CHEZ LES SLAVES
Ses phases historiques et ses lois.
Parallèle entre l'esprit de l'histoire des peuples stores et l'esprit d« reste de l'Xarope.
Une opinion trop généralement répandue tend à nous représenter les Slaves comme moralement séparés de l'Europe, et à nous faire croire que leurs coutumes orientales élèvent une barrière infranchissable entre eux et les nations de l'Occident. Si cette erreur se perpétuait, elle pourrait finir par allumer au sein de la grande famille des peuples chrétiens des antipathies et des guerres d'autant plus acharnées que ce seraient des guerres entre frères. L'époque où l'influence des conquérants asiatiques donnait encore à cette opinion une apparence de vérité est désormais passée sans retour. Partout le sol primitif reparaît , déblaye par la liberté et la civilisation.
tion ou la famille était tout. A l'exemple des familles ou fraternités féodales, les habitants des villes avaient créé des confréries d'arts et de métiers. Nul ne pouvait être peintre, tailleur ou maçon sans en avoir obtenu la patente de sa confrérie spéciale, dont chacune commandait à tous ses membres comme un père à ses enfants. La société entière n'était alors qu'un vaste assemblage de pareilles confréries séparées et rivales. Bien de public, rien de général ; par conséquent point de droit commun, point de politique proprement ? dite, et par suite point de nationalité. La naissance des nationalités distinctes est contemporaine de celle des gouvernements réguliers , ou de F affranchissement des rois du joug des seigneurs. Alors l'Occident se régularise ; les trois ordres : clergé , noblesse et bourgeoisie sortent du chaos du moyen-âge. C'est cette métamorphose qui, amenée par des convulsions de tout genre, du treizième au seizième siècle, donne enfin pour résultat le génie moderne.
Mais chez les Slaves l'esprit de progrès suit une autre marche ; chez eux la liberté nous apparaît au moyen-âge plus grande qu'aujourd'hui. La pravda ru$ka des souverains primitifs de Kiôv assurait â tous les Busses, même aux plus pauvres, des droits et uue égalité que leur renie le régime actuel des tsars. Eu Pologue , les statuts de Vislitsa assuraient également aux paysans bien plus de droits que ne leur en laissa l'époque moderne. N'ayant jamais été paralysés par 1 auarchie féodale, les progrès de la liberté slave
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se distinguèrent toujours de ceux de la liberté en Occident par leur but spécial, qui est l'amélioration progressive du sort des paysans et habitants des campagnes; tandis qu'en Occident le progrès, d'Age en âge, se marqua et se marque encore par F augmentation de droits des bourgeois ou habitants des villes et des gros bourgs. Les classes commerçantes d'Occident n'ont jamais oublié comment elles étaient traitées au moyen-àge , alors que les barons campagnards parcouraient le plat pays comme de véritables voleurs de grands chemins. Alors les marchands pour faire leurs tournées, se réunissaient en caravanes d'hommes armés jusqu'aux dents, afin de se défendre contre les bédouius féodaux des déserts de France et d'Allemagne. Enfin, lasse d'être pillée dans les maupas et les embuscades que leur dressaient incessamment les chevaliers, la bourgeoisie des villes s'insurgea en masse contre 1rs châteaux. Bientôt il s'organisa un formidable et universel dualisme. Chaque ville se trouva en lutte sanglante contre un seigneur. Les citadins des doulième et treizième siècles en Occident, portaient sur le dos la cotte-de- mailles, et au côté le couteau de guerre. Leur vie était presque aussi orageuse que celle des aventuriers qu'ils combattaient. Le droit du plus fort était le seul droit reconnu.
Chez les Slaves d'alors, rien de pareil, ou plutôt on voyait presque le contraire; c'est-à-dire que le patriciat des villes constituait la noblesse du sol, et là où il y avait oppnsion, elle venait des cités, et elle
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était endurée par les propriétaires des campagnes. Les républiques slaves du moyen-âge avaient, comme l'aristocratie féodale, la famille pour base. Hais à l'inverse de la hiérarchie de la féodalité , ces républiques consacraient l'égalité la plus complète entre tontes les familles de l'état. En Illyrie régnait et règne encore une véritable démocratie patriarcale. En Pologne, il y avait une égalité absolue entre tous les citoyens à la fois, électeurs et éligibles aux plus hautes fonctions de la société. Dans toutes les Bussies , l'élection des magistrats se faisait également par le peuple entier, qui se réunissait à époques fixes sur la place on dans l'enceinte même du sobor (la cathédrale) de la commune. Ainsi nommés, les magistrats gouvernaient avec toute la puissance de leurs mandataires, sauf à rendre compte de leur gestion à la nouvelle assemblée populaire qui se réunissait Tannée suivante an même lien pour élire d'autres représentants.
Soumis ainsi à un contrôle sévère par leurs concitoyens, les riches seigneurs slaves n'avaient aucun moyen d'afficher des prétentions féodales ; ils ne trouvaient nul avantage à se cloîtrer dans des donjons et à s'isoler de leurs pareils pour essayer de les dominer. La police des campagnes était comme celle des villes faite par le peuple même. Comme conséquence de l'égalité reconnue entre les familles, l'esprit de la commune, l'esprit municipal, régnait partout, là même où, comme en Pologne, il y avait pour ainsi dire absence totale de villes. Là c était la Pologne entière qui
ÀBSOLunsm n libkbt* en slàyib. S49
formait un immense mnnicîpe à Y antique façon romaine, seulement sans esclaves. L'Illyrie différait peu de ee modèle. Les Illy riens ajoutèrent, il est vrai, à leur type municipal slave quelques formes italiennes. On vit parfois chez eux la noblesse de banque et d'argent prendre la place du patriciat territorial. Dans les municipes dalmates on vit même des podestas et un sénat à vie à la place des staréchines ou starostes et des diétines populaires slaves. Mais le plus souvent ce qui en IUyrie semble italien au premier coup-d'œil, se trouve en réalité avoir une origine slave. Généralement, d'ailleurs, la commune slave et la commune italienne offrent les plus frappantes analogies. Ici et là le peuple était regardé comme maître absolu du terrain qu'il cultivait, et le droit de faire la loi était inhérent et identifié au droit de culture et de cité.
Il en résultait que chaque commune formait comme nue petite république indépendante. Ce morcellement de forces présentait sans doute contre l'ennemi du dehors peu de moyens de résistance. Les Slaves suppléaient à ce côté faible par un esprit de solidarité, un besoin de vie commune et de fédéralisme qu'aucune autre race ne possède au même degré. A l'instar de la ligue des républiques lombardes , les communes illyriennes en se coalisant formaient des jupanies souveraines, chacune chez elle, à peu près comme l'est chaque canton de la Suisse ; et plus d'une fois ces républiques à l'intérieur revêtirent au dehors la forme de monarchies redoutables. Tel fut par exemple l'éphémère empire
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serbe du temps de Ducban. — Dans le nord, la riche confédération des villes russes s'étendait de Kiôv à Novgorod et à Pskof . Cette ligue marchande antérieure aux premiers monuments de l'histoire slave, prépara et fit naître la haose germanique, colossale union de soixante-douze républiques, qui allait de Novgorod la Grande jusqu'à Bruges en Belgique. C'est ainsi que la bourgeoisie allemande cherchait contre ses tyrans féodaux la protection du génie démocratique des Slaves.
Sous l'égide de Novgorod les cités de la Baltique s'élevèrent à un libéralisme, dont aucune monarchie n'offrait l'image, ce qui leur permit de s'approprier rapidement toutes les jouissances de la civilisation la plus raffinée. Voilà comment dès le moyen-àge l'esprit d'association et de solidarité slave, qui n'exclut aucune race, et qui offre à toutes les mêmes droits, contrebalança en Europe l'esprit d'isolement germanique, et la tendance féodale à n'accepter que la force comme base des garanties et des droits internationaux.
Mais chose étrange, en Slavie comme en Italie, malgré les institutions communales les plus parfaites qu'on puisse voir, la liberté générale du pays va toujours décroissant. Dans la plupart de ces républiques, l'abus que le peuple fait de ses droits, et le défaut de sécurité devant les hordes d'Asie, sont tels, que les divers partis ou factions, quelle que soit leur couleur, sont inévitablement poussés à chercher leur refuge dans un système moins mobile et moins orageux, lis
se laissent envahir par l'aristocratie et finalement par l'oligarchie. C'est ce qu'on voit dans Venise, Milan, Florence et Gènes , comme à Novgorod et à Pskof . Aussi les patriotes italiens d'aujourd'hui regrettentils qu'au lieu de s'être divisées en une foule de républiques, leurs provinces n'aient pas passé, comme la France, par une centralisation despotique qui aurait produit un peuple, et qui aurait rendu ce peuple indépendant de l'étranger. La même réflexion peut s'appliquer aux nations slaves et notamment à la Pologne. Qui ne connaît les anciennes diétines polo* naiseset leur incurable anarchie? La noblesse dans ces diètes formait à elle seule l'état. L'égalité la plus absolue régnait parmi ses membres. La noblesse souveraine donnait à son gouvernement le nom de république, quoiqu'elle s'imposât un roi pour chef. Il est vrai que cette royauté n'était qu'une ombre. Les chartes modernes accordent aux rois constitutionnels d'Occident beaucoup plus de droits que n'en accordaient les pacta conventa aux rois de Pologne , qui étaient obligés de se conformer à ces conventions, s'ils ne voulaient pas être déposés par la diète.
Bientôt armés des débris du droit commun usurpé sur les paysans, les nobles les plus riches voulurent, comme dans l'ancienne Rome et plus tard à Gènes et à Venise, constituer une oligarchie patricienne au détriment des nobles moins riches et des paysans dépossédés de leurs droits civiques. La grande et la petite noblesse formèrent alors deux camps rivaux,
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jupanies illyriennes et les villes libres d'Italie. La première république française , en inaugurant au milieu de l'Europe le principe populaire et le vote universel, s'éleva contre ces républiques aristocratiques dont elle stygmatisa le monopole. La guerre de plume amena la guerre du canon. Venise fut détruite par les républicains français qui en 1797 anéantirent également la république génoise , contre laquelle ils commirent des horreurs. Les mêmes faits s'accomplissaient d'une autre manière sur la Vistule. Des rois imbus de F esprit révolutionnaire français usaient en même temps contre la Pologne des mêmes violences auxquelles se livraient les jacobins de France contre Gènes, Venise et Florence. La république polonaise fut donc détruite comme toutes les républiques du moyen-âge , issues de l'idée romaine du patriciat, qui d'abord égalitaire avait dégénéré partout en oligarchie.
Hais la société française a fini par revenir elle-même aux monopoles qu'elle avait prétendu détruire ebepc ses voisins. Après plusieurs restaurations successive^ elle est à la veille de glorifier de nouveau l'antique système des patriciats, qui après avoir conduit rempire romain à sa ruine , perdit également la Pologne et toutes les républiques italiennes. Latifundia perdidere italiam, écrivait déjà Pline. Les immenses dor maines sénatoriaux, en faisant disparaître les petite! propriétés, avaient réduit toute la masse du peupla romain au rôle d'un prolétaire affamé, qu'il fallait nourrir à l'aide d'une loi sur les céréales, (la loi /ht-
meitlaria) comme aujourd'hui le corn-bill en Angleterre, où souvent le lord chasse de ses terres de nombreuses familles de laboureurs pour y introduire quelques bergers et des troupeaux de bœufs ou de chevaux . Les patriciats auciens, contre lesquels on a tant écrit, ne faisaient rien de pire que ceux de nos jours. Après cela comment s étonuer que la période révolutionnaire se prolonge, et que les explosions les plus violentes se succèdent les unes aux autres sans amener de solution?
