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LE TSARISME

Le pouvoir autocratique , n'en déplaise à nos libéraux, est en réalité un produit d'origine occidentale. Tsar veut dire César. Un tsar c'est l'empereur romain de r Orient. Les premiers tsars d'Orient furent les

empereurs cb retiens de Constautinople , appelée encore aujourd'hui par tous les Slaves Tsarigrad, la ville du tsar. Cette capitale de l'Orient ayant été prise par les Turcs , comme il fallait cependant an César aux chrétiens de rite oriental , ils se tournèrent vers le grand prince de Moscovie , comme vers le plus paissant souverain de leur rite. Le pape lui-même, comptant attirer par là le chef des Busses à sa communion, lui envoya la couronne des Cantacuzèue, et le déclara, au nom de l'Occident, héritier légitime du titre impérial bysantin. Les premiers tsars de Moscou saisirent ainsi de prime* abord la position magnifique laissée vide dans le monde chrétien par la mort héroïque du dernier Constantin sur les remparts de Roma-Notm. Entre ce titre sacré , ce titre hiératique de la vieille Bysance et le nom des Romanof, ou descendants de Roman, chacun peut remarquer une coïncidence qui, pour ne pas être très grammaticale, n'en est pas moins singulière. Les Bomanof ont en effet la prétention d'être les rénovateurs de Borne et de son empire, & h fois politique et religieux. Un manuscrit russo-slavon de la Bibliothèque nationale de Paris, intitulé Abrégé historique des vies et gestes des princes russes, nomme Rurik frère de l'empereur romain Auguste. Ce manuscrit, de Tan 1563, qui ne descend que jusqu'au règne du tsar Ivan Vasilievitch, et à la prise de Polotsk sur les Polonais , montre clairement quel était déjà l'esprit de la diplomatie des tsars.

Ce qui a d'ailleurs contribué plus que tout le reste

à faire grandir V autocratie, c'est l'avantage incontestable et si rare qu'a en la dynastie actuelle de fournir sans interruption, depuis Pierre-le-Grand jusqu'à Nicolas, une série de souverains véritablement supérieurs. Cette supériorité toute personnelle, et marquée pour ainsi dire d'un sceau fatal , a pu seule faire oublier aux Busses le caractère médiateur et essentiellement slave, c'est-à-dire à la fois cosmopolite et national, de l'autocratie ou plutôt de la royauté primi- U?e. Les éléments connus de cette royauté étaient des plus constitutionnels. Ils émanaient du libre vote de grandes assemblées populaires appelées vetchee, qui frisaient ou défaisaient à lenr gré le gouvernement, et proclamaient la cbnte des princes. Ainsi dans Nestor on voit la vetche de Pskof et de tadoga exiler son souverain Vsevolod, attendu qu'il n'aimait que les plaisirs et les chiens, et qu'au combat d'idanof il avait le premier fui du champ de bataille. Ces vetebes plaçaient autour du trône des conseillers électifs et révocables, nommés boïards ou boliars, c'est-à-dire les meilleurs d'entre le peuple, hommes que la poésie populaire nous montre, dans les luttes contre les Tatars, délibérant sous la tente royale, tous égaux assis sur un même tapis. Le pouvoir russe primitif joignait à son origine démocratique un caractère essentiellement fédéral. Il reposait sur une amphyetionie de princes et de républiques toutes solidaires entre elles, et feudataires du pays.

Il parut en 1842 à Paris, sous le pseudonyme du i. l*

comte d'Almagro et avec le titre : les Principales fa* milles de Russie , un opuscule qui fit alors sensation, mais qui attira en même temps sur son auteur, le prince Dolgorouki, de rudes eipiations. Pourtant cette brochure n'offrait, à vrai dire, qu'une nomenclature chronologique des titres et des rangs de préséance des familles princières russes. Mais à cette nomenclature se trouvait adjoint un appendice sur la famille des princes Trubetskoï, dont un des descendants a si cruellement expié en Sibérie sa complicité dans la conjuration ourdie lors de la mort de V empereur Alexandre. L'un des concurrents du premier des Bomanof an trône moscovite avait été un Trubetskoï. Le fondateur de la dynastie actuelle ne s* était fait accepter des boiards de Moscou qu'en jurant en 1613 une constitution. Cette constitution reconnaissait un sénat, composé des boiards ou majores (boliari), et une chambre des communes, formée des députés de la noblesse, de la bourgeoisie et du clergé. Elle interdisait au souverain d'établir de nouveaux impôts, de déclarer la guerre , de conclure des traités de paix , et et signer des arrêts de mort , sans le vote préalable des deux chambres. C'est pourquoi jusqu'au règne et Pierre Ier tous les oukases portaient en tête cette formule : tsar oukasal , i boiari prigovorili ( le tsar a ordonné et les boiards ont consenti). Cette charte avait été surtout pratiquée avec vigueur sous les deux règnes de Michel et d'Alexis son fils; et c'est à elle principalement que la Russie doit son existence poli*

