LE KNOUT
La troisième base du système impérial russe est le knout, ou le régime permanent de la loi martiale appliquée à toute la société. L'origine du knout, comme celle du tchin, n'est ni russe, ni slave. Knout vient du mot teutonique knoten, nœud et corde nouée, instrument de supplice des matelots jusqu'à ce jour, et qui fut sans doute importé dès les premiers siècles ea Russie par les marins Scandinaves , compagnons de Burik et des autres conquérants. Le knout personnifie toute la police russe ; il en est l'apogée comme le fondement.
Le knout a été en Russie la baguette des prodiges. Sans lui, il n'y aurait ni empire, ni capitale, ni armée, ni flotte russe. Lui seul a fait sortir Pétersbourg du sein des marécages , et en a bâti comme miraculeusement le colossal ensemble en dépit des climats, et pour ainsi dire de la logique humaine, au-dessous du
niveau delà mer et de la Neva elle-même, qui déchaîne es Tain ses flots et ses tempêtes contre les quais qui la captivent. Dans tontes les villes russes le knoat a créé une police admirable de promptitude dans la répression des abus, et il rivalise sons ce rapport avec la bâton tore. A chaque coin de rue la butka veille i feribre public. Au moindre cri d'auberge, au moindre tapage inaccoutumé, les boutchniks, la verge ou batosfce à la main, paraissent : à la fois juges et exécuteurs de r arrêt vis-à-vis du peuple, ils couchent le coupable an milieu de la fange de la rue, et peuvent lui adaûnistrer sur place jusqu'à huit ou dix coups de leurs batoches. Cette justice sommaire de l'Orient n'est pas seulement en vigueur dans les grandes villes : la mairie de chaque village a le même droit de bastonnade nraes administrés pour les délits secondaires. En un Mt le knout est l'instrument le plus actif de la centralisation impériale* Il préside à Tordre judiciaire, à Tordre mil, à l'instruction publique, aux exercices aibtaires et aux relations même de la Russie avec le reste de l'Europe.
La procédure russe pour les causes criminelles ne connaît absolument que les châtiments corporels. Le sombre de coups sert à mesurer le degré de culpabilité du condamné. On objectera que les arrêts étant presque toujours dictés par le jury, offrent du moins des garanties d'une certaine équité. Biais près de chaque jury siègent en qualité de juges des assesseurs impériaux, chargés de savoir et d'interpréter le code i. «
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pour taras. Or, ce code rosse, Zvod sokoiiot», est one indigeste et énorme compilation d'oukases , promulgués de règne en règne depuis Pierre Ier, oukases qui se contredisent entre eux, et où il est toujours facile de trouver, quand on sait l'y chercher, une loi pour on oontre la eause qu'on défend ou qu'on attaque, il est vrai que l'empereur actuel a travaillé arec aète i faire disparaître du code russe toutes les disposition Contradictoires, Hais il est loin encore d'avoir complètement réussi. Il s'ensuit que très souvent les juges assesseurs se croient obligés de casser les arrêts du Jury et d'en appeler à un tribunal supérieur. La vénalité de ees messieurs est, d'ailleurs , passée en proverbe. Un peu d'or brille à leurs yeux mieux que la meilleure cause : aussi nulle propriété ne peut se dire assurée, comme nul individu n'est à l'abri de la Sibérie. — Les seuls juges en Russie qui fassent preuve d'un peu d'indépendance, ce sont les membres du tribunal suprême ou du sénat dirigeant. Ce corps, Tunique institution russe, capable de rappeler de kte 4a chambre des pairs des monarchies constitutionnelles, te compose de hauts magnats et d'anciens officiers supérieurs en retraite, qui la plupart ont placé leur un* bftion hors de la judicature, et qui vu leur haute position ne sont pas achetables aisément.
