‹ Le monde slaveChapitre 62 sur 67 · Voir plus haut Les Slaves du Sud et leur littérature · texte numérisé non relu

Voir plus haut Les Slaves du Sud et leur littérature

mairien de cette littérature naissante; il fut chargé, par les États de la Carniole, de surveiller riniprcssioii di- la Bible Slovène, qui se publiait à \Vittemi)erg. Cest dans cette ville qu'il édita lui-niénie, en 1581^, son essai sur la littérature carniolienne', ouvrage doù l'on peut, liit le titre, fort long, suivant l'usage du temps, tirer facilement la connaissance des langues moscovite, ruthène. polonaise, bohème, lusacienne et croate. On lit dans la Préface : « Sous le nom de Slaves, je n'entends pas un peuple caché dans quelque recoin de la terre et enfermé dans des limites étroites, mais j'appelle slaves tous les pays de tous les peuples où l'on parle slave, où l'on manifeste quelque connaissance de la langue slave (slaviea //»;/»«). Or, la langue slave est répandue par la |)his

grande paititî du monde, sinon par le mond<> entier V

la (lour (lu Sultan, les Janissaires parlent notre langue et écrivent dans notre alphabet cyrillique (il s'agit des Janissaires d'origine bulgare ou serbe^. Noti-e langue est tellement répandue dans remi)ire ottoman, qu'elle efface presque celle des Turcs eux-mêmes*. Au nord, sous le pôle même, habitent les Moscovites. Bohoricz écrit moshovitcs et veut faire venir ce nom du mol moult, qui signifie un homme. Après les Moscovites, il mcii-

1. Arclkae lioridœ de luIino-carnioUana litteralura, Vileljcrpiae, 1584, in-folio.

2. Ceci est encore vrai aujonrd'lini. Dans « i'E.xposé des niolifs du projet de loi présenté à la Chambre des déjtiités pour la création d'une chaire de littérature et de langues slaves au Collège de France », on lit que la Tur(|uic a deu.v millions de sujets slaves. L'auteur du rapport. M. Palvandy, ne se trompait que de cinq ou six millions! On lit dans le même rapport (|ue le serbe est parlé en Bohême! D'aussi grossières erreurs étaient certainement les meilleurs ar}:umenls en faveur de la création du nouvel enseignement. (Voir le Moniteur du 21 avril 1840, et Russes et Slaves, 2' série, p. 212.)

lionne les Ruthènes et tous les peuples que Ptolémée groupe autour du golfe vénétique septentrional, et il énumère avec complaisance les Lithuaniens, les Polonais, les Bohèmes, les Lusaciens, les Vendes, les Serbes, les Bulgares, etc. « Tous ces peuples, dit-il, sont slaves et parlent slave. Peut-être, ajoute-il, prétendra-t-on, à cause de quelque différences de prononciation ou d'écriture, que ces peuples ne sont pas homoylottes (parlant une même langue) ou qu'ils ne sont pas tous slaves. C'est comme si l'on prétendait que les Souabes, les Misniens, les Saxons, les Flamands ne sont pas tous Germains; nous les reconnaissons pour Germains; nous leur adjugeons une patrie commune à cause de la communauté de la langue. Pourquoi agir autrement vis-à-vis des Slaves? il y a certainement entre les dialectes slaves moins de différences de prononciation qu'entre les Misniens, les Saxons et les Flamands. » C'est là un langage d'une netteté et d'une précision incontestables.

Un peu plus tard, le philologue croate Francic, dans la préface d'un dictionnaire slave (slovinski), c'est-à-dire croate, publié en 1603, écrit : « 11 n'y a pas, d'après ce que l'on sait jusqu'ici, de langue plus répandue dans le monde que notre idiome slave; car il comprend une bonne partie de TEurope et de l'Asie. » L'auteur se lance dans les recherches ethnographiques et affirme que les Bulgares sont originaires de la Moscovie, les Polabes et les Tchèques de la Pologne.