tiqua. Sous cette égide constitutionnelle, la Russie unissante a pu devenir peu à peu formidable à ses voisins, et elle a tu Tordre et la moralité s'établir pur degrés dans l'administration et dans l'armée.

Tout-à-coup Pierre Ier monte sur le trône. Ce digne Afeve de Louis XIV avait naturellement peu de goAt pour ks formes constitutionnelles ; son premier acte fat d'abolir les deux chambres délibérantes ; et depuis Imeb aucun livre russe n'a osé seulement en faire menton. Mais les documents officiels n'en existent pas ftèins aux archives de l'empire. Couvrant sa révolution 4mm le sens du despotisme, sous le prétexte d'une ritrôon contre l'aristocratie, Pierre 1er abolit entièmntnt le reste d'autorité des kniazes ou princes, descendants des anciens chefs de tribus russes qui , aux de la prépondérance polonaise , avaient régné te en rois sur les provinces. Les kniazes furent de quitter leurs terres pour venir habiter la «fatale, et dépenser leurs richesses à la cour. Cette haute aristocratie , formée tout au plus de trente & {tarante familles , se trouva en droit assimilée à la petite noblesse. Cette dernière classe elle-même n'eut phn aucun privilège qui la distinguât des gosts ou ?hands de la première ghilde. Voilà comment la âe empire a remplacé la Russie nationale.

Pienre-Je-Grand qui dans son enfance avait, en vertu de la loi de proximité et d'attraction, subi aveuglément l'influence allemande, acceptée par ses prédécesseurs, ne tarda pas à apercevoir par-delà la froide

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Germanie le foyer ardent de cette civilisation romaine, jusqu'alors transmise de seconde main, et comme par reflet aux Moscovites. Pierre s'adressa donc an foyer même ou à la France ; et le Slave du nord si souple, à la conception si rapide, se francisa bien vite. La grande Catherine n'est déjà plus qu'une Française, et Alexandre au fond de son cœur était tout aussi Français que Napoléon. Pourtant il restera à jamais regrettable que le réformateur de la Russie n'ait pas compris combien étaient déjà usés les modèles occidentaux , objets de son admiration . Ce qui le fascinait à la cour de Louis X IV n'avait pas plus d'avenir que le vieux byzantinisme même qu'il avait entrepris d'extirper à Moscou. Issues de la paix de Westphalie, les formes politiques du dixseptième siècle , résumées dans cette royale parole : L'État c'est moi, n'étaient que les derniers efforts d'une époque finie, que devaient enterrer pour jamais les jacobins de 93. Par une corrélation singulière, mais pleine de sens , la statue équestre de Pierre I" & Pétersbourg n'est qu'une reproduction complète de là statue équestre de Constantin dans sa Borne nouvelle du Bosphore, replâtrage de la Borne décrépite du Tibre. Pierre de même transfère parmi les Slaves la vieille cité occidentale, dont il prolonge ainsi la durée, mais sans en guérir les blessures ni lui rendre la jeunesse. Pierre ne savait pas créer, il n'était qu'imitateur. Dans son engouement pour les formes étrangères, il se mit à haïr toutes celles de son pays , sans penser à en conserver ce qu'elles pouvaient avoir de bon et