Imitée de l'antique sénat romain de la décadence, tel qu'il s'était perpétué dans l'empire grec, eetto chambre n'a d'ailleurs d'autre attribut politique qos celui d'enregistrer passivement les oukases et de kl
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interpréter en jugeant en dernier ressort dans les procès privée. (Test donc à cette cour suprême qu'aboutit tarte la magistrature russe. Du jury de district on peut appeler à celui du département, puis à celui de le fuient*, e'eeHnlireà une subdivision du sénat qui siège auprès de chacun des quatorze gouverneurs géqui se partagent l'empire , et .dont plusieurs des domaines plus grands que la France entière. G» espèces de vice-rois, armés d'un pouvoir discréienftaire et remplaçants de l'empereur, auquel seul ■s ont à rendre compte de leurs actes, doivent, pour hsitndre valides, souscrire les sentences portées par •le séeat ou le conseil de régence, aussi bien que les mets des cours inférieures. Ce sénat, s'il est d'un contraire, ne peut qu'inscrire ses observations au du procès-verbal destiné pour l'empereur. En attendant la volonté du vice-roi s' exécute : car le poufsir dans F état nedoit pas être un seul moment en faestion.
D'appel en appel on arrive au tribunal de cassation Mnitive du sénat de Pétersbourg , présidé par un lut procureur qui tient la place du tsar. Or, celui-là tecore, appuyé de l'opinion de trois jurisconsultes frtl est toujours facile de trouver ou d'acheter, peut ftfaser de contresigner le jugement. Il est alors ren~ foyé au ministre de la justice, et de là à l'empereur eu mieux à la décision des favoris. Ainsi tous les droits Je justice, et par contre [coup tous les droits de propriété, sont concentrés dans le tsar, en vertu du vieux
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et féodal principe : toute justice émane do roi. On nous répond qu'un principe plus moderne, celui que toute justice émane du code, vient d'être installé pur ïemh pereur Nicolas dans la jurisprudence de son empire. Ce prince a fait en réalité des efforts inouïs pour régulariser les pandectes moscovites , et classer dans m tout ooncordant les cent cinquante mille oukases qm jusqu'à lui avaient force de loi. Mais tout en réformait le code, il n'a pas eu le courage de s'y soumettre lui» même : il persiste à se tenir comme loi vivante Mh dessus de la loi écrite. Il en résulte que ee code écrit le tsar peut le violer chaque fois que bon lui semble; par conséquent l'état de siège et les cours martiales subsistent en permanence ; de sorte qu'en denntoe analyse la justice russe c'est le bon plaisir du souverain, bon plaisir formulé jusqu'à présent par le knout et l'importation en Sibérie.
Dans l'ordre civil le knout, ou le terrorisme et l'arbitraire, ne se montre pas moins puissant que daw l'ordre judiciaire. Chaque gubcrnie, image complète de l'empire, est administrée à la façon bysantine,c*est-è* dire que toutes les fonctions, tous les dignitaires qu'eu voit autour du tsar, se retrouvent autour du natehal» nik ou président de la gubernie. 11 est dana au car conscription aussi absolu, aussi infaillible que le tsar dans la sienne. Mais cette centralisation inflnrihlaA toutes les volontés en une seule est masquée pur une foule de formes atténuantes et d'apparences constitutionnelles destinées à tromper l'œil. L'organisme eu*
tierde f empire n'est guère qu'an organisme d'apparat, une décoration de théâtre, pareille à ce* monuments d'architecture de Moscou qui, vus du dehors, font un effet magique, et qui, tus du dedans, sont informes. On pourrait appeler la Russie le mondé des façades : le knout qui en fait rame, y est partout artistement caché sous des guirlandes de fleurs.
Cet instrument de tout Tordre officiel moscovite l'est montré incontestablement un énergique moyen décolonisation dansles steppes. C'est àlui qu'on doit le refoulement de la vie nomade. Sans lui la paresse slave > comme disent les chefs allemands du cabinet de Pétersbtwg, n'aurait jamais réussi à défricher tant de dé* •erts. Sans lui les hordes errantes seraient encore campées an sein de l'Europe, qui anrait encore à redouter Tinvasion de nouveaux Timours.
Dans r instruction publique le knout est aussi un puissant pédagogue. Comme autrefois le cep de vigne do centurion romain enseignait le latin à tous les barbares de l'occident, le knout enseigne l'idiome et les idées russes à tous les vaincus de l'orient européen. Les Tatares de Crimée parlent aujourd'hui en russe très pur. Les indomptables tribus de la Circassie et do Caucase comprennent de plus en plus le langage de leur grand instituteur. Le knout centralise tout le développement intellectuel de la jeunesse dans une seule pensée d'obéissance au tsar, vicaire de Dieu, et cela jusque dans les recoins restés les plus teutoniques des provinces allemandes de la Baltique, jusqu'en
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lande et jusqu'au cœur de la Pologne. Ebloui par tant de triomphes, le knout impérial prétend instruire bientôt à la russe l'Europe entière et ramener chez elle Funité de croyance religieuse et politique détruite, Selon lui, par les prétentions excentriques du papisme et de la révolution.
