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un chant vieilli à de récentes circonstances. Voici par exemple quelques vers d'une jeune fille sur la mort de son cousin :
« Je me plains de ma mère — cjui ne m'a pas laissée aller malheureuse — chez lui, le chéri, le hion-aimé, — mon cousin chéri. — Triste je me serais assise — auprès de son lit de douleur. — Tristement j'aurais prié — mon cousin chéri de parler; — ])eut-étre m'aurait-il pai'lé, — m'aurait-il dit un mot secret — que j'aui-ais répété tristement à ma tante bien-aimée.
« Mallieiu'euse que je suis : j'aurais donné — à la mort, la mort rapide, — mon beau costume, — ma plaisante vie, tout mon trésor doré, sans y regarder. — Mais je n'aurais jamais laissé partir mon cousin.... »
Les Cosaques, aussi, improvisent tour à tour de guerrières épopées ou de tendres complaintes. Les luttes contre les Tartares, les exploits de certains chefs : Stenka Razine, Khmelnitsky, Mazep[)a, inspirent des poètes sans art, mais non sans talent; leurs chants sont comme un dernier écho de ces épopées du moyen âge qui célébraient naguère les richesses de Kiev ou les exploits de saint Vladimir. Le cycle d'Arthur ou de Charlemagne a son pendant dans le cycle héroïque de Kiev. Mentionnons encore les poèmes de Xovogorod-la-Grande, précieux par les lumières qu'ils jettent sur la vie et les mœurs de cette ancienne république.
De mènïe que, dans les épopées, la critique doit faire la part de la fantaisie et de la réalité, de même, dans les chants lyriques, on doit rechercher les traits qui caractérisent les moHU's intimes du peuple et ceux qui rappellent les traditions mylhologiciues de la race slave ou de la famille indo-européenne. A côté de ces antiques divinités dont les noms nous ont été conservés dans les
Chroniques ou dans les monuments, il y a dans la poésie populaire des Slaves tout un monde de demi-dieux et d'esprits que les progrès du christianisme et de la civilisation n'ont point réussi à chasser de la croyance populaire. Le loyer domestique est encore regardé par le paysan russe comme le séjour du Génie familier ou Domovoï. Pendant le jour, il se tient caché dans le grand poêle en briques qui occupe une partie de Vizba; pendant la nuit, il en sort et se nourrit des aliments qu'on a mis de côté pour lui. Il n'aime point à passer la nuit dans l'obscurité; il allume une torche de résine et va visiter les étables et les écuries; il monte les chevaux du paysan; il se promène sur ses chèvres. Il se montre parfois sous des vêtements d'homme. Sobre et industrieux, il veille sur la chaumière, sur le bétail et le mobilier. Quand une oie est sacrifiée à l'esprit des eaux, on a soin de mettre la tète à part et de la suspendre dans la basse-cour. Car le Domovoï est jaloux des autres esprits. Il sympathise avec les joies et les douleurs de la famille à laquelle il est attaché : quand un de ses membres meurt, on l'entend gémir et pleurer ; il annonce les malheurs par des soupirs et des sanglots. Si la guerre, la contagion ou l'incendie menacent le village, les Domovoï font retentir des cris d'effroi dans les prairies voisines. Ils aiment aussi à jouer de mauvais tours, et les paysans ont à souffrir de leur malice.
Ce que le Domovoï est pour le foyer domestique, la Rousalka l'est pour les ruisseaux et les étangs. Elle y demeure dans des grottes de cristal ornées d'or, d'argent, et de pierres précieuses. Elle disparaît à l'approche de l'hiver et ne se montre qu'au premier souffle du printemps. Dans les mois d'été, les Rousalkas dansent au clair de la lune, et la verdure des o-randes herbes révèle
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]a trace île hnirs pas; elles font croître ou dépérir les moissons: elles |)artairent Tenipire des eaux avec le \'odianoï que riiuaiîiuatiou populaire l'cprésente sous la forme d'un vieillard nu, à la panse arrondie, au front souillée de boue. Mainte jeune fille noyée dans la rivière proiVjnde est devenue l'épouse du \'odianoï. Bon compagnon au demeurant, il se plaît parfois à soulever des tempêtes qui emportent les ponts et les jetées des moulins. Il se laisse prendre dans les fdets des pécheurs et les décliir(> p<iur délix rci' le poisson (pi'ils lieniicnl emprisonné.
Les bois ont aussi leur génie : c'est le I.iiM hy; il se ])résente sous diverses figures dont quehpies-unes rappellent celles que le moyen iige prélail au démon; capricieux et fantasque, il protège toui' à Imir les loups et les troupeaux; ce n'est pas l'ouragan qui déracine les arbres et Ijouleverse les forets, c'est le Lieciiy en lutte avec quekpie ennemi invisii)le. Ouand il visite ses impém'"trables domaines, les bouleaux murmurent et les grands sai)ins ti'cmblent autour de lui : pendant la nuit, il dort dans fjuelcpie hutte perdue au fond des bois : si un chasseur attardé s'est emparé de cet abri, le Liechy l'attaque sous la forme d'un tourbillon, brise la porte mal jointe, enfonce les planches du lf)it: les arbres craquent et se brisent, la forêt s'ébi-aide jusque dans ses racines. Si, malgré ces avertissements réitérés, l'intrus persiste à ne point déguerpir, il périra égaré dans les fourrés, englouti dans les fondrières.