de salutaire. En outre , comme malgré son tempéra* méat révolutionnaire, il était toujours an monarque, il se gardait bien de transplanter les libres institutions de sa Hollande chérie dans la nouvelle Amsterdam qu'il reconstruisait avec tant d'amour aux bords de b Neva. Au lieu de restreindre par la loi la puissance des tsars, il l'agrandit encore en lui livrant tous les moyens de police de l'absolutisme européen , et en renversant les barrières que les mœurs avaient peu à peu élevées contre F arbitraire. Pierre inaugura la voie violente oà ont marché depuis lui tous ses descendants, et qui est devenue pour eux une sorte de nécessité. Cest pourquoi les adorateurs du tsarisme font un dieu de cet homme , sans lequel en effet le tsarisme n'existerait pas. « Pierre le Grand, écrit Gurovski, domine tous les personnages les plus saillants de F histoire, comme le ciel domine la terre... Tout mortel qu'il était , un sentiment de vénération nous porte & croire que l'Éternel déversa dans son âme plus de son feu céleste que dans aucun mortel des temps connus... Mais aussi l'œuvre du travailleur choisi parait la pins vaste et la plus féconde de toutes celles que l'histoire do genre humain ait inscrites dans ses fastes. Pierre a gravé la sienne page à page dans chaque pulsation développatrice de son peuple. Je ne crois pas que son histoire puisse se résumer autrement que dans celle de la Russie La supériorité

incontestable de Pierre-le-Grand sur tous les grands hommes de l'antiquité et des temps modernes, sur

comme sor Napoléon , consiste primait en ce que ceux-ci étaient plus ou moins des réeumft sortis du monde de leur époque, agissait amas riuluence des idées de leur siècle, tandis que Pkfte a i lutter contre sa natiou et son siècle, etc. » U y a (fauta* courtisans qui nous disent qu'à Tkh Km de a» pnêdêoesseurs trop occidentaux, Nioolas s'est priait fen»; aaais ce n est là qu'une couleur, ma auantoaude popularité. Élevé sur le trône, le peuple* à l'aide d'une résolution de palais qui wu périr au gibet les meilleurs patriotes da f pare, Steata* avait hemin de se réhabiliter dans F prit de «s $ujet&. U oHmrit donc des semblants de Fauteur p*ur la nationalité la haine que lui inspiraiait h* tobenan de son empire, comme les démocrates do asaude entier* Ma» son patriotisme étrange le pomaa à * eutamn* eaefcasiTCmcut d une aristocratie de cour, jr*riW$*rVtt$om&ttpiw^ 4m démet* $àtek&» En conséquence de ce système, &mb* e*pe*uw ka peuie noblesse* qui, composée de peu* w pmufehommrr. relie dans tout le mouds date W ta* peuple aw k* «nrmads» Cette dasse intermédiaii* si utile, si nationale «u Nogne, le tsar fa ty»< ^M»s le nom d *i«*fcmntoî dans la dusse des p*ji*m* «rouble» et tatttahle* à volonté. Quant à m* hauts dûEKtainNk non confetti de les gargar dTi ami» et de rvhttat** il a cm» pour «ai toute hàwureààf de mits uou***ui. 1m aaajocats mémo eu fuxtmr du 6k aine de chaque grande famille

traosité féodale que les Slaves ne connurent jamais, — ont été introduits par Nicolas dans le code civil de son empire. C'est ainsi qu'an moment même où la réforme sociale la plus radicale triomphait à Paris , à Berlin et à Vienne, et que la nouvelle en était portée à Pctersbourg, une autre nouvelle arrivait aux Polonais *ur la Vistule, les informant qu'un majorât immense venait d'être constitué dans la Pologne méridionale, sous le nom du fils aine du maréchal Paskievitcb , pour se transmettre à perpétuité à ses descendants en ligne de primogéniture. Tels sont les progrès sociaux accomplis par le tsarisme. Tel est le patriotisme slave du cabinet de Pétersbourg.

An lieu de s'inspirer de l'esprit slave, il renforce, tant qu'il peut , la centralisation bureaucratique importée d'occident dans son empire. L'empereur luimême affecte d'imiter en toute occurrence le plus grand centralisateur qu'ait eu le monde moderne. Comme Napoléon, Nicolas s'est donné deux gardes impériales, la jeune et la vieille. Il a fait lui aussi sa colonne Vendôme. Il a lui aussi ses protectorats et ses rois feudataires. Il aspire à réaliser ici-bas l'unité de pouvoir la plus mathématiquement rigoureuse : un Dieu au ciel, un tsar sur terre! voilà son adage. — En un mot, l'ancien empire français est l'idéal perpétuellement présent aux yeux de la cour comme de la noblesse russe, malgré qu'elles affectent pour la France on profond dédain , et cherchent toutes les occasions de la ridiculiser. Seul le peuple est plus juste, et sans

s'inquiéter de juger le génie de la France, il réprouve avec dégoût ces institutions faussement démocratiques, qu'on lui impose, et sous lesquelles se cache une centralisation sans entrailles, dont nous allons tâcher de disséquer ici l'étrange organisme.