Krijanitch, dont les travaux ont une si grande importance au point de vue historique et politique, s'occupait aussi d'études grammaticales. En IGGo, il acheva à Tobolsk sa grammaire slave, qu'il avait, bien des années auparavant, commencée en Italie. De même que, dans son grand ouvrage politique, il compare entre eux

les divers peuples slaves, de même, dans sa grammaire, il aborde rélude raisonnée et comparative des dilTérents dialectes slaves, et un linguiste russe contemporain, M. Bodianski*, a pu l'appeler le père de la philologie comparée. Il se montre clans sa grammaire très sévère pour les divers dialectes, dont il connaît assez mal la littérature et dont il s'exagère la corruption. Il cherche à constituei- une langue panslave et il en es([uisse les règles. Ajoutons, pour en (inir avec les Slaves du Sud, au xviiic siècle, que quand il lui question de reviser le texte corrompu des livres liturgiques slaves usités chez les catholiques de Dalmntie, cette tâche fut connée, par l'évécpie de Zara, au prêtre dalmatc Kai'aniaii. (pii avait longtemps résidé en Russie; son travail de revision fut soumis à la censure de quatre prêtres ruthènes. Les connaissetu's reprochent même à Karaman d'avoir enlevé au slave iiliu'gicjue d'Illyrie son originalité, en remplac^ant les idiolismes illyriens par des idiotismes ruthènes. Nouvelle preuve de cette solidarité, de cette mutualité des idiomes slaves.

Interrogeons des peuples encore plus ignorés, par exemple ce petit îlot des Serbes de Lusace resté debout après tant de siècles a« milieu des flots menaçants de la grande Allemagne; là aussi, à Bautzen même, en pleine Saxe, on savait combien était grand le monde slave, et, au xviii* siècle, le philologue lusacien F'rencel, dans son Traité sur la langue sorabe, parle avec emphase de l'immensité de sa race; l'un de ces amis complaisants, qui, en ce temps-là, ornaient de vers latins les premières pages des ouvrages nouveaux, s'écrie dans

1. M. Bodianski a publié celle grammaire <i Moscou en 1849. Je dois à son obligeance un exemplaire de cel ouvrage aujourd'hui fort rare.

un poétique enthousiasme : « Si la fortune des Slaves avait égalé leur courage, le monde adorerait leur sceptre en tremblant ».

Si par virtuti Slavis fortuna fuisset, Orbis adoraret slavica sceptra tremens.

Encore aujourd'hui, les Slaves de Lusace, isolés dans la Saxe et la Prusse, n'ont pas la prétention de remonter le courant de l'histoire, et de rentrer dans le monde slave dont la destinée les a pour jamais séparés. Cependant, ils conservent pieusement leur langue et restent fidèles au sentiment de leur race; la petite ville de Bautzen (Budissin) est, toute proportion gardée, un des centres les plus actifs de la Slavie. Ils sont là cent cinquante mille à peine, derniers représentants de ce grand peuple des Slaves de l'Elbe, convertis par les Allemands au christianisme, comme certains peuples chrétiens le furent, plus tard, à l'islamisme. Les Slaves de l'Elbe succombèrent, non seulement sous la vaillance et la supériorité de leurs adversaires, mais surtout sous le poids de leurs propres dissensions. Les uns furent anéantis, les autres à peu près germanisés.... Ne nous étonnons pas que l'histoire de ce peuple disparu se présente souvent à l'esprit des Slaves d'Autriche, en face des dangers dont les menace le Saint-Empire ressu scité !

Les historiens slaves sont d'accord pour signaler chez les Slaves occidentaux, aux premiers temps du moyen âge, trois tentatives d'union. Le publiciste polonais