Voilà un résumé des bienfaits qu'a rendue et qu'espère rendre encore à la civilisation le knout de Pierrele-Gtand. Mais c'est principalement sur l'armée qu'il agit comme une verge magique. Aux inondations asstt fréquentes de Pétersbourg, on voit des factionnaires se laisser gagner par les eaux , et immobiles à leur poste plutôt que de fuir, disparaître peu & peu daôTle fleuve montant qui finit par les engloutir. En temps de guerre un ordre énergique de vaincre a Souvent suffi pour faire remporter la victoire. En 1 849 on a vu le tsàr à Varsovie entouré d'un peuple innombrable qui lui demandait à grands cris une constitution, la faire mettre à genoux d'un geste ; et ces hommes ainsi prosternés oomnje en adoration devant la forée bffc» taie , c'étaient pourtant des héros dé la liberté, dm Polonais.
-Un général allemand, le comte de Bismark, a poHM sous le titre : La puissance militaire àe (Vmptrt mêee en 1835 ou mon voyage à Saiht-PHersbourg , des détails statistiques étendus et consciencieux sur la fores armée dont dispose l'autocratie. Il rélève & 800 flfflle hommes, dont 500 mille de troupes régulières et admirablement disciplinées, 100 mille cavaliers, partie ré-
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guliers, partie irréguliers, et 200 mille vétérans cantonnés dans les Tilles et forteresses où ils reçoivent les recrues et les exercent. L'anonyme anglais, atitenr du fine : Révélation* ofRussia, para à Londres en 1844 dus le but spécial de révéler les côtés forts et faibles do r armée rosse, tont en établissant d'autres chiffres que ceux-ci, n'arrive pas à des résultats essentieffleant différents. Il donne des détails curieux sur la fenue intérieure de la garde impériale. Ce corps d'ar- Bée, objet des prédilections de l'empereur Nicolas, se «■pose, infanterie et cavalerie, de 1 20 mille hom- ■as. Dans les parades et les revues, ces troupes d'élite frappent d'étonnement par leur aspect martial et leur imposante attitude. Tous les soldats qui y entrent oit été choisis dans les autres rangs de Y armée, et il n'y m a pas un qui n'ait ses cinq pieds onze pouces. Tous art la même figure bronzée par les bains à vapeur, lés ■émet manières, et pour ainsi dire la même physionomie. Un oukase indique à une ligne près la longueur que doivent avoir leurs favoris, leurs cheveux, et de quel côté le peigne doit les faire pencher.
Toute l'armée régulière est partagée en huit corps S armée, tenus constamment en pleine paix sur le pied deguerre, et prêts à se mettre en campagne au premier signal. Il en est de même des différents corps d'artillerie , dont les pièces toujours attelées se promènent iaeessamment d'une frontière à l'autre , de la Chine à la Perse et du Caucase à la Pologne* Cette artillerie étale de magnifiques attelages4, la beauté de ses che-
vaux est sans égale. Aussi manœuvre-t-elle avec la rapidité de la foudre. Mais cette vélocité dans la course mpit, dit-on, chez les pointeurs à la justesse du coopcPœil. Sans cela les canonniers russes seraient les premiers du monde. Quant aux terribles Cosaques on se défie de leurs tendances républicaines, au point qu'on a réduit leur armée à 40 mille hommes. Mais on élève encore à ISS mille le nombre des cavaliers kalmouks, bacbkires et tatares, toujours prêts à marcher sans recevoir d'autre solde que la permission de piller.