A ces êtres mythiques dont on peut retrouver la famille dans nos traditions indo-européennes, ajoutez les figures étranges de la fée russe Fiaba laga, de Kostieï l'Immortel, ajoutez les animaux fatidiques qui jouent aussi leur rôle ilans la vie [jopulaire, les unies des morts,
les merveilles de l'île Bouyane, la pierre Alatyr qui semble rappeler d'antiques légendes sur les vertus électriques de l'ambre jaune; étudiez les danses, les chants et les rites qui s'associent aux phases diverses de l'année solaire, aux événements de la vie, fiançailles, mariages, enterrements; pénétrez avec M. Ralston les mystères des énigmes et les formules de la sorcellerie, et si, comme le poète, vous regrettez le temps
ou le ciel sur la terre
Vivait et rayonnait dans un peuple de dieux,
vous remercierez le guide judicieux qui vous initie à ce monde, hier encore inconnu dans notre Occident, aujourd'hui dévoilé. L'habitude des méthodes rigoureuses, les procédés de la science comparative n'ôtent rien au charme des récits et des descriptions de M. Ralston. Si la langue anglaise est trop sèche, trop prosaïque pour rendre le charme délicat de la poésie slave, les nombreuses traductions qui accompagnent l'ouvrage ont au moins le mérite d'une extrême fidélité. Ce sont comme de bonnes photographies qui ajoutent au texte l'attrait de l'illustration. On comprend le plaisir que l'auteur semble avoir pris à composer son livre, et il est difficile en terminant de ne point s'associer au jugement qu'il porte sur le pays qui en est l'objet :
« J'espère, dit M. Ralston, n'avoir point donné une mauvaise idée du peuple russe. La nature de mon livre m'a conduit à parler fréquemment de ses faiblesses, à insister longuement sur ses superstitions. Mais ce n'est point sur des faiblesses communes en somme à l'humanité tout entière qu'il convient de juger une nation remarquable pendant tout le cours de son histoire par son respect pour la vieillesse, sa pitié pour l'infortune;
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un pouple qui, même sous ropprossion de resclavago. a su garder un sens si profond do loyauti^. un amour si ardent pour sa patrie. »
M. Dalslon arrive en somme aux mèmi'S résultats que M. Harr\ : son livre n'a pas encore obtenu les honneurs de la ti-adnrlion: il les lurrilerail à tous égards. Il importe d'appeler lattenfion sur des œuvres aussi conscieneieuses. Bien peu d'entre nous peuvent encore al)ordi'r la lîiissie face à face : ne négligeons du moins aucun des travaux qui sont de nature à nous éclairer sur elle; ap|)li(pu>ns-nous à les faire connaîti'e, en attendant (pic nous soyons en étal il'entreprendre nousmêmes des ouvrages dignes de rivaliser avec eux.
D'après les travaux don! la (iiu'slion slave a élr Tobjet en France, on serait leiih' Uo croire que les divers peuples slaves sont restés jusqu'ici indilTéi-ents à l'idée de leur race, que cette idée a été récemment inventée et répandui- en Europe par la propairande l'usse ou moscovite. Un ne niait pas des analogies incontestables de langue et de civilisation, mais on en restreignait la portée aux plus étroites limites; on n'admettait pas qu'il y eût eu jadis entre la Bohème et la Serbie, entre la Pologne et la Bohème, entre la i\ussie et les Slaves du Sud des rapports plus intimes que n'ont pu l'èti-e par exemple autrefois ceux du Portugal et de l'Italie, de l'Angleterre et de l'Allemagne. Assurément le principe des nationalités, l'idée de la race n'ont i)as joué en Europe, au moyen Age, et jusqu'au début de notre siècle, le rôle que nous leur avons vu attribuer dansées derniers temps; mais, il y a loin de la notion claire et complète de ce principe à l'ignorance absolue de toute solidarité entre des peuples de même origine et de langue analogue. 11 n'est pas étonnant que les traces de celte solidarité entre les nations slaves nous aient
échappé jusqu'ici; elles sont pour la plupart consignées clans des documents que nous dérobe soit Téloignement des pays où ils ont été publiés, soit l'ignorance des langues dans lesquelles ils ont été écrits. Mais les savants* slaves, intéressés à retrouver les titres de leur race, nont i)as négligé de remettre en lumière les témoignages divers qui attestent les rapports politiques, religieux ou intellectuels des peuples slaves, depuis le moment de leur apparition dans Thistoire. Si cjuelques-uns de ces érudits ont apporté à cette recherche plus d'enthousiasme que de véritable critique, et ont fait tort aux résultats de leurs investigations parles conclusions exagérées qu'ils en ont voulu tirer, d'autres, plus sages et plus modérés, se sont contentés de rassembler les textes, en laissant à Tnitelligence du lecteur le soin d'en déduire les conclusions. C'est ce qu'a fait par exemple, il y a quelques années, M. Bogisich ', auteur d'ouvrages estimés sur le droit slave, Serbe de naissance et aujourd'hui professeur à rUniversité d'Odessa. Dans un travail publié par les Aitnales serbes de Novisad (Hongrie), il demande pour les Slaves la création d'un Musée central, analogue au Musée germanique de Nuremberg. A ce propos, dans un appendice plus intéressant pour nous que la brochure elle-même, il a groupé une quarantaine de textes, la plupart inconnus avant lui et relatifs aux rapports des peuples slaves à différentes périodes de leur histoire. Vers la même époque, un savant de Prague, professeur à l'université de Varsovie, M. Perwolf, essayait de retracer systématiquement l'histoire de la solidarité,
1. M. Bogisich est aujourd'hui ministre de la justice au Monténégro et correspondant de l'.\cadémie des sciences morales
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OU, pour t'ii-e plus exact, île la miitualilé slave. La carrière de ces deux écrivains donue poui* ainsi dire une sanction particulière à <•(• principe de inulnalih" : nés tous deux chez des peuples dont le développement naturel est entravé par les nécessité de la politicpie austro-hong-roise, ils ont trouvé un accueil plus favorable, une situation plus digne de leur talent dans le vaste emijire des tsars. Aux documents qui nous sont fournis par ces consciencieux investigateurs, il faut joindre ceux que nous donne à l'article Slaves la grande Kncycloiiédie bohème publiée à Prague depuis plusieurs . années, sous la direction d'un homme d'Ktat éminent. M. Biegei-. Là se trouvent réunis et condensés dans une l'inquantaine de pages un grand nombre de matériaux que Ion chercherait vainement ailleurs; ils ont été rédigés par >L Perwolf, dont nous avons parlé tout à l'heure'. D'autre part, sous ce titre le Pamlavisme occidental, un publiciste polonais, .M. Ilofman, sest attaché à grouper tous les documents c{ui établissent les rapports historiques de la Pologne et de la Bohême pendant le moyen âge. Enfin, un savant russe, M. Pypine, dans son H/.s7otrc dea littcratin-cs s/f/iTs, nous fournit des éléments d'iid'ormation et de critique ilautant plus sérieux que l'auteui" est l'adversaire décidé de toute espèce de panslavisme, littéraire ou autre, et que son livre se termine par un véritable r(''(piisiloire contre ce qu"il appelle les rêveries et les fantaisies des panslavistes. Ainsi, par un hasard assez curieux, les quatre écrivains auxquels nous empruntons les principaux éléments de cette étude appartiennent aux quatre grands
l. Perwolf a développé cet essai dans un grand ouvrage russe. Les Slaves el leurs relations réciproques, i vol., 188i-03.
