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LA LANGUE RUSSE ET L'EXPANSION DES LANGUES SLAVES

En 188"), le monde slave a célébré le millénaire de la mort de saint M(Mhoile. apôtre des Slaves, qui partage avec son IVère Cyrille riioiinenr d'avoir créé leur langue liturgique et leur alphabet. A cette occasion, la Société slave de bienfaisance de Saint-Pétersbourg a mis au foncours une fiueslion d'un haut intérêt :

Exposer le développement liisloriquc des grandes langues lillcraires chez les Grecs anciens, les peu[)les italioles et chez les peuples modernes, Italiens, Français, Espagnols, Antdais et Allemands.

Exposer l'histoire du slavon - chez les différents peuples slaves jusqu'à l'époque la plus récente. Étudier l'expansion des divers idiomes slaves chez les peuples voisins, du tchèque, du polonais, du russe. Étudier les opinions exprimées par les écrivains slaves touchant la nécessité d'une

1. Celle élude. pu!)liée en 1802, ne faisait pas partie île la première édition du Mondf .slave. Il n'est pas inutile de la réimprimer. Ne quid nimis : telle doit être la devise de l'homme de science.

2. Slave ecclésiastique qui joue chez les peuples orthodoxes le rote du latin fiiez les calholiiiues.

laiiijiie diplomatique internationale, d'une unité littéraire chez les Slaves. Examiner si cette unité est possible et indispensable.

La sociôlé qui mettait cette question au concours a pour principal objet la bienfaisance internationale : les Slaves, surtout en Hongrie et en Turquie, ne sont pas tous heureux et ont souvent besoin d'un secours étranger. Leur donner ce secours, c'est non seulement faire œuvre d'humanité, mais aussi de patriotisme russe. La société n'est pas plus désintéressée dans son but que ne le sont les Schulvereine allemands ou l'Alliance pour la propagation de la langue française. Comme ces sociétés, elle poursuit sous couleur d'humanité un but politique. Nous le constatons sans songer à lui en faire un reproche. Elle poursuit aussi un but religieux. Ses membres appartiennent à l'Église orthodoxe; la Russie s'honore d'être le pays orthodoxe par excellence. La doctrine des slavophiles ou des panslavistes russes, c'est qu'en dehors de leur Église il n'y a point de salut dans l'autre monde, point de vraie civilisation, de bonheur terrestre en celuici. Si la Bohème, si la Pologne, si la Croatie n'ont pu arriver à s'assurer l'indépendance nationale, la faute en est à l'Église catholique dont elles ont subi la loi. L'orthodoxie les eût préservées dans le passé; elle est pour eux — on ne le dit pas toujours tout haut, mais on le donne à entendre — la seule chance d'avenir. Ainsi donc la Société de bienfaisance slave de Saint- Pétersbourg, comme celles de Kiev et d'Odessa, prétend exercer au fond une action tout ensemble humanitaire, Httéraire, politique et religieuse. Quand, à la fin du siècle dernier, l'Académie de Berlin mettait au concours la fameuse question : « Qu'est-ce qui a rendu la langue

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française universelle? Pourquoi mérite-t elle cette prérogative? Est-il à présumer qu'elle la conserve? . elle n'obéissait qu';\ des considérations purement théoriques. L'esprit qui inspire la société de Saint-Pétersbourg est certainement moins désintéressé.

Par une singulière coïncidence, l'ouvrage .jui a été couronné au concours est précisément l'œuvre d'un i>rofesseur de l'université russe de Varsovie. Depuis l'échec de rinsurre.tion de 1863-1864, le gouvernement russe s'est appliqué par tous les n)oyens à russifier les Polonais; non seulement leur capitale a été dotée d'une université russe, mais on s'est efforcé d'y établir les professeurs les plus qualifiés par leurs travaux et leurs idées panslavistes. Si les Polonais ont de la répugnance à se laisser absorber par la liussie, ils en auraient moins peut-être, pense-t-on, à se fondre dans l'unité panslave. L'auteur du meilleur travail sur l'idée de la solidarité slave, le Tchèque Perwolf, était professeur à l'université de Varsovie : on y a mis également le Tchèque Jezbera qui rêve d'imposer l'aliihabet cyrillique aux Tchèques et aux Polonais, les Russes Makouchev et Constantin Grote auxquels on doit des travaux distingués sur l'iiisloire des Slaves étrangers à la Russie.