Sous ce rapport, la comparaison des tendances slaves avec les tendances de l'Occident, est féconde en contrastes et présente à l'histoire de hauts enseignements. Entre le développement historique des Slaves et celui des Occidentaux , nous voyons en effet une différence radicale, une marche presque opposée. De la plus large existence domestique et féodale, l'Occident arrive à la monarchie absolue. Les Slaves au contraire commencent par la monarchie; et à mesure qu'ils grandissent, ils développent chez eux l'élément communal, assez pour pouvoir le mettre sur plusieurs pointa à la place de la royauté. Le statut de Vislitsa relève en Pologne le génie slave, ruiné par le latinisme. Alors commence une période admirable d'équité chrétienne, une période qu'on pourrait appeler en politique la période de l'amour, et qui distingue essentiellement l'histoire de la Pologne d'avec celle de F Autriche et des autres états germaniques, tous absorbés dans Végoïsmc. Malheureusement cet état de i. i»
choses dure peu : entraînés par la contagion de l'cxcin* pie, les Polonais oublient leurs institutions naturelles et indigènes. Tandis que l'Occident va de l'anarchie féodale à Tordre monarchique, la Slavie et la Pologne, par un sort fatal , passent de leur primitive monarchie tempérée et populaire , à une sorte d'anarchie féodale, imitation posthume du moyen-àge germanique.
JI
lto la oomtitiittoii tUve en général.
Nous venons de constater les péripéties historiques traversées par l'idée libérale slave depuis quelle est en lutte contre le despotisme, c'est-à-dire depnis sa naissance. Mais le démembrement et la conquête, d'abord des états Tugo-Slaves par les Turcs, puis de la Bohème par l'Allemagne , et de la Pologne par les trois grandes puissances, sont venus brusquement interrompre le libre épanouissement du slavîsme. Au nttieu du débordement d'oppression qui les a comme snbmergés, les Slaves n'ont pu conserver de leur ancienne foi politique qu'un seul point : la croyance irrésistible à la nationalité et à son droit.
Suivant eux le droit dans le christianisme signifie tout autre chose que dans l'antiquité. Le droit avant Jésus-Christ émanait de la force et mourait avec elle. Aussi les anciens empires étaient simples, ils suivaient Rte seule et même idée du commencement à la liu. Là point de révolutions de principes, car là point d'é-
gards pour les droits du plus faible. Il fallait que le vaincu devint esclave ou qu'il s'absorbât dans les rangs des vainqueurs Les monarchies des Mèdes, des Assyriens, d'Alexandre et des Césars nous montrent constamment une seule nation qui règne et qui écrase les nations soumises. Chez les chrétiens, au contraire, le vœ viclis est censé aboli. 11 en résulte des droits imprescriptibles même pour les vaincus ; donc sons la loi de F Evangile, la survivanee des nationalités qui succombent est sauvegardée. Cette survivance résulte logiquement du droit des gens conçu d'une manière chrétienne.
Le même droit commun qui constitue légalité de tous les individus devant le code de chaque pays, constitue aussi l'égalité de tous les peuples devant le code européen de l'opinion publique. De là est venue pour les citoyens la personnalité, sentiment moderne que l'antiquité ne connaissait pas, fondue quelle était dans une sorte de moule pauthéistique ; et de là aussi pour les peuples la nationalité, sentiment dont le inoyen-àge lui-même ne se doutait pas encore. De ces deux sentiments jaillit comme d'une source intarissable la merveilleuse variété d'idées, de tendances, d'usages et de lois des nations comme des individus dans le christianisme : variété qui est pour Tordre social moderne, ce que sont eu musique les chœurs fit l'orchestre comparés à la musique monotone des anciens. Mais l'esprit païen, l'esprit de l'antiquité pèse toujours sur le génie moderne et cherche à l'étouffer.
11 s'ensuit que le génie moderne réagit contre cette pression par des secousses violentes : et ces secousses qu'on appelle des révolutions, ont la plupart pour but de réaliser dans les faits l'égalité reconnue en droit entre les peuples comme entre les citoyens. Or la période révolutionnqjre a chez les Slaves un caractère spécial, qui la différencie essentiellement de la même période dans le reste de l'Europe : et ce sont ces différences que nous avons pour but de constater ici.
Nulle part r esprit des nations ne se reflète aussi fidèlement que dans les constitutions qu'elles se donnent elles-mêmes, soit à la suite d'une révolution heureuse, soit par la lente élaboration de leurs mandataires et des chambres qu elles ont choisies. Or la Slavie possédait naguère encore trois de ces constitutions émanées du vote national , et que le triomphe momentané du despotisme en 1 849 est seul parvenu à mutiler, sans en étouffer l'esprit, toujours vivant au sein du peuple. Ce sont ces trois constitutions, polonaise, slavo-hongroise et serbe, qui vont nous servir de base pour apprécier les tendances slaves vis-à-vis de la révolution. Mais il est remarquable que ces trois chartes slaves pour tout ce qu'elles ont de traditionnel se rapportent à la vieille constitution bysantine, et pour toutes leurs additions modernes elles concordent avec la nouvelle charte hellénique dune manière si complète, qu'on ne saurait s'empêcher de voir dans ces quatre monuments nationaux, quatre rayons sortis d'un seul foyer, et coniine 1** quatre fam d'un uit'sp.o g»nir. C'est pour-
quoi nous n'avons jamais pu admettre l'idée slave comme séparée de l'idée grecque. Mais en se mariant intimement, toutes les deux ont créé un monde, une Europe à part, que nous avons désiguée depuis longtemps par le nom de monde greco-slave.
Ce monde pris dans son ensemble renferme essentiellement la Russie. Aussi l' esprit russe libéral se reflète-t-il parfaitement dans les quatre constitutions grecque, serbe, hongroise et polonaise, qui ont été jusqu'ici les seules manifestations spontanées et vraiment officielles du libéralisme greco-slave.
Le principe fondamental posé au fond de ces quatre constitutions est Y unité indivisible de la nation et de son gouvernement, en d'autres termes, l'absence de ce fait abstrait, absolu, brutal sous ses apparences philosophiques, qu'en Occident on appelle l'étal. Les Gréco-Slaves ne peuvent comprendre l'état comme nous; ils repoussent cette vaste machine administrative dont les mille rouages engrenés les uns dans les autres fonctionnent passivement, sans aucune responsabilité devant le pays, en ne subissant d'autre impulsion que celle du pouvoir central. Envisagé dans sa forme moderne, l'état est une invention purement occidentale, si nouvelle pour l'Orient, qu elle n'a pu encore s'y produire nulle part, excepté peut-être en Russie et momentanément en Egypte. Le royaume grec même est loin de réaliser l'idée occidentale de l'état, malgré sa charte nouvelle, qui rattache en apparence d'une manière si intime le système grec moderne au
système français. Ces analogies ne sont que dans la forme : le génie grec ne se développe au fond qu'en suivant sa voie propre. Les Grecs conçoivent la liberté autrement que les Occidentaux. Au lieu donc de chercher les analogies qui existent entre la charte hellénique et la charte française, analogies d'où peuvent sortir une foule de mécomptes dans nos rapports diplomatiques, il serait bien plus important d'examiner, au contraire, en quoi les deux constitutions diffèrent.
Le Gréco-Slave, avons-nous dit, ue se fait point de F état la même idée que nous. Pour lui, l'état n'est point un fait logique ni un fait purement civil ; c'est un fait à la fois naturel et divin, et qui par conséquent s'appuie essentiellement sur la religion. La guerre actuelle entre le clergé et l' Université de France, entre renseignement ecclésiastique et l'enseignement séculier, serait , pour le dire en passant , impossible chez ces peuples, attendu que l'église n'y peut être séparée de l'état, ni l'état de l'église. Suivant les défenseurs officiels de l'Université, l'enseignement, chez nous, doit être, non pas athée, mais laïc, à l'exemple de la société elle-même, qui, devenue majeure, s'est désormais soustraite à la tutelle cléricale. Ce langage est conforme à l'esprit moderne de l'Occident ; mais en Orient, on ne pourrait l'entendre sans crier au blasphème. La plupart des Orientaux tomberaient, en nous accusant d'athéisme, dans une erreur analogue à celle que nous commettons nous-mêmes quand nous regardons les Orientaux comme servilement soumis au
joug sacerdotal, parce qu ils font dériver toutes choses du principe religieux. IS'ous ignorons qu'organisée selon le mode greco-slave, l'église devient la source des plus magnifiques libertés.
Aux yeux de l'Oriental , la souveraineté absolue ne réside que dans la religion ; toute autre loi qne la loi divine n'a donc qu'un pouvoir relatif, subordonné. En Orient , c'est Y église qui fait naître les nationalités et les sauve de la mort quand elles succombent. Ainsi l'église seule a ranimé la nationalité russe détruite par les Mongols , et la nationalité grecque absorbée par les Ottomans. Eu Russie comme en Grèce, c'est le diocèse qui a formulé la province politique : l'une et l'autre, de ces divisions s'expriment par un seul mot, èparchie. L'évéqueet le gouverneur occupent dans l'église deux trônes parallèles, de même que dans l'état ils se contrôlent mutuellement. Le terme qui désigne un évèque, eu grec despolis , en slavon vladika, signifie proprement le maître, la source du pouvoir. Si l'état politique s'écroule, le pouvoir épiscopal lui survit et le supplée provisoirement. Ainsi, au inontenegro , le vladika est devenu prince temporel; à Constantinople, le patriarche remplace l'empereur bysantin aux yeux des anciens raïas grecs, qui regardent la cour patriarcale comme le tribunal suprême de leur nation. En Pologne et en Hongrie, l'histoire nous montre le pouvoir des évèques comme étant également très étendu ; mais là ce pouvoir a dégénéré. Eu effet , dans l'Orient vraiment chrétien, le
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prince et de comte, pris par les magnats, n'élevassent en rien leur condition, le gentilhomme pauvre n'eu était pas moins obligé d'offrir pour un salaire ses services aux magnats. La petite noblesse de Pologne représentait donc sons forme chrétienne ce populus romtmui que les opulents patriciens et le sénat devaient nourrir, vêtir et amuser (panem et circen$e$l)-9 il y avait donc en Pologne nne véritable oligarchie de grandi propriétaires. Seulement cette oligarchie, que tenait constamment en échec le peuple indomptable des petite gentilshommes , ne put jamais réussir à consolider son monopole par la création d'une armée permanente. L'armée on plutôt la garde nationale polonaise ne se composa durant des siècles que de gentilshommes : cavalerie 'magnifique, formée d'escadrons improvisés , qui combattaient héroïquement , mais qui n'ayant point d'organisation fixe, écrasaient r ennemi à la frontière, puis se dispersaient sans tirer ffleftt de leur triomphe. De là ces paroles de H. de lahrandy,dans sa biographie chaleureuse de Sobiesky : * Les Polonais furent le seul des peuples belliqueux Connus dans le monde , à qui la guerre , ou même la victoire, ne donna jamais ni des conquêtes ni la paix. » Ce fait étrange s'explique tout naturellement par oe qu'on vient de dire sur la composition et la discipline de l'armée en Pologne.
En définitive, telles que furent en grand les demieta lignes ou confédérations de communes polonaises, telles avaient été aussi sur une plus petite échelle les
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la paternité forme à ses yeux la seule souveraineté civile qui soit de droit divin et ne dépende de personne. Les droits du père, en Orient, n'ont d'autres limites que celles que leur assigne, non pas l'état, mais la loi religieuse. Chez ces peuples, l'omnipotence de la paternité se fonde sur l'idée que, la vie du père étant an continuel sacrifice en faveur des enfants, il serait imprudent d'imposer à ce sacrifice tout spontané son mode d'existence. Le père n'abrège-t-il pas sa vie par le travail en faveur de ses enfants? ne déchire-t-il pas, comme l'oiseau mythologique, ses propres entrailles pour nourrir sa famille du fruit de ses sueurs? Comment croire qu'il emploie son autorité sur sa progéniture à un autre but qu'à la rendre vertueuse? L'autorité légale du père , chez les Greco-Siaves, a si bien pour but la conservation , au sein du foyer, des lois sacrées de la nature et de l'église, que si l'immoralité, la maladie ou la vieillesse empêchent un père d' accomplir ce devoir, il perd par làmèmel'autoritédomestique, que la famille réunie transporte alors d'an commun accord sur une autre tète.