peuples slaves : lun est Serbe, l'autre Tchèque, le troisième Polonais, le dernier Russe ; leurs ouvrages, écrits dans quatre idiomes différents, se complètent, pour ainsi dire, les uns les autres, et sont, pour la première fois sans doute, signalés au public français
La race slave (et par ce mot j'entends Tensemble des peuples parlant les langues slaves) est aujourd'hui distribuée en six États différents, divisés en une douzaine de groupes, dont un seulement peut se tlalter d'être absolument indépendant '. Partagée entre trois religions et deux alphabets, elle est assurément bien loin de cette unité qu'elle a possédée dans une période antérieure et que certains esprits la croient appelée à recouvrer dans l'avenir. A l'époque oîi cette unité existait, avant que les divers groupes se fussent constitués, la race slave s'était déjà élevée à un assez haut degré de civilisation. A défaut de l'histoire qui se tait, la langue est là, qui nous apprend où en étaient la vie sociale, les institutions politiques et les arts des Slaves avant qu'ils se fussent étendus et dispersés de la Baltique au Danube et du Volga aux monts de la Bohême. Ce témoin irrécusable nous atteste un état social déjà fort développé et dont on peut retrouver les traces dans les institutions ultérieures des différents groupes. Mais la philologie est un moyen d'information tout moderne et fort insuftisant à bien des points de vue, car il peut amener à des résultats contraires à la réalité des choses. Nous savons, par l'exemple de notre malheureuse Alsace, que
d. Ceci était écrit en 1873.
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la langue ne sullit pas à caractériser la nationalité; nous savons que la nationalité n'est pas un phénomène fatal, mais l'expression et la résultant!' d'un choix librement consenti.
Le témoignaufe de Ihisloire proprement ilite a donc liit'u plus de poids aupi-ès de nous que celui de la philologie. Or, il s'agit (h; voir si. aux différentes époques, li's divers peuples slaves ont eu, suivant l'expression du <lroil romain, la constante cl prrpHueHe volonté d'apparli-nir à leur race et non pas à une autre; s'ils ont en ridée de cette solitlarilé, si souvent invotpiée par les puidicistes modei'nes. Guidés par les écrivains (pic nous venons de citer, nous interrogerons tour à tour le témoignage des chroniqueurs, des grammairiens, des littérateurs et des hommes politiques. Les chroniqueurs, échos fidèles des 0|)inions de leui- temps, nous diront ce (pie pensaient leurs contemporains sur leurs origines; les grammairiens, moins naïfs et plus subtils, représentent les théories rélléchies d'une science encore incomplète, mais cependant intéressante à consulter; les hommes politiques font sortir l'idée du domaine de la légende ou de l'érudition, pour en tenter les ajjplicalionsdans la réalité. Lue opinion qui s'appuie sur leur triple témoignage n'est point assurément un l'ait de hasard, que l'on peut se contenter de noter en passant. Il ne s'agit point d'ailleurs pour nous de combattre ou (le justifier les idées panslavistes ; nous voulons simplement en rechercher le développement, en exposer la genèse, pour employer un de ces mots dont la science a tant abusé. Ce travail a un intérêt purement spéculatif : une fois orienté dans le détail des fait's peu connus qu'il s'agit d'exposé ici, le lecteur saura bien en déduire les conséquences.
Commençons par les annalistes. Le premier en date est le moine anonyme connu sous le nom de Nestor, le père de l'Iiisloire russe, le Grégoire de Tours de la Russie. Sa Chronique s'ouvre par un préambule célèbre et reproduit par tous les chroniqueurs russes jus(]u"au xviii'^ siècle. Dans ce préambule, écrit aux environs de l'année HOO, Nestor raconte tout au longla généalogie de la nation slave : « Parmi les soixantedix langues ou nations issues de Japhet, dit-il, figurent les Slaves. Ils se dispersèrent par le monde et prirent des noms différents, suivant les lieux qu'ils occupèrent : les uns s'appelèrent Moraves, les autres Tchèques, les autres Croates, Serbes et Corutanes (ce sont les Slovènes ou Slaves d'Illyrie) ; les autres Lekhs, les autres Polanes, Drevlianes, etc. Ainsi se partagea la nation ou langue slave, et l'écriture qu'elle a adoptée s'appelle écriture slave. » Un autre passage est encore plus décisif. Racontant à sa façon les origines du Christianisme, le moine écrit : « Andronique, l'un des disciples de Jésus-Christ, est l'un des apôtres de la nation slave, car il alla en Moravie; l'apôtre Paul enseigna aussi dans ces pays; il visita l'Illyrie; or, du temps de saint Paul, il y avait des Slaves en lUyrie; c'est pourquoi saint Paul est l'apôtre de la nation slave à laquelle nous appartenons, nous Russes; il est donc notre apôtre à nous Russes, puis(|u'il a instruit la nation slave. » En Roliéme, les chroniqueurs latins ou tchè(|ues. sans être aussi précis que Nestor, prés(>ntent des idées analogues. Ainsi, le chroniqueur latin Cosmas, |)eu suspect de slavomanie, appelle les Tchèques des Slaves; au xiv^ siècle, le rimeur Dalemi! ne connaît pas l'existence des Slaves, mais il rattaclie les Tchèques à la nation serbe, et nous savons d'ailleurs que ce mot serbe
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est synonyme des/«re. Trnioin, pour ne pas citer d'autres arguments, le nom des Sorabes ou Slaves balliques, identique à celui des Serbes qui, aujourdluii encore, représentent la race slave dans le midi de rKiiiope. LU peu plus tard, Pulkawa, remontant au déluge, comme la plupart des annalistes ses confrères, raconte que les Slaves (juittèrent la four de Babel pour aller occu{)er la Bulgarie, la Dalmatic, la (Croatie, l'Istrie, la Carniole, la Bohème, la Pologne, les pays de l'Elbe et la Russie. En maintes circonstances, le nom de la ract^ ou celui de tel ou tel peuple sont indilVéremment substitués l'un à Tautre. Ainsi, dans les légendes des saints bohèmes, par exemple dans celle de saiat Procope, le mot slovcnski/, slave, sert aussi bien que le mot czech k désigner la nationalité du héros. Saint Adalbert de Prague dit : Slovienin jsem, je suis Slave. Un manuscrit du xv° siècle appelle de même saint Jérôme, le grand traducteur de la Vulgale, un saint slave, en se londaid sur la tradition qui voulait que la Pannonie. où il est né, l'ùt, dès le iv siècle, occupée par les Slaves qui l'habitent aujourdliui. Les mêmes idées se rclrouvenl riiez les écriv.iins de la lU'iiaissaiice, notamment chez le célèbre ciii'oiiiqueur Hajck de Liboczan : lui aussi, il fait descendre les Slaves de Japhet. et leur assigne en partage les pays serbes, bulgares, croates, valaques, russes et moscovites. Notons ce dernier mot: une théorie contemporaine a essayé de nier aii\ Russes de Moscou la nationalité slave, et de ])iéleiKlre qu'ils se l'étaient attribuée dans un but de propagande politique. Ilajek ne songeait point à la leur contester. Le même écrivain signale la parenté de deux frères. Tchekh et Lekh, auxquels se joindra plus tard un troisième, Rus. Ce sont les fondateurs légendaires des trois grandes nationalilés slaves.