L'auteur de l'ouvrage couronné par la société, M. Antoine Boudilovitch, est lui aussi un savant panslaviste des plus distingués. II nous a donné nolamnienl un très intéressant ouvrage sur les Slaves primitifs. Il était mieux que personne qualifié pour traiter le sujet complexe et intéressant qui faisait l'objet du concours. Son livre restera ; il méritera longtemps d'être lu et consulté. Mais il ne faut pas perdre de vue les circonstances au milieu desquelles il a été écrit, les tendances qui l'ont inspiré. Des critiques russes ont eux-mêmes rec(.nnu

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que les Serbes, les Tchèques, les Polonais ne seraient probablement pas satisfaits des conclusions de l'auteur'. En dehors des pays slaves, elles seront aussi très contestées.

Je laisse à regret de côté le premier volume, où l'auteur étudie la formation des grandes langues de l'antiquité ou de l'Occident et les conditions par suite desquelles un idiome prend parmi ses congénères une i)lace prépondérante et devient définitivement l'organe de la vie politique et littéraire. C'est là un sujet qui a été plus d'une fois traité en Occident et sur lequel chacun de nous a quelques lumières et peut formuler un jugement. Les destinées des langues slaves sont beaucoup moins connues.

Il y a une question qui se pose tout d'abord et que M. Boudilovitch a eu le droit de négliger, car il peut la supposer familière à tous ses lecteurs'-. Quel est e«\actement le domaine géographique des langues slaves ? Les cartes ethnographiques et les données officielles sont loin d'être d'accord à ce sujet. Le plus récent et le meilleur des atlas français, celui de M. Schrader, dans sa

1. Voir l'article de M. LiiiovsKy dans le Journal du minislère (russe) de l'instruction publique, février 1892, et surtout celui de M. Pypine dans le Viestnik Evropij (Revtie d'Europe), avril et mai 18'J2. M. Boudilovitch a répondu à M. Pypine dans la Revue slave {Slavians/ioe Obozrienie) île mai-juin 1S92.

2. Pas <à tous cependant. Je présentais l'autre jour à deux dames russes une congénère slave, une Slovène de Laybacli. C'étaient des femmes fort distinguées, mais elles ignoraient où était Laybach et ne savaient même pas qu'il y eût au monde des Slovènes.

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notice sur l'Europe, comjjte 97 millions et demi de Slaves. Un géographe russe, M. Zarianko, dans une carte dressée en 1891 pour la Société de bienlaisance de Pétersbourget faite avec beaucoup de soin, nous donne un chilïre de 101 72t000. L'écart n'est pas à dédaigner. Dans l'édition de cette carte, publiée en 1889, l'ethnographe russe n'hésitait pas à adjuger la Macédoine aux Bulgares. Mais les Serbes ont réclamé; ils veideni la Macédoine pour se consoler de la Bosnie perdue. Dans lédition de 1891. M. Zarianko. fort embarrassé, n'a voulu adjuger le pays contesté ni aux Bulgares, ni aux Serbes; il lui a donné un lavis particulier, « comme d'un pays dont la nationalité n"(>st pas encore surfisamment étudiée ». lltanl donnés les rapports actuels de la Bussie avec la Bulgarie d'une j)art et la Serbie de laulrt'. il s'agit avant tout de ne pas l'aire de la peine aux Serbes. On voit ici clairement commenU'ethnographie pi'ut ètr«> inHuencée par la politicpie. ("onsultez au contraire un érudit qui n'a en vue que la science pure. M. Constantin Jireczek, il vous dira très nettement que les Bulgares (mêlés d'ailleurs à d'autres peuples, des Boumains, des Serbes, des Albanais, des Grecs, des Turcs) occupent les vilayets de Salonique,' de Bitolia, de Skopie, qu'ils s'étendentjusqu'aux monts Char, jusqu'aux lacs d'Ohrida et de Kostour. M. Zarianko ne trouve que 3 112 000 Bulgares. M. Jireczek, qui a passé quinze années de sa vie à étudier la Bulgarie, donne un chiffre de ioOOOUO*. On jugera par cet écart de ceux qui peuvent se produire dans les pays où deux nationalités sont en conflit depuis des siècles, où les souvenirs d'un ancien état

1. Article Dilgahie dans la Nouvelle encyclupédie tchèque, Prague.

politique évoquent le fantôme d'une puissance disparue. J'ai souvent entendu des émigrés polonais parler de leurs vingt ou vingt-cinq millions de frères. M. Zarianko réduit ce chiffre à 11250 000. Le travail le plus sérieux, le plus scientifique à ma connaissance qui ait été publié sur cette question délicate, celui de M. Edouard Czynski, donne un total de douze millions et demi.