Généralement l'absence de solde est ce qui dégrade le plus le soldat russe. Le duc de Raguse dans son Voyage, a remarqué que, tandis que le soldat français coûte en paix 340 fr. à l'état, et l'anglais 5*6, le russe n'en coûte que 1 20 à son gouvernement. Outre qu'il est nourri comme un vil animal, le soldat moscovite est encore plus roué de coups que le nègre. Aussi sans les cartels d'extradition conclus avec la Prusse, l'Autriche et la Chine, l'armée russe ne maintiendrait pas longtemps ses cadres intacts contre la désertion. De pareils soldats, formidables sur leur sol et tant que le knout les enserre de ses mille et mille replis , ne sont pas sans doute bien à craindre dès qu'ils foulent une terre libre. On n'estime pas d'ailleurs à plus de deux à trois cent mille le nombre des hommes que le tsar pour» rait détacher de ses garnisons et lancer sur l'Europe.
Ce n'est donc pas par son armée de terre, c'est par sa flotte, c'est à titre d'héritière de Rurik et des anciens rois de la mer Scandinaves et normands, que
fautocratie prétend terroriser l'Europe. Cinquante vaisseaux de ligne, dont trente dans la Baltique avec an nombre proportionnel de frégates, de brick» et de corvettes, montées par à peu près cinquante mille aarina bien exercés : c'est plus de force qu'il n'en faut pour lutter contre la marine de guerre anglaise, en supposant celle-ci abandonnée par la France. Il est vrai que la Russie manque encore d'une flotte à Tapeur suffisante pour remorquer contre le vent ses citadelles flottantes. Les bâtiments russes ne sont pas bons voiliers; ils sont trop courts, trop pesants et ne savent pas esquiver les coups de lame : mais leur artillerie est terrible , leurs gros canons lancent des bombes de quarante jusqu'à cent vingt livres. C'est par F organe de ces foudres de l'océan que le knout parle à F Europe ; et son langage est tel qu'il devient pour les révolutionnaires de tout pays un calmant des plus énergiques. Bien plus, il terrorise comme oie tète de Méduse, et transforme forcément tous les âans régénérateurs des peuples en réaction.
Les conséquences du knout sur le moral même des Basses sont horribles. Le moujik, cet homme d'un naturel si bon, si conservateur, devenu soldat, se venge de ses tortures sur tout ce qui ne saurait lui résister. Il devient pillard et destructeur par plaisir. Après une orgie, il brise les plats et les bouteilles pleines que son ventre ne peut plus absorber. Voilà ce que le knout fait des Slaves, de la race conservatrice et médiatrice en Europe !
SOS LE MOffBE SLAVE.
Il ne faut confondre ici avec les soldats bétonnés et fouettés comme des bêtes, les officiers exempts des punitions corporelles. Le corps des officiers rosses se distingue généralement de celui des autres nations en ce que la plupart d'entre eux sont des hommes indépendants, possédant des terres et des châteaux, et qui ne servent pas pour de l'argent, mais pour acquérir de l'honneur et une place dans la société, après quoi ils se retirent comme gentilshommes dans leurs domaines. Les officiers russes sont le seul corps de fonctionnaires un peu estimé par le peuple, et la plupart d'enté eux méritent en effet r estime par leur caractère spontané et généreux. Hais tous ces militaires, si galants, si libéraux à l'armée, une fois de retour dans leurs terres, y deviennent des conservateurs et des champions obstinés des vieux abus. Leur* rapports contre nature avec leurs paysans, les forcoït à abdiquer tous leurs anciens rêves d'humanité. — Cest donc le servage, ou mieux, son principe la knout, [qui est la source de tous les maux. Seal le knout maintient la Russie à l'état d'empire exclusivement militaire, à tel point que les employés civils eux-mêmes y sont revêtus de titres empruntés à Formée. Cette organisation cependant n'a rien de national. Elle va directement contre les tendances toutes pacifiques, toutes commerciales du peuple russe : elle seule suffirait en se perpétuant, pour épuiser jusqu'aux dernières sources de vie de la Russie, et amener son inévitable dissolution.
de la WLmatim oon»§ empare et le développement du ftlavime
' Que peavent espérer h race et l'idée slave pour leur développement ultérieur de la Russie comme empire, et de la Russie comme nation ? Pour répondre suffisamment à cette double question et en dérouler toutes ks incalculables conséquences, il faudrait écrire un volume. Nous île ferons ici qu'effleurer cet immense sujet.