Au .\vin° siècle, cette triade symbolique est tellement chère à l'imagination populaire, quelle se retrouve même dans les livres d'éducation rédigés par les Jésuites de Bohème, dont la plupart s'étaient cependant donné pour mission d'extirper de ce pays la nationalité slave. Parmi les Pères de cet ordre, il y en eut un, le jésuite Balbin, qui, passionné pour sa langue maternelle, entreprit de l'arracher à l'état déplorable où l'avait jetée l'oppression germanique. Dans sa Di>!Sf'rtalio)i apologétique pour la l'ingue bohème, il énumère avec complaisance tous les pays où se parle la langue slave [Ibujua slavonica). Remarquez bien qu'il ne dit pas les langues slaves. Certes, Balbin n'avait point la moindre idée du panslavisme l)olitique; il ne se doutait guère qu'un jour une assemblée française verrait une manœuvre politique dans cette rubrique Chaire de langue slave, sur les affiches du Collège de France ^ « La langue slave, dit Balbin, est aujourd'hui la plus répandue de toutes celles qui existent; elle s'étend de la mer Adriatique jusqu'à l'Océan glacial; elle est parlée en Istrie, en Dalmatie, en Croatie, en Hongrie, en Bosnie, en Bohème, en Moravie, en Silésie, en Lusace, chez les Lithuaniens, les Ruthènes, dans une partie de la Prusse, chez les Russes et les Moscovites, dont l'empire est immense. 11 n'y a, dans le monde entier, aucune autre langue avec laquelle on puisse, en changeant seulement le dialecte, parler à tant de peuples et de nations. » Ajoutons encore, avant de quitter la Bohème, qu'au xvii^ siècle, un professeur de Prague, Sudetin, entreprenait de démontrer que les
1. En 1868, la chaire de langue et littérature slave du Collège de France a vu changer son nom en celui de chaire de langues et littérature d'origine slave, sous le prétexte puéril que le titre primitif favorisait la proi>agande panslaviste.
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Tclit''(|iies tk'ScendaiiMit drs Russes ou Ho\()lans,et soutenait à ce propos une vive pol(''nii(ju<' cduti-i' dautres écrivains, qui les rattachaient aux Croates.
Même langage chez les chroniqueurs polonais. Au xii° siècle, N'incent Kadhibok altriijue à un cei-lain Vandalus les origiucs de la race slave, ((ui occupe, suivant lui, la quatrième partie de IKurope, toute la Russie, jusqu'à rOrienl. la Pologne, la plus gramle de toutes les contrées, la l5olième, la Moravie, la Carinlhic, la Croatie, la Bulgarie. Dlugosz, l'historien du w siècle, lait descendre de la plaine de Sennaar le i)ère de tous les Slaves, et Kronierius (xvi'' siècle) fait rentrer dans la famille slave, non seulement les habitants dr la Dalmatie, de Flllyrie, de l'istrie, des Carpalhes, d(> la Hongrie, mais aussi les Bulgares, les Serbes, les Croates, les Russes, les Moscovites, les Lusaciens, les Moraves et les Polonais. Assurément, ce n'est pas la méthode critique moderne, ce n'est pas l'étude raisonnée de la craniologie et de la linguistique qui amènent des écrivains aussi divers à des résultats aussi parfaitement identiques: il n'y a dans tout cela ni propagande poli- (juc. ni émissaires, nj académies. La tradition dune part, la ressemblance frappante des idiomes de l'autre, voilà les éléments sur lesquels s'appuient les chroniqueurs russes, tchèques ou polonais.