Le pouvoir royal chez les Gréco-Slaves est de la même nature que le pouvoir paternel. Ausfî voyei combien l'expression de balouchka, petit père, appliquée au tsar, est populaire en Russie. Les dénominations les plus usitées pour désigner le souverain, comme hospodar et sultan , signifient seulement un chef de famille. Ainsi Otman est regardé comme le père des Ottomans parce qu'il fut leur premier roi, et tons
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8e disent issus de lui, comme les Maronites se disent issus de Maron, les Juife de Jacob, et les Arabes d'Ismael. Nos idées romaines de légitimité exposées devant un Gréco-Slave le feraient sourire, il ne saurait comprendre que nos aïeux aient attaché au mot de roi le sens latin de rex, rectus, père de la justice, règle du droit. Pour une tribu orientale , la seule règle du droit, c'est la volonté de tous ; pour elle, le pouvoir suprême n'étant qu'une délégation de F autorité paternelle, implique avant tout le sacrifice de soi-même aux intérêts de la race. Les sujets d'un prince grecoalave doivent être tous plus ou moins ses enfants : un prince qui, comme le sultan, n ade commun avec ses sujets ni le sang, ni l'adoption nationale, ni la croyance religieuse, perd tout droit à les commander $ il peut être leur maître par la force de l'épée, mais il n'est pas leur souverain. Le seul moyen offert à ce maître étranger pour légitimer son autorité, c'est de gagner à sa cause un certain nombre de chefs ou de conseils de tribus qui, étant souverains de droit, l'entourent en quelque sorte de leur puissance sacrée. 11 en résulte Qne monarchie fédérale, mais chaque tribu n'eu reste pas moins toujours autonome, c'est-à-dire souveraine sur son soi, dans ses foyers et dans ses temples. Telle est la base gouvernementale des pays greco-slaves.
La Hongrie, dans son état d'avant 1848 , offrait un des types les plus parfaits de cette organisation. Divisée en plusieurs royaumes et principautés sous une couronne unique, elle laissait chacune de ses provin-
ces s* administrer par des lois et des magistrats de son choix, sans autre obligation que celle de se conformer pour la politique extérieure aux décisions de la diète générale, où siégeaient et votaient avec la plus complète liberté les représentants des diverses nations associées. C'est jusqna Homère qu'il faut remonter pour trouver l'idée primitive qui a présidé à la formation de ce système. Le type des états greco-slaves est cette amphictyonie de royaumes et de républiques, qui eut pour premier président Agamemnon, et pour dernier maître Alexandre. Chaque province considérable ayant ainsi une administration spéciale, il s'ensuit qu'un état grcco-slave est ordinairement une réunion de petits états juxtaposés, que la loi de leur propre conservation relie entre eux dans un conseil souverain , où se discutent les intérêts divers des pays confédérés. Evidemment sous un tel système le monarque n'a d'autre droit que celui de faire observer les lois religieuses et nationales qui régissent ces états divers, et il ne peut légitimement rien changer dans aucun de ces pays, sans le consentement même des habitants. La royauté greco-slave n'est donc qu'une présidence suprême sur un certain nombre de tribus librement associées; cette présidence peut bien être héréditaire dans une famille, mais son gouvernement doit être sans cesse contrôlé et consenti par les représentants des tribus ou des provinces.
Après r église, le premier éiénieut social de tout état gr^co-slant, c'est donc la province et ses as?em-
Mecs ou diéiints. L'organisation de la diétioe , qui est notre conseil départemental élevé à la puissance d'une chambre délibérante, varie chez les G reco -Slaves d'un empire à l'autre, mais elle se trouve partout, même en Russie. Le pouvoir extraordinaire conservé à ce* assemblées se fonde sur des bases à la fois morales et physiques. Restées plus fidèles que les Occidentaux au coite du foyer, les populations greco-slaves se sont peu mélangées. Malgré leurs courses aventureuses, leurs instincts les ramènent toujours au lieu natal ; elles ont gardé la vie de tribu dans toute l'intensité compatible avec les progrès de la civilisation ; elles offrent encore de nos jours les mœurs des âges héroïques , moins ce que ces mœurs avaient de grossier. Parmi les membres de la tribu règne une égalité cornplète, une union fraternelle, une solidarité pleine d'amour, une telle uniformité de manières, qu'ils peu* veut se reconnaître à mille lieues de leur patrie, au moindre accent de la parole, au moindre pli du vêtement. Élevé au-dessus du cercle étroit de la vie matérielle, leur esprit de famille se nourrit iucessumment de tout ce qu'il y a de glorieux dans les souvenirs lo<caux. Chaque province a ses bardes qui chantent son histoire; et ces rapsodies populaires se transmettent de bouche en bouche et de siècle eu siècle. La province greco-slave n'est donc pas , comme l'est chez nous le département, un espace arbitrairement fixé par le pouvoir central ; c'est une division naturelle, primitive. Par exemple, les provinces de l'Hellade
des Gréco-Slaves repose sur deux bases : le culte deJa famille et le culte de la vieillesse ou de l'expérience sociale. A la ville comme au village, le dernier mot des discussions les plus animées est toujours : Consultons nos vieillards , c'est aux vieillards à décider. Les vieillards, en slavon star échines, en grec géronta, en turc kodja, en albanais pliakz, n'ont jamais cessé de jouir en Orient des plus grands privilèges. Dans les tribus g reco- slaves restées primitives, on retrouve, comme chez les anciens Romains, une chevalerie composée de toute la jeunesse libre, qui se charge de firift la police et d'exécuter l'ordre des pères conscrits ; mais, au-dessous de ces deux classes, il n'y a pas, comme i Home , une masse souffrante de plébéiens ; car la M greco-slave, dès qu'elle est libre d'influences étnut» gères, tend à ennoblir tous ses sujets. Chaque staiéchine ( vieillard en âge ou en sagesse ) représente uê$ ou plusieurs familles alliées, qui l'ont élu pour ebrf, et dont il gère les intérêts. La réunion de ces and|0l forme le couseil communal : chaque conseil se choisit un président qui s'appelle knèze ou prince, eu turc aga$ eu grec démarque ou démogêronte (l'ancien da peuple). Ce terme, déjà usité daus Homère, l'est ea» core dans toute la Grèce. La fonction de ces prinest des communes est de répartir l'impôt, d'administrer la fortune et la caisse communale, de présider à la police et au tribuual correctionnel du lieu.
Tant d'attributions différentes , réunies entre les raaius d'un seul magistrat, u'ont pas chez les Greoo*
ABSOLUTISME ST LIBERTÉ fiN SUViK. S44
Slaves les inconvénients qu'elles entraîneraient chez nous , par la raison que le détnogéronte qui cesse de gérer sa charge à la satisfaction générale peut être destitué à l'heure même par les vieillards ses collègues. Ainsi r opinion publique ne cesse pas un seul instant d'exercer une salutaire influence sur la conduite des magistrats. S* agit-il d'en élire de nouveaux , c'est le suffrage du peuple entier, et non uue classe privilégiée qui les proclame. Chaque citoyen étaut éligible en même temps qu'électeur, une noble ambitiou s'empare de toutes les âmes ; l'exclusion prononcée par la Toix de tous s'empreint d'une autorité qui réduit au silence les candidats même les plus remuants. En outre! le système de réciprocité qui préside à la répartition des impôts fait envisager la prospérité de chacun comme un bonheur pour tous, et la pauvreté privée comme un malheur public. Chacun , en cautionnant son voisin, devient naturellement le censeur de M actes, et loin d'y perdre, l'existence individuelle s'élève par-là à toute la dignité de l'existence commune. Sans doute, cette solidarité n'est pas partout bienfaisante , dans les pays barbares ou soumis à des tyraus, elle s'empreint comme tout le reste de barbarie. En Serbie, du temps de Mi loch, chaque commune était responsable même des vols et des meurtres commis sur son terrain. Cet usage, qui remonte au moyen- Age, et dont parlent déjà les lois du tsar serbe Doucha n, se retrouve encore dans la plupart des provinces slaves de Turquie, où le rachat d'un meurtre, pour
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un village qui ne peut livrer le coupable, s'élève à plus tic mille piastres. C'est ainsi que la tyrannie abuse des principes les plus salutaires.
Le système de solidarité greco-slave offre d'ailleurs la plus grande variété daus ses applications. S* accommodant à tous les lieux, à tous les peuples, à tous les degrés sociaux, il s'épanouit dans les tribus de pasteurs, et se restreint dans les cités marchandes de la (ïrèce et de la Russie; dans le nord , il adoucit, pour les Kosaques, le joug du tsar ; comme, dans le midi , il conserve sous le joug turc les nationalités chrétiennes. 11 n'est pas jusqu'au serf de la Moscovie qui ne trouve dans le système communal un allégement à sa servitude : le droit de s'administrer eux-mêmes, laissé à ces esclaves dans leurs steppes dédaignées , empêche leur fierté de s'éteindre et leur donne l'espérance d'une future émancipation.
C'est surtout dans les parties du monde greco-slave restées inaccessibles aux conquérants que les institutions communales portent des fruits admirables. Sur les hautes montagnes de la Macédoine, et dans celles des lies grecques qui, écartées des grands chemins maritimes, n'ont pas vu leurs coutumes s'altérer au contact du commerce européen, se cachent à tous les yeux de véritables paradis terrestres. Ces districts heureux ne connaissent ni espions ni police; chaque famille y est souveraine daus son foyer; le père y est vraimeut le roi de ses enfants, et n'abuse pas de sa royaufé; car 1" accomplissement des devoirs domesti-
qaes fait les délices de ces âmes simples. C'est là qu'on trouve réalisée l'égalité fraternelle, sur laquelle on ne sait faire que des rêves en Occident. Là point de cens électoral qui restreigne à quelques-ans la participation au droits civiques ; le pauvre artisan n'est pas contraint de s'abaisser devant le propriétaire; tons les deux ont la même importance sociale. L'opulence ne crée point là comme chez nous des mœurs à part : le riche laboure son champ de ses mains aussi bien que le pauvre ; les femmes les pins délicates aident leurs compagnes à laver leur linge aux fontaines, comme les princesses de l'Odyssée. La domesticité elle-même est ennoblie par F adoption; le maître appelle le serviteur l'enfant de tan âme (psycho paidi).
Malheureusement ce sont là des oasis sociales. Dans ks parties de l'Europe où le Gréco-Slave a subi l'influence plus directe du joug turc , russe ou germanique, il est loin d'avoir conservé aussi complètement h loyauté de ses mœurs. On doit rendre cette justice an gouvernement turc, qu'il n'a cherché que très tard à étouffer les libertés communales, comme l'ont fait de si bonne heure les autres gouvernements européens. L'histoire nous montre même les Turcs, en partie subjugués par le génie greco-slave, organisant leurs propres communes à l'instar de celles des Grecs. Cette imitation est allée jusqu'à constituer la province ottomane comme les éparchies des états greco-slaves.
