‹ Le monde slaveChapitre 64 sur 67 · EXPANSION DES LANGUES SLAVES · texte numérisé non relu

EXPANSION DES LANGUES SLAVES

restaurèrent la li(iii'o-i(> l.ifino dans la Pannonic, la Bohème et la Moravie. La Poloyiir. (lèlinitivenient convertie par la Bohème, emhrassa le latinisme, et le monde slave se trouva définitivemnit divisé en deux groupes indifférents ou même hostiles. La lituririe slave recula devant le retour offensif du rlergé i>-ermani(iuc, devant les anathèmes des souverains pdidifes et aussi devant l'invasion brutale et dévastatrice des Hongrois; elle se replia sur son pays d'origine, sur la péninsule balkanique: au x* siècle, elle créa dans la capitale des tsars bulgares toute une littérature. Mais, si elle avait perdu son domaine primitif dans l'Europe centrale, elle allait en trouver un autre plus vaste et non moins glorieux dans l'Europe orientale. A la fin du x^ siècle, la Russie allait à son tour embrasser le christianisme; elle deniiinda des apôtres à Byzance, ils lui apportèrent ri'^vangile slavon; de Kiev il rayonna sur Novogorod, sur Pskov, sur la lointaine Souzdalie. Les églises dressèrent en foule vers le ciel leurs coupoles surmontées de la double croix byzantine.

La Russi(> fui di'finitivement perdue jiour l'inlluence romaine, qui depuis s'est vainement essayée à la ressaisir. Au xvi^ siècle, le Saint-Siège crut y avoir réussi l)ar l'intermédiaire de la Pologne. Une partie des pays russes formant le grand-duché de Lithuanie fut rattachée à la Pologne par le lien de l'union personnelle; l'aristocratie se pol.onisa; telle grand<' famille (|ui aujoiiitriiui personnifie l'idée polonaise et le catholicisme des Czartoryski par exem|)lej professait avant le xvi<^ siècle la religion orthodoxe. Le peuple se refusait h embrasser la foi latine et la liturgie slave; les Polonais, par des moyens qui ne furent pas toujours ceux de la jx'rsuasion évangélifjue, établirent Viuiion de l'Église orthodoxe avec

rÉglise de Rome; sous le règne de l'empereur Nicolas, cette union l'ut rompue par des procédés analogues à ceux qui avaient été employés pour l'établir. Le slavon avait persisté dans la liturgie comme il persiste encore aujourd'hui dans celle des Uniates de la Galicie, de la Croatie, ou dans certains districts de la Dalmatie. On évalue leur nombre à un peu plus de trois millions.

Cette langue, commune à tant de Slaves, pénétra même chez un peuple voisin qui appartenait aussi à la religion orthodoxe, chez les Roumains. Ils lui empruntèrent l'alphabet qui avait été en usage chez eux jusque dans notre siècle: leurs princes publièrent en slavon des actes officiels; dans le roumain, qu'on s'efforce aujourd'hui d'expurger, lélément slave constitue près de 40 pour 100 du vocabulaire.

Le slavon devint aussi l'idiome de la science, des chroniques, des documents historiques, comme l'avait été chez nous le latin du moyen âge. Nul n'était réputé clerc s'il ignorait la langue sacrée, et, comme entre le slavon et l'idiome vulgaire la différence était moins considérable qu'entre le latin et le français, l'italien ou l'espagnol, les idiomes indigènes, le serbe, le bulgare, le russe, en subirent profondément l'influence.^ Ils ont été longtemps sans pouvoir s'en dégager; émancipé une première fois par Lomonosov, au xviii« siècle, le russe n'a été définitivement affranchi que par Karamzine au commencement du nôtre. Le serbe et le bulgare ne sont également arrivés à la vie littéraire indépendante qu'à une époque très récente; aujourd'hui encore l'orthographe surannée du slavon pèse sur l'orthographe russe, comme celle du latin sur la nôtre.

Cette langue morte a donc été, est encore actuellement l'un des idiomes du monde les plus répandus : elle

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résonne partout où se rencontre un groupe de Slaves orthodoxes ou uniates, aussi bien sous les voûtes des cathédrales moscovites que sous celles des modestes chapelles qui réunissent les Russes dispersés, dans les capitales de l'Occident ou dans les stations d'hiver de la Méditerranée. Elle est assurée de vivre longtemps encore : (juand même les siècles futurs verraient se réaliser le rêve d'une soumission de l'Église orthodoxe à celle de Rome, d'une nouvelle union plus vaste et plus durable que celle qui avait été tentée par les Polonais, le slavon persisterait k se maintenir comme langue sacrée à côté du latin et de certains idiomes orientaux. 11 ne pouri-ail être menacé de disparaîlri' que si les Russes, les Serbes et les Bulgares s'entendaient pour embrasser la réforme et faire entrer dans l'Église la langue populaire : cette hypothèse n'est guère plus vraisendiiable (jue la précédente. Ces peuples sont d'autant plus ;illacli(''s à leur religion qu'elle a été aux jours d'épreuve pendant la domination des Turcs et des Tartares le seul palladium de leur natioiudité. Aujourd'hui encore, elle constitue entre eux un lien moral: un Serbe et un Russe ne i)euvent s'entendre longtem|)s s'ils pnrlenf leur idiome vulgaire, pas plus «pie ne s'entcndeiil un l'spagnol et un Italien. Ils peuvent échanger leurs idées eu slavon. à condition toutefois d'adopter une prononciation identique. Car il y a des nuances dans cette langue : elle n'est pas uniforme comme le latin de l'Église catholique; il y a des textes slavons-bulgares, slavonsserbes et slavons-russes. Depuis le xvii« siècle, ce sont ces derniers qui tendent à prédominer. A répoc[ue où les Serbes et les Rulgares n'avaient point d'imprimeries à eux, ils adoptaient volontiers les livres liturgi<pu^s imprimés en Russie.