Chez les Slaves du Sud, les historiens nationaux font à peu près défaut pendant le moyen âge, et, d'ailleurs, leurs annales se fondent si vite avec celles des nations voisines et conquérantes qu'ils ont à peine le temps de les écrire. Cependant, il ne faudrait pas croirç que la conscience de la race soit étouffée chez rux par la difficulté des circonstances; la religion qui leudrait à l'abolir chez les populations du rite latin, renlretient et
la développe chez cerix du rite grec orthodoxe; ils retrouvent dans la langue même de leur liturgie lidée de leur nationalité: cette langue, ils rappellent toujours sloviensky. le slave. Dans leur nom même, beaucoup de ces tribus portent celui de leur race. Ainsi, les habitants de la Styrie. de la Carinthie et de la Carniole sappellent Slovinci, ceux qui vivent entre la Save et la Drave. Slaionci i Slavons et Esclavons). en Dalmatie. par opposition aux conquérants italiens, ils se nomment le peuple slave (il popolo slavo), et ils donnent leur nom à ce fameux quai de Venise, cette rive des Esclavons où vont aborder leurs vaisseaux, quand ils arrivent dans la ville des doges. Au début du xvii»^ siècle, un Dalmate, Orbini, écrit un li^Te sur le royaume des Slaves » ; en tète de cet ou^Tage il traduit à peu près mot à mot le passage du Polonais Kromerius, que nous avons cité tout à rheure. En toute circonstance, il emploie les mots de Ungiia slava, nazione slava. « La nation slave est, dit-il. la plus grande de toutes celles qui existent; la langue slave s'étend de la mer Caspienne jusqu'à la Save, et de la mer Adriatique jusquà la Baltique. En tous ces pays se trouve la nation slave. > Ce n'est pas seulement la notion théorique de l'unité de langue qui domine chez certains écrivains, quelques-uns devancent, pour ainsi dire, la fameuse formule allemande : So Weit die deiitsche zitiige klingt -. Ils sont convaincus qu'un ouvrage écrit dans l'un des dialectes slaves aura chance d'être
1. Il rer/no degli Slavi hoggi cor rot lamente delti Schiavoni Pesaro, 1601, in-4.
Il est curieux de noter que cet ouvrage, d'ailleurs assez faible, fut traduit en russe et publié en 1722. à Pétersbourg, par l'archevêque de Novgorod, Théophane Procopovitch.
2.« L'Allemagne s'étend partout où résonne l'idiome allemand».
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lu chez tous les peuples de la race. Ainsi, un bénédictin dalniato du xviii* siècle écrit en tête d'une Vie de saint Benoît : « Jai rédigé cet ouvrage en langue slave (slovinski) pour embellir, par cette biographie, notre langue, qui est la plus répandue de toutes, et qui s'étend des rives de la nier Adriatique à celles de la mer Glaciale, et des frontières de rAllemagno aux bords de la mer Noire ».
Si les Slaves du Sud l'ournisscnt moins de témoignages à la thèse que nous soutenons, en revanche, c'est l'un d'entre eux, le Croate Krijanitch ', qui, le premier, a formulé avec netteté la solidarité des peuples slaves, et tiré les conséquences politiques de cette solidarité. La figure de Krijanitch mérite de fixer un instant notre attention. Né en 1617, en Croatie, il fit ses études à Vienne, puis à Bologne, et fut ordonné prêtre catholique: il séjourna longtemps à Bome et y étudia, surtout, les moyens de ramener à l'unité les deux Églises greccjue et latine: la liturgie slavonne fixa spécialement son attention. A Bome. il écrivit un livre sur les schismes, avec cette épigraphe : « 11 n'y aura pas deux nations, ni deux royaumes, mais il n'y aura qu'un seul troupeau et cpiun seul pasteur ». Ce fut sans doute ce zèle pour l'unité de la foi qui l'entraîna en Bussie, sous le règne du tsar .\lexis; à ce zèle se mêlait la passion des travaux linguistiques et historiques : « On me reproche, dit quelque part Krijanitch, d'être errant et vagabond, mais je ne mérite pas cette accusation, car je suis venu chez ma nation et dans ma propre patrie; je suis venu dans le seul pays où l'on puisse apprécier
I. J'ai consacré une iiolice spéciale à Krijanitch dans mes Nouvelles Etudes slaves. (Paris. Leroux. 1880).
et utiliser mes travaux.... En toute autre partie du inonde, plutôt qu'en ce royaume, je serais errant et étranger. » Un peu plus loin il nous apprend qu'il est venu en Russie pour y répandre ses travaux sur les langues slaves, grammaires, dictionnaires et autres, et aussi pour y écrire l'histoire des peuples slaves. Outre quelques livres en latin, Krijanitch a écrit en russe, ou plutôt dans le slavon corrompu du temps, un grand ouvrage que M. Bezsonov a publié, en 1859, à Moscou, sous ce titre : L'Empire russe au XVIl^ siècle. Ce titre, imaginé par Téditeur, n'est pas absolument exact; car Krijanitch ne s'occupe pas seulement de la Russie, mais des Slaves en général, il se montre Tort avancé pour son temps dans l'étude de la question slave; à maintes reprises, il constate avec douleur l'état d'abaissement du peuple slave, divisé en nations diverses et dont une seule, la Russie, est arrivée à un développement autonome. 11 manifeste une haine profonde pour les Allemands, auxquels il attribue, non sans raison, tous les malheurs de sa race. Sans insister sur les chapitres spécialement consacrés à la Russie, à ses institutions, aux moyens d'y développer le bien-être, nous citerons spécialement les passages qui se rapportent à l'idée même de la race slave. Le chapitre vu de l'ouvrage est particulièrement remarquable '. C'est un dialogue entre un certain Boris, qui représente la Russie, et un nommé Hervoj, un Slave quelconque; ils s'entretiennent de la barbarie que certains peuples reprochent aux Slaves. « Souvent, dit Boris, souvent, frère Hervoj, j'ai médité
1. Pendant un séjour à Moscou, M. Ueszonov, qui lu-épare, en ce moinenl, un travail fort curieux sur Krijanitch, a bien vouhi mettre à ma disposition le manuscrit autographe du curieux ou\Ta!,'c qu'il a eu la l)onne fortune d'éditer.