Tant que l'empire turc respecta les privilèges municipaux et provinciaux des peuples conquis , il put
résister à l'Europe entière, car il avait pour lui la sympathie de ses sujets; mais dès qu'il eut commencé à se montrer centralisateur à la façon des monarchies occidentales, et à sévir contre les pouvoirs locaux, sa décadence fut rapide et sa ruine inévitable. Aussi ceux des hommes d'état orientaux qui veulent sincèrement aujourd'hui régénérer l'Orient, n'imaginent-ils rien de mieux que de rétablir ce qui fut autrefois; seulement ils le font du point de vue d'nn patriotisme égoïste : chacun d'eux veut le triomphe de sa race sur les races voisines. La Porte, qui a rétabli sous le nom de tiauras les conseils provinciaux, se vante d'admettre à ces conseils, sans acception de race ni de culte, tout député élu dans les districts de la province. Si ce système était réellement pratiqué, les districts grées devraient être représentés par des députés helléniques ; mais les siùuras épirotes et thessaliennes prouvent qu'il n'en est rien. De plus , chaque sioura est présidée au nom du sultan par le mouhazil, gonvar»
nenr civil du lieu ; il vient , entouré d'officiers dont les ceintures sont pleines de poignards et de pistolets. L'évèque, qui préside au nom des raïas, n'a pour armes que des anathèmes spirituels , auxquels l'Osmanli répond par un sourire plein de morgue philosophique. Les séances se passent donc en délibérations arbitraires de la part des maîtres, en timinai ( saluts profonds ) de la part des sujets , et malheur au pauvre effendi (député grec) qui voudrait par on vote indépendant contribuer à la régénération de sa pro-
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rince! Au sortir de la sioora, l'avanie F attendrait. Le statut de Gulhané, que l'Europe avait décoré du nom de charte ottomane, n'est donc qu'un mensonge; il avait été dicté par l'intention la plus tyrannique; on se flattait d'établir une centralisation impossible an sein de populations essentiellement diverses. Les peuples orientaux sont placés à des degrés relativement trop distincts de l'échelle sociale , pour que la même constitution puisse être également bonne pour tous. Le seul moyen de salut est de laisser chaque peuple du monde greco-slave se constituer à sa guise. Une charte vraiment populaire doit résumer en elle tous les déments du génie national. De telles chartes •ont rares, puisqu'elles ne peuvent être que l'œuvre mpréme d'une nationalité dans un état complet d'indépendance. On ne peut donc regarder comme des constitutions véritables, ni celle des Ottomans , fruit du machiavélisme, ni celle des Moldo-Valaques, écrasés par la Russie. Les chartes de Grèce, de Serbie, de Hongrie et de Pologne nous paraissent , dans toute Tétendue du monde greco-slave , les seules qui méritent, au point de vue national, le nom de constitutions.
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les chartes grecque , serbe , hongroise et polonaise comparées*
Un examen approfondi des quatre principales constitutions greco-slaves permet de saisir entre elles de si profondes analogies, qu'on ne peut s'empêcher de les regarder comme exprimant toutes nu même principe social. L'influence aristocratique, qui domine dans quelques-uns des pays soumis à ces chartes, ua pu détruire les aualogies que nous signalous ; en dépit des entraves féodales , le génie opprimé de la race greoo-slave se révèle , même dans ces contrées , pv r absence d'hiérarchie et une tendance inviucible à l'esprit de famille et de communauté, c'est-à-dire à l'égalité civile en môme temps qu'à l'égalité religieuse. Cette double tendance que partagent tous les états greco-slaves provoque une législation intérieure qui est tout à l'avantage de l'indigène et au préjudice de l'étranger. La première condition pour être citoyen, c'est de professer la religion commune. On ne peut
s* en étonner, si l'on se rappelle que le principe religieux domine toutes les constitutions de l'Europe orientale.
La plus haute , la plus pure expression des idées greco-slaves sur la liberté des sujets et l'organisation des états, se trouve dans la nouvelle constitution hellénique. C'est donc la charte d'Athènes que nous prendrons comme point de départ. Quoique votée à la suite de sa révolution anti-bavaroise du 3 septembre 1843 par le peuple le plus indépendant du monde greco-slave , cette charte sort tout entière de ee principe, à nos yeux si peu libéral : la religion orthodoxe d'Orient étant la religion dominante des Grecs , tout prosélytisme contre elle est interdit aux antres communions chrétiennes. Ce n'est pas à dire que ces communions soient exclues du royaume ; elles j peuvent pratiquer même publiquement leur culte en pleine sécurité, mais elles y demeurent étrangères. La loi de succession au trône déclare que le prince royal devra être orthodoxe, sinon il perdra son droit de succession. S'il n'a pas été stipulé que l'épouse do monarque doit pratiquer, comme le monarque luimême, la religion nationale, c'est par la seule considération que, dans l'état actuel des choses, si ce principe était adopté, les rois de Grèce ne pourraient s' allier à aucune autre maison régnante qu'à celle de Russie. De ce premier article il suit assez, quoique la charte ne le dise pas, que l'exercice des droits politiques en Grèce présuppose la profession de foi orthodoxe. La
charte que se donna le peuple serbe en 1835 renferme des dispositions complètement analogues à celles qu'on vient de lire. Les Serbes, dans leur charte légèrement modifiée par la Porte en 1 839 , vont même , sous le rapport de la religion , plus loin que les Grecs, puisque le prince de Serbie, sous peine de déchéance, doit non-seulement rester fidèle au rite greco-slave oa orthodoxe) mais encore ne se lier par mariage qu'avec des personnes professant ce rite. Enfin la Hongrie reconnaissait également dans ses lois une église privilégiée , l'église catholique latine.
Outre l' unité religieuse, les constitutions greco-slavos consacrent encore l'unité politique de la race, en étal» blissant la plus complète égalité civile. Ce second principe sert, comme le premier, de base à la charte hellénique, qui déclare électeur tout Hellène âgé de vingt-cinq ans, de quelque rang et profession qu'il soit, pourvu qu'il ne serve pas comme domestique. Le cens n'étant pas en Grèce, comme chez nous, la mesure des capacités civiques, le droit électoral y découle de la commune et non de l'état. Eu outre, les collèges électoraux n'ont point le caractère profane qu'impriment à cas réunions les mœurs occidentales; les élections grecques sont presque un acte religieux; elles s' accomplis* sent dans l'église ou en face de l'église, è la suite de prières solennelles. Il est interdit au roi de distribuer des titres qui établiraient entre les citoyens des dis» tinctions de rang , et d'accorder des privilèges qui pourraient rappeler l'aristocratie européenne.
On a reproché avec raison à rassemblée constituante 'd'Athènes un autochthonisme étroit, lorsqu'elle a décrété qne les indigènes de V Hellade seraient seuls admissibles aux charges civiles et militaires de l'État. 11 faut cependant reconnaître que cette clause est, sinon nécessaire, au moins très utile au maintien de la nationalité grecque , tant qu'elle ne sera pas sortie de la position dangereuse et transitoire où elle se trouve aujourd'hui.
L'ancien principe occidental, que toute justice émane du roi, ne fut jamais celui des Gréco-Slaves ; pour eux, Tadministration de la justice a un caractère purement national. Aussi le roi Othon , qui voulait , dans ses amendements à la charte, rétablir l'axiome romain, i-t-il éprouvé un refus de la part du congrès, et n'a- Ml pu obtenir que cette déclaration : Le soin de la justice est confié au monarque , mais elle est administrée par les tribunaux du pays. La police est en outre faite par les communes , et aux frais des démarchies (conseils municipaux). Les chorophilaques (mot que les journaux français traduisent à tort par celui de gendarmes) ne sont que les gardiens champêtres ou communaux de la sécurité publique * . Toute maison privée est inviolable , et ne peut être visitée par les employés de l'État, sans que la loi les y autorise spécialement. Le gouvernement ne peut dans aucun cas
r. l'as espèce â#46ndAriiérie roytle vient, à U vérité, d*étre établie en Grèce; mêle t<m rdis refléta» on l'eepere, uoiqueqwt politique.
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confisquer les biens de famille ( ye^** fy/uim « ) d'un coupable, même traître à la patrie. Cette disposition repose sur ridée tout orientale que l'héritage du r"*{ ou de la famille est sacré comme la famille même, que Dieu seul peut l'éteindre , et que , tant qu'elle existe, son héritage doit se transmettre intact de génération en génération. Le secret des lettres ne peut sous aucun prétexte être violé ; la liberté de la presse ne peut subir aucunes restrictions ; les gérants on éditeurs de journaux ne sont point tenus au cautionnement; ils doivent seulement être citoyens grecs. Enfin , le jury ou le jugement du peuple peut seul prononcer sur les abus de la presse. Ne semble-tA pas voir percer dans la plupart de ces dispositions l'intention secrète dont furent constamment animés les Hellènes de rivaliser de civilisation avee l'Occident, et de faire, s'ils pouvaient, mieux que l'Occident lui-même? Nous allons voir toutefois que cet antagonisme n'a pas été poussé jusqu'où il pouvait l'être.
Aux yeux des G reco- Slaves, le pouvoir suprême est un et indivisible; il réside dans l'idée même de 11 nationalité. Quant à l'exercice de ce pouvoir, il est confié au roi et à la diète, qui jouissent l'un et l'autre d'une puissance égale, sous la surveillance du pays. Le roi de Grèce partage donc le droit de faire les lois avec l'assemblée délibérante ( èovU ynjxif ciWoc ); mais cette assemblée co-souverainc , qui, dans les idées grecques, devrait être unique comme la nation, se trou?e
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actuellement scindée en deux chambres, par suite des sollicitations impolitiques de la France et de l'Angleterre, qui voulaient garantir par là le principe monarchique, et lui ont au contraire préparé de nouveaux orages. Le non-sens que présentent en Orient deux chambres législatives n'a point été compris par la diplomatie anglo-française. Dans nos sociétés occidentales , où les passions fermentent avec tant de violence , il peut être utile quelquefois , pour équilibrer les forces sociales, d'avoir deux parlements, l'un stationnaire, et l'autre progressif, délibérant, l'un au nom du roi, et l'autre au nom du peuple. La Grèce, dans sou génie unitaire , pouvait se passer de ce dualisme savant , de cette organisation factice , plus propre, chez les populations simples et naïves de l'Orient, i provoquer l'anarchie qu'à l'arrêter. Pour ces jeunes nationalités , il n'y a pas , comme chez nous , deux forces distinctes dans l'État : le gouvernement et le pays. Ce sont nos antécédents féodaux, heureusement inconnus des Gréco-Slaves , qui ont créé parmi nous cette dualité que tant de révolutions n'ont encore pu détruire. Mais pour la plus grande partie de l'Europe orientale, l'esprit de famille, en se maintenant, a su conserver intacte l'unité du pouvoir dans tous les cercles sociaux, depuis le foyer jusqu'au trône.
Il est remarquable que les langues greco-slaves n'ont pas même d'expression qui distingue les deux parlements. Le mot de gèrousie ( réunion de gérontes ou vieillards), chez les Grecs, désigne avec assez
d'exactitude leur chambre des pairs ; mais «près cela ils ne peuvent désigner par un terme spécial la chambre des députés, car le nom qu'ils lui donnent, vouti (couseil), peut s'appliquer indistinctement aux deux chambres. C'est qu'en réalité l'une et l'autre ne font qu'un même corps, et le vrai nom, le seul nom populaire de l'assemblée nationale est celui de géroiuie. Pourquoi donc a-t-on donné exclusivement ce nom à la chambre des pairs? Cette erreur serait-elle nne rose du parti absolutiste , qui espérerait attirer ainsi à la chambre des pairs nne popularité arrachée à la chambre des députés? Pour rester dans la vérité, il eût fallu garder à l'assemblée des pairs son nom ancien de conseil royal (vasiliki vouli), appeler l'assemblée des députés le conseil national (t ethniki vouli)y et continuer d'appeler du nom commun de girousie les deu chambres. Ainsi du moins les législateurs eussent été clairs et compris par le peuple.
