LES ÉCRIVAINS ANT.LAIS ET LA RUSSIE
la façon dont il les met en œuvre, il a rendu service aux Busses eux-mêmes; tout le monde ne peut lire les diverses monographies donl nous vtMions dindiquei' les pi-incipales. Grâce aux extraits ingénieux, à l'élégant résumé de l'auteur anglais, létude des problèmes les plus complexes devient accessible à la masse des lecteurs, et nous ne serions pas étonnés d'apprendre quelque jour (]u'il vient de paraître, soit à Pétersbourg, soit à Moscou, une traduction dun livre qui manquait l'iicore à la littérature nationale. M. Ralston s'était ilabord proposé de présenter en un volume l'abrégé du folklore de la Russie, contes, légendes, énigmes, proverbes, poèmes épiques et lyi-iques conservés par la tradition orale. Mais, ainsi ([uil arrive quand on se passionne pour un sujet et quon entreprend d'en examiner tous les aspects, l'auteur a vu Ihorizon s'étendre sans cesse devant lui ; bientôt il a dû restreindre ou plutôt diviser ses études. Il s'est attaciué tout d"abord à la poésie lyrique populaire, sans s'interdire toute lois les digressions qui lui paraissaient utiles; les contes et les épopées seront l'objet de deux volumes, auxquels nous souhaitons d'avance la bienvenue.
On sait quelle est la richesse et la variété d'inspiration de la poésie slave; il n'est guère dans la vie de circonstance à laquelle elle ne vienne s'associer. Le peuple russe, que certains ethnographes prétendent exclure de la (Camille slave, ne le cède au point de vue poétique à aucun de ses congénères. En vain les Tartares ont lait peser sur lui leur mam de fer; en vain la fatalité historique l'a plié sous le joug d'institutions contraires au génie de sa race. Plus les circonstances l'atlardaient dans la voie de la civilisation, plus il restait fidèle à la muse nationale. « Bien peu d'étrangers, dit avec raison
M. Ralston, connaissent à fond les richesses de cette poésie populaire. Un souffle de poésie court à travers la pensée et la parole du paysan russe; les chants qui le suivent dans la vie forment un véritable cycle poétique.... lis offrent un tableau fidèle des mœurs du peuple qui les chante : ils incarnent les sentiments de millions d'àmes, dont sans eux il serait bien difficile de pénétrer la vie intime. Ils accueillent le paysan à son berceau, ils embellissent les jeux de son enfance, les exercices de sa jeunesse; ils sont les interprètes de son amour. Ils abrègent les heures de travail ; ils égayent les instants du repos : ils accompagnent le conscrit qui part pour l'armée, la fiancée qui quitte le logis paternel, le cercueil qu'on descend dans la fosse. » Vous dites, s'écrie un poète slave, que notre peuple n'a point de civilisation! mais c'est lui qui chante pour nous et c'est vous qui chantez pour le vôtre.
Oui compose ces poèmes populaires? Nul ne i)eut le dire. A quelle époque remontent-ils? Personne n'en i)eut fixer la date. Tel fragment mythique semble une page arrachée aux Védas ; tel autre est postérieur à l'invasion des Tartares, peut-être même à Pierre le Grand. Les nuances qui distinguent les différents genres rendent les classifications assez délicates; il y a les chants de la danse, les récitatifs, les chants rituels ou mythiques, les chants des Cosaques, des brigands, des soldats, les épopées historiques. Dans les villes, la poésie dite littéraire a déjà étouffé l'inspiration primitive de la muse slave. Mais dans les campagnes de certaines provinces, la faculté créatrice existe encore. Dans le gouvernement d'Olonetz, dit Rybnikov, il n'est guère de personne qui ne sache traduire ses sentiments de douleur, soit en improvisant une complainte nouvelle, soit en adaptant