Acceptons provisoirement les chiffres de M. Zarianko; on peut les contester, les éplucher chacun en détail, mais au fond, sauf pour les Bulgares, où l'écart est vraiment trop fort (près des deux cinquièmes), les proportions des différents peuples sont à peu près telles qu'il les a indiquées. D'après la statistique de M. Zarianko, le nombre total des Russes serait de 72 539 000 *, celui des Bulgares de 3 112 000 (chiffre, comme nous venons de le démontrer, inférieur à la réalité), celui des Serbes -Croates de 6 129 000, celui des Slovènes de 1200 000; on compterait 2 224 000 Slovaques (dans la Hongrie septentrionale) et 5 115 000 Tchèques-Moraves, 136 000 Wendes ou Serbes de Lusace (dernier débris des Slaves de l'Elbe dévorés par l'assimilation allemande), 1)179 000 Polonais et Kachoubes (nous avons fait remarquer que ce chiffre demande à être un peu relevé).

Dans ce nombre, les Russes de toute sorte, y compris les Petits-Russiens de Galicie, de Hongrie, représenteraient sur le total général de la race slave une proportion de 70 p. 100, les Polonais de 11 p. 100 (chiffre à relever), les Serbes-Croates de 6 p. 100, les Tchèques

1. Dans ce chilTre la statistique comprend tout l'ensemble des Petits-Russicns.

EXI'ANSIO.N DKS LANCIKS SLAVKS. '^ \ i

( I environ i) p. 100: les autres clulTres ne valent pas la peine d'être examinés. Les peuples qui emploient l'alphabet slavon et qui pratiquent la i-eliyion j^rectpie avec une Église autonome ou rattachée à celle de Rome (comme les Uniates de Galicie) l'ormciit 7."> p. lOD de la race; les autres emjjloient l'alphabet laliii ou allemand et pratiquent la religion catholique ou réformée. On ne peut citer que pour mémoire les rares musulmans de Bosnie, d'Herzégovine ou de Bulgarie. On aura beau tourner et retourner ces chiffres, on ne peut nier l'inconleslable prépondérance numérique des Russes. Celte prépondérance était autrefois atténuée dans une certaine mesure par leur infériorité relative au point de vue de la civilisation : cette infériorité s'efface de plus en plus. Aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner si des patriotes enthousiastes se plaisent à prophétiser le jjrochain avenir où les ruisseaux slaves iront, suivant le mot de Pouchkine, se fondre dans la mer russe, où l'aigle moscovite étreindra dans ses serres colossales tous h^s peuples dispersés <pii s'étendent des bords de la mer Adriati(iue à ceux i\u l\;indchatka. Pour éviter toute fausse interjjrélation, je tiens dès maintenant à déclarer que je ne considère cet avenir ni comme prochain ni comme désirable.

Après avoir dessiné le cadre actuel des langues slaves, le domaine de leur future évolution, voyons maintenant ce que cette évolution a été dans le passé. Nous avons énuméré jusqu'à dix de ces langues. Il n'est pas sûr que lénumération soit conq)lète : si le slovaque est i)ar rap-

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poi'l au Iclièque un idiome indépendant, le petit-russe peut revendiquer une situation analogue par rapport au moscovite ou grand-russe. II y a à Kiev, à Leniberg, à Poltava, toute une école de particularistes qui réclament éncrgiquenient pour leur idiome maternel. Récemment encore cette école, mal vue du gouvernement russe, avait établi à Genève une imprimerie et une librairie qui a publié un certain nombre de livres et de journaux. L'âme de ces établissements était un ancien professeur de l'Université de Kiev.

A côté et au-dessus des idiomes vivants, il en est un qui n'est plus parlé depuis de longues années, comme le latin, mais qui, comme le latin, continue de vivre d"une vie factice, grâce au rôle qu'il joue dans l'Eglise et par suite dans l'éducation des fidèles. C'est le slavon ou slave ecclésiastitjue, organe de la liturgie orthodoxe chez les Russes, les Serbes et les Rulgares, de la liturgie grecque unie chez les Ruthènes ou les Petits-Russes de l'Autriche-Hongrie et môme de la liturgie catholique dans certains cantons de la Dalmatie. C'est une des grandes langues religieuses du monde; le nombre des fidèles qui remjjloient est d'environ quatre-vingt-cinq millions. Les philologues ne sont pas absolument d'accord sur son origine; les uns veulent qu'elle soit née dans la Pannonie, c'est-à-dire sur le sol de la Hongrie actuelle, les autres — je suis de ceux-ci — veulent qu'elle soit originaire de la Rulgarie actuelle et l'appellent l'ancien bulgare. Elle a pour la première fois été mise en œuvre par les deux apôtres Cyrille et Méthode, qui vivaient au ix^ siècle et étaient originaires de Thessalonique. Ils créèrent pour elle un alphabet imité du grec qui, après avoir subi certaines modifications, est encore aujourd'hui celui des Russes, des Serbes et des