LFS ORIGINKS 1)1' PAXSLAVISMK. 205

dont le nom figure an début de ce travail en a (esquisse riiisloire; dernièrcnieni, le comité slave de Pétersl)ourg mettait au concours le i-écit de ces trois tentatives. La première eut lieu sous la direction de ce Samo, roi des ^'énèdes. que Frédégaire nous i)résenle comme l'adversaire vicloriciix de Dagobert, roi des l'rancs; le chroniqueur nous lionne une haute idée de sa puissance, que des historiens slaves ont été tro|) enclins à exagérer. L'empire de Samo, qui s'étendait des rives de l'Adriatique jusque chez les Slaves sorabes et qui embrassait des groupes très divers, ne survécut pas à son fondateur. Ce lut un accident éi)hémère. Le début du ix° siècle vil la création du Saint-Empire, dont l'ambition insatiable et la prétendue mission civilisatrice constituèrent pour la race slave un danger permaiicnl . Pour y résister, les princes moraves entreprirent de grouper autour d'eux les principales tribus slaves. L'un d'entre eux, Rastiz, pour échapper aux missionnaires germaniques, fit venir de Thessalonique les deux apôtres Cyrille et Méthode, qui faillirent donner aux Slaves l'unité de la langue religieuse et lilurgiquc '. Sous son neveu Svatopluk, la grande Moravie, conmie ou rai)pelait alors, s'affranchit de la tutelle germani(pu; et constitua un puissant Etat; elle embrassait la Hohème, une partie des pays slovaques et polonais: les chroniipieurs du temps appelaient Svatopluk le grand enipcrciii- (jui commandait au monde entier. Quand il mourut, le peuple slave ne voulut pas croire à sa mort. II se créa sur lui uni- légende analogue à celle de Barberousse. Aujourdliui encore, le paysan niorave se l'appelle ce

1. Voir notre livre sur la Conversion des Slaves au chrislia- 7iisme, Paris, Franck, 1868.

héros qui faillit donner tant de grandeur à sa patrie, et un i)roverbe populaire dit en parlant de celui qui cherche une chose impossible : « Il cherche Svatopluk ».

Malheureusement, les peuples slaves semblent obéir à un instinct anarchique constaté dès les premiers siècles par leurs plus anciens historiens. Svatopluk, en mourant, présenta à ses fds un faisceau de dards unis, en les invitant à le rompre pour leur faire comprendre la nécessité de la concorde. Mais cette leçon allégorique leur servit peu; d'ailleurs, l'invasion des Magyares survint, et l'empire morave disparut comme un de ces tourbillons de sable qu'une tempête élève et qu'une autre tempête vient balayer. L'établissement des Hongrois en Europe fut pour les Slaves un coup mortel ; désormais isolés les uns des autres, ils ont perdu leur centre de gravité naturel et sont dans un état permanent d'équilibre instable.

Au x« siècle, Bosleslav le Grand, de Pologne, parut devoir être plus heureux que ne l'avaient été Samo et Svatopluk; grâce à une sage politique soutenue par de grands talents militaires, il obtint de TEmpereur le titre de roi des Slaves, et réunit, dans ses États, les peuples situés entre TElbe et Dnieper, entre la Baltique et le Danube. Il se serait étendu plus loin encore sans Taveuglement des princes de Bohème, que Bosleslav essaya vainement darracher à Talliance absorbante de l'Allemagne. Plus tard, menacés par l'ennemi dont ils n'avaient pas su deviner l'ambition, les souverains delà Bohème comprirent les fautes de leur conduite passée. Le sentiment de la solidarité slave apparaît nettement au XIII'' siècle, sous le Przomysl Otakar, l'adversaire malheureux de la puissance naissante des Habsbourgs. Dans une lettre adressée à un cardinal romain, ce

LES OIUC.IXKS Dr PANSL.VVISMF.. 207

prinre se plaiiil (''lUM'iriquciiHMif des loris (iiic 1rs IVrivs MiiKMii's all(Mii;ui(ls font m l'nlirmr et (M1 Poloirnc' aux l'ivres ilo lanirm^ slavo. « à la i^randr honte, dil-il, de notiv royannu* cl i\o iiolrt* lan£?«ie slave ». Sa lViiim(\ la priiK'csse (liiiirijoiide. lieul. dans une alVairc du nièinc irenre. un laui,M!î:e analoirne à relui de son luari: elle reeominandi' à une ahhossc silrsieniie d(^s ri-lii/icnx bohèmes et i)olonais, atleudu, dit-elle, qu'ils soid de noire lautrue. Et. quand Przemysl Otakar voit se dirsser devant lui la rivalif<'' fatale de Rodolplu- de llalisbourc:. c'est aux princes polonais qu'il demande aide et assistance, au nom d'une commune oriirine. * Nous sommes pour vous, écrit-il, le plus sûr rempart, et, si nous pouvons échapper à la tempête qui nous menace, vous êtes, vous et vos sujets, menacés d'un prrand danger. L'ambition allemande ne se contenterait i)as de votre soumission; la libre Pologne serait soumise à un joux affreux; notre peuple périrait tout entier! » Paroles assurément i)rophéliques.

