Elle n'en avait pas en
paysan devenu poète. Lomonosov n'eut rien de commun avec Théocrite, ni avec Robert Burns. Ailleurs, l'ignorance de la langue russe amène de singulières méprises. Il s'agit, par exemple, d'un moine appelé Philarète Ouchka, ou Philarète le mineur. On nous donne même son portrait. Un peu plus loin, il est question d'un certain Ivan Ouchka, ou Jean le mineur. Le lecteur peu versé dans l'idiome moscovite prendra certainement le mot Ouchka pour un adjectif russe qui veut dire petit; il ii"en est rien : Ouchka est tout simplement une forme diminutive, Petrouchka répond à notre Pierrot, et Ivanouchka à notre Jeannot. Des inexactitudes du même genre se rencontrent dans les illustrations de la Rwssi'e libre. A beau mentir qui vient de loin, dit le proverbe; nous voulons croire à l'authenticité de tous les dessins dont la reproduction orne les pages du volume; mais il en est qui, faute sans doute d'un commentaire suffisant, ont été peu sérieusement interprétés. Le personnage imberbe qu'on nous ofl're quelque part comme le portrait d'un vieux croyant est tout simplement une de ces religieuses qui parcourent les rues de Moscou en quêtant pour de bonnes œuvres, le portefaix cjui lui succède est un portier dans l'exercice des rudes fonctions que lui impose la police impériale. Je soupçonne fort le sieur Karaïti, juif, d'être l'un de ces juifs Karaïm cjui habitent la Russie méridionale, oîi ils prétendent s'être établis après la prise de Jérusalem; ils se croient d'un sang plus pur que leurs coreligionnaires, les juifs talmudistes. Que dirait le lecteur français d'un livre écrit sur son pays par un Anglais ou par un Russe, où l'on verrait figurer le sieur Auvergnat, porteur d'eau à Paris, et qui nous offrirait le portrait d'une religieuse du Sacré-Cœur pour celui dun pasteui- protestant ou d'un vieux catho-
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liquo? Moins le public est au courant du sujet traité, plus il importe de le mettre en garde contre des erreurs qu'il n'est point en état de contrôler par lui-môme.
Malgré ces réserves, nous devons des remerciements à M. Dixon. d'abord pour avoir si bien visité et si lii<'ii l'ait connaître les sanctuaires de la mer Blanche, ensuite pour avoir inspiré l'ouvrage de M. Barry. M. Barry n'eût sans doute jamais rien écrit si les méprises de M. Dixon ne lui avaient mis la i)lume à la main. Entre les deux livres, comme entre les deux auteurs, le contraste est comi)let. L'un a parcouiii la Paissie en quelques mois pour y recueillir des inq)ressions auxquelles il a prétendu donner plus lard une l'orme ci-itique et systématique: l'autre, après avoir vécu ou voyagé douze années en Russie, public le fruit de ses oljservations sans viser à l'effet littéraire, sans autre préoccupation que celle de soulager sa conscience en révélant la vérité sur le monde au milieu duquel les circonstances l'ont appelé à vivre. M. Barry n'a point hésité à laisser de côté l(>s sujets qui ne lui étaient pas complètement familiers, par exemple ce qui touche à l'armée, à la marine, à la littérature. Ses fonctions, comme directeur d'un grand établissement industriel, l'ont mis en rapport avec des ouvriers et des liaysans; il a parcouru les voies de communications; il a fait des affaires ;i la foire de Nijny. Ses récits portent cette empreinte de franchise qui dénote le témoin sûr et bien informé. On n'y trouve ni le coloris, ni les allures draniatiipies de M. Dixon; mais on peut y ajouter pleine confiance. Sans avoir tracé au frontis[)ice de son œuvre
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un titro aussi flamboyant, aussi flatteur pour la Russie que celui de M. Dixon, il admire et comprend mieux (pie lui les réformes que la Russie doit à l'initiative d'Alexandre II : il ne met pas en scène des personnages imaginaires; il n'a point recours au dialogue ni à la prosopopée, mais il expose fort bien le texte des lois dont il a pu, de visu, constater l'application. On se demande si les résultats de l'émancipation n'ont pas été nuisibles aux intérêts du paysan et de l'agriculture? M. Barry répond cju'il a lui-même fait procéder à l'arpentage d"un terrain comprenant vingt-six villages et quarante mille habitants, et qu'il a trouvé partout les champs en bon état. On affirme que les Russes ont des habitudes nomades; M. Barry note, au contraire, l'attachement extrême du moujik à son village. Il est très difficile de décider le paysan russe à émigrer. Certains cantons de la Russie fournissent, il est vrai, des marchands ambulants et des colporteurs; mais ce fait n'a rien d'extraordinaire ou de spécial à la Russie. L'Auvergne, le Limousin apportent en France, par exemple, un nombreux contingent à des industries plus ou moins nomades, sans qu'on ait songé à rayer leurs habitants de la famille européenne.
