairés, patriotes, qui comprennent qu'en présence des progrès menaçants de l'idée germanique, il est sage et politique de mettre à profit l'influence qu'assurent à la Russie sur les Slaves la communauté de race, de langue, et même de religion.
Ces gens-là savent parfaitement que la coutellerie de
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Shofliclil vaut mieux que celle lic Toula: ils lisent les journaux anprlais et français; ils ont visité Paris et Loiulres; beaucoup d'entre eux occupent des places importantes dans larmée, dans l'administration, dans les universités. Si M. Dixon avait pu, comme nous, éludii-r leurs écrits et se mettre au courant des relations (juils entretiennent avec Aprram, Belgrade ou Prague, il se serait certainement fait une autre idée de ce monde intéressant. Mais on juge trop volontiers les Slaves sur (les on-dit. sur dos à-peu-près; un article, publié naguère par une Revue anglaise, ne dénonçait-il pas les menées sourdes de la propagande russe dans les universités slaves de l'empire d'Autriche? Or, lAuti-iclie, sauf en Galicie, n'a pas d'univei-sités slaves '.
Nous n'insisterons pas. Ces réserves suffiront pour mettre le lecteur en garde contre les omissions et les inexactitudes dont la liiis^ie libre est loin d'être exempte. Après avoir lu avec intérêt, et même avec confiance, la première partie de l'ouvrage consacrée aux monastères du Nord, on fera sagement de ne point s'aventurer sans précautions dans les chapitres qui suivent. Les erreurs qu'ils renferment auraient pu être atténuées si l'auteur avait trouvé dans son traducteur un critique compétent, dont les notes auraient servi de correctif ou de conqilément au texte de l'original. Malheureusement, pour bien savoir l'anglais, on n'est pas obligé de connaître la Hus.sie; il sei-ait aisé d'y relever plus d'un lapsus dans l'édition française : quand le traducteur appelle i)ar exemple Lomonosov un poète rustique, il donne une très fausse idée de ce Malherbe russe. The peasant poc(, dit Dixon. c'est-à-dire, le paysan poète ou plutôt le