11 faudrait un travail spécial et fort long pour étudier à fond les rapports de la Bohême et de la Pologne. Les annales de ces deux pays qui, à certains momeids, eurent les mêmes rois, s'enchevêtrent et se pénétrent sans cesse jusqu'au xvii'' siècle. Contentons-nous de rappeler qu'à l'Université de Prague, les Polonais formaient une nation (jui vota toujours avec la nation bohème, et qne beaucoup de guerriers lioliênies i)iirent part aux luttes de la Pologne contre les (Ihevaliei'S porte-glaive. Parmi eux figurait Jean Zizka, c<'lui (pii devait plus tard commander avec tant de gloire les phalanges hussites que, dans un manifeste célèbre, il a|)|)elait aux armes « pour la défense de la loi de Dieu et de la langue bohème et slave ». « Il faut, disaient un

peu plus lard les Taborites, au moment où certains politiques préparaient l'élection d'Albert d'Autriche au trône de Bohème, il faut chercher un souverain de langue slave et ne jamais tolérer un Allemand. » Tout le xv- siècle et une partie du xvi'' sont i)leins de tentatives pour rapprocher intimement la Bohème et la Pologne. Ces tentatives s'accomplissent sous l'inlluence d'idées religieuses et politiques; la langue bohème, élevée à un haut degré de culture par Jean Huss et ses disciples, est favorablement accueillie à la Cour des rois de Pologne et des grands princes de Lithuanie. Les livres bohèmes se répandent en Pologne , et quelques-uns portent sur leur frontispice qu'ils ont été écrits pour le bien du royaume de Bohême, des Tchèques, des ^Nloraves, des Polonais. Dans leurs ambassades, les représentants des deux peuples emploient indifféremment l'une ou l'autre langue. On a vu plus haut ce qu'écrit, à propos de la langue tchèque, l'auteur du Courtisan polonais.

On connaît d'autre part les relations fréquentes des Polonais avec leurs voisins de race russe, on sait C{ue l'histoire des Buthènes, ou Busses blancs et rouges, se confond en grande partie avec celle de la Pologne. Ce qui est plus ignoré, ce sont les rapports de la Bépublique avec le Tsarat de Moscovie. Plus d'un document atteste la foi qu'avaient alors les deux États en l'identité de leur langue et en l'unité de leur race. « L'unité seule de la langue, dit le chroniqueur polonais Bielski, indique que nous et les Moscovites nous sommes issus d'une seule et même nation ; nous devons donc être les fils d'un même père. » Un instant, après l'extinction de la race des Jagellons, il fut question de confier le trône de Pologne à Ivan de Bussie; l'archevêque primat de

LES ORir.INKS 1)1" l'ANSI.AVISMF. 290

Ciiiiiv.Mo. l'cliaiiski. conseille à Iv;iii de laii-e ooni|»i'eii(lr(> aux Polonais, dans les lettres qu'il leur adresse, qu'il n'est jtas hérrlii|ue. mais chrétien baptisé au nom de la Tn'-s Sainte Tiinit<', et que les Polonais et les Russes, étant dune même race slave ou sarmate, doiveid, comme de bons frères, n'avoir qu'un seul souverain.

A plusieurs reprises, dans les i-apporls des deux nations polonaise et russe, il est question de cette identité de la race, qui trouve son contrepoids dans la différence des religions. En IG'fC. un seigneur polonais, Kysel, est envoyé comme andjassadeur près du tsar Alexis, pour négocier une alliance de la Pologne avec la lUissie moscovite contre les Tartares de Crimée, au moment même où ](> Croate Krijniiitrh invite le tsar à cette alliance.

Dans le discours qu'il prononça à l'occasion de son ambassade, Kysel s'étendit longuement sur l'alliance de ces deux pays « que la main du Très-Haut avait fait naître d'une même souche, comme deux cèdres du Liban, dun même sang slave, d'une même nation, ainsi que le démontrent les sources historiques et surtout la langue commune de ces deux grands empires. L'histoire des Slaves, disait l'orateur, peut se diviser en trois périodes : le temps heureux où les Slaves, par l'union de toutes leurs forces, s'illustraient dans le monde entier; le temps des querelles et des divisions, où les Slaves laissèrent conquérir beaucouj) <le leurs contrées par les étrangers et par les païens: enlin la troisième période sera celle de 1 éternelle alliance, de l'anujur fraternel, le retour au premier état d'unité. »

Ce langage prouve suffisamment qu'à l'époque où il lui tenu. les deux peuples russe et poloiuiis ne songeaient guère à s'excluiv nuUuellement île la race slave

au profit d'un intérêt égoïste. Ce n'est que plus lard qu'érlafa entre eux cette haine profonde que les Slaves considèrent avec raison comme un des plus grands malheurs de leur race.