En Serbie, pays qui a, mieux que la Grèce, conservé ses mœurs primitives , le sénat (soviet) n'est que k partie du conseil d'état qui représente le peuple, comme associé à son prince dans l'exercice de la souveraineté. Aussi, quand la nation entière, par ses ie* présentants ou par les chefs des communes et des familles, se trouve réunie à son roi, dans la skoupektm* ( états-géuéraux ), le rôle du soviet cesse à l'instant, k congrès national prend sa place, et absorbe en lui les sénateurs. De même, la gérousie grecque ne devrait être auprès du trône que l'organe permanent de k
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nation , et devrait se fondre dans le congrès chaque fois qu'il se trouverait réuni. En vertu du principe de l'unité du pouvoir, le peuple et le prince de Serbie concourent ensemble aux nominations des membres du sénat, le peuple par la présentation des candidats, le prince par le droit de faire un choix. En Hongrie, la chambre des magnats , quoique séparée par suite du principe aristocratique d'avec la chambre basse, était cependaut tout aussi nationale que sa rivale , et ks membres n'en étaient pas , du moins en grande partie, nommés par le roi. De cette manière, l'unité se Maintenait dans la diète comme dans la nation ; mais à Athènes, du moment que la diplomatie anglo-française est parvenue à créer deux chambres distinctes, Tune et l'autre ont dû agir séparément : le peuple choisit l'une, et les places de l'autre restent exclusivement et sans contrôle à la nomination du roi, comme en Occident.
Non contente d'avoir ainsi désuni le gouvernement et le pays, la royauté et lç peuple grec, l'Angleterre, par la note officielle de lord Aberdeen, était allée jusqu'à demander l'institution d'un sénat héréditaire. Cette fois le congrès d'Athènes protesta avec indigna* tton contre les exigences britanniques, qui tendaient i changer la terre classique de la liberté et de la fraternité en un pays de privilèges et d'aristocratie à r anglaise. Tous les citoyens s'associèrent par un veto commun au vote des députés , en déclarant fièrement (pie la nation avait donné à tous ses fils ïeugeneia ( no-
blesse du sang). Les diplomates d'Occident sentirent bientôt eux-mêmes le ridicule et le danger qu'il y aurait à montrer à un peuple oriental des enfants imberbes siégeant par droit de naissance h la gérousie, au même rang que les vieillards à cheveux blancs, éprouvés par de longs services. Obligée de céder sur ce point, l' Angleterre insista pour que du moins les sénateurs fussent nommés à vie , contrairement au vœu national, qui fixait à dix ans la durée de leurs fonctions. En adhérant, sous ce rapport, au vœu anglais, la diplomatie française détermina le congrès à céder, et à décréter que les membres de la gérousie seraient nommés à vie. Cette résolution était si contraire au désir de la Grèce, que la plupart des journaux, en l'annonçant, parurent encadrés de noir. Malgré 1* amendement qui établissait que les sénateurs ne seraient choisis que parmi les hauts dignitaires et les hommes entourés de l'estime générale, les patriotes n'ont pu se consoler de cet échec, et sans doute ils chercheront à le réparer.
Le roi de Grèce ne peut dissoudre les chambres qu'à la condition de convoquer, au bout de quarante jours, les collèges électoraux, et au bout de deux mois les chambres nouvelles. Les proportions de la représentation nationale sont, en Grèce, d'un député sur dix mille citoyens. Les provinces peuplées de vingt mille habitants ont ainsi droit à deux représentants. Les réélections n'ont lieu que tous les trois ans; mais chaque province a le droit de révoquer un dépoté dont
elle serait mécontente, et d'eu envoyer un autre è sa place. La responsabilité, qui n'est poiut chez ces peuples une chimère comme chez nous, pèse sur tous les employés; et pour qu'elle atteigne dune manière effective les ministres eux-mêmes, un article de la charte a stipulé que le roi, investi, pour tous les autres cas, du droit de grâce, ne pourrait ni commuer ni diminuer les peines légales prononcées par le congrès contre un ministre coupable. Cependant aucun. ordre du roi n'est obligatoire sans la signature d'un ministre. En devenant ainsi réelle et en s' étendant à toute chose , la responsabilité établit nécessairement, sauf le cas de violence étrangère , l'unité la plus intime entre l'État et le pays, les gouvernés et les gouvernants.
Les Gréco-Slaves s'écartent encore des idées de r Occident en ce qui touche les questions de finances, T impôt, sa quotité et son mode de perception. La fiscalité, dont on abuse si indignement en Europe, est à peine au berceau chez ces peuples. Us ne grèvent pas comme nous l'industrie par d'innombrables patentes. Le principal revenu du gouvernement est l'impôt en nature ou les dimes, d'où il suit que les états grecoslaves, nécessairement restreints à un budget peu considérable, sont forcés de laisser entre les mains du peuple presque toutes les branches de l'administration locale. Ils ont pour maxime que leur dépense doit être calculée d'après leurs revenus, et n'en sont pas encore arrivés à reconnaître qu'un état a d'autant
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plus de garanties de prospérité qu'il a plus de dettes, plus de créanciers intéressés à le souteuir. Ces maximes occidentales n'ont pu jusqu'ici trouver d'écho chez les Grcco-Slaves.
Beaucoup de journaux ont cru voir dans la nouvelle charte hellénique un calque des chartes de France et de Belgique ; il n'en est rien. La charte née le 3 septembre 1 843, est, dans ses éléments constitutifs, aussi ancienne que le génie grec; elle remonte à l'antiquité même , on pourrait presque dire qu'elle vient de Lycurgue et de Solon. La constitution lacédémonienue, inspirée à Lycurgue par F oracle national de Delphes, était déjà , comme celle des Grecs modernes, à la fois monarchique et républicaine. Cette loi , qui , plus que toutes celles des temps anciens , portait l'empreinte de la durée et de la force, consacrait le» droits d'une dynastie eu face du peuple, représenté par des éphores ans et responsables. Les souvenirs de cet ordre de choses , religieusement conservés à travers les tyrannies romaines du Bas-Empire , se réveillent aujourd'hui. Cest ainsi, du moins, que le pensent les Grecs. Il ne s'agit donc plus de leur inoculer des institutions étrangères qu'ils peuvent bien admirer, mais dont ils ne veulent pas. Il sera plus utile, même aux intérêts de F Europe, d'aider les chrétiens d'Orient à marcher dans la voie qui seule leur est chire, parce qu'elle est celle de leurs aïeux.
Il faut rendre, d'ailleurs, à la démocratie grecque cette justice, qu'elle est à la fois la plus vive et la plus
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sage, la plus progressive et la plus religieuse de toutes les sociétés greco-slaves. Le; Serbes et les Illy riens, races de pasteurs, quelque indépendante que soit leur nature, sont loin d'éprouver, pour la religion et la liberté, ce sentiment enthousiaste qui est comme la furie hellénique. Quoique également fondée sur l'élection , la démocratie serbe a des instincts plus maté* riels, par conséquent plus stationnaires : ses knèzes et autres magistrats sont ordinairement nommés à vie ; die accorde aux familles et aux corporations une existence plus large. On pourrait dire que la Serbie offre dans ses lois quelque chose de rude et d* agreste comme eUe-méme. On sent que cette société n'est pas encore totalement sortie des forêts ; l'esprit de tribu, l'esprit de dan , qui la gouverna si longtemps , a laissé dans soq état actuel des traces profondes. Mais elle n'en •fane que mieux sa patrie. Ses luttes obstinées, d* abord contre les Tares, puis contre les Gbrenovitj et la Russie, pour être inconnues de l'Occident, n'en demeurent pas moins historiques.
Depuis qu'elle est libre, la Serbie V est donné successivement trois ou$lav$ ou constitutions, qui ne sont que la conséquence logique Tune de l'autre. Arrachée à Milocb en 1825, la première de ces constitutions porte , malgré ses réticences absolutistes , un cachet profondément greco-slave. Dédaignant les classifications hiérarchiques et l'égalité roturière de l'Occident, die cherchait à élever tous les rangs, sans en rabaisser aucun, et déclarait nobles sans distinction tous les i. a
indigènes dp Serbie, par la seule raison qu'ils professaient la religion du Christ. En l'absence d'un codé civil, elle déclarait prendre l'Évangile pour base de l'administration de la justice, ce qui ne l'empêchait pas, par une bizarre inconséquence, d'abolir les tribunaux ecclésiastiques , et de laisser les juges civils prononcer même en matière de divorce. Chaqne prorince répartissait à sa guise les impôts; chaque commune était solidaire des actions de ses enfants ; elle derait livrer elle-même au gouvernement les coupables et les malfaiteurs, et restituer aux victimes l'équivalent des vols commis snr ses terres.
La constitution nouvelle, proclamée après F insurrection victorieuse de 1835, fut la première charte proprement dite du peuple serbe. Malgré son éducation philosophique et assez peu orthodoxe, Fauteur de cette charte , Davidovitj , dut se conformer aux idées de sa nation sur l'origine religieuse du pouvoir. C'est à la religion que , d'après la charte serbe de 1835, les citoyens doivent tous leurs droits politiques, et le souverain toutes ses prérogatives. Le sénat (soviet) est investi, conjointement avec le prince ou kniaze, de tout le pouvoir législatif. Le prince ne peut promulguer ni faire exécuter aucune loi avant que le sénat l'ait consentie et signée par la main de son président. Le sénat, qui siège eu permanence, représente vraiment le pays, partageant avec son kniaze la souveraineté. Ainsi la Serbie est en quelque sorte une dé-' mocratie de vieillards ; la skoupchtitxa ( chambre des
communes), composée des députés des villages, et qui représente, pour ainsi dire, la jeunesse nationale, ne participe point à la confection des lois ; elle ne se rassemble momentanément chaque année que pour consentir, modifier ou rejeter F ordonnance du budget. Cette eharte ne déclare plus, comme la première, tous les Serbes nobles , mais elle les fait du moins égaux devant la loi, et la loi est indépendante du souverain; les juges n'ont à rendre compte à personne de leurs arrête. Aucun citoyen serbe ne peut être arrêté sans une accusation légale, ni rester détenu plus de trois jours sans subir son jugement. Sur la terre étrangère même, le Serbe reste soumis aux lois de sa patrie. Le paysan affranchi de toute servitude ne rend plus de corvée qu'à 1 État, et même dans ce cas le gouvernement doit lui payer un salaire raisonnable.
Le vice principal de la charte de 1835 était que les sénateurs, bien qu'ils représentassent presque à eux seuls la portion de la souveraineté qui revient au peuple, ne devaient cependant pas leur nomination au peuple, mais au kniaze, qui choisissait de môme le président du sénat. La charte statuait, il est vrai, que les ministres déposeraient chaque année un compte détaillé de leurs actes devant l'assemblée nationale, et qu'en eas de violence faite par eux aux lois , ils pourraient être mis en accusation sur la demande de la skonpch- 1ina, puis jugés par le sénat, devenu, suivant les paroles de l'oustav, le tribunal suprême entre le prince et le peuple. On reconnaissait au sénat le droit de cou-
damner les ministres coupables, même sans le consentement dn prince; mais l'exercice de ce droit était presque éludé par l'article qui accordait au kniaze la nomination des sénateurs, et lui permettait en outre de leur donner des emplois dont la gestion nécessitait leur éloignement de la cour. 11 n'y avait donc pas de garanties complètes contre les abus de pouvoir du prince. Ces garanties absentes ne furent point oubliées par les patriotes lorsqu'en 1838 ils furent chargés de rédiger, sous les yeux du divan de Constantinople, la nouvelle charte serbe. Ils restreignirent sans doute beaucoup trop les prérogatives dn trône. Le kniaze n'est plus guère que le président des knèzes; il a repris, depuis lors, la place qu'avaient chez les Serbes au moyen-àge les prédécesseurs de Douchan, et en Russie les héritiers de Vladimir, avant qu'on leur eût accordé le titre de tsars. Ainsi l'esprit de tribu encore dans les dix-sept nahias ou cercles de la représentées au sénat chacune par un hospodar, l'élu de ses knèzes et des conseils de famille. Ces dix-sept sénateurs inamovibles sont comme autant de patriarches assis autour du souverain national à la manière de nos ancious pairs féodaux, avec cette différence qu'ils ne sont pas héréditaires et ne jouissent que d'an pouvoir délégué. En effet , de même que les knèaes représentent au chef-lieu et au tribunal de la nahia les pères de famille de leurs knèjines ou districts respectifs, de même les sénateurs représentent an conseil général de la nation les knèzes des provinces. Le sys-
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tème constitutionnel de la Serbie repose donc tout en* tier sur le respect des liens de famille et des droits communaux. Il est vrai que Milocta ayant durant tant d'années imposé des knèzes de son choix aux localités, et cet abus s étant depuis lors mainte fois reproduit, le knèze aujourd'hui se considère autant comme employé de l'État que comme délégué du pays, et souvent il est aussi bien le chef militaire que le chef civil de sa commune. Ce mélange de fonctions et de caractères se retrouve chez les sénateurs, qui sont à la fois les élus du pays et les élus de l'Etat. En effet, la charte reconnaît au prince le droit de les nommer, mais de concert avec le peuple et à la condition que le choix tombera exclusivement sur des hommes éprouvés par de longs emplois.