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sur la Irisle situalioii ilc uolrr nation slave, ([iii coiuiilc six peuples : \os Husses, les Lekhs, les Tcliè([ues, les Bulgares, les Serbes et les Croates, et je considère comment nous sommes mépris(''s par toutes les nations: les unes nous oITensent avec acharnement, les autres intus nié|)risent; d'autres nous exploitent et (l«'>vorenl nos biens sous nos yeux, et, ce qu'il y a de jilus blessant, nous insultent, se mo(|uent de nous, nous détestent, nous ap])ellenl liarl)ares et nous rangent idutôt parmi les animaux que parmi les hommes. » llervoj explique à Boris les causes de ce d«''dain ; il les trouve dans la maladresse des Slaves, dans leur facilité à s'incliner devant les étrangers. Le mal des Slaves, (.lit-il, c'est d'être trop hospitaliers (xcnomanes), et il cite les épithètes injuiieuses que les autres nations donnent aux Slaves, la larilité avec knpielle on exagère les défauts qu'ils <jnl. ou on invente ceux qui n'existent pas. 11 fait du reste, lui-même, avec une grande franchise, le procès de sa race, il lui repntche tro|) de penchant à la paresse, une civilisation inférieure à celle des autres peuples européens, une tendance à boire et à dépenser, de la cruauté envers les inféi-ieurs, la mauvaise organisation du pouvoir, anarchie en Pologne, despotisme en Hussie. une fa(ilit('' (h'-plorabh,- à s'allier aux jx-uples voisins contre leui-s propres fières. « Dans notre naïveté, dit-il. nous nous hussons enguirlander, nous eoml)attons pour les autres : nous nous (l(''li>sloiis eidre nous: nous croyons en tout les étrangers, nous faisons paix et amitié avec eux et nous avons honte de notre nation. Nous nous mettons, sans réflexion, à leur remorque et nous nous querellons, sans cesse, entre nous. » C'est surtout cette affection pour les étrangers que llervoj blâme chez ses compatriotes. « Les étrangers, dit-il, se
nourrissent île la sueur des Slaves, vivent chez eux, se moquent d'eux à leurs dépens. Non seulement les Slaves se laissent piller par les étrangers, mais encore ils les appellent pour se l'aire gouverner par eux, comme, par exemple, les Russes c}ui jadis ont appelé chez eux les Yarègues, les Polonais qui vont chercher des rois à tous les bouts du monde. Oui pourrait compter tous les affronts que les Polonais ont eu à supporter pour avoir appelé des souverains étrangers? On en ferait de gros livres; il y a moins de honte à être comme les Serbes et les Bulgares soumis aux Turcs par la conciuête. S'il faut choisir un souverain, c|u'on le choisisse parmi les hommes de la nation slave : que ce souverain, lui-même, marie ses filles à des souverains de race slave ou à des nobles du pays. » C'est surtout contre les Allemands que Krijanitch exhale sa colère. « Ils nous ont, dit-il, chassés de régions tout entières, de la Moravie, de la Poméranie, de la Silésie, de la Prusse. En Bohème, il ne reste plus que peu de Slaves dans les villes; en Pologne, toutes les villes sont pleines d'étrangers et nous sommes leurs esclaves; c'est pour eux que nous labourons la terre, pour eux que nous faisons la guerre, et eux ils restent à banqueter dans leurs maisons et nous traitent de chiens et de pourceaux. Ils ont, par leurs attaciues et leurs injures incessantes, réduit beaucoup de Slaves qui vivent parmi eux dans une situation désespérée, si bien qu'ils ont honte de leur langue et de leur race et se donnent pour être d'une autre nation. Les Allemands, après s'être introduits dans tous les États slaves, sont furieux de n'avoir pu encore réduire en leur puissance l'empire russe, que Dieu a toujours préservé de leur joug. Aussi, de tous les Slaves, ils détestent surtout les Russes, leur font tout le mal pos-
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sil»le el rL'i)aiiil(Mit sur eux !<•> liriiil> l<'s plus iiilViiiics. Ils sont arrivés à les laire absoluinent mépriser en Europe. Pour les diviser, ils sèment sans cesse entre eux des sujets de dissensions intestines. Il faut cepenchiiit remarijuer que nous. Russes et Polonais, nous sommes des peuples d'une même langue, enfants d'un même père; il ne peut y avoir, pour la Russie, de plus grand bonlieur tiu'une concorde fraternelle, régnant entre les deux peuples. » Cette haine des Allemands est porlét\ chez Kiijanilch. au plus haut point : « 11 faut les fuir, dit-il, comme des dragons et des diables ».
Il n'est pas moins acharné contre les Grecs, dont le schisme a été la cause de tant de luttes. Il déplore profondément ce chisme et le rôle qu'il joue dans l'histoire des Slaves. En matière politique, Krijanitch est partisan d'un régime essentiellement autoritaire . analogue à celui qui existait de son temps en Russie; il considère, non sans raison, comme déplorable le système d'anarchie permanente des Polonais; le vrai rôle de la Russie, suivant lui, n'est pas de s'étendre sans cesse vers le Nord et l'Orient, mais de descendre vers la mer Noire, de domi)ter les Tartares de Crimée, de s'em|)ai'er de Perecop et de marcher contre les Turcs pour délivrer les Slaves qu'ils tiennent sous leur domination : « Autrefois, dit-il, en un langage quasi prophétique, sous les empereurs grecs, nos ancêtres soi'tirent île la Russie, s'avancèrent vers le Uanul>e et occupèrent la Rulgarie, la Serbie et la Croatie. Mais ils ne surent pas conserver luie bonne organisation, ils se querellèrent; c'est pourqu(»i ils perdirent leurs cnuipirtcs el l()ud)èrful sous la puissance d'autres nations. Lue autre partir de la nation slave s'établit autour de la mer Ralti(iue, dans la Poméranie, la Pologne, la Silésie, la Rohéme et la
Moravie: mais, à cause de leurs dissensions, de leurs rai)|)orls et. de leurs mélanges avec les Allemands, ils tombèrent dans un honteux esclavage, ils se corrompireid à un tel point que, maintenant, ils ne sont ni Slaves ni Allemands. Ensuite, les Allemands nous chassèrent (nous, c'est-à-dire, les Slaves) des villes de Poméranie, de Prusse, de Livonie et de toute cette mer, aujourd'hui allemande, jadis slave. Puis, à cause de nos péchés, nous avons été rudement châtiés par un peuple sauvage. Les Tartares ravagèrent la Russie et la Pologne et firent cruellement souffrir notre nation. Ensuite vint le temps où les péchés des Tartares furent à leur tour punis et leur orgueil brisé, afin qu'ils ne détruisissent pas entièrement le peuple russe et i)olonais. Alors, Dieu donna le succès au prince Dmitri Ivanovitch Donskoï, et, plus tard, au tsar Ivan Vasilievitch; ils chassèrent les Tartares de la Russie, de Kazan, d'Astrakan et de la Sibérie. Ainsi, par la grâce de Dieu, nous nous sommes de nouveau agrandis. Mais, tandis que nous avancions vers l'Orient, nous reculions du côté de l'Occident: car les Allemands nous ont chassés, non par force, mais par ruse, de toutes les rives de la Baltique, et le peuple éta])li sur le Danube (les Bulgares) a déjà perdu sa langue et n'a plus de souvenirs slaves, comme ici en Russie. C'est i)Ourquoi, vers toi seul, ô grand Tsar! se tourne la grande nation slave ! Daigne l'occuper, comme un père, de tes enfants dispersés, pour les rassembler! Efforce-toi de rendre la raison à ceux qui sont séduits par les mensonges des étrangers! Beaucoup d'entre eux sont comme enivrés par un breuvage magique, au point de ne plus sentir les affronts que leur infligent les étrangers; ils ne connaissent point leur honte, au contraire, ils s'en réjouissent et la recherchent, ils appellent
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eux-mêmes des maîtres et des rois élraiiii-ers. Toi seul, <> Tsar! nous a été donné de Dieu poui- veiiir en aide aux Slaves du Danube et aux autres....