LE TCHIN, ou l'administration judiciaire, amie et militaire de

Depuis Pierre 1er il y a en Russie quatorze classes d' hommes qui constituent la société proprement dite, c'est-à-dire qui jouissent des droits de citoyens. Un nom commun les désigne tous, le nom de tchinovniks ou membres du Tchin. Ce mot de tchin signifie action : il s'applique en Russie à tous les services publics de quelque nature qu'ils soient. Devant l'autorité, chaque russe doit avoir un tchin ou un rôle; sans cela on est paysan et presque serf. Cette institution récente qui a perverti tout l'état social des anciens Slaves, a dans ses allures quelque chose de si extraordinaire, de si peu européen, qu'on la prendrait pour une imitation des ordres lettrés de la Chine, si on ne savait par l'histoire qu'elle fut un fruit de la philosophie occidentale , et que Pierre 1er en conçut l'idée dans ses conversations aveé les esprits forts de France, d'Angleterre et d'Allemagne.

Le tchin constitue la seule noblesse reconnue par les lois. En conséquence, tout employé quelconque,

militaire on civil, est noble par le seul fait de ses fonctions, ne fût-il que simple maître d'école de village. D'après cela on conçoit que le nombre des nobles en Bossie soit pour ainsi dire innombrable. Pour que ee privilège de la noblesse ne finisse pas par devenir universel, la loi russe a statué qu'il passe du père au fils, mais s'arrête au petit-fils qui cesse d'être noble s'il ne se remet pas de nouveau au service de l'État. Sous ce rapport du moins, le tchin concorde avec le droit slave qui n'admet pas l'hérédité de la noblesse. Les anciens boiars, russes , serbes, bulgares et autres, étaient électifs; et à leur exemple les tchinovniks sont sinon élus , du moins nommés au concours , et toujours révocables.

La noblesse est ainsi devenue toute personnelle, et forme le premier point de mire auquel tendent toutes les ambitions même les plus modestes. Malheureusement au droit de concours illimité s'est adjoint le droit d'intrigue. Les quatorze degrés du tchin sont devenus comme une échelle à laquelle chaque famille eu Bussie se tient plus ou moins accrochée. Ceux qui ne peuvent encore y atteindre se cramponnent à ceux qui y sont arrivés; et ces derniers s'attachent euxmêmes à ceux qui sont immédiatement au-dessus d'eux. Plus est grand le nombre de ceux qui s'accrochent à vous pour monter à cette échelle du paradis terrestre, plus vous devenez important, et plus vous pouvez vous élever haut.

La société russe , suivant l'ingénieuse remarque de

Blasius , ressemble ainsi à un arbre qui végéterait en sens inverse. Là où devraient se trouver ses racines, se trouvent ses feuilles et ses boutons : les racines en sont la partie la plus frêle, la plus changeante, et an lien de vivifier le tronc tont entier, elles périssent le même jour que les fleurs dont elles recevaient leur sève. Avec celui qui est monté le plus haut, tons les antres montent ou tombent. C'est k Pétersbonrg que se trouvent les véritables forêts primitives de ces arbres généalogiques de protection et d' intrigue, auxquels le climat de Moscou semble être moins favorable. Sur la Neva ce serait presque une insulte faire à un tchinovnik que de ne pas invoquer, en 1* abordant, sa protection.

Aucune fonction vraiment sociale ne peut être exercée qu'au nom et par Y intermédiaire du tebin : à tel point que le dernier maître d'école de village se velt classé et traité comme tchinovuik. Hais ce qu'il y a de plus excentrique, c'est que le clergé même est forcément enrégimenté dans le tchin. L'évèque a le mène grade que le général, et ainsi de suite, en descendant jusqu'au pauvre pope qui n'est plus assimilé qu'au simple officier.