Effacée du rang des nations européennes au moment même oîi la Russie y prenait place, la Bohême n'eut point avec elle de rapports politiques. Cependant Pierre le Grand n'ignorait pas la parenté des Russes et des Tchèques ; dans une lettre célèbre, il demandait qu'on lui envoyât de Bohème des littérateurs capables de traduire des livres en russe; il demandait aussi des Moraves et des Silésiens, à une époque où l'existence des Slaves de Bohème et de Moravie était à peu près complètement ignorée de l'Europe entière.

C'est là un fait isolé. En revanche, au moyen âge, les relations des Tchèques avec les Slaves du Sud furent assez fréquentes. La Bohême avait été en partie convertie au Christianisme par le grand apôtre Méthode; elle avait dû, comme les Serbes et les Bulgares, célébrer sa liturgie en langue slave; cette liturgie avait disparu devant les efforts du clergé romain ; il en subsistait cependant quelques traces. Au xi\'' siècle, Tempereur Charles IV, très sympathique aux choses slaves, entreprit de fonder un monastère où il ferait refleurir la liturgie proscrite; ce monastère s'éleva, en effet, sous l'invocation de saint Jérôme, avec l'autorisation du Saint-Siège. Pour le peupler, il fallut évidemment faire venir des religieux des pays méridionaux, où la liturgie slave était encore en usage. Charles IV, qui eut de gi'andes idées, rêvait l'unification des deux églises latine et orientale; il s'adressait dans ce but à Douchan, tsar de Serbie : « Si nous nous réjouissons, lui disait-il, de la société de tout homme à cause de l'identité de la

nature humaine, à plus forte i-aison devons-nous vous aimer comme un frère très cher, vous qu'égale à nous la hauteur du rang royal et l'usage commun de cette belle et généreuse langue slave '. » Un peu plus tard, au concile de Constance, au milieu même de l'ardeur des controverses religieuses, le Tchèque Procope le Grand et le dominicain ragusain Stoïkovich se reconnaissent et se saluent comme conqiati'iotes j)ar la langue et par la nation. Stoïkovich avait traité Procope (lliérélique : » Comment! s'écrie le fougueux hussite, notre congénère {conten-uneus isle noster) nous injurie et nous appelle hérétiques ». Et le dominicain de répondre : « C'est parce que je suis votre congénère de langue et de nation que je désire si avidement vous voir revenir à la foi catholique ». Ajoutons «ju'au xvu' siècle il se faisait dans les pays croates une exportation considérable de livres de piété en langue bohème. C'est un aichevéque de Prague qui nous apprend ce fait peu connu.

Les Slaves du Sud, après la ruine des royaumes serbe et bulgare, s'obstinèrent longtemps à espérer leur délivrance des empereurs d'Allemagne, rois de Hongrie. Trompés dans leur attente, ils se tournèrent vers la Russie, à laquelle les rattachait l'identité de la foi et de la langue liturgique. Sous le règne de Pierre le Grand, un grand nombre de Slaves méridionaux entrèrent au service de la Russie et s'efforcèrent de faire tourner au pi'ofit de leur nation les intérêts de l'Klat moscovite; ainsi, un Ragusain, Sava \'la(lislavich, traduit l'ouvrage d'Orbini sur le royaume des Slaves et signale au tsar

i. EJiisdem nobilis slaoici idiomalis parlicipalio. (Ap. Palacky, Uisluire de Bohême.)

les avantages que la Russie retirera de ses relations avec les populations du Monténégro, de la Bulgarie, delà Macédoine, de la Bosnie et de la Dalmatie, pays qui ont la même langue et la même foi que la Russie. Pierre le Grand, quand, en 1711, il déclara la guerre à la Turquie, songea sérieusement à s'appuyer sur les Slaves méridionaux et leur envoya un agent, le Serbe Miloradovitch. On a gardé le texte d'une chanson composée par Miloradovitch, où il invite les Monténégrins au combat pour sauver, dit-il, le peuple chrétien, et illustrer le nom slave. 11 ne manque pas de rappeler que Russes et Monténégrins professent la même foi et parlent la même langue. Pierre le Grand écrit aux sénateurs de Raguse une lettre pour leur annoncer les succès qu'il a remportés sur le roi de Suède : « J'espère, dit-il, que vous vous en réjouirez comme de bienveillants amis de notre nation et de notre langue ». Deux poètes ragusains, Gradic et Rujic, célèbrent avec enthousiasme la gloire du tsar moscovite.