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Bulgares. C'est dans celle laiigiUMUie l'inriil évaiigélisés les Slaves de la Gi-ande-Moravie, rebelles à Tapostolat (les missionnaires gerniani(iues et à la langue latine (jui ('tail ('Irangère à leurs traditions historiques et (juils sol)sl inaient à ne pas vouloir entendre. La pajjanté, dal)ord inquiète de celte innovation, comprit liiciilôt loiil le parti (m'clle pouvait en tin'r pour la dilTusion ilu cliristiaiiismr: après avoir appelé à Rome les deux missionnaires, le pape Adrien II les autorisa à conliiiucr leur apostolat, en dépit des clabauderies du clergé allemand, qui voyait avec douleur lui échapper des domaines dont les dîmes étaient fructueuses. Pendant la vie de Cyrille et de Méthode, la liturgie slave sétendit successivement sur la Pannonie, c'est-à-dire sur les pays Slovènes, sur la .Moravie et la Bohème, c'est-à-dire sur les pays tchèques et slovaques, sur une partie du pays vistulien, c'est-à-dire de la Pologne, priil rlic >.ni- hi Ci-oatie, la Dalmatie et la Bulgarie. En somme, elle avait du vivant de ses propagateui-s pénétré pi-esque tous les pays slaves, sauf ceux des Slaves de l'Elbe, encore païens et qui devaient périr victimes de leur attachement au paganisme, et la Russie, très éloignée, qui ne devait se convertir qu'un siècle plus tard. Arrêtons-nous ici un moment et demandons-nous ce (\m serait arrivé si celte œuvre d'apostolat slave en langue nationale avait continué et réussi à englober toulc la race-à laquelle elle él;iil (Irstiin'c Nous sommes ici en présence d'un des grands tournants de l'histoire. Si les successeurs de Cyrille et Méthode avaient pu poursuivre Icui- univre, les destinées de l'Euiope orientale eussent élé gravement modifiées. Tous les peuples slaves n'auraient eu qu'une langue liturgicpie et par suite (ju'uu seul ali)liabel. qu'une seule culture. Cette

uniU' religieuse ne leur aurait peut-être pas donné l'unité politique, mais elle eût assuré à certains d'entre eux, par exemple aux Bohèmes et aux Polonais, la force nécessaire pour résister aux intrusions brutales et aux inlluenccs perfides du monde germanique. En face de l'Europe latino-germanique se serait dressée une autre Europe slavo-byzantine. Des conflits terribles se seraient probablement produits entre ces deux mondes. Dieu seul sait ce qui en serait résulté; on peut cependant supposer que les Slaves de la Baltique n'auraient pas péri et que par conséquent TÉtat prussien ne se serait pas constitué, que les Slaves balkaniques et les Grecs byzantins n'auraient pas succombé devant l'invasion des Osmanlis et que l'empire de Turquie n'aurait pas été fondé, que les Slaves de l'Elbe et du Danube supérieur ne se seraient point laissé dominer par les Allemands d'Autriche et les Hongrois; l'État autrichien ne se serait pas élevé, et nous n'aurions aujourd'hui ni question d'Alsace-Lorraine ni question d'Orient.

Voilà le rêve; voici maintenant la réalité. L'œuvre de Cyrille et de Méthode était destinée à périr ou du moins à se modifier, à changer de milieu au lendemain même de leur mort. Les papes n'eurent ni la clairvoyance ni le courage nécessaires pour la maintenir contre les réclamations, les criailleries, les intrigues perpétuelles du clergé allemand. Ils se laissèrent persuader que les Slaves qui pratiquaient une liturgie nationale étaient des schismatiques; ils le crurent d'autant plus volontiers que cette liturgie venait de Byzance, qu'elle s'écrivait en cai^actères d'origine grecque et que Byzance se refusait désormais à reconnaître la suprématie spirituelle du Saint-Siège. Ils interdirent ce culte qu'un de leurs prédécesseurs avait naguère autorisé et

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