L'avancement dans toutes les branches administratives , se règle uniquement sur la durée et la valeur des services , sans que le droit de naissance soit censé entrer pour rien dans les promotions, aussi n'est-il pas rare de rencontrer en Russie des guerriers ou des artistes récemment anoblis qu'on appelle Ma-

gorodni (issus de noble race), quelquefois même vistokorodni (très hautement nés), tandis que leurs pères tant encore serfs, et personne ne trouve cela étrange, pane qu'en Russie toute capacité supérieure devient noble, dès qu'elle se fait connaître. Ainsi, la naissance civile tenant lieu de la naissance par les aïeux, la noblesse russe n'est point une caste; les grades n'y sont fui le fruit de services personnels, et F héritier d'un Md~marécbal , s'il n'est pas digne de son père, retombe au plus bas degré.

Malgré tout l'arbitraire des nominations et des avancements qui ont lieu au sein du tchin , on ne irait néanmoins se dissimuler ce qu'un tel mécapourrait avoir d'activant et de fécond. Malheureusement les employés civils ne recevant , pour k plupart, que des appointements illusoires, sont refaits i vivre de concussions, d'avanies, — et pour trancher le mot, de vols sur leurs concitoyens. Aussi malheur i la bourse de quiconque est obligé de franchir le seuil d'une chancellerie. Mais ces abus ne jettent tneun discrédit sur l'empereur, ni sur son gouvernement. Il faudrait de plus forts impôts pour que les employés reçussent de plus forts appointements. Et comme le peuple paie peu d'impôts directement à l'État, tout le reste des charges et des corvées horribles qa'U endure, il les attribue à lu mauvaise volonté des fonctionnaires publics. L'empereur est bon , dit le peuple, mais ses tchinovniks sont des coquins. La censure impériale elle-même laisse sous ee rapport

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une latitude extrême aux critiques populaires : pourra qu'on épargne la personne du tsar, tout le reste est permis. Ce qu'a écrit Gogol sur l'administration moscoyite, n'aurait pu s'imprimer dans aucun pays d'Allemagne.

Il n'en est pas moins certain que le système du tcbin a totalement perverti la nature et le développement de la nationalité russe. Cest surtout pour les paysans que la réforme de Pierre 1er a été dégradante et destructive. On sait que le tsar philosophe leur enleva tous les droits civils, et la large existence dont ils avaient joui jusqu'alors. Pierre n'aimait pas le moujik russe; il n'entendait rien à sa manière toute slave de vivre et de penser : ou plutôt il le comprenait trop, et il devinait en lui l'ennemi mortel de ses réformes. C'est pourquoi il riva avec une cruauté froide toutes les chaînes du servage déjà introduit par ses prédécesseurs. S' armant des principes absolutistes qui déclarent le monarque propriétaire suprême de toutes les terres de ses états , Pierre Pr s'arrogea le droit de disposer des villes et villages russes, pour ks donner en présents à ses favoris, et aux hommes qui avaient bien mérité du trône. Du droit de vendre la terre, on passa au droit de vendre les hommes, et l'esclavage le plus complet des paysans se trouva ainsi consacré. Depuis lors le tiers des paysans a appartenu à la noblesse. Le tiers des paysans de l'empire n'a plus été qu'un vil bétail, que les seigneurs ont pu se partager, vendre et revendre à volonté. — Neuf

cent mille nobles ont en Russie cet odieux privilège de posséder des Ames humaines.

Ce n'est que dans ces derniers temps qu'on a commencé à voir l'action destructive d'un tel système sur rempile lui-même. Depuis surtout que la vie manufacturière s'est introduite dans les campagnes, et que fimonr de l'or et du gain a saisi les châteaux , les taris et leur vie sont devenus de la part des maîtres fébjet d'un négoce infâme. Ils les ont vendus ou loués, coawe des machines motrices, à des spéculateurs impitoyables qui n'avaient qu'un but, celui d'extraire fan dans le plus bref délai la plus grande somme potable de travail. Il a fallu lancer des oukases pour Mitre fin à ce trafic de chair humaine. Maintenant le noble ne peut plus vendre l'homme sans la terre i hjutlle il est attaché par inscription, ni l'enfant sans la mère, ou la femme sans son époux. L'esclave à la fcgou asiatique est devenu ainsi serf de la glèbe. Un frsgrès s'est ainsi accompli pour les Busses, mais toqjoors en dehors de l'idée slave, et en se rapprochait de plus en plus de la féodalité teutonique.