« Les Slaves du Danube ont depuis lonirtemps perdu non seulement leurs royaumes, mais encore toutes leurs lorces, toute leur raison: ils ne peuvent par eux-mêmes se délivrer; il leur tant une force exlérieni'c piuir les remettre sur leurs piotls et les faii-e rcidivr au sein des nations. Toi, Tsar, si tu ne peu.x. dans le l('iii|»s [trésenl, les aider à se rélormer complètement, si lu m- peux amener le royaume à son premier état, lu pi-ux du moins corriger la langue slave dans les livres: tu peux, par des livres appro|)riés et raisonnables, ouvrir les yeux pour <prils conimencenl à savoir où est Thonneur et à réiléchir sur leur situation. Ensuite, les Bohèmes et les Polonais sont tondues dans la même misère «pie les Slaves du Danube: ils ont perdu leni- royaume, leur lanuui'. leur raison. Sans doute les Polonais se vantent dune oudjre trompeuse de royauté et de liberté illimitée: néanmoins, le monde sait que les Polonais ne peuvent sortir par cux-niémes de leur miséiv, mais (piils ont besoin d'une force extérieure pour se remettre sur leurs pieds. Ouant à la PouK-ranie, à la Silésie, à la Bohême, à la Moravie et aux villes de la Baltique. jadis slaves. Hambourg, Lubeck, Danzig. Riga et autres, il est inutile de songer à les reconquérir. Car il faut remarquer qu'il arrivr bien rarcnu nt (ju'uii p<'U|)lc revienne dans les pays quW a jadis perdus. Ainsi, nous autres Slaves, nous devons renoncer aux terres et ports de la Balti((ue; au contraire, il faut nous étendre vers la mer Noire et vers ses rives, bien plus utiles pour nous ([ue celles de la Baltifiue.... 0 Tsar! lu lims en main la verge nn'rvfillcusr de Moïse et lu peux accom-
plir de grands miracles; tu as une complète autocratie, tu es absolument obéi par tes sujets; tu peux, avec l'aide de Dieu, non seulement venger et illustrer cet empire, mais toute la race slave, tu peux obtenir les étemelles bénédictions de la race slave. »
Ce sont là assurément de curieuses paroles; elles tracent pour ainsi dire à la Russie le programme de sa politique slave, programme qui a déjà été en partie réalisé; Krijanitcli signale les plaies ijrolondes de la Pologne et prédit sa cliute prochaine; il se trompe, il est vrai, en ce qui concerne la Bohème, il la regarde comme un pays i)erdu pour les Slaves. Mais la Bohème était tellement accablée à Tépoque où écrivait Krijanitch, il a fallu pour sa résurrection un tel effort de volonté et de persévérance cjue l'on doit excuser notre auteur de n'avoir prévu ni cet effort, ni cette résurrection.
Il ne faut d'ailleurs pas s'exagérer la i)ortée pratique de l'ouvrage auquel nous avons emprunté les citations qui précèdent. C'est un accident isolé dans l'histoire de la littérature ; le manuscrit resta inconnu jusqu'au xix« siècle; si quelques contemporains en prireid connaissance, ils le considérèrent sans doute comme une rêverie d'utopiste. M. Pypine, l'adversaire le plus acharné du panslavisme, suppose que le tsar Alexis fut choqué des idées de Krijanitch, et que pour se débarrasser de ce rêveur, il l'exila en Sibérie. Le biographe croate de Krijanitch attribue avec plus de raison cet exil à quelque tentative maladroite de propagande catholique.
Les Slaves du Sud eurent, comme nous l'avons dit, ])eu d'historiens nationaux; en revanche, la Dalmatie vit lleurir aux xvi'', xvii'' et xviii*^ siècles, toute une école poétique, imitatrice et rivale de l'école italienne. Les œuvres des poètes dalmales se rattachent généralement
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au îjrrand coiirnnl il<' la lilti^raliu'f occidnilalc: arannioins, inalirré Trclal <lr la civilisation vriiiliiMiiic, malgré !<• pali'iotisinc local «[iii U's inspire, ils oui la notion de la rate slave et ne négligent pas d'en célébrer la grandeur. Ainsi, Gundulic (ou Gondola), l'auteur de la grande épopée ragusaine du xviii'^ siècle, VOsmanide, fait dOrphée un poète slave, et déclare » qu'il a laissé ses cliants à sa race pour célébrer les hauts faits des héros slaves, d'Alexandre le Serbe (c'est-à-dire Alcxandic de Macédoine . des Nenianias. des Mai'ko-Kralievich. des Sigisniond de Pologne, des Jagellon et des IJalhory ». Palmotic ou Palmota, dans sa Chi-istiadc. Iirilhuili- amplilieation du poème classiques de Vida, annonce qu'il veut chanter le Christ dans cette langue slave qui résonne des bords de lAdriaticpie à ceux de la mer Gla- <iale. Son frère. Georges P;dmotie. dédiant la Clirlstiade au cardinal lîarheriiii. lui i-aitpelle ([ue la langue illyrieiuie ou slave est la |)liis n-iiaiidiie de toutes celles en lesquelles on invoque le Christ : < Cesl, ajoule-l-il, une langue élégante, abondante, magnillque et par ces qualités mêmes essentiellement propre à la poésie. L empereur Charles IV, dans sa Bulle d'Or, estime que lélude de cette langue est nécessaire aux princes romains'. » Gr. ce n'est pas le dialecte dalmate. mais l.i(Mi le tchèque que Charles IV recommande aux princes du Saint-Kmpire . Mais Georges Palmotic idenlifie lidiome il;iIiM:ile ;i\cc le liolièiiie. et ne croit \):\< niéiiie utile de <i;jii,iler les iliilV'rences qui les séparent, tu peu
I. . Impriniis elcfrans est et copiosa.... Denique imliilis imiiriniis et magnis rebiisge renctis iiala est ut iiierilo in ilto aureo Caroli IV imperatoris diplomate iiiter artes principitHis romanis necessarias recenseatnr. •■ Krhliaila, etc. 1*. vin, ii Za- L'relHi. 18.j2.