On ne peut donc méconnaître V infériorité de cette constitution comparativement à la charte grecque. Simples pasteurs, les Serbes n'éprouvent point encore le besoin d'une foule de droits devenus indispensables aux Hellènes. La presse est encore trop insignifiante en Serbie pour qu'on y sente généralement le besoin d'abolir la censure; le public n'est point admis à écouter les débats politiques du sénat, qui se font à huisclos. La skoupchtina, qui figure la chambre des députés , est encore , comme autrefois , une assemblée tumultueuse, dont les attributions vagues ne se trouvent nulle part précisées. Les Serbes ont transporté dans leur loi les habitudes casanières et traditionnelles de leur vie domestique ; ils ont statué que chaque employé
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doit suivre toute sa vie la carrière à laquelle il s'est d'abord consacré; le légiste est attaché pour toujours au barreau et aux tribunaux, et le militaire ne peut obtenir aucun service public hors de Farinée.
Considérée comme transition entre les institutions de la Grèce et celles de la Hongrie , la charte serbe prêterait matière à une foule d'antithèses et de rapprochements curieux. Nous ne constaterons ici qu'un seul fait. Bien qu'ils aient à peu près le même genre de vie pastorale et agricole, les Serbes et les Hongrois forment cependant, les uns une démocratie, les autres un état radicalement aristocratique. Nous ne saurions expliquer cette différence qu'en rappelant que la Serbie, oubliée de l'Kurope, n'a point été arrachée à ses instincts naturels, tandis que la Hongrie, longtemps asservie aux Allemands, a reçu d'eux la féodalité, qui, en violentant les instincts nationaux, a peu à peu dépouillé le peuple de sa constitution primitive. Toutefois, quelque occidentale que soit devenue la Hongrie par son culte et sa hiérarchie sociale, elle est encore, par ses mœurs, profondément orientale. La féodalité n'y règne, on peut le dire, qu'à la surface; tout le fond des idées demeure greco-slave. Il suffit, pour s'en convaincre, d'un simple coup-d'œil sur sa constitution nationale avant 1850, c'est-à-dire avant l'année de sa ruine définitive.
L'état hongrois avait, comme l'état grec, la religion pour base ; il dépassait même , sous ce rapport , les justes limites, en acecordunt au clergé une influence
politique outrée. Ce fait vient peut être de ee que les rois de Hongrie, employés par la cour romaine comme sou principal instrument pour latiniser l'Orient chrétien, ont autrefois reçu à perpétuité du pape Sylvestre II tous les droits des légats apostoliques. Chez les Slaves proprement dits de la Hongrie, les évèques jouissent de tous les privilèges princiers. Le métropolite de KarloYits est traité en Syrmie comme un petit roi. Les Croates en agissent de même à Agram à l'égard de f évéque. Seuls , les Magbyars , par suite de leur éducation occidentale, se montreut moins favorables au clergé, ce qui ne les empêche pas de décerner an primat de leur église des honneurs presque souverains. Comme tous les peuples d'Orient, les Qongrois ont traversé des périodes d'affreuse tyrannie j mais au milieu des plus rudes persécutions poli* tiques, ils ont su garder intactes leurs libertés communales et provinciales, En vain la maison d'Autriche a introduit, tant qu'elle a pu, son génie absolutiste dans les hautes branches de l'administration; la diète suprême et les diétines des provinces ou comitats ont constamment, jusqu'en 1850, repoussé sous toutes ses formes la bureaucratie autrichienne.
Chaque diétine hougroise , sous le nom de congrégation, s'assemblait une ou plusieurs fois Tan, pour délibérer et décider en souveraine sur tout ce qui concernait l'administration intérieure du comitat. La session géuérale s ouvrait par la lecture du protocole df la congrégation précédente. On discutait les res-
crits et Facbtahii&tratiou du roi, la répartition de F impôt, le recrutement, les travaux publics, les besoins de l'industrie indigène , les demandes des eomitats voisins. On élisait les magistrats locaux , et les deux députés qui devaient aller représenter le comitat & la diète générale. En se séparant , la congrégation confiait au brachium , c'est-à-dire à la gendarmerie communale des pandoun. le soin d'exécuter ses conclusions législatives et ses arrêts judiciaires. La diétine était présidée, au nom du roi, par le /5-ûpan {oh$r* gespm ), littéralement le haut caissier, ou par le viu* gespan. Ces deux titres , qui équivalent aux noms de comte et de vicomte , désignaient en Hongrie F administrateur suprême d'un comitat et celui qui le suppléait dans les affaires secondaires. Les ober-gtêpam, qui correspondent à nos préfets de départements, étaient nommés par le roi , et seulement à vie, excepté dans quelques eomitats où ces gouverneurs avaient conservé le droit féodal de transmettre leur dignité comme héritage à leur fils aine. Chaque comitat avait son tribunal local, que présidait le vice-gespan assisté par un juge ; et de plus une espèce de cour d'appel ou de tribunal royal, que Fober-gespan devait, sauf les cas d'absence, présider en personne.
Les ober-gespans étaient magnats ; réunis aux autres comtes hongrois , ils composaient dans l'assemblée nationale la première table , dite table des m«gnaU, où siégeaient également tous les prélats d» royaume , tant latins que grecs , unis et non unis.
Outre cette première table , qui représentait les intérêt* de la haute noblesse et ceux de l'épiscopat, rassemblée nationale renfermait encore la table des états on des députés du peuple, c'est-à-dire de la petite noblesse , des villes libres et du bas clergé. Malheureusement les villes n'étaient point représentées dans ces états, en proportiou de leur importance, puisqu'elles n'y avaient toutes ensemble qu'une seule voix collective. On donnait pour motif de cette exclusion , que presque toutes les villes, étant peuplées d'Allemands et d'étrangers , sympathisaient trop faiblement avec les populations indigèues : d'où il suivait que dans rintérèt de leur propre conservation , et afin de pouvoir résister au despotisme autrichien, les peuples de h Hongrie devaient restreindre autant que possible les droits politiques des cités. La réunion des deux tables des magnats et des députés composait la diète ou eomitia. Les représentants se rendaient armai à cette assemblée, comme par une dernière réminiscence de la barbarie féodale et des temps où la diète n'était qu'un rendez-vous de guerre, destiné à faire voter par les guerriers sur un champ de mars national , au milieu du bruit des armes, une nouvelle campagne contre les Allemands ou les Turcs.
Entouré de la garde hongroise, le roi ouvrait la diète par un discours sur l'état actuel du royaume et de ses relations extérieures, puis il se retirait , et la diète commençait à délibérer avec une franchise et une rudesse de langage dignes des enfants de la steppe.
M6 LE MONDE SLÀVX.
Responsables de leurs votes devant ceux qui les avaient élus, les députés devaient écrire chaque semaine à leur connut ce qui se passait aux comices. Quatre lois par au , les électeurs de chaque comitat se rassemblaient en congrégation pour lire publiquement la correspondance de leurs mandataires, scruter leur conduite, et les remplacer par d'autres, s'ils en étaient mécontents. Les effets bienfaisants de cette responsabilité ne s'étendaient pas, il est vrai, en Hongrie, jusqu'aux ministres de la couronne. Ceux-ci n'avaient aucun compte à rendre à la diète pour la gestion d« deniers publics. De plus, le roi, qui n'avait pas r initiative des projets de loi , avait pourtant le droit de veto absolu , et sans sa signature aucune décision dt la diète n était valide, il est vrai que la diète votait l'impôt de la guerre et le contingent des troupes, et elle pouvait refuser ces deux articles, si le gouvernement suivait une voie anti-nationale. Aiusi tenue en bride, la royauté ne pouvait commettre que des abus partiels, ce qui n'empêchait pas que ses prérogatives ne fussent excessives. Aussi la diète cherchait-elle partous les movens à les restreindre.
Ce n est pas toutefois dans la prépondérance royale que se trouvait le priucipal défaut de la charte hongroise; le vice radical de cette constitution était le monopole politique accordé à l'aristocratie. La magnifique institution des diétines, où primitivement tout citoyen quelconque, pourvu qu'il iùt libre, venait parler et voter, était devenue un champ d'intrigues
dans lequel les nobles avaient seuls le droit d'agir. On a estimé qu'il y avait en Hongrie , avant 1848, près de 500,000 gentilshommes , dont la plupart , vivant dans la misère, étaient réduits à se faire artisans, cochers ou valets. On conçoit que de tels citoyens n'allassent aux congrégations que pour y voter en faveur de leurs maîtres : quant à ceux qui étaient sans maîtres, ils Tendaient, comme en Angleterre, leurs votes pour de l'argent , pour un bon diner, souvent pour on verre d'eau-de-vie. Les riches candidats s'attachaient de cette manière des bandes d'électeurs; souvent ils campaient à part sous des tentes, comme des troupes en temps de guerre. Le matin du jour décisif, ces milliers de partisaus, entourant leurs chefs respectifs, s'avançaient, bannière et musique en tête, vers h maison du comitat , et chaque bande cherchait à occuper le plus vite possible les principales avenues, •in de couvrir par ses cris la voix de tous les orateurs qui voudraient du haut des tribunes parler à rassemblée contre son candidat. Faut -il s'étonner que de pareilles réunions électorales dégénérassent souvent en mêlées sanglantes, et que les coups de sabre y eussent plus d'ascendant que les bonnes raisons?
Malgré les criants abus de cette liberté sauvage, il y avait dans le système hongrois des vices encore plus déplorables. Ces vices dérivaient tous de l'état d'asservissement où étaient tenus le bas peuple et la classe agricole. Heureusement la noblesse elle-même seutait
ce mal ; et à chaque diète nouvelle , des réformes de plus en plus décisives s'accomplissaient dans la législation, en faveur des paysans. La diète de 1832, qui fut une sorte d'assemblée constituante pour la Hongrie régénérée, avait commencé héroïquement la lutte contre l'intérêt aristocratique et les préjugés indigènes ; elle avait posé des principes d'où devait sortir un jour l'émancipation complète de toutes les classes de la nation. Le paysan acquit bientôt en Hongrie des droits considérables, un code nouveau le protégea contre son seigneur ; il put racheter, par une somme assez modique, les corvées et redevances dont sa terra était grevée. La bourgeoisie des villes se vit chaque jour mieux garantie dans ses stipulations commerciales. Les nobles purent être arrêtés pour dettes. Eufin , la liberté de la presse, bien qu'elle ne fût pas légalement reconnue , existait à peu près dans ce béai royaume, puisque la censure y était surveillée par la diète elle-même. 11 ne faut donc pas juger la Hongrie par ce qu'elle est devenue aujourd'hui , mais par ce qu'elle voulait devenir. La noblesse y était avant sa ruine animée du plus large esprit de libéralisme ; die était, on peut l'affirmer, vraiment démocrate de désir, et on ne saurait guère montrer en Europe un pays où le progrès social marchât relativement avec plus de rapidité.