Dans les luttes ultérieures de la Russie contre la Turquie, la propagande slave deviendra de plus en plus un moyen d'action. C'est surtout chez les libres populations du Monténégro qu'elle trouve le terrain tout préparé. Citons seulement ce fragment d'une lettre que le métropolitain du Monténégro écrivait en 1771 à la république de Raguse : « Xous savons que, dans le temps présent, vous avez beaucoup à souffrir des Italiens et des ennemis de la Croix; nous prions donc le Tout-Puissant de bénir les armes russes, de relever la Croix, d'illustrer de nouveau notre main slave de la gloire qu'ont eue nos aïeux ». Écoulons, d'autre part, le langage que tenait, en 1807, le vladijka Pierre au maréchal Marmont qui lui reprochait son alliance avec les barbares de Russie : « Vous détestez

LES OlUGINES l)L' l'ANSLAMSMi:. 303

et caloninioz les lUisscs et vous lliittcz les autres peuples slaves pour que votre empereur puisse arriver à ses lius. Mais nous, nous Slaves, nous ne connaissons tlespérance et d'espoir qu'avec nos puissants frères de lUissie; s'ils périssent, tous les autres Slaves périront, et qui est contre les Russes est contre les Slaves. » II n'entre pas dans notre plan de discuter la portée de ces paroles: l'épocpie où elles furent prononcées dépasse déjà les limites du cadre que nous nous sommes imposé. Ce n'étaient pas, d'ailleurs, seulement les Slaves de Tur- (juie qui mettaient leur confiance dans la Russie et (jui imploraient sa protection; les colons serlies étaltlis dans le royaume de Hongrie eurent, plus dune fois, iniiille à partir avec le gouvernement de Festh à propos des privilèges qui leur avaient été concédés. Dans leurs conflits, ils invoquèrent souvent l'intervention de l'ambassadeur russe à Vienne. Ils oITrirent leurs services à Pierre le Grand; en 1751, un grand nombre d'entre eux émigrèrent en Russie, où on retrouve encore leurs descendants; beaucoup prirent du service en Russie ou y firent leurs études, par exemple, Raitcli, le fameux historien des Slaves méridionaux.

Nous voici arrivés aux limites du xi.x^ siècle; les nombreux ra[)prochenients que nous avons signalés se sont produits jusqu'ici sous l'influence de l'instinct ou de la tradition; les systèmes ethnographiques, la politique scient-inque rie sont pas encore élaborés. La tliéorie cl'une politique panslavisle a pu être entrevue par certains esprits; elle nest pas encore nettement formulée. Cette théorie ne pourra s'établir que lorsque les historiens et les philologues en auront préparé les éléments. Tandis que la Russie grandit pai- les armes, l'érudition slave s'élabore lentement dans les livres de quelques

savants bohèmes, qui, assurément, ne se doutent guère des conséquences auxquelles doivent aboutir leurs studieuses élucubratious, sous l'influence des idées nouvelles que la Révolution française et le principe des nationalités ont apportées dans le monde européen. L'histoire de cette élaboration scientifique peut devenir elle-même la matière d'une étude non moins patiente et non moins minutieuse que celle à laquelle nous venons de nous livrer. Ce n'est qu'après l'avoir menée à bonne fin qu'on pourrait aborder, dans tous ses développements, l'histoire de l'idée panslaviste au xix" siècle. Nous avons en France', contre cette idée, bien des préventions; mais le rapide développement de la puissance allemande nous fait un devoir impérieux de dépouiller les vieux préjugés, d'étudier en face les faits et les idées, et de chercher avec persévérance tout ce qu'on en peut tirer d'utile pour la politique extérieure de la France.

Page 1