L'influence de la Russie empire sur les destinées du slavisme a été, jusqu'à présent, et semble devoir rester minime. On a déjà vu en quoi se résume la Russie empire : le tsar, le tebin, le knout, voilà ses trois éléments essentiels, éléments dont pas un ne peut prétendre à être slave d'origine. Bysantines, mongoles, teutoniques, les institutions tsariennes ne concordent en rien avec le génie slave. Les seuls refiges qui lui aient été laissés en Russie sont les fran-
chises communales, les diètes provinciales et les jurys. Or c'est là précisément ce que le gouvernement rossa réprouve et contremine avec le plus d'ardeur an moyen de sa centralisation bureaucratique. Toutes ces franchises traditionnelles furent un moment non pas établies, comme on Ta écrit, mais encouragées et soutenues par Catherine IL Car c'est, dit-on, à cette Sémiramis du Nord que la Russie est redevable de ses meilleures lois. 11 serait plus vrai de dire que la femme, esprit fort, qui a aboli en Russie tant (fias'* titution slaves, pour les remplacer par des institutions occidentales, n'a pu cependant déraciner celles* ci, parce qu'elles étaient trop puissantes. Ainsi les historiographes de cour en Russie savent gré aux tsars du mal qu'ils ne font pas. Mais en dépit des tendances, anti-nationales du gouvernement, les communes et les jurys se maintiennent en Russie. Or ce sont ces libertés qui, partout où elles échappent à la dent rongeuse du temps, conservent intacte la vie des nations. Tant qu'elles n'ont pas succombé aux étreintes de la centralisation, tant que ce boa impitoyable m' a pu encore les triturer, pour s'en nourrir, comme il fait en Occident, jusque-là il y a espérance de renaître, il y a le germe latent d'un développement infini. C'est ce qu'on peut affirmer sans exception de tons les peuples slaves, et même des Russes.
Aussi, considérée comme nation, la Russie est-elle inévitablement appelée à exercer sur les autres Slaves une influence décisive. Le cabinet de Pétersbouifc
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a beau affecter des allures cosmopolites, il a beau répète à tout venant qu'il n'est pas plus Slave qu Allemand, qu'il n'est d'aucune race; pourtant l'énorme supériorité numérique de l'élément slave en Russie est un fait qui saute aux yeux. Les races étrangères au slavisrae dans l'empire sont tellement disséminées et isolées les unes des autres ; acculées qu'elles sont aux frontières de l'empire, elles occupent des positions stratégiques et commerciales si désavantageuses, qu'on ne saurait, pourvu seulement que l'empire subsiste, leur supposer d'autre avenir qu'une russification complète. D'ailleurs leur esprit de nationalité l'évanouit rapidement.
Les nobles Allemands de la Baltique se sont faits, par amour de l'or, les instruments, méprisables à leurs propres jeux , de l'absolutisme qui les dégrade. La race juive qui, évaluée à cinq millions sur tout le globe, en compte trois millions sous le joug des tsars, ne se montre pas à beaucoup près aussi dangereuse qu'on pourrait le supposer au commerce indigène. Les Go$U barbus de Moscou sont tout aussi rusés que les Juifs : et de plus ils ont la force. Quant aux Finnois, aux Tatars, aux Mongols, leurs instincts nationaux sont déjà presque éteints. Or, qu'on se place à F époque désormais prochaine où toutes ces masses de peuples conquis seront devenus Slaves et parleront une langue slave, comment alors la bureaucratie tsarienne pourra-t-elle continuer l'exercice du principe qui fait sa force, du divide et impera ? On ne saurait
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donc on seul instant douter que le génie slave ne m fasse enfin jour dans l'empire russe sur les ruines des institutions exotiques et de la centralisation romaine installée par Pierre -le-Grand.