Mais, dira-t-on, qu'était-ce qu'un pays où tous les gentilshommes se trouvaient de droit électeurs et éligibles, et où le plus vil scélérat, pourvu qu'il pos-
sédât une terre noble, fùt-elle de dix pieds cariés, pouvait devenir député delà nation? Aux Français qui crieraient contre un tel système, les patriotes hongrois répondent qu'en France le droit ne repose pas plus qu'en Hongrie sur la capacité. D'un côté, c'est l'argent ou le cens qui donne les droits politiques, de l'autre c'était le hasard de la naissance. L'aveugle dieu de For serait-il moins hostile que l'aveugle droit de naissance à l'extension des droits civiques? Vraiment, l'avenir seul, et non le présent, peut répondre à cette question. Il suffirait de ce seul fait pour ôter & la France le droit d'être sévère dans son appréciation des systèmes électoraux étrangers. Les réformateurs hongrois et slaves éprouvent au reste peu d'attrait pour l'esprit égalitaire des états occidentaux, qui, à les en croire, rabaisse les uns pour élever les autres, et amène finalement une progression effrayante du paupérisme, de sorte qu'en Occident les jouissantes légitimes de la vie semblent n'être plus que pour la riches. L'aristocratie hongroise, en émancipant ses serfs et le tiers-état, prétendait donc n'abdiquer aucun de ses privilèges, mais les faire partager successivement à toute la nation ; elle parlait d'ennoblir toutes les classes : elle ne songeait pas à descendre vers le peuple, mais à l'élever jusqu'à elle. C'est en cala qu'elle espérait se distinguer des démocraties occidentales, vis-à-vis desquelles la Hongrie ne dissimule, pas plus que la Grèce et la Slavie, ses intentions d'antagonisme. Bieu qu'ils nous préfèrent à tous les
autres peuples, eux exceptés, les Hongrois nous critiquent souvent, et il fautl'avouer, avec quelque justesse. Nous pouvons sans jalousie souhaiter à ces peuples bonne réussite dans leur entreprise. Il n'y a pas qu'une manière d'être libre, et on peut l'être à un haut degré sans l'être à la manière française.
Observons toutefois qu'il était malséant aux Hongrois, après avoir affiché de telles prétentions, de se vanter à tout venant des rapports nombreux qui existent entre leur charte et celle d'Angleterre, comme la division du pays en plusieurs royaumes uni*, sa subdivision en comitats présidés par des comtes et vicomtes (gespans et vice-gespans), représentants du roi, les droits municipaux dos cités, les orages des réunions électorales, et mille autres analogies. Si les législateurs maghyars répudiaient les tendances de l'Occident, ce ne devait pas être pour se mettre à la remorque du génie britannique; ils avaient à jouer on plus beau rôle que celui d'imitateurs. Race orientale, les Hongrois n'avaient qu'à se livrer au génie de l'Orient, c'est-à-dire au génie greco-slave : tel était pour eux le plus sûr moyen de créer une société vraiment nouvelle, et de devenir une puissance de premier ordre. Eu réalité, la charte hongroise ressemblait beaucoup plus à celle de l'ancienne Pologne qu'à celle d'Angleterre. Le principe même qui faisait la noblesse maghyare est essentiellement autre que celui de la noblesse britannique. Tandis qu'en Angleterre le fils aine d'un pair hérite seul de la pairie, en Hongrie tous
les fils d'un magnat étaient magnats comme leur père, conformément aux anciennes lois slaves, turques et grecques. Si le système héréditaire de la Hongrie blessait les idées orientales, c'était surtout en appelant les jeunes magnats encore imberbes à siéger dans les diètes au même rang et avec les mômes droits que les tètes vénérables, blanchies par l'âge et le travail. Combien ce culte féodal de la naissance et de la propriété est grossier, comparé au culte des Gréco-Slaves pour la vieillesse et la capacité! Aussi l'avenir de la race magbyare et son ascendant politique sur les races environnantes dépendent-ils, suivant nous, principalement de son retour aux éléments démocratiques qui la constituaient à l'origine, avant que le germanisme eût implanté en Hongrie son code aristocratique. Les innées 1 848 et 1 849 ont suffisamment prouvé que led seuls alliés naturels des Haghyars sont les Polonais. Os deux peuples ont d'autant plus d'intérêt à s'entf aider, que, ruinés par les fautes de leur noblesse, tous les deux ont également besoin d'uue réforme politique intérieure avant de se relever comme puissances morales sur la scène du monde.
Comme celle des Hongrois, la charte polonaise du 3 mai 1 79 1 est surtout défectueuse sous le rapport des privilèges aristocratiques. Cette charte, qui depuis cinquante ans a servi constamment de point de départ à tous les mouvements nationaux de la Pologne, établit que les plébéiens peuvent devenir représentants à la diète, officiers à l'armée, employés dans toutes les bran-
ches del'administration, mais qu'arrivés aux degrés supérieurs civils ou militaires, ils deviennent par ce fait même gentilshommes. Cette loi, qui pour l'époque fut certes un pas immense vers l'affranchissement, tendait néanmoins à éterniser la prédominance des nobles, en rejetant dans leur corps tout ce que la roture produisait d'illustre. Un autre inconvénient de cette constitution était d'employer l'église comme instrument de domination politique, et de la rendre complice des passions nationales. La Pologne latine, en posant comme base unique de ses lois l'Église romaine, se mettait naturellement en guerre ouverte avec la majorité des peuples slaves, qui sont d'une antre Église. Au lieu d'imiter l'habileté politique des
Magbyars, qui, placés dans un cas semblable, accor* dent aux prélats hétérodoxes les mêmes privilège* qu'aux pontifes de la religion nationale, la Pologne, chevaleresque et dédaigneuse, préféra se renfermer en elle-même. Sans avoir, les mêmes conditions d'unité que les Grecs, elle décréta comme eux que l'Église polonaise était seule privilégiée, que le prosélytisme contre elle était interdit, que sans encourir les peines terribles réservées à l'apostasie nul catholique romain ne pouvait passera une autre église. Ces dispositions impolitiques, dans un royaume comme la Pologne, étaient cependant inspirées par un principe éminemment grcco-slave, celui qui cherche avant tout l'unité sociale et déclare indissolubles les liens entre l'église et l'état. De là que peut-on conclure, si-
ÀWOLCnSMi ET LIBERTÉ IN SLAVIX 873
non que les contradictions et les malheurs, pour tonte société chrétienne d'Orient qui se fait latine, sont aussi inévitables qu'ils le seraient pour une société occidentale qui se ferait grecque?
La charte du 3 mai abrogeait l'éligibilité du pouvoir royal, et le déclarait héréditaire et inviolable ; mais les ministres étaient responsables devant la diète de tons les actes du monarque. Tout le pouvoir exécutif appartenait an roi; mais la souveraineté proprement dite, c'est-à-dire le droit de décréter les lois, l'impôt, la paix on la guerre, restait encore aux mains de la diète. Cette assemblée suprême se composait de deux chambres : celle des sénateurs, et celle des Bonees ou députés. Le sénat n'était qu'un conseil royal sa siégeaient les ministres, les évèques, les voievodes, kscastellans : il n'avait pas l'initiative des lois, ré- ■rvée à la chambre des nonces, et il était même obligé de souscrire toute loi qu'il avait d'abord rejetée, si elle était une seconde fois votée par les nonces. Les députés polonais, comme ceux de Hongrie, étaient responsables de leurs votes devant les collèges électoraux. Ces collèges étaient encore, il est vrai, de deux espèces : il y avait les collèges nobles et les collèges bourgeois; mais les uns et les autres jouissaient de droits égaux. A ces collèges pouvaient mister et voter tous les citoyens, c'est-à-dire tous les propriétaires, tant nobles que roturiers de la Pologne. L'effet de cet article, qui établissait sur une large base F existence politique des classes moyennes, i. it
37* LE MON** SlAVt.
était encore fortifié par la restitution assurée aux cités de toutes les anciennes franchises communales dont elles avaient joui avant les usurpations aristocratiques.
Il restait à opérer une restitution encore phu importante, c'était celle de la liberté i tous les tanins* ou asrfis du royaume. La charte du 3 mai les déclare eu effet libres ; et tout esclave, fût-il musulman, dès qu'il touche le sol polonais, cesse d'aroîr un mata*. Tout paysan peut quitter à son gré la ferme qu'il ok pkûte, s'il s'y sent trop grevé par le propriétaire. L' acquisition progressive du sol qu'ils ne possèdent paa est assurée aux kmietses, moyennant un dédommagement envers les possesseurs seigneuriaux. Ainsi le droit était respecté et se conciliait avec l' affranchissement. L'incurie polonaise ne donna pas malheureu* sèment une exécution assez prompte i ces brillante décrets. La Russie se bâta de venir protester par le» armes, et, les guerres de démembrement et de partapi ayaat recommencé, le paysan polonais, tout eu n'é* tant plus serf, resta exclu de la possession delà terre. 11 n'en est pas moins vrai que l'état social des baissa classes de Pologne à cette époque était bien supérieur à l'état de ces mêmes classes dans la Prusse, l'Autriche et la Russie. Quoiqu'elles aient préteudu faire acte d'humanité en intervenant, disaient-elles, dans \ anarchie polonaise, contre le seigneur pour le serf opprimé, ce sont au contraire ces trois puissances qat oui empiehé la noblesse polonaise d'achever le téfec*
ABSOLUÎIS*! ET LIBERTÉ EN SLAV1S. ftft
me sociale qu'elle avait si glorieusement commencée par sa charte du 3 mai, charte qui précéda le serment do Jeo-de-Paume à Paris, et qui donna pour ainsi dire le signal à la révolution française.
La Pologne une fois démembrée, il ne pouvait plus être question pour elle de débats politiques ; mais il loi mtait à défendre la liberté individuelle et les droits do citoyen : c'est sur ce nouveau terrain que *e transportai* amour d'indépendance qui caractérise la nattod polonaise. Napoléon, en fondant le grand-duché de Varsovie, m put s'empêcher de lui octroyer une constitetîoo ; elle fut proclamée en 1807. Au lieu de se modeler sur celle du 3 mai, la charte napoléonienne était, comme on devait bien s* y attendre, toute française. S le mouvement du % mai ne répondait plus aux idées et aoi besoins nouveaux de la société, il avait en dn moins ï honneur d'abolir le servage, qui de* pria cette époque n'a plus reparu sur les terres polonaises La constitution donnée par l'empereur était donc une injure à la Pologne, lorsqu'elle déclarait eomme on fait nouveau l'abolition de l'esclavage. Noos ne nierons pas que l'intervention française n'ait en les plus heureux résultats. L'introduction du code napoléon, en proclamant l'égalité absolue de tous les habitants dn pays devant la loi, nivela les rangs et les mœurs, et créa pour la première fois en Pologne une législation uniforme. Ce code fit plus que donner l'égalité civile, il donna l'égalité politique. C'était un grand pas de fait pour recouquérir l'unité morale!
S7t Ll MONDI SLAVJL
dont raristocratic avait par ses excès dépouillé la nation. Ce grand pas était dû à la France ; mais combien d'injustes entraves le protecteur laissait encore peser sur sa généreuse alliée.