« Je rencontre partout, dit M. Barry, des signes non équivoques de progrès. Partout des maisons neuves se construisent; les vieilles se réparent; les champs sont mieux clos, les cours plus grandes; sur beaucoup de maisons les ci-devant serfs ont cloué les plaques des compagnies d'assurance contre l'incendie; les chevaux sont plus souvent ferrés, les roues des voitures plus généralement muni(>s de bandes de fer. Hommes et femmes sont mieux vêtus; tous recherchent l'instruction: ils sentent qu'ils sont sous la protection de la loi;
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ils se rendent niioux compte lU' ce qui se passe i'i la ville voisine.... Le serf émancipr est, sans comparaison, ce qu'il y a de plus inqxti'lanl ft de plus inlrressaul à étudier en Russie. Il a étr l'objet d'appréciations sévères; mais observez-le comme je l'ai observé, vivez avec lui comme j'ai vécu pendant |)lusicui's années, gagnez sa confiance. amiMiezde à causer avec vous; tout cela, je l'ai fait, et je déclare t[ue j'aime le serf émancipé et que l'émancipation a été un immense succès. »
^'oilà le langage d'un homme qui se sent bien informé; dès le début le lecteur de M. Barry se trouve à l'aise avec lui. D'ailleurs, son admiration pour les progrès et les réformes ne l'empêche nullement de reconnaître les la<'unes actuelles de l'esprit et de la société russes; il note soigneusement et l'apathie de ces négociants moscovites qui ne comprennent pas encore tout le prix du temps et le fatalisme oriental de ces paysans qui attendent plutôt de Dieu que d'eux-mêmes l'extinction d'un incendie; il est d'une impitoyable rigueur pour certaines classes, notamment pour l'aristocratie, race usée, inutile, abâtardie, dont il prédit la (in prochaine. Les propriétaires, les négociants, les paysans donneid lieu tour à tour ;\ des observations justesel ijui nuM'ilent d'autant plus de créance que l'auteur a joué un rùle dans les incidents qu'il raconte. Il ne juge point h^s hommes et les faits dans leur rapport avec nos institutions de l'Occident, mais dans leur rapport avec létat de choses antérieur à l'émancipation. C'est là le vrai point de vue. On est toujours porté à oublier que la Russie a reçu le cln-istiaiiismf quatre siècles après nous, qu'elle aéchappé au grand mouvement de la Renaissance, rju'elle a'gémi ix'udant des siècles sous le joug des Tatares. Le knout n'existe plus : c'est un progrès; mais le paysan peut
encore être condamni'' à quelques coups de corde. M. Barry, qui connaît le peuple russe, affirme que si cette peine était supprimée, les moujiks seraient incapables d'apprécier la valeur de cette amélioration. Il est, chez nous, des raffinements dont ils ne sont pas encore en état de comprendre la délicatesse. Sans négliger les indications de ce genre, M. Barry sait estimer à leur juste valeur les qualités de cette forte race. * Tous ceux, dit-il, qui ont vécu comme moi avec le moujik, tous ceux qui ont appris à connaître ses mœurs, à être indulgents pour ses défauts, surtout à apprécier sa bonté et sa charité naturelles, joindront leur voix à la mienne pour réclamer en sa faveur l'instruction. Qu'on apprenne à lire au moujik, et aussitôt il prendra la place qui lui revient dans l'échelle sociale. » On commence en effet à instruire le moujik; des écoles se créent dans bien des villages; malheureusement, jusqu'ici le personnel enseignant est loin d'être à la hauteur des besoins du peuple russe.