Voyons maintenant quelles ont été les destinées des langues slaves encoi'e vivantes aujourd'hui.

Au moyen âge, les pays de langue serbe ou mieux serbo-croate se trouvaient divisés en trois groupes : lun qui constituait l'empire serbe indépendant et qui avait son centre principal à Prizren ou à Petch (Ipek), dans la vieille Serbie; Fautre qui sous le nom de Croatie était rattaché à la couronne de Hongrie; le troisième qui sous le nom de Dalmatie appartenait à la république de Venise. A certains moments, on en voit apparaître un quatrième, constitué par le royaume éphémère de Bosnie. La langue politique sei'be, ou slavonne-serbe, joua alors un rôle politique considérable; elle nous a laissé des documents non seulement émanés des princes serbes, mais de leurs voisins et leurs rivaux, des sultans de Turquie, des rois de Hongrie, des voiévodes de la Valachie ; chez les Croates et en Dalmatie, c'était le latin qui était l'organe littéraire international. A dater du xiv'= siècle, la Dalmatie eut une littérature poétique indigène qui produisit des œuvres de haute valeur; mais elle resta confinée au sol qui l'avait vue naître et ne rayonna guère sur les pays voisins. Les spécialistes comme M. Boudilovitch entrent ici dans une longue série de considérations sur les nuances des différents dialectes serbo-croates. Ces considérations ne sauraient ni être résumées ici ni intéresser nos lecteurs. Notons cependant un fait important : à dater du xviii*^ siècle, dans les écoles des Serbes orthodoxes, on commence à se servir de livi-es venus de Russie ou même à faire

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eiiscitruoi' p.ir des prolV'sseurs russes. Il so produisit aUn's une lauguc artilicielle, un pou analogue, si l'on veut, au latin des séminaires. Mais l'itliome national échappa à cette intluence, grâce à des écrivains comme Dosithée Obrailovitch et surtout Vouk Stephanovitch Karadjitch. Tillustre éditeur de ces chants populaires qui émerveillèrent toute l'Europe. .M. Houdilovitch n'est jias très sympathique à cette émancipation, qui a plutôt éloigné le serbe du russe moderne qu'elle ne l'en a rappi'oché. Quoi qu'il en soit, elle a mervoilleuseiuent réussi; elle a coïncidé avec l'alTranchissement politique (lu petit État serbe, naguère principauté vassale, aujourd'hui royaume indépendant. Klle a, sinon suscité, du moins puissanmient secondé le mouvement politique et littéraire qui. sous le nom d'illyrisme, avait pour but d'arracher les Croates au joug hongrois et les Dalmates à celui des Italiens. Aujourd'hui, malgré la diversité des dialectes provinciaux, c'est la même langue qu'on écrit et qu'on parle dans la société policée à Zara, à Cettigne, à Agram. à Novi Sad, à Belgrade. La seul»' différence est que les catholiques emploient les caractères latins et les Serbes les lettres gréco-slaves. Mais les écoles initient aux deux alphabets, et dans certaines villes les journaux les emploient tour à tour tous les deux. Cette langue est sinon parlée, au moins lue et écrite par six millions d'âmes. A-t-elle quelques chances de voir son domaine s'agrandir et de rayonner chez les peuples voisins? Certains patriotes n'en désespèrent pas : à l'est des Croates s'étendent les Slovènes, dont le nombre ne dépasse guère un million deux cent mille: beaucoup d'entre eux font leurs études à Agram, entrent au service chez les Croates et se laissent assimiler; mais la masse reste (idèlr à son idiome national, et tout ce

qu'on peut espérer, c'est que, pour les Slovènes intelligents, le serbo-croate devienne une seconde langue maternelle, comme l'allemand l'est pour beaucoup dentre eux, comme le latin l'était pour nos pères. Un autre territoire où la propagande serbe cherche à s'exercer, rayonnant cette fois de Belgrade, c'est la Macédoine: nous avons parlé plus haut des conflits que soulève cette province ; mais le fond de la population est bulgare, et il est peu probable qu'elle consente à se laisser serbiser. Dans les pays frontières, dans ceux où se rencontrent deux ou trois nationalités, les habitants deviennent aisément bilingues ou même trilingues. On en pourrait citer en Suisse de nombreux exemples; mais c'est là un fait d'ordre purement physique; il ne décide point de la nationalité, qui est régie par tout un ensemble de considérations historiques, sociales et psychologiques. Le travail de M. Boudilovitch, ou plutôt le programme qui l'a inspiré, laisse en dehors la langue bulgare. Mais, si on Toublie dans les livres, elle ne se laisse pas oublier dans la réalité. Elle s'est maintenue pendant de longs siècles en dépit de l'oppression des Turcs et des Gi'ecs. Elle rencontre aujourd'hui un nouvel adversaire, la langue serbe, qui prétend lui dis- |)uter le sol de la Macédoine et même le littoral de la mer Egée. Elle ne paraît pas disposée à lui abandonner son domaine naturel; partout où les Turcs reculent, dans l'est et dans le centre de la péninsule balkanique, le bulgare, en dépit des obstacles qu'on lui oi)pose, gagne du terrain. Nous avons le devoir de le constater. Nous avons étudié ailleurs cette renaissance d'une langue que les uns croyaient morte et dont d'autres ne soupconnaieul même pas l'existence '.

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