La diète, appelée à fonctionner de nouveau, ne fut plus que l'ombre des diètes anciennes. Toute ingérante dans Tordre politique lui fut interdite : elle ue put délibérer que sur les finances, le système monétaire , la législation civile et criminelle, et même, sur ces questions si restreintes , l'initiative des projets de loi AU réservée au gouvernement. La diète ne pouvait pas non plus discuter en public ces projets de loi ; elle devait les faire examiner par des commissions, dont les membres avaient seuls le droit d'énoncer leur avis devant l'assemblée, et de faire à ce sujet des discours; les autres députés devaient se taire. De plus, les ministres du monarque pouvaient en toute occasion répondre aux objections des commissaires, et au moment des votes, ils avaient leur voix tout comme les nonces. Ajoutons que le maréchal, ou président chargé de maintenir l'ordre dans la diète , était désigné par le roi. Ainsi le gouvernement s'assurait une énorme prépondérance pour toutes les mesures légales qu'il désirait faire adopter. L'administration du pays n'était pas moins enchaînée que sa législature. Tous les grands emplois , enlevés à la surveillance du pays , ne relevaient que du souverain étranger, qui les soldait , et réglait à sa guise les promotions.
Par la chute de l'empire français , le grand-duché
ABSOLUTISME IT LIBERTÉ BN SLÀTH. J7T
vit restreindre encore ses frontières déjà si rétrécies ; il fut élevé par la sainte-alliance à l'état de royaume, et ce royaume échut à l'empereur Alexandre. Ce prince, qui n'était peut-être pas, quoi qu'en ait dit Napoléon, le plu$ rusé d$$ Grecs, avait du moins tous les instincts grecs, et par conséquent un grand amour de la liberté. 11 octroya donc, en 1 8 1 5, à son nouveau royaume nne eonstitution beaucoup plus libérale et surtout beaucoup plus polonaise que ne l'avait été celle du duché napoléonien. Cette charte reconnut à la diète le droit de discuter les questions administratives , la levée des recrues, les recettes et les dépenses de l'État ; la diète pot réduire ou même refuser l'impôt, qui dut être voté an moins tous les quatre ans. Il est vrai que le monarque se réservait le droit de réviser les décrets de la diète, qui , privés de sa sanction, n'avaient aucune validité; mais, en retour, un projet de loi rejeté par les chambres ne pouvait plus être reproduit , dans la même session, sans avoir été modifié. Les membres du oonseil d'état perdirent le droit de voter. La session, qui, sous Napoléon, n'était que de deux semaines, put sa prolonger trente jours. Tout nonce put parler et discourir. La Pologne recouvra la liberté de discussion , et même la liberté de la presse ; malheureuse* sent les principales entraves subsistèrent : la diète ne put prendre l'initiative d'une loi que sous forme de pétition, la souveraineté absolue continua de rester en des mains étrangères, les contrôles de l'administration et la révision des comptes ne relevèrent que du roi.
Malgré oee changements notables, tons les bienfaits de l'influence française furent conservés. L'égalité ci* vil? et politique de tous les citoyens du royaume devint on principe fondamental , et se combina avec la principe slave du vote universel. Pour montrer corn* blW| en dépit de l'oppression politique, ce nouvel état 4* choses était un progrès social sur celui de Tau* CÎeope Pologne, il suffira de dire que, réduit à qoatre millions d'habitants, le royaume comptait presque tutaut d'électeurs que l'ancienne république pôle» paMe» forte de vingt millions d' hommes. Ces électeur*, 90M&I bourgeois et paysans, tous également éligiblee, fermaient une masse aussi nombreuse que le corpe électoral de France avant 1 848 , et si chacun eût voulu remplir les conditions de la loi , en se faisant intarife sur Je livre civique , il eût été facile de doubler ee pombre. Pour devenir une des sociétés les plus ooafr* plètes et les mieux organisées de l'Europe, la société polonaise n'avait plus besoin que de l' indépendance politique. On conçoit que, ne pouvant la reconquérir autrement, elle l'ait cherchée sur les champs de be* taille, et que, même vaincue, sentant sa vitalité intérieure» elle ne désespère pas de l'avenir.
Le pays où la charte polonaise avait subi le moite d'altération jusqu'en 1848 était le grand-ducbé 4e Poeen. Les diètes de ce duché avaient recouvré aprèa 1830 une grande importance, et l'on pouvait dira qu'elles influençaient la société prussienne elle-même. En effet, l'introduction récente en Prusse du système
iBSOLcnsm rr limité in slavie. ÎTO
des diètes provinciales , qu'est-ce autre chose qu'un premier emprunt, fait par des mains habiles , à l'ancienne constitution polonaise? Sans s'en douter, la Presse nouvelle incline aux institutions greco-slaves. Cest que, par toute ton histoire, et, on peut le dire, par ses racines même, oe royaume se trouve rattaché à la grande famille slave. La seule classe d'habitants d« Brandebourg qui soit incontestablement d'origine allemande , c'est l'aristocratie. Le reste offre un mé» lange confus de races où le sang slave domina à l'origine. Lee Prussiens, dans leur vaniteuse prétention de tout faire autrement et mieux que les Français , n'ont au fond que légèrement modifié , en les adoptant, les diétines polonaises ; mais ils n'ont pu encore compléter le plagiat, en érigeant, comme le fit la Pologne, an-dessus des diétines une diète suprême qui seule peut donner aux réunions provinciales une véritable importance politique. C'est qu'avec sa mosaïque de provinces prussienne , polonaise, française, westphaKenne et saxonne, dont chacune veut faire prévaloir sa nationalité sur les autres, la monarchie de Frédéric pourra difficilement supporter une diète générale sans tomber dans l'anarchie. Que diront, par exemple, les nonces polonais à la diète de Berlin? y voteront-ils comme des Allemands, dans un moment de crise où il s'agira de l'influence ou germanique ou slave à faire prévaloir sur le continent? Dès lors un dualisme destructeur s'enracinera au sein de la Prusse et de l'Allemagne entière livrée en proie à la guerre civile.
Ce fait est de nature à faire regretter r ancienne Pologne, que l'impuissante nationalité prussienne prétend remplacer en face de la Russie? Il y avait an moins dans ces gentilshommes slaves, dans cette szlachta aujourd'hui terrassée, assez d'esprit public, assez d'ensemble moral pour constituer une diète compacte et par conséquent une véritable nationalité. Sans doute le cabinet prussien mérite les plus grands éloges pour sa forte organisation militaire ; mais cette organisation ne peut créer l'unité sociale. En s' interdisant, dans son antipathie innée contre la France, toute imitation française, la Prusse tombe dans des imitations d'un antre genre, tant il est vrai qu'un organisme vraiment populaire manque et manquera toujours à ce pays. 11 n'est pas d'ailleurs aussi facile que semblent se l'imaginer les législateurs allemands de créer une constitution nouvelle , originale , et qui ne soit pas plus ou moins la reproduction des formes auglo-franySises*
Il n'y a plus réellement en Europe que deux systèmes sociaux qui aient de l'avenir et qui portent en eux lé principe du progrès. C'est d'un côté celui d'Occident, que dirige la France, et de l'autre côté celui d'Orient, ou des races greco-slaves , qui a pour or* ganes la Pologne et la Grèce en présence des deux puissances inertes de Vienne et de Pétersbourg. Quiconque ne tend pas à la liberté par les théories centralisantes de 1 789 y tend nécessairement par les théories fédéralistes qui ont dicté les quatre constitutions
ÀMOLCTISMI IT LIBERTÉ EN SLÀYUS. 284
libres du monde greco-slave. Les quatre chartes que nous Tenons d'examiner présentent entre elles, comme on voit, de frappantes analogies : diétines polonaises, synodes grecs, congrégations maghyares, skoupcbtinas serbes , sobors illyriens , toutes ces institutions sont identiques. Seulement, à mesure qu'on s'éloigne de la Grèce , on voit les idées civiques devenir moins claires, l'inégalité naître, l'esprit de privilège augmenter. En Serbie, tout reflète encore le système grec primitif; en Hongrie, ce ne sont plus que les cités qui conservent l'esprit démocratique des Hellènes. Dans la Pologne enfin , les institutions que la Grèce étend au peuple entier, comme Yarmatolis, la girousie, les démogéronties, se trouvent concentrées sur la noblesse sente. On aurait tort d'expliquer par un instinct de tyrannie la tendance au monopole qui se remarque chez les nobles hongrois et polonais. Toute noblesse slave est instinctivement portée à légalité et à la démocratie ; mais les invasions allemandes du moyeuâge, en important dans ces contrées greco-slaves le rite latin et les mœurs germaniques, firent une obligation à ceux qui avaient adopté ces mœurs de tracer une ligne de séparation haineuse entre eux et les autres classes du peuple restées fidèles aux anciennes lois. L'oppression des indigènes devint ainsi durant des siècles presque une condition d'existence pour toutes les aristocraties latines du monde greco-slave. Cet état devait durer jusqu'au jour, à peine encore éclos, où la civilisation latine , en proclamant aux risques de l'a-
narchie la séparation de Tétat et de l'église, a rendu enfin possible la cohabitation, sur le pied d'égalité, da divers cultes dans nn même pays.
Nous l'avons dit, des mœurs politiques communes unissent toutes ces nations que leurs rites séparent. Toutes envisagent de la même manière la royauté, l'organisation électorale, la responsabilité des mandataires et des magistrats, le contrôle à exercer sur F administration , l'autonomie ou l'indépendance intérieure des communes. Quant au principe aristocratique, le seul qui établisse entre elles une différence, l'histoire prouve qu'il est étranger originairement aux G reco -Slaves ; il est dû à l'influence latine et germanique, qui, en s' infiltrant chez ces peuples à la Ma enthousiastes et sensuels , a fait dégénérer leur culte pour les capacités morales en un culte matériel pour les droits du sang et de la propriété. On peut remarquer toutefois qu'en se faisant aristocratiques, les sociétés de Hongrie et de Pologne ont gardé le principe fondamental des démocraties greco-slaves, qui est f égalité de toutes les familles de la nation ; elles se sont constamment refusées à admettre la hiérarchie féodale. En donnant pour base à leurs codes cet axiome, qu'aucune famille, à moins d'être royale, ne peut prétendre à des privilèges, mais que toutes sont égales devant le pays, les Gréco-Slaves établissent naturellement entre les diverses familles de chaque commune la même solidarité fraternelle que celle qui unit les uns aux autres les divers membres de chaque famille partira-
ABsoLDTiaa iy uuitTi bn slavus. 188
Hère. Les commuée deviennent de cette manière autant de familles collectives dont l'ensemble compose la grande famille de l'état. En résumé, on trouve chez ces peuples l'état solidaire de l'église , comme l'église est solidaire de l'état; le roi dépendant du peuple, comme le peuple dépend de son roi; le député responsable pour tous ses votes devant ses électeurs ; le droit électoral étendu à la presque totalité des citoyens, et octroyé non par l'état, mais par la commune, d'après la moralité reconnue, et non d'après la quotité d'impôts versée dans les caisses du fisc; l'absence du prolétariat, puisque le pauvre, pourvu qu'il «rit libre et membre d'une famille indigène , jouit des mêmes droits politiques que le riche ; l'absence enfin du paupérisme , puisque , les individus n'étant point isolés comme chez nous , le pauvre trouve au besoin l'appui assuré de la famille ou de la commune dont il est membre. La société a ainsi gardé toutes ses harmonies chez ces peuples restés fidèles aux mœurs de la nature, et quoiqu'ils n'aient ni police secrète, ni bureaucratie, ni centralisation, leurs instincts d'ordre et d'union les protègent, et font que tous les citoyens d'un état deviennent spontanément, aux jours de péril on d'honneur, comme les membres d'un même corps.
Nous connaissons maintenant les institutions des greco-slaves et les chartes que ces peuples se sont données quand ils ont pu agir en liberté ; mais un adversaire terrible les paralyse et contremine leurs efforts ;
184 li non» slàyi.
cet adversaire, c'est le système impérial des tsars. Il n'est pas sans intérêt d'examiner en qooi les institutions civiles de la Russie s'éloignent de l'organisation des antres sociétés greco-slaves.