L'autocratie a d'ailleurs l'instinct très clair du sort que lui réserve le slavisme. Tout en le provoquant dans les empires qui l'environnent, elle cherche pins que jamais à l'étouffer sur son propre sol . L'explosion des idées slaves au sein des universités russes date de 1846. fia cour impériale après 1830, afin de colorer sa réaction et de motiver son mépris croissant pour la France et pour l'Occident, s'était crue obligée à un certain retour vers les formes nationales et les manières populaires slaves. Mais la jeunesse libérale saisit bien vite ce défaut de la cuirasse de l'absolutisme. La seule force des idées poussa ces néophytes du slavisme hors de toutes les voies politiques, propres au cabinet de Pétersbourg. Aux idées de centra* lisation succédèrent celles d'un large fédéralisme et d'une liberté comme t Occident n'en eût jamais. Cm théories inattendues furent aussitôt stigmatisées par la police comme incendiaires et communistes. Afin de les confondre avec celles des sans-culottes et des terroristes de 93, la censure alla jusqu'à alléguer le bonnet rouge porté par les anciens Busses, et qui reparaissait dans toutes les hautes écoles de l'empire comme signe caractéristique de ce qui s'appelait le parti slave. Au fond, ce parti slave entendait sinon détruire, au moins transformer complètement lé
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tartane. Mieux valait encore pour les hôtes de FErmitage redevenir français et occidentaux, que de se frire Slave&à ce prix. LaGallomanie a donc ressaisi tout le monde officiel.
Le atavisme, plus proscrit que jamais à la suite des événements de 1848, n'a trouvé de refuge qu'à Moscou, qui est, comme on sait, le cœur de la nationalité, «t son centre de résistance à l'autocratie. L'esprit moscovite, il faut lui rendre cette justice, n'a point les tendance* serviles qu'on lui suppose. Le peuple de Moscou est à la fois modéré et tenace dans ses volontés, discipliné sans bassesse, et dévoué sans aveu- Cernent. Économe pour lui-même, et prodigue pour les autres dans sa vie intérieure, il a comme être social un idéal politique immense devant son esprit, il aime h gloire et meurt avec joie pour l'obtenir. L'oppreséouen apparence inexplicable qui pèse sur un tel peuple, a pour unique motif la coalition maehiavéhque du tsarisme avec le tchin. Mais toute l'innombrable armée des Tchinovniks aboutit nécessairement è quelques hauts sommets, qui ont seuls le privilège d'entourer le trône. Or la réaction anti-tsarienne commence précisément de la part de ces hauts dignitaires comblés par le souverain des faveurs et des monopoles les plus odieux. Tous les Kniazes et hauts barons de l'empire, devenus l'unique appui du trône, se sont nns à menacer leur maître. Des conspirations de palais ont commencé à germer sous mille formes ; pronostics d'une ère nouvelle, ces complots naissent
en foule : ils sortent, pour ainsi parler, comme les insectes du sein de la terre aux premiers rayons du printemps. C'est surtout au milieu des assemblées provinciales appelées diétines que s'organise r opposition. Aux diétines tout gentilhomme a le droit de siéger. Dans chaque province c'est la diétine qui vote les sommes nécessaires pour l'administration et la police des campagnes; c'est elle qui répartit l'impôt impérial, et qui élit sans aucun contrôle tous les magistrats municipaux. Derniers débris des anciennes diètes souveraines, ces diétines formentle boulevard du peuple contre l'autocrate. Refoulée jusque dans cette région infime, la souveraineté nationale s'y est maintenue avec d'autant plus d'acharnement. Le choix des jurés qui prononcent les verdicts dans les cours de justice, et le choix des maires et employés des communes, voilà deux droits précieux et féconds qne jamais l'autocratie n'a pu arracher aux diétines ; et qui avec une opinion publique mieux éclairée, peuvent devenir bientôt de formidables instruments d'émancipation aux mains de la noblesse et des ghildes bourgeoises qui lui sont associées.
Malgré tous les efforts de Nicolas pour anéantir r influence de ces hautes classes, leur ascendant progresse, et il est sur le point d'annuler comme pouvoir populaire, le pouvoir même du tsar. En effet, la noblesse russe est essentiellement une noblesse de services rendus à l'état. Les quatorze catégories dans lesquelles elle se trouve renfermée, sont toutes marquées
do sceau militaire. Ces classes descendent hiérarchiquement depuis le grade de feld-maréchal jusqu'à cdui de porte-enseigne, auquel un maître d'école est légalement assimilé. De ces quatorze classes, les huit premières seulement confèrent la noblesse héréditaire; les autres ne donnent qu'une noblesse éphémère : et même la noblesse de naissance est si peu considérée, les privilèges sont si peu de chose, que le fils d'un prince, s'il n'a aucun grade (laru l'armée ou dans F administration , descend au niveau des artistes et des marchands. Cependant un pareil état decboses n'a point amené le résultat que les tsars en attendaient. Au lieu de leur fournir une noblesse soumise en tout à leurs caprices, ce système a produit précisément F aristocratie la plus ambitieuse qui existe. Pour satisfaire son ambition , il lui faut le pouvoir suprême, et elle ne peut le conquérir qu'à l'aide du peuple.