An fond le cabinet impérial , dans tous ses règle- Beats agronomiques , n'a qu'un but : celui de s approprier le plus grand nombre possible de serfs, qu'il prétend affranchir en les décorant du nom de paysan$ de la couronne. « Le but de l'ambition de tous les paysans russes est, nous dit M. de Custine, d'arriver à cet état de serfs directs de l'empereur. » On prétend que parvenus à ce point ils se regardent comme par-

faitcmçnt libres, et qu'à la question : Quel est leur seigneur? ils répondent alors avec un fier sourire : Gotpodina romanova , notre maître est madame Bomanof. En somme ils sont pourtant beaucoup plus pressurés que les autres moujiks : car ils n'ont point, comme les autres, de seigneur intéressé à les protéger contre les exactions fiscales de leurs ennemis naturels, les tchinovniks, qui se trouvent alors devant eu comme face à face. Pauvres et ignorant les lois , ils n'ont personne qui les soutienne dans leurs procès; plus de main secourable qui les nourrisse dans les innées de disette. Ils ont à supporter tous les fardeaux de la liberté, sans qu'il leur soit permis d'en recueillir les fruits. Aussi les moujiks en général se sentent* ils très peu attirés vers cet état de prétendu affranchissement.

Une classe de paysans qui prospère davantage est oelle des icanomi$te$ , moujiks devenus libres lie leur personne, mais qui restent encore liés à leurs seigneu» par certaines corvées et services stipulés dans le entrât réciproque. Ceux-là vont presque de pair avec les odno-dvortsi , propriétaires d'un dvor ou logis champêtre : hommes que rien ne distingue plus dm nobles, si ce n'est les privilèges du tchin. Quant aux seigneuries proprement dites, elles se trouvent an Russie ex traordtnai rement morcelées , attendu qui chacune d'elles ne se compose guère que d'un seul village. L'idéal du plus mince et du plus petit tebinovnik, pendant la durée de ses fonctions, est d*at

masser par tous les moyens un petit capital, pour s* a* cbeter quelque part que ce soit un humble hameau avec une dixaine de serfs, au milieu desquels, ou plutôt sur les épaules desquels il achèvera tranquillement sa carrière.

Les populations champêtres sont donc livrées comme m aliment aux insatiables appétits du tchin. Et c'est ici que brille dans tout son jour la profonde astuce dm hommes qui ont créé le système russe. Les tchinovniks sont le soutien , le bras droit du tsarisme, qui,- pour s'assurer davantage leur dévoûment aveugle, leur donne tout un peuple à dévorer. Mais en même temps le tsarisme emploie mille artifices pour rendre ks tdrinovniks odieux à leurs victimes , à qui il promet sans cesse un meilleur sort que celui sous lequel là noblesse les fait gémir. Le bas peuple n'entrant jamais en contact direct avec le gouvernement , ne fcppoee que du bien et des vertus. divines dans ces fcuto régions inaccessibles à son œil. Dans tous ses toux fl invoque le tsar contre ses oppresseurs, et s'il a'mt pas aussitôt délivré, c'est parce que le batouchka, h père de tous, n'a pu r entendre. Pourtant le batouchka les entend si bien que chaque fois que son dmpotisme est menacé par les hautes classes du tchin, 3 dit mine avec grand bruit de lancer son oukase toujours prêt d'affranchissement des paysans. Nicolas surtout parle à tout propos de son intention d'immortaliser son règne en dotant l'empire d'un puisant tiers-état, et d'une bourgeoisie intelligente et

riche , qui fasse contrepoids à la noblesse. Bercé par cette espérance d'une prochaine émancipation, le bas peuple est l'appui le plus dévoué du trône contre les tchinovniks; et le tchin à son tour est lui-même, pour pouvoir se perpétuer, l'instrument maudit de l'autocratie contre le peuple. Voilà comment à force d'artifices, on a scindé la nation en deux camps qui se détestent, et entre lesquels il faut absolument laisser subsister comme médiateur le tsarisme.

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