La chasse, l'industrie, les chemins de fer, la foire de Nijny, fournissent à M. Barry des sujets de tableaux moins brillants sans doute, mais plus exacts que les esquisses de M. Dixon. Un chapitre qui surprendra certainement, c'est celui que l'auteur consacre à la Sibérie. Jusqu'ici le nom de cette contrée était inséparable de l'image d'une solitude glacée, habitée seulement par des prisonniers politiques, dont la vie se passait dans une lutte sans trêve avec les ours qui leur disputaient l'empire des forêts. Cela, paraît-il, n'est vrai que de l'extrême nord et de l'extrême orient. Quant aux autres parties oîi M. Barry a souvent voyagé, le climat n'en est pas plus âpre que celui de Moscou; la fraise, la framboise, la groseille et la cerise y croissent en abondance; la vie
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est moins cht-re. les chemins aussi bons que dans le reste de l'empire: les maisons de poste sont convenables, les chevaux rapides. Dans les grandes villes, on trouve des cercles, des hôtels, des théâtres; on y rencontre une société nombreuse et cultivée. « Pour ce qui est de la difficulté de pénétrer en Sibérie, des dangers du voyage, du manque de confortable, des dépenses excessives, le public s'est laissé iiuluire en erreur par les contes de certains voyageurs et par la romantique imagination de ceux qui sympathisaient trop vivement avec les déportés poliliques. » Le commerce et l'indus- Irie se développent chaque jour: on ne se contente plus (le fournir à TEuiope des matériaux bruts; on fabrique (les rails, des vêtements, des étoffes, du coton, du papier. Une trentaine de bateaux à vapeur ont iléjà été lancés sur les lleuves et i-ivières de la Sibérie. Ces renseignements curieux concordent pleinement avec ceux que nous fournissaient naguère à Kazan des Allemands qui ont longtemps vécu au delà de l'Oural, et nous avons vu l'industrie sibérienne fort honorablement représentée à la récente Exposition de Moscou. Le jour où la Sibérie sera ouverte aux voies ferrées, Moscou deviendra le grand centre des communications commerciales entre ILurope et l'Asie. Dès maintenant, .M. IJarry signale cette contrée calomniée comme un débouché lucratif aux colons qui se portent vers l'Amérique. Pour y faire fortune, il suffit d'avoir l'amour du travail et des bras vigoureux. Tel négociant qui est arrivé jadis à Tobolsk avec deux ou trois mille francs, est aujourd'hui trois ou ijualre fois millionnaire.
Lattention que M. liarry a doiuiée aux établissements industriels ne lui a point fait négliger la sil nation des déportés et des exilés politiques. Self)n lui. on accuse à
tort les Russes do traiter leurs criminels plus cruellement que les autres nations. Les Anglais pendent les meurtriers; les Français les guillotinent; les Russes les utilisent pour des travaux publics. Quant aux condamnés politiques, leur peine consiste uniquement à résider dans un rayon donné autour d'un point désigné. Pourvu qu'ils ne sortent pas de ce cercle, ils sont absolument libres. Malheureusement, l'opinion publique a souvent confondu des assassins et des faussaires avec des héros et des martyrs. Sans se faire l'apologiste des procédés trop sommaires qui amènent parfois la déportation, procédés dont M. Dixon donne une idée peu exacte, M. Barry proteste contre les exagérations des récits infidèles ou mal interprétés. Comme M. Dixon, il rend justice à la bienfaisance dont les paysans russes aiment à faire preuve envers des condamnés. Jamais il n'a rencontré un convoi de prisonniers sans voir la ix)pulation lui apporter de l'argent et des vivres. Ce sont là des faits consolants pour l'humanité. Nous souhaitons, avec M. Barry, que le courant de la colonisation européenne vienne à se porter un jour sur ces pays trop dédaignés jusqu'ici; tandis que la Perse et la Chine dorment du sommeil de l'Orient, il est curieux de voir cette Sibérie, si mal famée, s'ouvrir aux progrès de notre civilisation; nous souhaitons aussi que des voyageurs occidentaux entreprennent à leur tour d'explorer ces contrées ignorées et de nous les faire connaître. La France, en particulier, ne manque pas d'écrivains capables de rivaliser avec M. Dixon; mais il serait difficile d'y trouver un publiciste aussi bien renseigné que M. Barry.