Qu'on réfléchisse maintenant combien un tel peuple de 60,000,000 d'hommes libres pèsera à la fois sur son gouvernement et sur l'Europe : quand les plus grandes puissances constituées devront compter avec loi , il faudra bien à plus forte raison que les autres Slaves en subissent l'influence. De là l'impossibilité où sont partout les libéraux slaves de séparer leur cause de celle de la Russie , considérée je ne dis pas comme empire, mais comme nationalité. C'est qu'en mettant à force de victoires matérielles les Busses à la tête des autres Slaves, la Providence avait ses vues
nécessairement salutaires, quoique nous n'en ayons pas encore la preuve. Peut-être, comme jadis l'autocratie macédonienne dut triompher de F aristocratie grecque, pour que l'hellénisme et son génie émancipateur atteignissent leur plein développement et portassent leurs fruits de salut pour le monde ; qui tait s'il ne fallait pas aussi qu'une nation slave prit sur toutes ses sœurs la prépondérance, et fondât une vaste monarchie pour que le slavisme opprimé se fit jour. Sans cela il eût disparu englouti d' un côté par la Babylone autrichienne, de l'autre par le teutonisme prussien, et en Orient par l'islamisme et les Tores, qu'appuient machiavéliquement la propagande latine et la diplomatie des princes occidentaux.
On répand à dessein les plus fausses notions sur le caractère de l'action qne la Russie exerce parmi les autres Slaves. On suppose qne cette action émane tout entière du cabinet impérial : on ignore qne loin de là les panslavistes les plus actifs de Russie sont des patriotes en disgrâce, qui cherchent à se faire, à l'aide des idées slaves, une patrie nouvelle et [dus large que celle d'où ils se trouvent exclus Dans l'état d'oppression nationale où languissent les Slaves hors de Russie, il est naturel qu'ils cherchent à se mettre à l'abri derrière la terreur qu'inspire à leurs tyrans le nom de la Russie. Le knont est pour eux un symbole de délivrance : c'est Y hoc signo vinces de leur nationalité. S'il n'y avait pas chez les souverains germaniques cette crainte salutaire du knout, à quelle triste desti-
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ifo n' auraient-ils pas depuis longtemps condamné Imv sujets slaves !
Les touristes prétendent que le libéralisme marche m Russie à F aide des étrangers qui viennent y revêtir As emplois : il n'en est rien. La plupart en effet de en étrangers sont des Allemands-, adorateurs dn veau for, accourus en Slavie pour remplir leur bourse le plus vite possible, et se retirer ensuite dans leurs foyers. De parais mercenaires , indifférents à tous les systèmes politiques, sont d'ordinaire les instruments les plus dociles du despotisme. Aussi les libéraux russes ont-ils pour eux un profond dédain. Il n'y a donc en Russie que l'élément indigène ou slave qui puisse amener l'émancipation de tous.
Cet élément slave, on l'a vu, n'est point favorable à f autocratie. Aussi , pour se sauver, celle-ci rêve-t-elle d'opérer une double révolution, ou plutôt un double bouleversement intérieur et extérieur. A l'intérieur, pour obtenir la tranquillité et gagner les paysans, dont les masses soumises au servage s'agitent et frémissent comme les vagues de l'Océan aux approches (f une tempête, Nicolas promet à tous les serfs de son empire la délivrance absolue des corvées et des redevances seigneuriales. Démocrate couronné, il menace hardiment d'égaler à la noblesse humiliée 40,000,000 de serfs. Voilà son plan à l'intérieur. A l'extérieur il brûle de s'élancer sur l'Europe ,en vengeur de la justice et du droit divin outragé, donnant à son prétendu lèle pour la religion une teinte d'orthodoxie orientale,
qui est essentiellement radicale et révolutionnaire pour l Europe. Ainsi, empire ou nation n'importe, la Russie surgit sur le vieux monde comme un dissolvant inévitable. Or tout bien considéré, c'est encore à titre de nation ou comme avant-garde de la race slave , et comme champion du sla visme, que cette puissance présente le moins de dangers.