plus tard, chez le plus populaire des poètes dalmates du XVIII*' siècle, chez le franciscain André Kacic Miosic, nous voyons reparaître la légende du testament d'Alexandre qui figure chez certains chroniqueurs polonais : il lègue à la race slave toute la Grande-Sarmatie, la glorieuse Bosnie, la Dalmatie, la Moscovie, la Pologne, la Bohême, la Hongrie.... Chez tous les écrivains dalmates — et nous en pourrions citer encore d'autres, — les mots slave et illyrien (slovinski, illirski) sont constamment termes synonymes. Ils ne paraissent même pas distinguer la race de la nation; la grandeur de la race les console, pour ainsi dire, de la petitesse ou des misères du groupe auquel ils appartiennent. Ainsi, les poètes dalmates précèdent et annoncent, dans une certaine mesure, les poètes panslaves du xix'^ siècle, les Bohèmes Kollar et Czelakovsky, le Slovaque Stur. le Russe Khomiakov '.
Si les chroniqueurs, les historiens, les poètes ont eu par suite de je ne sais quelle tradition, de je ne sais quel instinct mystérieux, la notion toujours présente de la solidarité des peuples slaves, il est évident que les grammairiens et les philologues ont dû, de bonne heure, se préoccuper de la solidarité des langues. La grammaire comparée est une science moderne; il n'en est que plus curieux de voir les grammairiens des divers groupes deviner des analogies que la science déterminera plus tard avec précision , affirmer l'identité
1. Voir l'étude sur Kollar et la poésie panslaviste dans Russes et Slaves {["' série).
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liidionu'S parlés sous tics latitudes et des climats bien éloignés, célébrer l'unité de la langue slave. Presque toujours ils la considèrent comme une langue une, divisée en plusieurs dialectes, à l'exemple du grec ancien, dont la littérature garde sou unité, sous la diversité des idiomes de l'Attiqite et de l'Ionie. de la Doride et de ri*2olie. Les grammairiens n'apparaissent qu'à répo(nic de la Renaissance. Au xvi'^ siècle, Jean lilahoslav, en Bohême, énumère les dilTérents dialectes du slave, le tchèque, le polonais, le russe, le moscovite : € Quel est, dit-il, le premier de ces dialectes? C'est ce sur ipioi il est inutile de distiuter, car de telles choses sont pleines d'incertitudes et d'erreurs. Qui pourrait l'aiic une ré{)onse juste et acceptable également poui' tous?... Il nie paraît utile, dit-il ailleurs, (juand on sait un des dialectes, d'apprendre les autres; par exemple un Bohême qui entend les autres dialectes comprendra bien mieux les origines, les mutations, les dérivations, les signilications des mots. » Un autre grammairien contemporain appelle la langue bohème la Heur la plus noble de la langue illyrienne (ou slave) et affirme qu'aucune langue n'est parlée sur une plus grande étendue de terrain.
Parmi les peuples slaves, les Polonais ont constitué de bonne heure une puissante individualité. On pourrait croire que le sentiment de cette individualité, joint h leur penchant bien connu })Our les études classiques et le latinisme, a effacé chez eux la notion de leur origine slave; aujourd'hui, par exemple, ceux qui ont intérêt à calomnier les Polonais affectent de voir en eux les renégats de la race slave. Il n'en est rien. Dans plus d'un texte littéraire du .xvi'^ siècle, le mot slave est employé comme synonyme de polonais, et les rapports du polonais avec les autres idiomes slaves sont soigneusement
étudiés. Parmi ces textes, le plus curieux est celui de Lucas Goruicki, dans son livre intitulé le Courtisan polonais {Dworznnin Polski). C'est un dialogue entre quelques gentilshommes i)olonais : i Messeigneurs, il faut, dit l'un d'eux, (jue vous sachiez que notre langue n'est pas ancienne par elle-même; mais qu'elle est née, il y a peu de temps, du slave. Toutes ces langues, le polonais, le tchèque, le russe et le croate, le bosniaque, le serbe, le bulgare et bien d'autres, n'étaient d'abord qu'une seule langue slave, de même qu'il n'y avait qu'un seul peuple slave.... Ainsi donc, quand un gentilhomme ne trouve pas de mot polonais, il fera bien d'emprunter à la langue bohème plutôt qu'à toute autre, car cette langue est considérée chez nous comme la plus achevée. Mais si le mot tchèque est trop difficile, et que le russe, le croate ou le serbe soit plus facile à comprendre pour un Polonais, il faudrait l'emprunter sans hésitation. » Si les écrivains polonais avaient toujours suivi ce principe, leur langue se serait moins corrompue qu'elle ne l'a été depuis, sous l'influence du latin jésuitique ou du français.
Vers l'époque oîi Gornicki écrivait son Courtisan polonais, le grammairien Bohoricz publiait la première grammaire du dialecte slave qui se parle en Carniole, en Istrie et en Carinthie; Bohoricz appartient à ce petit peuple Slovène, le moins connu peut-être parmi les peuples slaves, qu'on désigne parfois sous le nom d'Illyrien. La littérature slovène n'a commencé à fleurir qu'à l'époque de la Réforme ' ; elle a débuté par des i)ublications bibliques; Adam Bohoricz, recteur de l'école provinciale de Lublania (Laybach), fut le premier gram-